CHAPITRE VII
UNE ÉLECTION DANS LES HAUTES-PYRÉNÉES
Dans n'importe quelle province de France, une élection, au suffrage universel, c'est toujours une farce abondante en péripéties bouffonnes. Si l'on y assiste comme spectateur désintéressé, cela fournit déjà pas mal de documents sur les motifs qui influencent «le peuple souverain» dans le choix de ses mandataires. Mais si l'on pénètre dans les coulisses, si l'on met la main aux ficelles qui font gigoter celui-ci et gambader celui- là, si l'on vérifie quels sales cartonnages doublent les décors pompeux que les turlupins de la politique parlementaire offrent à l'admiration badaude des électeurs, on ne garde guère d'illusion sur la portée de cette parade.
Le rideau tombé, les bouts de papier extraits du pot suspect où ils s'entassent, on éprouve un sentiment complexe. Recensant les cabrioles des candidats, l'on a envie de rire. Récapitulant les clapotis bourbeux de la «matière électorale», on a envie de pleurer.
Ah! qui veut conserver de l'optimisme touchant la nature humaine fera bien de ne pas se fourvoyer dans une aventure de ce genre...
Cette guigne m'advint et, par surcroît, ce fut dans les Hautes- Pyrénées, c'est-à-dire dans une contrée où la politique purement alimentaire se manifeste sans aucun voile.
Je n'y allais pas de gaîté de coeur. Venu à Lourdes pour prier et pour écrire un volume sous la protection immédiate de l'Immaculée qui rayonne à la Grotte, je ne me sentais nullement enclin à prendre parti pour l'un quelconque des individus baroques qui sollicitaient les suffrages des montagnards.
Mais des personnes, dont je respecte le caractère et les intentions, m'affirmèrent que l'intérêt de l'Église était en jeu et qu'il importait beaucoup de la servir en cette occasion.
Je n'en fus jamais fort convaincu d'autant que je tiens le suffrage universel pour une des inventions les plus ineptes et les plus malfaisantes à la fois de la démocratie.
-- Pourtant, me dis-je, ne fût-ce que pour récolter des exemples à l'appui de mon opinion, il n'y a pas grand inconvénient à étudier de près la façon dont se pratique cette burlesque cuisine.
Ce sont donc quelques unes des notes prises au cours d'une campagne électorale dans l'arrondissement d'Argelès, en 1910, que je développe ci-dessous.
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Ah! que l'on était tranquille à Lourdes, en ce mois de février qui précéda l'élection. La petite ville rendue à sa somnolence coutumière, en attendant la période des grands pèlerinages, menait son train-train monotone. La température était si douce qu'il n'était presque jamais besoin d'allumer le feu. Les sommets neigeux des montagnes se découpaient sur un ciel presque toujours clair. Les nuées opiniâtres qui versaient alors des torrents de pluie sur le reste de la France passaient loin de nous. À la Grotte, on était une demi-douzaine au plus pour prier. Les oraisons montaient paisiblement vers la Dame de Bon Conseil avec la flamme des cierges et mêlaient leur murmure au cantique tumultueux du Gave.
Mes journées coulaient heureuses: la messe et la communion de chaque jour, la rédaction de mon livre: _Sous l'étoile du Matin, _de longues stations au pieds de la Mère de miséricorde; parfois une ascension au Jers, au Béou, à l'ermitage de Saint-Savin, vers Cauterets ou Gavarni. Assez rudes ces escalades, mais si fécondes en images splendides! Car les Pyrénées sont plus grandioses en hiver qu'en n'importe quelle saison.
Dans la seconde quinzaine du mois, cette retraite studieuse, ce recueillement sanctifié commencèrent à être troublés.
Un matin débarqua de Paris un personnage du nom de Renaud; il ambitionnait de remplacer dans l'arrondissement le député sortant qui ne se représentait pas.
Il dirigeait le _Soleil_, journal royaliste qui eut de la valeur à l'époque où Charles Maurras et d'autres lettrés y écrivaient. Sous ce Renaud, il avait fort dégringolé. Il acheva de perdre toute influence quand l'_Action Française_ se fonda.
Le _manager _actuel du _Soleil_ éclipsé espérait peut-être, s'il se faisait élire, donner un regain de vogue à sa feuille. Peut- être d'autres calculs s'ajoutaient-ils à celui là. En tout cas, ses chances de réussite étaient fort problématiques car nul ne le connaissait dans la région. De plus, son étiquette de royaliste devait plutôt le desservir étant donné que les paysans, portés, comme ailleurs, à se soumettre au parti qui tient le pouvoir, gardaient, en leur tréfonds, de la tendresse pour l'Empire.
