Chapitre 11 Silas Linden touche son dû
Silas Linden, boxeur professionnel et faux médium, avait eu de bons jours dans sa vie : des jours marqués d’incidents heureux ou malheureux. L’époque, par exemple, où il avait parié sur Rosalind à cent contre un dans les Oaks, et où il avait passé vingt-quatre heures dans une épouvantable débauche. Ou bien le jour où son uppercut favori du droit s’était rencontré le plus adroitement du monde avec le menton proéminent de Bull Wardell de Whitechapel, exploit qui lui avait ouvert la voie vers la ceinture de Lord Lonsdale et le titre de champion. Mais jamais dans sa carrière il n’avait passé une journée semblable à celle qui lui avait permis de faire la connaissance de trois gentlemen plus forts que lui ; aussi pensons-nous qu’il n’est pas inutile de la terminer en sa compagnie. Des fanatiques ont décrété qu’il est dangereux de s’attaquer aux choses de l’esprit quand le cœur n’est pas pur. Le nom de Silas Linden pourra être ajouté à la liste de leurs exemples ; avant que le jugement s’abattît sur lui, la coupe de ses péchés était pleine et débordait. Lorsqu’il se trouva hors de la maison d’Algernon Mailey, il éprouva que la poigne de lord Roxton était extrêmement solide. Dans le feu de la bataille, il n’avait guère eu le temps de s’appesantir sur les dégâts qu’il avait subis. A présent, derrière la porte qu’il avait brutalement claquée, il porta la main à sa gorge meurtrie, et un torrent de jurons s’en échappa. Il avait également mal à la poitrine, là où Malone l’avait coincé sous son genou. Le souvenir du coup terrible qu’il avait assené à Mailey ne parvint pas à le dérider ; d’ailleurs il l’avait porté avec la main abîmée dont il s’était plaint à son frère… On conviendra que si l’humeur de Silas Linden était très détestable, il ne manquait pas de solides raisons pour cela.
– Je vous aurai à mon heure ! gronda-t-il en tournant ses petits yeux porcins vers la porte. Attendez un peu, mes gaillards, et vous verrez !
Puis, comme s’il avait pris une décision, il descendit la rue.
Il se dirigea vers Bardley Square, entra au commissariat de police, où il trouva le jovial et rubicond inspecteur Murphy assis derrière son bureau.
– Alors, qu’est-ce que vous voulez, vous ? demanda l’inspecteur, d’une voix qui n’avait rien d’amical.
– Vous l’avez eu, ce médium ! Bien eu, même !
– Oui. C’était votre frère, paraît-il ?
– Ca ne compte pas. Ces choses-là me dégoûteraient chez n’importe qui. Enfin, vous avez eu votre condamnation. Qu’est-ce que ça va me rapporter, à moi ?
– Pas un shilling !
– Comment ! C’est pourtant moi qui vous ai donné le tuyau. Si je ne vous avais pas indiqué son bureau, où seriez-vous allé ?
– S’il avait été condamné à une amende, nous aurions pu vous verser un petit pourcentage. Et nous aussi, nous aurions touché quelque chose. Mais M. Melrose l’a condamné aux travaux forcés. Il n’y a rien pour personne.
– C’est ce que vous dites ! Mais je suis sacrement sûr que vous et vos deux bonnes femmes, vous en avez tiré un peu de fric. Sans blague ! Pourquoi vous aurais-je donné mon propre frère ? Par amour de types comme vous ? Si vous cherchez un pigeon, adressez-vous ailleurs !
Murphy avait le sentiment de son importance, et il était coléreux. Il n’allait pas se laisser narguer dans son bureau. Il se leva, très rouge.
– Vous allez me fiche le camp d’ici, Silas Linden ! Et vite ! Autrement vous pourriez bien y rester plus que vous ne le souhaitez. Nous sommes assaillis de plaintes concernant les traitements que vous faites subir à vos deux gosses, et figurez-vous que nous nous intéressons aussi à protéger les enfants. Méfiez-vous que nous n’allions pas mettre notre nez chez vous !
