CHAPITRE IV
SORCIÈRES ET PONTES
... Des vieilles femmes... beaucoup de vieilles femmes.
(Adolphe BELOT.)
La physionomie des femmes est entre toutes curieuse. En général, la joueuse, je parle de la joueuse de profession, et non de celle qui s’asseoit par hasard devant le tapis vert, perd, même quand elle est jeune, les gracieux attributs de son sexe ou du moins les charmes attribués à son sexe: candeur, générosité, douceur, bienséance. Tout cela reste sur les banquettes de l’atrium où elles oublient quelquefois leur progéniture: «Attends-moi cinq minutes, le temps de jeter un coup d’œil sur les tables». L’enfant attend, bâille, s’endort; la mère ne reparaît que quelques heures après.
Adolphe Belot vit un jour une petite fille de huit ans laissée depuis plusieurs heures par son institutrice dans un coin du vestibule. «L’enfant, dit-il, pleurait, se désolait, tandis que l’institutrice perdait à la roulette les appointements reçus le matin, pour bien veiller sur son élève.»
Si la femme est au jeu plus patiente, plus cupide, disons le mot, plus voleuse que l’homme, elle est moins apte que l’homme à maîtriser ses impressions; aussi lit-on sur ces visages boursouflés d’une malsaine graisse, ou ravagés par le cancer rongeur des cupidités, sœurs de la rapine, tous les vices qu’engendre l’âpre soif du gain.
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Autour des verts tapis, des visages sans lèvre, Des lèvres sans couleurs, des mâchoires sans dent, Et les doigts convulsés d’une infernale fièvre Fouillant la poche vide ou le sein palpitant.
C’est le vilain tableau qu’en traçait Baudelaire; il est vrai qu’il parle d’un tripot. Aux tables de Monte-Carlo, il n’est pas que des visages sans lèvres. Bouches roses et dents blanches ne s’y comptent plus; mais si les jolies femmes abondent, si d’aimables essaims papillonnent autour des tables, les vieilles s’y rencontrent en bataillons pressés.
Ayant renoncé à l’espoir de soutirer un louis au ponte le plus ahuri, elles prennent d’assaut les tables dès l’ouverture, et ne vident la place que vidées elles-mêmes ou satisfaites de la journée. Brûlées, fatiguées, avachies, désexées, déteintes, leur œil ne s’allume qu’au bruit du roulement du cylindre, et malgré le masque du visage, on devine les pulsations du viscère qui ne bat plus que pour la pièce de cent sous.
Des tables entières sont garnies de ces Parques; on dirait du banquet des Euménides. Chaque siège est occupé par une furie, tandis que le croupier, exclusivement flanqué de ces jupes, leur lance imperturbablement l’appel traditionnel: «Messieurs, faites vos jeux!»
Ces sorcières, pour la plupart vieilles gardes en réforme, n’ont que la roulette pour vivre. Unique ressource de leur peu respectable vieillesse, elles la ménagent sagement; les chocs et les chutes de la fatale pente quinquagénale leur ont enseigné à mettre un frein à leurs antiques convoitises.
Elles savent que le mieux est l’ennemi du bien et que roitelet en main est préférable à pigeon qui vole. Chacune d’ailleurs a son système qui peut s’expliquer en un mot: «Prudence», et sachant combien la fortune est capricieuse elles déménagent au premier gain.
De telles femmes, disait La Bruyère, rendent les hommes chastes.
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Ah! ce ne sont pas elles qui songent à faire sauter la banque, cette chimère caressée des naïfs; mais, par contre, la banque non plus ne les fera jamais sauter. Loin de gagner sur elles le moindre fifrelin, la Roulette, bonne fille, les entretient modestement. J’en sais plusieurs douzaines installées le long de la Côte d’Azur défrayées par le tapis vert. Elles habitent Menton, la Condamine, les Moulins, Saint-Raphaël, San-Remo, Nice,--surtout Nice,--et les trains du littoral en amènent et en emportent quotidiennement des échantillons disgracieux et variés.
