Chapitre 12 Cimes et abîmes
L’institut métapsychique était un bâtiment imposant de l’avenue de Wagram ; sa porte n’eût pas dépareillé le château d’un baronet. C’est là que se présentèrent en fin d’après-midi les trois amis. Un chasseur les introduisit dans un salon d’attente où ils furent bientôt accueillis par le Dr Maupuis en personne. Cet homme qui faisait autorité en sciences psychiques était petit et trapu ; il avait une tête massive, rasée, et une expression où se confondaient la sagesse de ce monde et un altruisme aimable. Il parla en français avec Mailey et Roxton, mais il baragouina un anglais détestable avec Malone, qui ne put lui répondre qu’en un français détestable. Il exprima tout le plaisir que lui causait leur visite, et il le dit comme seul sait le dire un Français de bonne race ; il vanta en quelques mots les merveilleuses qualités de Panbek, le médium galicien ; après quoi il les fit descendre dans la pièce où devaient avoir lieu les expériences. Son air remarquablement intelligent et la sagacité pénétrante de ses propos avaient déjà convaincu les trois étrangers de l’absurdité des théories qui prétendaient expliquer les étonnants résultats qu’il obtenait par l’hypothèse qu’il était homme à se laisser duper.
Au bas d’un escalier en colimaçon, ils se trouvèrent dans un vaste local qui, au premier coup d’œil, ressemblait à un laboratoire de chimie : les étagères étaient remplies de bouteilles, de cornues, d’éprouvettes, de balances et de divers instruments. Mais l’ameublement était moins austère, une grande table en chêne massif occupait le centre de la pièce et était entourée de chaises confortables. A une extrémité, le portrait du Pr Crookes était accroché au mur, flanqué par un autre portrait, celui de Lombroso. Entre les deux figurait une remarquable reproduction photographique d’une séance chez Eusapia Palladino. Près de la table, un groupe d’hommes conversait à voix basse ; ils étaient trop absorbés par leur discussion pour s’intéresser de près aux nouveaux venus.
– Trois de ces messieurs sont, comme vous-mêmes, des visiteurs distingués, expliqua le Dr Maupuis. Deux autres sont mes assistants de laboratoire, le Dr Sauvage et le Dr Buisson. Les autres sont des Parisiens réputés. La presse est représentée aujourd’hui par M. Forte, sous-directeur du Matin. Cet homme grand, brun, qui a l’allure d’un général en retraite, vous le connaissez probablement… Non ? C’est le Pr Charles Richet, notre vénéré doyen, qui a montré un grand courage dans cette affaire, bien qu’il n’ait pas tout à fait abouti aux mêmes conclusions que vous, monsieur Mailey. Mais cela aussi peut venir. N’oubliez pas que nous devons être prudents, moins nous mêlerons la religion à nos recherches et à nos conclusions, moins nous aurons de difficultés avec l’Eglise, qui est encore très puissante dans ce pays. Ce personnage racé au front haut est le comte de Grammont. Le gentleman qui a le visage de Jupiter avec une barbe blanche est Flammarion, l’astronome… A présent, messieurs, ajouta-t-il d’une voix forte, si vous voulez prendre place, nous allons nous mettre au travail.
Ils s’assirent au hasard autour de la longue table ; les trois Britanniques étaient restés ensemble. A une extrémité de la salle, un grand appareil photographique fut dressé. Deux seaux en zinc occupaient aussi une position en vue sur une table voisine. La porte fut soigneusement fermée et la clé remise au Pr Richet. Le Dr Maupuis s’assit à un bout de la table ; il avait à sa droite un homme petit, d’un âge moyen, moustachu, chauve et intelligent.