Silas Linden décampa sans mot dire. Son humeur ne s’était pas améliorée ; deux rhums à l’eau sur le chemin du retour ne contribuèrent pas à l’apaiser. C’était au contraire un homme que l’alcool échauffait au point qu’il devenait dangereux ; beaucoup de ses camarades refusaient de boire avec lui.
Silas habitait une petite maison en brique dans Bolton’s Court, derrière Tottenham Court Road, au fond d’un cul-de-sac ; le mur latéral attenait à une grande brasserie. Dans cette impasse, toutes les maisons étant très petites, leurs locataires, parents et enfants, passaient dans la rue le plus clair de leur temps. A cette heure, plusieurs hommes et femmes étaient dehors ; lorsque Silas passa sous l’unique lampadaire, ils le regardèrent de travers ; la moralité, dans Bolton’s Court, n’était pas de premier ordre, mais tout de même il y avait des degrés, et Silas occupait le point zéro. Une grande juive, Rebecca Levi, mince, sèche, avec un regard perçant, habitait la maison voisine de celle du boxeur. Elle se tenait devant sa porte, et un enfant se cramponnait à son tablier.
– Monsieur Linden, dit-elle quand il passa devant elle, vos gosses ont besoin de plus que ce que vous leur donnez. La petite Margot était ici aujourd’hui. Cette fille ne mange pas assez.
– Occupez-vous de vos affaires ! grogna Silas. Je vous ai déjà dit de ne pas plonger votre long nez crochu dans les miennes. Si vous étiez un homme, je saurais mieux comment vous parler !
– Si j’étais un homme, vous n’oseriez sans doute pas me parler sur ce ton. Je vous dis que c’est une honte. Silas Linden, la manière dont ces enfants sont traités ! Si la police s’en occupe un jour, je saurai quoi lui dire.
– Oh ! la barbe ! répondit Silas, en poussant du pied la porte entrouverte de sa maison.
Une femme grosse et malpropre, avec une tignasse oxygénée et quelques restes d’une beauté colorée déjà trop mûre, sortit du salon :
– C’est toi ?
– Qu’est-ce que tu croyais qu’c’était ? Le duc de Wellington ?
– Je croyais que c’était plutôt un taureau enragé qui dévalait la rue et enfonçait la porte.
– Tu t’crois drôle ?
– Je suis peut-être drôle, mais je n’ai pas tellement de quoi rire : Pas un rond à la maison, pas une bouteille de bière ! Rien que tes maudits gosses qui me mettent le sang à l’envers.
– Qu’est-ce qu’ils ont encore fichu ? gronda Silas.
Quand ce couple charmant s’ennuyait ou se disputait, il s’attaquait aux enfants. Silas, dans le salon, se laissa tomber sur le fauteuil en bois.
– Ils ont vu ta première, encore une fois.
– Comment le sais-tu ?
– Je l’ai entendu parler à sa sœur : « Maman est là », qu’il a dit. Et ensuite il a piqué sa crise de sommeil.
– C’est d’famille.
– Tu l’as dit ! Si tu n’avais pas de crises de sommeil, toi aussi, tu trouverais du travail, comme les autres hommes.
– Oh ! ferme ça, hein ! Ce que j’veux dire, c’est que mon frère Tom a aussi ce genre de crises, et qu’on dit que le petit est le vivant portrait de son oncle. Alors il est tombé en transe ? Qu’est-ce que tu as fait ?
La femme eut un mauvais sourire :
– J’ai fait comme toi.
– Quoi ! Avec de la cire à cacheter, encore ?
– Pas beaucoup. Juste ce qu’il fallait pour le réveiller. C’est l’seul moyen de l’en sortir.
Silas haussa les épaules.
– Attention, ma fille ! Il y a eu des bavardages à la police. Si les flics voient les brûlures, nous n’y couperons pas de la taule tous les deux !
– Tu es fou, Silas Linden ! Depuis quand les parents n’ont-ils plus le droit de corriger leurs enfants ?
– Oui, mais il n’est pas ton enfant à toi, et les belles-mères n’ont pas bonne réputation, figure-toi ! Cette juive, la voisine… Elle t’a vue quand tu as pris la corde à linge pour fouetter Margot hier. Elle m’en a parlé. Et aujourd’hui elle m’a dit qu’ils n’avaient pas assez à manger.