Rapineuses d’ailleurs, elles s’emparent volontiers de la masse du voisin, si le chef de partie n’y prend garde, réclament avec hauteur le numéro gagnant qu’elles ont _oublié_ de ponter, et saisissent d’une main leste, et avec un front qui ne sait plus rougir l’enjeu du petit jeune homme timide qui n’ose trop protester.
Croupiers, inspecteurs, vieux joueurs, agents et garçons de salle les connaissent et savent quelques chapitres de l’histoire de leur vie: généralement une longue chronique scandaleuse abondamment farcie, souvent augmentée de deux ou trois causes grasses et parfois relevée au piment d’un drame où le sang a coulé.
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Le Dr Véron raconte dans ses _Mémoires d’un Bourgeois de Paris_, que les tripots du Palais-Royal furent, après les Cent-Jours, fort achalandés par des escouades de dames entre deux âges qui se disaient veuves de colonels et de généraux tués à Waterloo. Elles servaient d’amorce aux provinciaux et aux petits jeunes gens, amateurs des femmes mûres. Quelques-unes, d’ailleurs, étalaient de beaux restes, et celles dont les restes n’étaient plus que des ruines suppléaient à cette insuffisance par des récits touchants, versant sur le jabot de Chérubin des larmes apéritives que leur arrachait le souvenir des malheurs qu’elles avaient _évus_. Mais, c’était des appeaux tendus par l’entrepreneur du brelan, tandis que les Sorcières de Monte-Carlo travaillent pour leur compte. Les premières prenaient ou recevaient des sobriquets significatifs qui aidaient à les reconnaître et contribuaient à leurs succès.
On voyait _La Bérésina_, dont de brillants pelotons d’officiers à pied et à cheval avaient jadis rompu la glace, _La Belle Polonaise_, _Le Joli Sapeur_, _L’Ancienne à Murat_, _Le Pont-d’Arcole_, sans doute à cause des difficultés qu’éprouva le premier vainqueur à en forcer le passage en face d’une imposante batterie.
Les Sorcières de Monte-Carlo sont les dignes filles de leurs aïeules du Palais-Royal.
J’eus la bonne fortune de m’introduire, non dans l’une de ces places démantelées, mais dans la confiance d’un vieux ponte, voisin de table d’hôte, qui en remerciement de quelques louis qu’il se hâta d’aller perdre, voulut bien me servir de cicerone dans cette galerie de portraits macaroniques et mélodramatiques et me pointer les figures les plus familières de cette vivante _Olla Podrida_ où jeunes princes, vieilles portières, duchesses, courtisanes, pick-pockets, banquiers, miséreux, banqueroutiers, magistrats, généraux et sous-lieutenants, Vénus, et Alecto, se coudoient, se pressent, se poussent, mêlés, confondus sous le sceptre du croupier, le râteau égalitaire.
Je doute cependant que celles qu’on me désignait aient accepté leurs surnoms de bonne grâce...
Oyez plutôt:
«La veuve des Pendus»; «la Sorcière du Mont Vésuve»; «la Vendeuse d’Anges»; «la Noyée»!
Voici «la Bouée», grosse commère toute ronde, appelée ainsi soit à cause de sa corpulence, soit parce qu’on la voit reparaître gonflée et épanouie après les plus complets décavages, surnageant au milieu des tempêtes et du flux et reflux des marées fatidiques.
«La Femme aux quarante Crimes», quinquagénaire en deuil, à l’œil dur, à mine sinistre. Elle va de table en table jeter ses louis sur des numéros qu’elle nomme d’une voix stridente, semblant les évoquer de quelque chaudron où ont bouilli des tas de petits enfants.
Elle gagne, perd avec une impassibilité égale. Cherche-t-elle l’oubli? Quel malheur l’a frappée? Sort-elle d’un palais, d’une loge, d’une maison centrale? A-t-elle prématurément cousu dans le linceul deux ou trois maris trop lents à disparaître, expédié à l’aide d’un bon philtre une demi-douzaine de collatéraux fâcheux, étranglé son vieux père, étouffé ses enfants? Est-elle simplement une honnête dame, victime du sort acharné? «Chi lo sa?» C’est «la Femme aux quarante Crimes». Nul n’en sait rien de plus. Et ce qu’est la réputation! De même qu’il suffit de crier «Au héros!» pour que la foule acclame le premier mannequin venu et «Au voleur» pour qu’elle écharpe le plus honnête homme, de même il me sembla, dès qu’on m’eut désigné cette mystérieuse habituée des salles, sentir autour de ses sombres jupes de veuve une odeur d’officine pharmaceutique, d’herbes vénéneuses, de cornues scélérates!
