V
Comme je l'ai dit plus haut, tout le monde pérorait à la fois: on se serait cru dans une cage pleine de perruches. Par moments, il est vrai, quelqu'un enflait la voix davantage et tentait d'entamer une harangue. Mais aussitôt, on lui coupait la parole et il lui fallait se résigner à faire simplement sa partie dans l'ensemble.
Seul, Blumenthal demeurait à peu près silencieux. Il se caressait le menton en promenant son regard terne sur l'assistance, s'inclinait, sans répondre, quand on l'interpellait et me donnait l'impression d'un renard aux aguets.
Pour S..., il me parut un peu déconfit de ce tumulte ahurissant. Il me guignait en dessous et semblait craindre que je ne prisse guère au sérieux les agitations de ses frères et soeurs en occultisme.
Cependant, le tohu-bohu allait croissant. Tous les termes du vocabulaire spirite, tout le jargon de la théosophie s'entre choquaient dans l'atmosphère de ce salon frelaté de métaphysiques virulentes.
Je m'ennuyais fort. Je méditais de m'esquiver sans attirer l'attention, quand, soudain, Blumenthal prit la parole d'un ton péremptoire et dit: -- Mesdames, Mesdames, et vous Messieurs, nous nous égarons. Il faut procéder avec méthode, continuer nos expériences, joindre de nouvelles manifestations de l'esprit à celle que nous avons déjà obtenues... Ce soir surtout, ajouta-t- il, en glissant un clin d'oeil de mon côté, il importe d'obtenir des résultats.
Il me fut évident que le Juif était le maître de la réunion. Car, sitôt qu'il eut parlé, le hourvari s'apaisa. Tous s'inclinèrent avec déférence. Et la maîtresse de la maison dit d'une voix qui se voulait solennelle: -- Consultons l'oracle.
Sur quoi, le chafouin et le chauve se levèrent, allèrent prendre dans un coin un guéridon en acajou, monté sur trois pieds, et l'apportèrent au milieu du salon.
S... me dit: -- C'est maintenant que vous allez voir des choses étonnantes...
-- Je le souhaite, répondis-je, car jusqu'à présent je n'ai vu et surtout entendu que des bavards d'une rare incontinence.
La maîtresse de la maison, la naine et le chafouin prirent place autour du guéridon et, suivant le rite classique du spiritisme, y posèrent l'extrémité des doigts, leurs auriculaires et leurs pouces se touchant.
Les autres, enfin silencieux, faisaient le cercle autour. Je scrutai les physionomies et je constatai qu'ils étaient tous fort émus. À coup sûr, il n'y avait point, parmi eux, de mystificateurs ni de sceptiques: ils croyaient de tout leur coeur que quelque chose de sublime allait se manifester dans cette table.
L'Hébreu s'avança. Il s'efforçait de prendre un air inspiré. Mais je dois dire qu'il y réussissait fort peu: malgré tout, la bassesse de son âme transparaissait toujours sur son hideux visage. Lui seul me fit l'effet d'un charlatan qui joue un rôle.
Il traça un signe serpentin au-dessus du guéridon et proféra en scandant les mots: -- Au nom du Plérôme, Esprit qui nous libéras des religions inférieures, envoie-nous, comme tu l'as déjà fait, l'Éon Hugo, celui qui reniant le Crucifié, propagea dans le monde, avec magnificence, la gloire d'Ennoïa.
Dès que j'eus entendu ce blasphème gnostique, je fis, sans m'en cacher le moins du monde, un large signe de croix et je prononçai mentalement la conjuration: _In nomine Patris et Filï et Spiritus Sancti, procul recedant phantasmata._
Du reste, personne ne remarqua mon geste. Tous, béants, frémissants d'attente, se penchaient vers le guéridon, le dévorant des yeux.
Une dizaine de minutes s'écoulèrent. Un silence absolu régnait dans le salon. Les mains des trois évocateurs se crispaient sur le bois.
Tout à coup, la maîtresse de la maison dit, d'une voix étouffée: - - L'esprit vient, je le sens...
De fait, le guéridon se souleva, en craquant et, d'un de ses pieds, frappa un coup sur le parquet (On sait que d'après une convention constante du spiritisme, un coup signifie: oui, deux coups: non. Pour les autres mots, le nombre de coups correspond au chiffre de chaque lettre de l'alphabet.)