– Quoi ! Pas assez à manger ? Ce sont des goinfres ! Pour déjeuner, ils ont eu chacun un quignon de pain. Un peu de diète ne leur fera pas de mal, ils seront moins insolents.
– Willie a été insolent avec toi ?
– Oui, quand il s’est réveillé.
– Après que tu as laissé tomber sur lui de la cire brûlante ?
– Dis donc, je l’ai fait pour son bien, non ? Il faut le guérir de cette habitude-là, tout de même !
– Et qu’est-ce qu’il a dit ?
– Il m’a engueulée. Il m’a menacée de sa mère. Il m’a dit tout ce que sa mère me ferait… Je commence à en avoir marre de sa mère !
– Ne dis pas trop de mal d’Amy. C’était une brave femme.
– Tu dis ça aujourd’hui, Silas Linden. En tout cas, tu ne le montrais guère quand elle était en vie…
– Surveille ta langue, garce ! J’ai eu assez d’ennuis aujourd’hui pour que tu n’y ajoutes pas avec des sermons. Tu es jalouse d’une morte. Voilà ce qu’il y a.
– Et ses morveux ont le droit de m’insulter à longueur de journée, peut-être ? Moi qui depuis cinq ans m’occupe de toi !
– Non, je n’ai pas dit ça. S’il t’a insultée, j’en fais mon affaire. Où est-il, ce voyou ? Va me l’chercher !
La femme se leva et l’embrassa au passage.
– J’ai que toi, Silas !
– Oh ! c’est pas la peine de venir me lécher ! Je ne suis pas d’humeur à… Va me chercher Willie. Et amène Margot en plus. Je vais lui ôter à elle aussi l’envie d’être insolente ; elle n’en a pas l’air, mais…
La femme sortit, et revint au bout d’un moment :
– Il est encore endormi ! dit-elle. Ah ! ça me porte sur les nerfs de le voir comme ça ! Viens le voir, Silas.
Ils se rendirent dans la cuisine. Un feu maigre s’étiolait dans Pâtre. A côté, pelotonné sur une chaise, un petit blondinet de dix ans était assis. Son visage délicat était levé vers le plafond. De ses yeux mi-clos, seul le blanc était visible. Sur ses traits fins, spirituels, se lisait une grande paix. Dans un coin, une pauvre fillette, d’un an ou deux plus jeune, contemplait son frère avec des yeux tristes, terrorisés.
– C’t affreux, hein ? dit la femme. On croirait qu’il n’est plus de ce monde. J’voudrais bien que Dieu le fasse passer de l’autre côté ! Pour c’qu’il fait ici…
– Allons, debout ! cria Silas. Finis tes singeries ! Réveille-toi ! Tu entends ?
Il le secoua brutalement par les épaules, mais le garçonnet continuait de dormir. Le revers de ses mains, qu’il avait posées sur ses genoux, était couvert de taches rouges brillantes.
– Ma parole, tu l’as inondé ! Tu ne vas pas me dire, Sarah, que pour le réveiller il a fallu toute cette cire ?
– J’en ai p’t-être laissé tomber une ou deux gouttes de trop. Il me met dans un tel état que je me contiens plus. Mais tu ne croirais pas comme il dort. Tu peux gueuler dans son oreille, il n’entendra qu’dalle. Regarde !
Elle l’empoigna par les cheveux et le secoua de toutes ses forces. L’enfant gémit et frissonna. Puis il retomba dans sa transe paisible.
– Mais dis donc ! s’écria Silas en se grattant le menton. Y aurait peut-être de l’argent à gagner s’il était bien mené ? J’vois d’ici une tournée dans les music-halls : « L’enfant miracle. » Ca ferait bien sur les affiches. Et puis il porte le nom de son oncle que connaissent des tas de gens ; ils auraient confiance !
– Je croyais que c’était toi qui te lançais dans le business ?
– L’affaire est manquée, gronda Silas. M’en parle plus. C’est terminé.
– T’as déjà été pris ?
– Je te dis de ne pas m’en parler ! cria l’homme. Je suis exactement dans l’humeur de te donner la raclée de ta vie ; alors fous-moi la paix, sans ça tu t’en repentiras !
