II
Le jeu effréné qu’on joua pendant le système de Law, a plus fait pour le nivellement des classes que toutes les doctrines de nos soi-disant philosophes.
(Charles VIRMAITRE.)
Il en est de la roulette comme des courses de taureaux,--je parle des vraies où le sang coule;--on commence par crier à l’immoralité, à la barbarie, puis l’on prend place dans l’amphithéâtre, pour se rendre compte, juger _de visu_, maudire en connaissance de cause. On en sort écœuré mais ému, sinon «empoigné».
On y retourne pour s’indigner encore, une fois, deux fois, dix fois; et l’on finit par prendre un abonnement.
Combien ai-je entendu de paisibles bourgeois lancer de furieuses apostrophes contre les jeux de hasard et, après la diatribe, courir risquer leur pièce de cent sous! Ainsi, ce brave pasteur calviniste, ou luthérien, ou anglican,--tous de même farine,--dont parlait Edmond About, qui, parti pour Bade dans le but de recueillir les matériaux d’un sermon terrible destiné à terrasser «l’hydre du jeu», fut trouvé escorté de sa femme et de sa demi-douzaine de filles, carton dans une main et épingle dans l’autre, à la table de «trente-et-quarante», pontant avec rage et pointant les coups. Et au retour au bercail son sermon fut d’autant plus pathétique qu’il s’était fait ratisser 1.500 florins!
La congrégation entière pleura, mais les plus abondantes larmes coulèrent à son foyer. De repentir d’avoir joué? Vous n’êtes pas assez naïfs pour le croire. Non, de chagrin d’avoir perdu. Car, de même qu’il y a deux morales dans la société, celle du riche et celle du pauvre, pour toutes les justices deux poids et deux mesures, et une quantité de vérités en deçà de la montagne qui deviennent mensonge au delà, il y a au jeu la morale de celui qui gagne et la morale de celui qui perd.
Tous ces farouches apôtres, don Quichottes de vertu, appartiennent plus ou moins à la catégorie de ce Paschasius Justus, homme docte, sage et nourri de «haulte graisse», qui vers le milieu du XVIe siècle publia un fort beau livre intitulé _Moyen de se guérir de la passion du jeu_, lequel livre ne guérit personne, pas même lui, car il perdit dans un tripot le produit de son œuvre, vendit, pour jouer, ses hauts-de-chausses et mourut à l’hôpital.
Entendons-nous sur le mot _morale_. Aux yeux de certains puritains, aussi étroits que les sectaires politiques, il n’y a qu’eux de moraux dans le monde. Hors de leur petite chapelle pas de salut. N’y a-t-il pas, à l’heure qu’il est, toute une catégorie de bons pasteurs anglicans qui, tout en plantant dévotement chaque année un enfant à leur épouse, déclarent les devoirs conjugaux qu’ils rendent si pieusement, une révoltante immoralité, s’ils ne sont accomplis d’une façon spéciale, leur façon à eux: à savoir, un vêtement de nuit particulier qui, tout en permettant d’obéir scrupuleusement au commandement biblique: «Croissez et multipliez», empêche de goûter des joies trop vives, les yeux d’être _choqués_ de spectacles trop excitants, et sauvegarde ainsi la modestie des pudiques conjoints!
Vous m’appellerez sacristain et papiste, si vous le voulez, mais j’aime mieux mon curé qui couche bravement et sans appareil avec Jeanne, Jeannette ou Jeanneton.
J’ajouterai que nombre des contempteurs du «divin carton» sont des «fumistes» qui maudissent le jeu à quinze centimes la ligne, mais dont les articles seraient également éloquents si dans la boutique d’à côté on leur offrait vingt centimes pour tartiner des dithyrambes en faveur du tapis vert.
Comme les avocats en renom, ils plaideraient le pour et le contre avec une égale vigueur. Je passe sous silence, bien entendu, ceux qui ne font de leurs vertueuses récriminations qu’une question de chantage.
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Il faut être bien heureux en amour ou en ménage, c’est-à-dire unir la vaillance d’Hercule à la beauté d’Apollon, pour être malheureux la première fois qu’on approche du tapis vert.
Presque toujours le débutant justifie le proverbe «aux innocents les mains pleines». Et c’est la fatale amorce!
Cette petite boule d’ivoire qui tourne, saute et bondit, est le farfadet moqueur qui vous attire, vous tente, criant au fond de vous-même la couleur ou le numéro qui va sortir. Les possédés l’appellent l’_Inspiration_!
Vous gagnez un coup, deux coups, trois coups... C’est le moment, comme on dit en France, de _filer à l’anglaise_, et en Angleterre de _prendre un congé français_; en d’autres termes, de ramasser son argent et de déguerpir sans tambour ni trompette. Mais peut-on s’arrêter en si bonne voie? Il faut suivre la veine, écouter l’inspiration, ponter, ponter. Mais la déveine est venue. Vous voulez rattraper votre gain qui fuit, jurant de repartir aussitôt, mais le gain est déjà loin et voici le capital qui commence à fondre.
Avertissement plus certain que les présages des vieux augures! Ce serait encore l’instant de gagner la porte, c’est précisément celui où l’on s’obstine à rester jusqu’à ce que le râteau vous ait raflé votre dernier écu.
La roulette a cela de bon, d’ailleurs, qu’elle marche rondement. L’on est vite fixé sur son sort, et l’on ne gaspille pas la moitié de son temps, comme aux cartes, à battre, rebattre, couper, donner et mal donner.
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Quelquefois, de pauvres diables y ramassent de grosses sommes. On en cite qui sont devenus riches en quelques tours de cylindre. «C’est là, dit plaisamment Carle des Perrières, que le ponte légendaire a gagné sur le 13 ou sur le 36 un château sur le Rhin ou une ferme en Beauce, avec sa dernière pièce de cent sous.»
Mais, rien ne doit étonner en cette terre des féeries. Tout y arrive, les gains les plus fantastiques comme les désastres les plus complets.
Les prudents, entre les favorisés, partent pour ne plus revenir. Sans nulle vergogne on peut _faire Charlemagne_. Mais, ces sages, combien sont-ils? Les autres, plus avides, à mesure qu’afflue l’or, en veulent davantage, et toujours, et toujours, jusqu’à ce que la _rouge_ ou la _noire_ leur reprenne avec usure ce qu’elle leur avait si largement prêté.
Bah! on revient, on revient quand même, poussé, entraîné. En quelque lieu lointain qu’on habite, sur les flancs du Caucase ou sur les rives du Mississipi, d’un coin silencieux de province ou dans le fracas des métropoles, on entend bruire le tintement des pièces, le roulement du cylindre et l’appel du croupier:
_Messieurs, faites vos jeux!_
Et l’on prend le train ou le paquebot, en chantant avec Paul Arène:
Je vais à Monte-Carlo, Où j’ai vu se lever sur l’eau La lune ronde, Laquelle, à mes yeux éblouis, Apparaissait comme un louis Doublé dans l’onde.
Au bord d’un abîme d’azur, J’ai cheminé, le pied peu sûr. J’ai fait mes frasques Le long des fabuleux rochers Où se rôtissent, accrochés, Les Monégasques.
Et là, parmi les grands cactus, Les aloès tordus, pointus, En fer de pique, J’ai cru voir passer les turbans De mes bons vieux aïeux, forbans Venus d’Afrique.