– Quelques-uns parmi vous, dit-il, n’ont pas encore rencontré M. Panbek. Permettez-moi de vous le présenter. M. Panbek, messieurs, a mis ses pouvoirs remarquables à notre disposition en vue de nos recherches scientifiques, et nous avons envers lui une dette de gratitude. Il est maintenant âgé de quarante-sept ans ; c’est un homme d’une santé normale, avec prédisposition au neuro-arthritisme. J’ai relevé une légère hyperexcitabilité de son système nerveux, et ses réflexes sont exagérés ; mais sa pression sanguine est normale. Son pouls est de 72, en état de transe, il bat à 100. Sur ses membres, il y a des zones d’une hyperesthésie accentuée. Son champ visuel et sa réaction pupillaire sont normaux. Je ne sais pas s’il y a autre chose à ajouter…
– Je pourrais dire, observa le Pr Richet, que l’hypersensibilité est morale autant que physique. Panbek est impressionnable, riche en émotivité ; il a un tempérament de poète et il n’est pas dépourvu de ces petites faiblesses, si nous nous permettons de les appeler ainsi, que le poète paie en guise de rançon pour les dons qu’il a reçus. Un grand médium est un grand artiste et doit être jugé sur la même échelle.
– Il me semble, messieurs, qu’on vous prépare au pire ! dit le médium avec un charmant sourire qui amusa toute la société.
– Nous sommes ici dans l’espoir que se renouvelleront quelques très remarquables matérialisations que nous avons eues récemment, et qu’elles se renouvelleront sous une forme telle que nous pourrons les enregistrer définitivement…
Le Dr Maupuis parlait d’une voix sèche, d’où l’émotion était absente.
– Ces matérialisations ayant assumé des formes tout à fait imprévues, je prie cette honorable société de réprimer tout sentiment de frayeur, quelle que soit leur étrangeté : une atmosphère calme et impartiale est tout à fait nécessaire. Nous allons maintenant éteindre la lumière blanche ; nous commencerons au plus bas degré de la lumière rouge jusqu’à ce que les conditions permettent un éclairage meilleur.
Les lampes étaient contrôlées du siège du Dr Maupuis à la table. Pendant un moment, les assistants furent plongés dans une profonde obscurité. Puis une lampe rouge s’alluma dans un coin, suffisante pour dessiner les profils des hommes assis autour de la table. Il n’y avait ni musique ni atmosphère religieuse. Les assistants chuchotaient entre eux.
– Voilà qui ne ressemble pas à la manière anglaise, dit Malone.
– Pas du tout ! confirma Mailey. J’ai l’impression que nous sommes tout grands ouverts à n’importe quoi. Ils ont tort. Ils ne réalisent pas le danger.
– Quel danger peut-il y avoir ?
– De mon point de vue, nous sommes assis au bord d’une mare qui ne contient peut-être que d’inoffensives grenouilles, mais où il y a peut-être aussi des crocodiles anthropophages. Vous ne pouvez pas savoir ce qui va sortir.
Le Pr Richet, qui parlait couramment un excellent anglais, l’entendit.
– Je connais votre opinion, monsieur Mailey, dit-il. Ne croyez pas que je la traite avec légèreté. J’ai vu certaines choses qui font que j’apprécie pleinement votre comparaison avec la grenouille et le crocodile. Dans cette pièce, ici, j’ai été conscient de la présence de créatures qui, si elles s’étaient mises en colère, auraient rendu nos expériences assez périlleuses. Je crois avec vous que des gens méchants pourraient ici susciter une réaction de méchanceté à l’égard de notre cercle.
– Je suis heureux, monsieur, répondit Mailey, que vous vous aiguilliez dans cette direction.
Partageant l’avis général, Mailey considérait Richet comme l’un des plus grands hommes de cette terre.
– Je m’aiguille, peut-être, et cependant je ne saurais affirmer que je vous rejoins. Les forces latentes chez l’homme s’étendent vers des régions qui me semblent à présent être tout à fait en dehors de ma compétence. En ma qualité de vieux matérialiste, je me bats sur chaque pouce de terrain, mais j’admets que j’ai déjà dû en céder pas mal. Mon illustre ami Challenger a encore gardé son front intact, je crois ?
– Oui, monsieur, répondit Malone, et pourtant j’ai quelque espoir…
– Chut ! cria Maupuis, d’une voix soudain passionnée.
Un silence de mort s’établit. Puis surgit le bruit d’un mouvement malhabile, accompagné d’une étrange vibration de battements d’ailes.
– L’oiseau ! fit une voix chargée d’une terreur mystérieuse.
De nouveau le silence, de nouveau le bruit de ce mouvement avec un battement d’ailes impatient.
– Tout est prêt, René ? demanda le docteur.
– Prêt !
– Alors, allez-y !