Il pinça le bras de l’enfant avec une brutalité bestiale.
– Formidable ! C’est un champion ! Allons voir jusqu’où il tient le coup…
Il se tourna vers le feu agonisant ; avec les pincettes il saisit un boulet rougi, qu’il plaça sur la tête de son fils. Il y eut une odeur de cheveux brûlés, puis de chair grillée, et tout à coup l’enfant revint à lui en poussant un hurlement épouvantable.
– Maman ! Maman !
Dans son coin, la fillette reprit son cri. On aurait dit deux agneaux qui bêlaient ensemble.
– Au diable ta mère ! s’exclama la femme qui empoigna Margot par le col de sa petite robe noire. Arrête de brailler, petite saleté !
De sa main ouverte, elle la gifla. Le petit Willie accourut et frappa sa marâtre à coups de pied dans les tibias jusqu’à ce que Silas le fît rouler par terre. La brute ramassa une cravache et cingla les deux enfants blottis l’un contre l’autre ; ils hurlaient au secours, en essayant de se protéger.
– Vous allez vous arrêter, non ? cria une voix dans le couloir.
– C’est cette maudite juive ! fit la femme, qui alla jusqu’à la porte. Qu’est-ce que vous foutez chez moi ? Allez, ouste ! Ou tant pis pour vous !
– Si j’entends crier les enfants une fois de plus, je file au commissariat de police !
– Foutez le camp ! Allez, décampez !
La marâtre était hors d’elle, elle s’avança ; la juive longue et maigre ne bougea pas. Ce fut la bagarre. Mme Silas Linden poussa un cri, et recula en vacillant, le sang coulait de quatre sillons rouges, creusés sur la figure par des ongles acérés. Silas, avec un juron, écarta sa femme, saisit l’intruse par la taille et la jeta dans la rue. Elle tomba et elle resta là, avec ses longs membres qui s’agitaient et battaient en l’air comme une volaille à demi égorgée. Elle leva les poings et dévida un chapelet de malédictions à l’adresse de Silas, qui referma sa porte. Les voisins se précipitèrent autour de la juive pour avoir les détails. Mme Linden, qui regardait la scène à travers la jalousie baissée, constata avec soulagement que son adversaire se relevait et qu’elle regagnait en boitant sa maison, d’où elle entama d’une voix perçante l’énumération de ses maux. Une juive n’oublie pas facilement ses maux ; sa race est capable de haïr autant que d’aimer.
– Ca va, Silas. J’ai cru que tu l’avais tuée.
– Elle n’aurait eu que ce qu’elle mérite, cette garce. C’est déjà bien assez de l’avoir pour voisine sans qu’elle mette les pieds ici. Je vais arracher la peau à ce Willie. C’est lui qui est la cause de tout. Où est-il ?
– Ils ont couru dans leur chambre. Je les ai entendus se boucler.
– Attends ! Je vais m’occuper d’eux !
– Ne les touche pas maintenant, Silas. Les voisins sont tous debout. C’est pas la peine d’avoir des ennuis.
– Tu as raison ! grommela-t-il. Leur correction attendra bien que je revienne.
– Où vas-tu ?
– Je descends à l’Amiral-Vernon. Il y a une chance que je sois embauché comme sparring-partner de Long Davis. Il commence son entraînement lundi prochain, et je sais qu’il cherche un type de mon poids.
– Bon ! Quand tu reviendras, je le verrai bien. J’en ai soupé de ce bistrot. Je sais ce qu’on y trouve aussi !
– On y trouve la paix et le repos, répondit Silas. C’est le seul endroit au monde qui me les procure.
– Ah ! j’en ai fait, une aubaine, le jour où je me suis mariée avec toi !
– Tu as raison. Ronchonne ! Ronchonne toujours ! Si ronchonner peut faire le bonheur d’un homme, tu es la championne de l’amour !
Il prit son chapeau et sortit. Dans la rue, son pas pesant résonna sur la trappe de bois qui ouvrait sur les caves de la brasserie.
