‹ Au pays de CocagneChapitre 10 sur 30 · CHAPITRE V - I

CHAPITRE V - I

LES SYSTÉMIERS

L’honnête bourgeois aux mœurs paisibles, le correct fonctionnaire de Mirecourt ou de Pont-à-Mousson, le petit rentier parcimonieux qui joue le soir au coin du feu le loto bébête, le domino patriarcal ou l’écarté à un sou la fiche, ceux enfin qui n’ont jamais affronté les fiévreuses soulées de Monte-Carlo ne peuvent se rendre compte des bizarreries de la roulette pas plus qu’ils ne comprendront celles de ses habitués.

La petite boule d’ivoire ne semble pas courir sous l’impulsion machinale d’une poussée aveugle, livrée aux fantasques irrégularités du hasard, mais obéir aux caprices intelligents d’un lutin moqueur qui machine votre ruine lorsque la déveine commence à s’attacher à vous.

Ainsi, jouez sur les intermittences, c’est-à-dire alternativement sur la _rouge_ et la _noire_, vous pouvez être certain que vos calculs seront aussitôt déçus par une succession de _rouges_ ou de _noires_; essayez alors les séries, les intermittences reparaîtront.

Poursuivez une couleur, un numéro, une douzaine, vous êtes perdu. J’ai vu se ruiner à l’affût du zéro un joueur armé d’une martingale prétendue infaillible et d’une patience sûrement infatigable.

Il attendait pour ponter que le zéro n’ait pas paru depuis 50 coups. Il commença par gagner d’assez grosses sommes, puis, finalement, sauta. Le zéro, après être sorti plusieurs fois de suite, ne se montra de la journée. Il est rare qu’une douzaine soit plus de dix ou douze coups sans venir, et, si vous avez quelques renforts en poche, vous êtes à peu près certain en usant d’une marche prudente de les voir chaque jour grossir; mais si vous vous emballez, la banque de Rothschild ne suffirait pas à combler le gouffre où vous allez vous jeter.

L’ancien commissaire des jeux, de Gourlet, m’affirma avoir vu une douzaine rester cinquante-sept coups sans se montrer.

Un vieux chef de partie me cita un numéro, le 17, je crois, qui ne fut pas amené à une table pendant trois jours consécutifs. Dès la fin du premier jour, tous les _nourrisseurs_ de numéro pontaient.

Ce fut bien autre chose le lendemain, on s’y précipita à l’ouverture des salles, il y eut de terribles bousculades; c’est à qui miserait sur le 17.

Il fut si fortement chargé que les croupiers avaient peine à s’y reconnaître; s’il était sorti la banque sautait. Le génie familier de M. Blanc empêcha ce désastre. Les joueurs désertaient les tables voisines pour assister à l’accouchement du 17; il ne se montra que le troisième jour, et, comme pour rattraper le temps perdu, douze fois en moins d’une heure. Trop tard! Les ponteurs étaient décavés. Les nouveaux venus, les joueurs d’occasion en profitèrent seuls, mais novices ou timides en profitèrent mal, se contentant de miser deux ou trois pièces, bagatelle de quelques mille francs, tandis qu’un numéro _chargé_ à toutes les chances peut d’un coup vous en donner près de cent mille![2]

[2] Le chiffre exact est de 98.540 francs.

Mais le plus intelligent de tous est cet Anglais qui, pendant toute une année, vint, deux fois par jour, au casino, régulièrement, matin et soir, avec, chaque fois, un seul louis en poche. Il s’approchait d’une table de trente-et-quarante, suivait quelque temps le jeu, puis, posant sa pièce, disait au croupier:

--Je laisse ma mise. Si je fais le maximum envoyez-moi prévenir: je vais à la table voisine.

Et la chronique affirme qu’une fois par mois il gagnait son maximum. Sur soixante coups, il ne lui fallait, en effet, que la chance de rencontrer une série. Quand il eut réalisé de la sorte une centaine de mille francs, il boucla ses malles, prit le train, et on ne le revit plus.