L’éclair d’un mélange lumineux emplit la pièce tandis que retombait l’obturateur de l’appareil photographique. Les visiteurs entrevirent un spectacle extraordinaire. Le médium était étendu, les mains sous la tête, dans un état d’insensibilité apparente. Sur ses épaules arrondies était perché un gros oiseau de proie – un grand faucon ou un aigle. Un instant cette étrange image frappa leurs rétines et s’imprima sur elles comme sur la plaque photographique. Puis l’obscurité enveloppa tout à nouveau, sauf deux lampes rouges qui ressemblaient aux yeux d’un démon sinistre tapi dans l’angle de la pièce.
– Ma parole ! haletait Malone. Vous avez vu ?
– Le crocodile de la mare, répondit Mailey.
– Mais inoffensif ! ajouta le Pr Richet. Cet oiseau est venu ici plusieurs fois. Il agite ses ailes, comme vous l’avez entendu, mais il demeure immobile. Il se peut que nous ayons un autre visiteur plus dangereux.
L’éclair de lumière avait, bien sûr, dissipé tout ectoplasme. Il était nécessaire de tout recommencer. Les assistants étaient assis depuis un quart d’heure peut-être, quand Richet toucha le bras de Mailey.
– Vous ne sentez rien, monsieur Mailey ?
Mailey renifla l’air.
– Si, évidemment. Cela me rappelle notre zoo, à Londres.
– Il y a une autre analogie plus banale. Vous êtes-vous déjà trouvé dans une chambre chaude avec un chien mouillé ?
– Exactement, répondit Mailey. C’est la description exacte ! Mais où est le chien ?
– Ce n’est pas un chien. Attendez un peu ! Attendez !
L’odeur animale devint plus prononcée. Elle éclipsait toutes les autres. Soudain Malone prit conscience que quelque chose se déplaçait sous la table. A la lueur trouble des lampes rouges, il distingua une silhouette d’avorton, accroupie, mal constituée, qui ressemblait vaguement à un homme. Il la vit mieux quand elle se profila contre la lumière. Elle était massive et large, elle avait une tête ronde, un cou court, des épaules lourdes et mal formées. Elle traînait le pas autour du cercle. Puis elle s’arrêta, et un cri de surprise, d’où la peur n’était pas absente, s’échappa de la gorge de l’un des assistants.
– N’ayez pas peur ! dit la voix paisible du Dr Maupuis. C’est le pithécanthrope. Il ne vous fera pas de mal.
Si ç’avait été un chat qui s’était glissé dans la pièce, le savant n’en aurait pas parlé avec plus de calme.
– Il a de longues griffes. Il les a posées sur mon cou ! cria une voix.
– Mais oui ! Il voulait vous faire une caresse.
– Je vous lègue ma part de caresses ! cria la voix qui tremblait.
– Ne le repoussez pas. Ce pourrait être grave. Il est bien disposé. Mais il a ses réactions personnelles, sans doute, comme chacun d’entre nous.
La bête avançait furtivement. Elle contourna le bout de la table et vint se poster derrière les trois amis. Ils sentaient sur leur cou son souffle qui s’exhalait en de rapides bouffées. Lord Roxton poussa subitement une exclamation de dégoût.
– Du calme ! Du calme ! dit Maupuis.
– Il lèche ma main ! cria Roxton.
La seconde suivante, Malone eut conscience qu’une tête hirsute s’interposait entre la sienne et celle de lord Roxton. De sa main gauche, il put éprouver la longueur et la rudesse des cheveux. La tête se tourna vers lui, et il eut besoin de toute sa maîtrise pour ne pas déplacer sa main quand une longue langue douce se promena sur elle. Puis elle le quitta.
– Au nom du ciel, qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.
– On nous a priés de ne pas le photographier. Il se pourrait que la lumière le rende furieux. L’ordre venu du médium était précis. Nous pouvons tout juste dire que ce n’est pas un homme-singe ni un singe-homme. Nous l’avons vu plus nettement que ce soir. Le visage est simiesque, mais le front est droit, les bras longs, les mains énormes, le corps velu.
– Tom Linden nous a donné quelque chose de moins désagréable, murmura Mailey.
Il parlait à voix basse, mais Richet surprit ses paroles :
– Toute la nature est le champ de notre enquête, monsieur Mailey. Ce n’est pas à nous de choisir. Etablirons-nous un classement des fleurs, mais négligerons-nous les champignons ?