En haut, dans une mansarde minuscule, deux petites formes enfantines étaient assises entrelacées au bord d’une mauvaise paillasse ; leurs joues se touchaient ; leurs larmes se mêlaient. Il leur fallait pleurer en silence car le moindre bruit pouvait rappeler aux ogres d’en bas leur existence. Périodiquement, l’un des deux enfants éclatait en sanglots et l’autre murmurait : « Chut ! chut ! » Ils entendirent la porte claquer, le pas pesant résonner sur la trappe de bois. De joie, ils se serrèrent l’un contre l’autre. Quand il reviendrait, il les tuerait peut-être, mais pendant quelques heures au moins ils seraient en sécurité. La femme était méchante et vindicative, mais elle ne leur semblait pas aussi terrible que l’homme. Ils se doutaient qu’il avait poussé leur mère au tombeau, il serait bien capable d’en faire autant avec eux.
La chambre était sombre ; un peu de lumière passait par la fenêtre sale et dessinait une barre blanche sur le plancher, mais tout autour c’était le noir absolu. Soudain le petit garçon se raidit, serra fortement la main de sa sœur, et regarda fixement dans la nuit.
– Elle vient ! murmura-t-il. Elle vient !
La petite Margot se cramponna à lui.
– Oh ! Willie ! C’est maman ?
– C’est une lumière, une jolie lumière dorée. Tu ne peux pas la voir, Margot ?
Mais la fillette, comme le reste du monde, n’avait pas de vision. Pour elle, tout était noir.
– Raconte-moi, Willie !… Raconte !
Elle suppliait d’une voix grave ; elle n’avait pas vraiment peur car bien des fois leur maman morte était venue la nuit les consoler.
– Oui, elle vient, elle vient… Oh ! Maman ! Maman !
– Que dit-elle, Willie ?
– Oh ! qu’elle est belle ! Elle ne pleure pas. Elle sourit. Elle ressemble à l’image de l’ange que nous avons vue. Elle paraît si heureuse ! Maman ! Maman chérie !… Maintenant elle parle : « C’est fini ! » Voilà ce qu’elle dit. « C’est fini ! » Et elle nous fait signe avec la main. Pour que nous la suivions. Elle se dirige vers la porte.
– Oh ! Willie, je n’ose pas !
– Si, si ! Elle nous dit de n’avoir pas peur. Nous n’avons rien à craindre. Maintenant elle a franchi la porte. Viens, Margot, ou nous allons la perdre.
Les deux gosses se levèrent, et Willie ouvrit doucement la porte. Leur mère se tenait devant l’escalier et leur faisait signe pour qu’ils descendent. Marche après marche, ils la suivirent jusque dans la cuisine vide. La femme paraissait sortie. Tout était tranquille dans la maison. Le fantôme continuait à leur faire signe d’avancer.
– Nous sortons.
– Oh ! Willie, nous n’avons pas de chapeau !
– Il faut la suivre, Margot. Elle nous sourit et nous entraîne.
– Papa nous tuera !
– Elle dit que non. Que nous n’avons rien à craindre. Viens !
Ils se retrouvèrent dans la rue déserte. Ils suivirent la gracieuse présence lumineuse et, à travers un dédale de rues, s’engagèrent dans la foule de Tottenham Court Road. Une ou deux fois, au milieu de ce flot d’humanité aveugle, un homme ou une femme douée du don précieux du discernement s’arrêtait et regardait ; prenaient-ils conscience d’une présence angélique devant ces deux gamins pâles qui marchaient, le garçon avec les yeux fixes et la fille jetant derrière elle, par-dessus son épaule, des regards de terreur ? Ils descendirent toute la longue rue, longèrent ensuite une rangée d’humbles maisons en brique. Sur les marches de l’une, l’esprit s’était arrêté.
– Il faut que nous frappions, dit Willie.
– Oh ! Willie, qu’est-ce que nous dirons ? Nous ne les connaissons pas !
– Il faut que nous frappions, répéta-t-il avec fermeté. Toc, toc ! tout va bien, Margot. Elle bat des mains et elle rit.
C’est ainsi que Mme Tom Linden, qui était assise toute seule avec son chagrin et qui se lamentait sur le sort de son martyr emprisonné, fut subitement conviée à aller ouvrir sa porte ; les deux enfants se tenaient derrière, apeurés. Quelques mots, l’élan d’un instinct de femme, et elle jeta ses bras autour d’eux. Enfin ils avaient trouvé un havre de paix où aucune tempête ne les atteindrait plus.