Cette autre mégère aux lourdes pendeloques, dont les bajoues tombent flasquement comme des peaux de rhinocéros et qui paraît atteinte d’une maladie de foie, fut jadis l’héroïne d’un procès célèbre. Un jeune imbécile se brûla la cervelle à la porte de sa chambre à coucher. Elle était rose et svelte alors, et ses yeux brillaient de l’éclat homicide. Maintenant la graisse l’étouffe. On l’appelle «la Jaunisse» et rien que sa vue suffirait à la donner.
Si l’âme en peine des suicidés vient errer, ainsi que nous l’enseigne notre Sainte Mère l’Église, autour des vivants qui leur furent chers, quel terrible châtiment!
J’ai souvent pensé que là peut-être s’allume l’enfer de tous ces morts tragiques, victimes du mal d’amour: revoir avec leurs yeux de l’autre monde, sans les menteuses illusions et les prismes trompeurs du nôtre, après dix ou vingt années écoulées, parfois même après dix minutes, l’objet cause de la catastrophe!
Et les faiblesses, et les lâchetés, et les compromis, et les étouffements de la conscience, et la douleur des siens, et «l’irréparable»! Et pour qui? Pour cette créature! Ah! c’était par trop fou! Des remords, des remords pendant l’Éternité!
Voici une matrone à mine austère qui ne ponte qu’après de grandes réflexions et l’examen minutieux d’un cahier bourré de chiffres et de signes cabalistiques, la modeste pièce de cent sous du pauvre.
--Ce ne sont pas des signes cabalistiques, me dit mon vieux ponte, mais des figures de son _système_.
--Elle ne paraît pas y avoir grande confiance, car elle _grimeline_ joliment.
--Vous vous trompez. C’est une martingale savante par laquelle elle est certaine de faire fortune. Il ne lui manque que dix mille francs pour l’expérimenter.
--Une misère!
--Bah! elle les trouvera. Avez-vous remarqué dans l’atrium une toute jeune et très jolie blonde, quatorze ans au plus, assise solitaire sur une banquette, ses grands yeux bleus tournés anxieux vers la porte des salons? C’est la fille de cette respectable dame, une jeune personne bien élevée qui ne demande qu’à tirer sa maman d’embarras. Elle cherche pour cette digne mère un gendre, fût-il de la main gauche, pourvu qu’il apporte dix billets de mille.
--C’est payer un peu cher un billet de cour d’assises.
--Passons alors de la blonde à la brune et avançons d’un lustre le temps des amours. Celle-ci est de l’âge d’un très vieux bœuf; elle est aussi à vendre ou à louer.
--Cette gamine en jupe courte, attifée comme une poupée.
--Gamine? mettez votre binocle. Voilà cinq ou six saisons que je la vois ici et depuis au moins trois elle a droit aux robes d’adulte, mais sa mère la maintient systématiquement dans une longue adolescence. Est-ce pour se rajeunir? Faire reverdir le printemps dans les cœurs refroidis? Les deux peut-être. Elle est affable et de bonne compagnie. On l’appelle la _nourrisseuse_.
--Elle nourrit des enfants pauvres?
--Non, des numéros. Elle les entoure de tendresse, les suit avec un zèle infatigable, les _charge_, suivant l’argot d’ici, en _plein_, en _carrés_, à _cheval_. Ça lui réussit... quelquefois. Elle a eu des hauts et des bas, beaucoup de hauts même. Mais elle ne sait jamais s’arrêter quand il faut, et on la voit, de temps à autre, en quête d’un louis.