– Mais vous reconnaissez que c’est dangereux.
– Les rayons X étaient dangereux. Combien de martyrs ont perdu leurs bras, articulation par articulation, avant que leurs dangers ne soient compris ? Et pourtant c’était nécessaire. Il en est de même avec nous. Nous ne savons pas encore ce que nous faisons. Mais si nous pouvons vraiment montrer au monde que ce pithécanthrope vient à nous de l’invisible et nous quitte comme il vient, alors c’est une connaissance si formidable que même s’il devait nous réduire en miettes avec ses griffes terribles, ce serait néanmoins notre devoir de poursuivre nos expériences.
– La science peut être héroïque, dit Mailey. Qui le nierait ? Et cependant j’ai entendu ces mêmes hommes de science nous dire que nous déraillons quand nous essayons de nous mettre en rapport avec les forces spirituelles. Nous sacrifierions joyeusement nos raisons ou nos vies si nous pouvions aider l’humanité ! Ne devrions-nous pas faire autant pour le progrès spirituel que pour le progrès matériel ?
On avait rallumé, et il y eut une pause que chacun mit à profit pour se relaxer avant que soit tentée la grande expérience de la soirée. Les assistants formèrent de petits groupes et discutaient à mi-voix de ce qu’ils avaient vu. A regarder la pièce confortable et ses accessoires à la mode, l’oiseau étrange et le monstre furtif ressemblaient à des cauchemars. Et pourtant ils avaient été des réalités, comme en témoignaient des photographies. Car le photographe avait été autorisé à quitter la pièce, et à présent il se précipitait hors de la chambre noire attenante et, très excité, agitait la plaque qu’il venait de développer et de fixer. Il la présentait à la lumière et là, suffisamment précise, il y avait l’image de la tête chauve du médium, et, accroupi sur ses épaules, le profil de l’oiseau sinistre. Le Dr Maupuis frottait ses petites mains grasses avec joie. Comme tous les pionniers, il avait subi la persécution de la presse parisienne ; chaque phénomène nouveau était à ses yeux une arme excellente pour sa défense.
– Nous marchons ! Hein ! Nous marchons ! répétait-il.
Et Richet, absorbé dans ses pensées, répondait mécaniquement :
– Oui, mon ami, vous marchez !
Le petit Galicien était assis, et il trempait un biscuit dans un verre de vin rouge. Malone alla le trouver ; il découvrit qu’il était allé en Amérique et qu’il pouvait dire quelques mots d’anglais.
– Etes-vous fatigué ? Est-ce que cela vous épuise ?
– En me modérant, non. Deux séances par semaine, voilà ce qui m’est permis. Le docteur ne m’autoriserait pas davantage.
– Vous rappelez-vous quelque chose ?
– Cela me vient comme un rêve. Un peu ici… Un peu là.
– Avez-vous toujours eu ce pouvoir ?
– Oui. Toujours. Même lorsque j’étais enfant. Et mon père l’avait. Et mon oncle. Ils ne parlaient que de visions. Moi, j’allais m’asseoir dans les bois, et des animaux étranges venaient autour de moi. Je me rappelle mon ahurissement quand je découvris que les autres enfants ne les voyaient pas !
– Est-ce que vous êtes prêt ? demanda le Dr Maupuis.
– Parfaitement, répondit le médium, en époussetant les miettes de son biscuit.
Le docteur alluma une lampe à alcool au-dessus de l’un des seaux de zinc.
– Nous allons collaborer, messieurs, à une expérience qui devrait, une fois pour toutes, convaincre le monde de l’existence des formes ectoplasmiques. On pourra discuter de leur nature, mais leur réalité objective ne fera plus de doute, à moins que mes plans n’échouent. Je voudrais d’abord vous parler de ces deux seaux. Celui-ci, que je suis en train de chauffer, contient de la paraffine, qui est en voie de fondre. Le deuxième contient de l’eau. Ceux d’entre vous qui viennent ici pour la première fois doivent comprendre que les phénomènes de Panbek se produisent habituellement dans le même ordre et qu’à présent nous nous attendons à l’apparition du vieil homme. Ce soir, nous sommes réunis pour voir le vieil homme, et nous pourrons, je l’espère, l’immortaliser dans l’histoire de la recherche psychique. Je me rassieds, j’allume la lampe rouge numéro 3, qui permet une visibilité plus grande.