Il se passa cette nuit-là d’étranges événements dans Bolton’s Court. Des gens ont pensé qu’il n’y avait entre eux aucun rapport. Mais ce n’a pas été l’avis unanime. En tout cas la loi anglaise, n’ayant rien vu, n’a rien eu à dire.
Dans l’avant-dernière maison de ce cul-de-sac, une tête aiguë, à profil de faucon, regardait la rue couverte de nuit à travers une jalousie.
A côté de ce visage redoutable, sombre comme la mort et aussi dépouillé de remords qu’un tombeau, il y avait une bougie. Et derrière Rebecca Levi se tenait un homme jeune dont les traits révélaient qu’il appartenait à la même race. Pendant une heure, pendant deux heures, la femme demeura assise à guetter en silence. A guetter, à guetter… A l’entrée de l’impasse pendait une lampe qui projetait sur le sol un cercle de lumière jaune. C’était sur cette mare brillante que ses yeux demeuraient attachés.
Tout à coup, elle aperçut ce qu’elle attendait. Elle sursauta et ses lèvres sifflèrent un mot. Le jeune homme s’élança hors de la pièce ; une fois dans l’impasse, il disparut dans la brasserie par une porte latérale.
Ivre, Silas Linden rentrait chez lui, l’esprit alourdi par l’impression d’une injustice. A cause de sa main abîmée, il n’avait pas obtenu l’emploi qu’il ambitionnait. Il était demeuré au bar, attendant qu’on lui paie à boire. Il avait bu, mais pas suffisamment. Il était d’humeur querelleuse. Gare à l’homme, à la femme ou à l’enfant qui se trouverait sur son chemin ! Il pensa avec fureur à la juive qui habitait cette maison où tout était éteint. Avec la même fureur, il pensa à tous ses voisins. Ils s’interposaient entre lui et ses gosses, n’est-ce pas ? Eh bien ! il allait leur montrer quelque chose ! Le lendemain matin, il les jetterait à la rue et il les fouetterait publiquement jusqu’à la mort. Voilà le cas que Silas Linden faisait de leur opinion ! Au fait, pourquoi ne pas les battre tout de suite ? Si les hurlements des gosses réveillaient ses voisins, ceux-ci reconnaîtraient tout de suite qu’on ne le défiait pas impunément. L’idée lui plut. Il avança d’un pas plus léger. Il était presque arrivé devant sa porte quand…
Jamais on ne réussit à éclaircir comment il se fit que cette nuit-là la trappe de la cave n’était pas solidement attachée. Le jury était tenté de mettre en cause la brasserie, mais le coroner insista sur le fait que Linden était lourd, qu’il avait pu tomber s’il était en état d’ébriété, et que toutes les précautions raisonnables avaient été prises. Il était tombé de six mètres sur des pierres coupantes, et il s’était brisé la colonne vertébrale. On ne l’avait pas trouvé avant le lendemain matin car, chose assez curieuse, sa voisine, la juive, n’avait pas entendu le bruit de l’accident. Le médecin déclara qu’il n’avait pas été tué sur le coup. Des traces horribles avaient, en effet, révélé qu’il avait tardé à mourir. Dans l’obscurité, vomissant du sang et de la bière, Silas Linden avait mis, par une mort ignoble, un terme à sa vie ignoble.
Point n’est besoin de s’apitoyer sur la femme qu’il laissa. Libérée de son abominable partenaire, elle retourna au music-hall où elle s’était laissé séduire par sa force de taureau. Elle essaya de s’y tailler une place avec :
Hi ! Hi ! Hi ! C’est moi le dernier cri,
La fille qui fait la roue à l’envers…
Car c’était là le slogan sous lequel elle avait acquis un nom. Mais il devint vite évident qu’elle n’était qu’un dernier cri, et qu’elle ne pouvait pas remonter la pente sur sa roue à l’envers. Lentement, elle glissa des grands music-halls à des petits music-halls, des petits music-halls à des beuglants de quartier, puis elle sombra de plus en plus bas pour s’enliser dans d’horribles sables mouvants où elle s’enterra pour toujours.
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