--Quel est ce chevalier de la triste figure aux longues moustaches blanches, qui marche éclopé et fourbu comme Don Quichotte après sa bataille contre les moulins à vent?
--Un marquis décavé. Il n’a livré de combats qu’à la roulette et ses blessures lui coûtent plus d’un million. Il comptait en avancer un second en ligne, lorsqu’un conseil judiciaire termina la campagne. Le voilà logé, nourri, chauffé, habillé par les soins de ses collatéraux. Ils poussent la générosité jusqu’à lui accorder chaque semaine vingt francs d’argent de poche qu’il court clopin-clopant jeter sur le tapis. Lui aussi a découvert un système infaillible pour gagner cent mille francs par an, mais plus d’argent pour le jouer. Hélas! C’est toujours ainsi!
Oui, continua mon cicerone, vous trouvez ici de curieux échantillons de toutes les laideurs humaines, comme disent les moralistes, gens d’ordinaire aussi vicieux qu’impuissants, et toutes les infirmités morales s’y donnent rendez-vous. Tenez, vous qui avez consacré dans un de vos livres un chapitre au bonhomme Loth, le voici justement escorté de ses deux filles.
--Comment! ce vénérable vieillard à tête de président de police correctionnelle!
--Quoi d’étonnant! Loth n’était-il pas quelque peu magistrat à Sodome? Cependant rassurez-vous pour le bon renom de nos préteurs. Ce n’est pas un magistrat mais un ancien professeur de belles-lettres qui à force d’étudier la littérature des anciens s’est épris de leurs mœurs.
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Vous connaissez le célèbre baron Rapineau. Le voici près du croupier étalant sa face mafflée, son nez d’oiseau de proie et son ventre de silène. Une rosette raccrochée dans de véreuses affaires s’épanouit insolente et énorme sur son veston anglais. Un officier en la voyant met la sienne dans sa poche.
Il joue gros jeu, le maltôtier. De combien de larmes et de sueurs furent arrosés les billets volés qu’il entasse et les rouleaux d’or qu’il éventre sur le tapis! Il perd, il gagne, il reperd. Hier, il a ramassé cent mille francs; aujourd’hui, c’est la revanche de la banque.
Puisse la déveine continuer, gredin! Puisse-t-elle aplatir à jamais ton portefeuille, vider la caisse que tes rapines ont remplie et l’obliger à te cravater de chanvre! Ce sera le seul acte méritoire de ta vie.
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Je le répète, les somptueux salons de Monte-Carlo réunissent le plus étrange pot-pourri que l’on puisse imaginer. Toutes les nationalités y coudoient toutes les positions sociales décemment vêtues.
Les princes et les rejetons de l’altière noblesse de la vieille Europe s’y associent à côté des marchands de cochons de Chicago et des goujats enrichis des Deux Mondes; le fier général y rencontre le louche déserteur; la marquise, sa couturière; le clubman, son ancien valet. J’ai trouvé à Monaco, écrivait lord Brougham, les spécimens de tous les types intéressants de la civilisation. Dans l’espace d’une semaine, j’ai parlé art avec les plus célèbres artistes, littérature avec les auteurs les plus en renom, galanterie avec les reines des premiers salons et des premiers théâtres de l’Europe, politique avec les plus éminents hommes d’État...
Tous, haletant aux mêmes tables, s’enfièvrent et pâlissent sous les mêmes cupidités, subissent les mêmes délirantes ou décevantes émotions, secoués par l’espérance qui, selon Vauvenargues, est à la fois le plus précieux et le plus pernicieux des biens.
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Connaître l’angoisse qui vous saisit au roulement du cylindre ou au moment suprême où la carte va tourner; attendre palpitant en dissimulant ses craintes et ses espoirs; ressentir le coup aigu que donne la bille de marbre soubresautant autour du numéro où est jeté voire dernier louis, puis rester en suspens sur la pente et tomber dans la case voisine; éprouver la joie excessive du gain, la plus vive de toutes les joies; et tout cela, ces douleurs et ces ivresses successives, ces coups de couteau au cœur, répétés cinquante fois par heure, sont plus meurtriers que la débauche, que le labeur ingrat et dur.