Le cercle était maintenant tout à fait visible. La tête du médium s’était affaissée, et son ronflement grave révélait qu’il était déjà en transe. Tous les visages étaient tournés vers lui, car le merveilleux processus de la matérialisation se déroulait devant eux. D’abord, il y eut un remous de lumière, quelque chose comme une vapeur qui s’enroulait autour de sa figure. Puis, derrière lui, un ondoiement qui évoquait une draperie blanche diaphane. Elle s’épaissit. Elle se fusionna. Elle accusa bientôt une forme précise. C’était la tête. Des épaules se dessinèrent, des bras en surgirent. Oui, il ne pouvait pas y avoir de doute : derrière la chaise se tenait un homme, un vieil homme. Il remua lentement la tête vers la droite, puis vers la gauche. Il regardait les assistants, indécis. On avait l’impression qu’il se demandait : « Où suis-je ? Et pourquoi suis-je ici ? »
– Il ne parle pas, mais il entend et il possède l’intelligence, dit le Dr Maupuis, regardant l’apparition par-dessus son épaule. Nous sommes ici, monsieur, dans l’espoir que vous nous aiderez à mener à bien une expérience très importante. Pouvons-nous compter sur votre coopération ?
Le vieil homme fit de la tête un signe d’assentiment.
– Nous vous remercions. Quand vous aurez atteint votre pleine puissance vous vous éloignerez, probablement, du médium ?
La silhouette fit le même signe de tête, mais ne bougea pas. Malone la vit qui prenait de plus en plus de volume. Il distingua son visage. C’était parfaitement un vieil homme, qui avait un long nez, et une lèvre inférieure curieusement saillante. Tout à coup, il opéra un mouvement brusque qui l’éloigna de Panbek, et il s’avança dans la pièce.
– Maintenant, monsieur, dit Maupuis avec sa précision habituelle, vous apercevez le seau en zinc sur la gauche. Je vous serais reconnaissant d’avoir la bonté de vous en approcher et d’y plonger votre main droite.
Le vieil homme se dirigea vers les seaux, qui parurent l’intéresser ; il les examina avec attention. Puis il plongea une main dans le seau que le docteur lui avait indiqué.
– Parfait ! s’écria Maupuis, la voix tremblante d’excitation. A présent, monsieur, auriez-vous l’obligeance de plonger la même main dans l’eau froide de l’autre seau ?
L’apparition obéit.
– Monsieur, vous nous permettriez de réussir pleinement notre expérience si vous posiez votre main sur la table et si, pendant qu’elle s’appuierait là, vous vous dématérialisez et retourniez dans le médium.
Le vieil homme fit signe qu’il comprenait et qu’il acceptait. Il avança lentement vers la table, se pencha au-dessus d’elle, étendit sa main… et disparut. La respiration pesante du médium cessa ; il remua comme s’il allait s’éveiller. Maupuis alluma les lampes blanches et leva les mains en poussant un cri de joie et de surprise qui fut répété par toute l’assemblée.
Sur la surface brillante du bois de la table, il y avait un gant de paraffine d’un délicat jaune rosé, large aux jointures, mince au poignet, deux des doigts étant recourbés vers la paume. Maupuis le considéra avec enchantement. Il arracha un petit morceau de cire au poignet et le tendit à un assistant, qui sortit de la pièce en courant.
– C’est décisif ! s’écria-t-il. Que peut-on dire maintenant ? Messieurs, je me tourne vers vous. Vous avez vu ce qui s’est passé. L’un de vous peut-il fournir une explication rationnelle de ce moule en paraffine, sinon qu’il s’agit du résultat de la dématérialisation de la main à l’intérieur du moule ?
– Je n’en vois pas d’autre, répondit Richet. Mais vous avez affaire à des gens très entêtés, pourris de préjugés. S’ils ne peuvent pas nier, ils ignorent !
– La presse est ici, et la presse représente le public ! protesta Maupuis. Pour la presse anglaise, il y a M. Malone… à qui je demande maintenant s’il aperçoit une autre solution ?
– Je n’en vois pas d’autre, répondit Malone.