L'assemblée ondula, en soupirant d'angoisse et de désir d'en apprendre plus long.
-- Esprit, es-tu là? demanda Blumenthal.
Un coup: -- Oui!
-- Est-ce Hugo qui nous parle? dit la maîtresse de la maison.
Pas de réponse: le guéridon se balance en craquant de nouveau.
Blumenthal répète la question d'une voix impérieuse.
Enfin deux coups: -- Non!
-- Alors qui est là? s'écrie la naine d'une voix suraiguë.
Pas de réponse. Le guéridon se balance, mais ne frappe aucun coup.
-- Qui est là? répète, haletante et congestionnée, la maîtresse de la maison.
Le guéridon se met à frapper un grand nombre de coups. Blumenthal compte tout haut.
Les lettres suivantes sont successivement indiquées: P -- E -- R - - E...
-- Père! braillent tous les assistants.
-- Père, reprend S... qui trépigne et qui m'apparaît alors tout aussi toqué que les autres, mais quel père?
Et la maîtresse de la maison, soudain larmoyante: -- C'est mon père, mon bon père qui est mort l'an dernier... Ah! ce n'est pas la première fois qu'il me rend visite...
Mais l'assistance ne semble pas convaincue que ce soit le père de la dame qui se trémousse dans le guéridon. L'homme chauve fait remarquer qu'il s'agit peut-être d'un Père de l'Église gnostique.
-- Ce doit être Valentin, dit-il.
Blumenthal, consulté, se tient sur la réserve.
Cependant la dame s'irrite parce qu'on ne veut pas admettre son interprétation du mot fatidique.
-- C'est papa! c'est papa! glapit-elle.
Sur quoi tout le monde se lève et recommence à babiller à la fois. Assourdi, mal à l'aise parmi ce tintamarre, j'étais de nouveau sur le point de gagner la porte quand un incident se produisit.
La maîtresse de la maison plaque ses mains sur le guéridon et s'écrie: -- Eh bien, nous allons voir si j'ai raison ou non. Sonnez la bonne, je vous prie.
Quelqu'un obéit. La bonne vient.
La dame, hors d'elle, lui commande: -- Allez chercher maman et amenez-là ici, tout de suite.
-- Mais, Madame, elle dort...
-- Cela ne fait rien. Réveillez-là!...
La bonne s'éclipse et la dispute recommence.
Rentre la bonne tenant sous le bras une petite vieille qui pouvait bien avoir quatre-vingts ans. Boutonnée à la hâte dans une robe de chambre à carreaux, coiffée d'un bonnet de nuit, mis de travers et qui laissait échapper quelques pauvres mèches de cheveux blanches, elle était toute ahurie de ce brusque réveil. Ses yeux vagues clignotaient et elle balbutiait des mots sans suite.
Je la pris en pitié. Je trouvais révoltant qu'on eût tiré de son lit cette déplorable aïeule pour la faire assister à ce carnaval de détraqués.
J'allais formuler -- sans douceur -- ma façon de penser quand, soit par un mouvement spontané, soit que la dame de la maison l'eût poussé, le guéridon s'échappa, glissa sur le parquet, l'espace de deux ou trois mètres, et vint tomber sur la vieille femme.
Celle-ci poussa un hurlement et prit une attaque de nerfs, dans les bras de la servante qui l'emporta en grommelant: -- Sont-ils bêtes!... C'est pas des choses à faire, savez-vous!...
Cependant, la dame de la maison reprenait, triomphante: -- Vous voyez bien que c'est papa. Qu'est-ce que je vous avais dit?
La querelle, sur cette affirmation, n'en devint que plus violente. Ce qui m'indigna particulièrement, c'est que personne ne semblait se soucier de la pauvre vieille. Je dis à S... qu'il faudrait la soigner et qu'avoir causé une pareille frayeur à une femme de cet âge, c'était abominable.
Mais il ne m'écoutait pas. Plus frénétique encore que ses voisins, il se démenait, gesticulait, en vociférant des insanités.
De ce coup, j'en avais assez. Les miasmes de démence et de diabolisme qui envahissaient de plus en plus le salon me suffoquaient. J'avais besoin d'air pur. Sans prendre congé, je sortis brusquement. D'ailleurs personne ne remarqua mon départ: ils étaient bien trop occupés à s'invectiver et à blasphémer pour faire attention à moi...