– Et vous, monsieur, demanda le docteur en s’adressant au représentant du Matin.
Le journaliste français haussa les épaules en disant :
– Pour nous qui avons eu le privilège d’être là, c’était parfaitement convaincant. Et pourtant vous allez devoir affronter beaucoup d’objections. On ne comprendra pas la valeur de ce moule. On dira que le médium l’a apporté dans sa poche et qu’il l’a posé sur la table.
Maupuis battit des mains triomphalement. Son assistant venait de rentrer et de lui remettre une feuille de papier.
– Voici déjà une réponse à votre objection, dit-il en agitant son papier. Je l’avais prévue et j’avais mélangé un peu de cholestérine avec de la paraffine dans le seau. Vous avez pu remarquer que j’avais détaché un coin du moulage. C’était en vue d’une analyse chimique. Elle vient d’être faite. La voici : la cholestérine a été repérée.
– Très bien ! admit le journaliste français. Vous avez bouché le dernier trou. Mais la prochaine fois ?
– Ce que nous avons fait une fois, nous pourrons le refaire, répliqua Maupuis. Je préparerai une certaine quantité de ces moules. Dans quelques-uns j’aurai des poignets et des mains. Puis je tirerai d’eux des moulages de plâtre. Je ferai couler le plâtre à l’intérieur du moule. C’est délicat mais possible. J’en aurai des douzaines ainsi traités, et je les enverrai dans toutes les capitales du monde, afin que le public puisse voir de ses propres yeux. Est-ce que cela ne le convaincra pas au moins de la réalité de nos conclusions ?
– N’espérez pas trop, mon pauvre ami ! dit Richet en posant sa main sur l’épaule de l’enthousiaste. Vous n’avez pas encore réalisé l’énorme force d’inertie du monde. Mais comme vous l’avez dit vous-même : « Vous marchez ! Vous marchez toujours ! »
– Et notre marche est ordonnée, déclara Mailey. Il s’agit d’une libération progressive pour l’humanité.
Richet sourit et secoua la tête.
– Toujours transcendantal ! fit-il. Toujours en train de voir plus loin que l’œil et de transformer la science en philosophie ! Je crains que vous ne soyez incorrigible. Est-ce que votre position est raisonnable ?
– Professeur Richet, répliqua Mailey avec un grand sérieux, je voudrais vous prier de répondre à la même question. J’ai un profond respect pour votre génie, et je suis en complète sympathie avec votre prudence. Mais n’êtes-vous pas arrivé au carrefour ? Vous voici maintenant dans la position d’admettre… vous devez admettre qu’une apparition intelligente sous une forme humaine, composée à partir de la substance que vous avez vous-même appelée ectoplasme, peut marcher dans une pièce et obéir à des instructions, tandis que le médium gît sous nos yeux sans connaissance… Et cependant vous hésitez à affirmer que cet esprit a une existence autonome. Cela est-il raisonnable ?
Richet répéta son sourire et son hochement de tête. Sans répondre, il se détourna et salua le Dr Maupuis en lui adressant ses compliments. Quelques instants plus tard, l’assistance s’était dispersée, et nos amis roulaient dans un taxi vers leur hôtel.
Malone était grandement impressionné par ce qu’il avait vu. Il passa la moitié de la nuit à écrire un compte rendu très complet pour l’agence Central News. Il n’oublia pas de citer les noms des personnalités qui se portaient garantes du résultat : ces noms étaient si honorables qu’il ne serait venu à l’esprit de personne de les associer à une tromperie ou à de la bêtise.
– Sûrement, sûrement, c’est un tournant, l’avènement d’une ère nouvelle ! répétait-il.
Ainsi courait son rêve. Le surlendemain, il ouvrit tous les grands quotidiens de Londres les uns après les autres. Il y avait plusieurs colonnes sur le football. Plusieurs colonnes sur le golf. Une page entière était consacrée aux actions cotées en Bourse. Dans le Times, il y avait une longue correspondance très documentée sur les mœurs du vanneau. Mais dans aucun journal il ne trouva une ligne sur les choses merveilleuses qu’il avait vues et relatées. Mailey se moqua de son air dégoûté.
– Un monde de fous, messeigneurs ! dit-il. Un monde de toqués ! Mais ce n’est pas fini ![10]
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