Ce n'étaient pas les qualités personnelles qui pouvaient l'aider à surmonter ces difficultés. Esprit étroit et d'une culture moins que médiocre, dépourvu d'éloquence, vaniteux jusqu'au ridicule, cassant et désagréable, si infatué de son propre jugement qu'il rejetait, sans examen, tout avis contrariant ses préjugés et ses parti-pris, voilà succinctement son portrait au moral. Son physique ne rachetait pas ces défauts: le poil jaunâtre, la figure anguleuse, tiraillée de tics nerveux, les yeux bleu-trouble entre des paupières rouges, un long corps mal bâti, une démarche en soubresauts, une voix tantôt criarde, tantôt engloutie dans des cavernes sans écho -- bref, l'ensemble le plus déplaisant qui se puisse concevoir.
Il débuta par une maladresse en s'abouchant avec une vaste barbe, rédactrice à Lourdes, depuis quelques années, d'un papier hebdomadaire qui s'était donné pour tâche à peu près unique de fronder, sans répit, tous les faits, gestes, pas démarches et discours de l'Évêque. Cela, bien entendu, au nom d'un catholicisme épuré.
Quelques gens de bon sens donnèrent à M. Renaud des conseils judicieux sur sa candidature éventuelle. Ceux qui connaissaient le pays l'avertirent qu'ici -- comme malheureusement dans toute la France -- les catholiques étaient fort divisés sur le terrain politique et qu'il serait ardu de les unir, ainsi qu'il en témoignait l'intention.
Mais lui, sans les écouter: -- J'ai un plan infaillible, déclara- t-il.
Puis il reprit le train et l'on n'entendit plus parler de lui jusqu'à la fin de mars.
Sur ces entrefaites, un autre candidat fit son apparition. Celui- là était un agréable zéro, un tel néant qu'au regard de lui la nullité prétentieuse de Renaud offrait presque une certaine consistance.
C'était M. Paul Dupuy, fils cadet de Jean Dupuy, pour lors ministre de je ne sais plus quoi et sénateur de la région.
Il avait vingt-six ans. On dit que sa jeunesse s'était dépensée en godailles excessives et que son papa, las de remplir un panier constamment percé, lui avait donné à choisir entre un conseil judiciaire et un siège de député.
Je ne sais pas si la chose est exacte. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que Paul Dupuy était incapable de prononcer trois phrases de suite sans bafouiller. On lui fit apprendre par coeur un vague discours qu'il débita, tant bien que mal, dans toutes les réunions. Interrompu, interrogé, il se mettait à rire, puis reprenait tranquillement sa phrase à l'endroit où on lui avait coupé la parole.
Au physique, l'aspect d'un petit jeune homme bien pommadé, l'élégance du premier commis d'un grand bazar dans une ville de province.
Mais il avait pour lui, outre ce père très riche et très influent parmi la radicaille, la franc-maçonnerie, les sionistes, l'administration, tous les faméliques qui guettaient quelques reliefs de l'assiette au beurre, et un agent électoral très expert dans l'art d'extraire de l'urne une tête de bois, une savate, un pantin à ressort, bref n'importe quel outil commode à manier pour les meneurs du Bloc.
Tels étaient les adversaires en présence. Nous allons maintenant les voir à l'oeuvre (Il y avait aussi parmi les tenants de Paul Dupuy un certain nombre de libéraux tremblants qui se figuraient que s'ils marquaient de l'hostilité au régime, la Maçonnerie en profiterait pour faire interdire les pèlerinages. Erreur totale, comme on le verra).
Je ne puis ni ne veux tout dire des dessous de cette élection. Je me contenterai d'en montrer le côté anecdotique. Et je crois que cela sera suffisant pour renseigner les personnes -- de plus en plus nombreuses -- qui commencent à prendre en dégoût tout régime basé sur le principe du suffrage universel...
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Le décor représente la grand'place d'Argelès, un jour de marché. Comme il a plu toute la nuit précédente, une boue épaisse, où se mêlent force détritus et fragments de légumes, enduit le pavé rocailleux. Des montagnards coiffés du béret pyrénéen, des Espagnols couleur pain d'épices, venus des villages de l'autre versant, s'interpellent en un patois rude dont il est impossible de comprendre un mot. Des attelages de boeufs, traînant des chariots aux roues massives, encombrent la chaussée. De petits cochons roses, tachés de noir, vaguent en liberté, grognent belliqueusement contre qui les bouscule, fouillent la fange d'un groin avide. Des vieilles femmes, juchées à califourchon sur des mulets ou des ânes, poussent des cris suraigus pour qu'on les laisse passer.
À travers cette foule, nous sommes trois qui escortons le déplorable Renaud, venu là pour faire de la popularité. Nous arpentons la place de long en large et notre candidat se disloque le bras à saluer jusqu'à terre tous ceux que nous croisons.
Un peu plus loin, Paul Dupuy, flanqué de son état-major, se livre au même exercice.
Il paraît que cette démonstration a pour but de prouver aux électeurs combien on les révère et quel cas énorme on fait de leur suffrage. Et puis cette expression d'humble gratitude, ce sourire servile si, par hasard, un passant, ahuri par les salamalecs de ce monsieur si poli, qu'il voit pour la première fois, rend le salut!
Mais la plupart gardent le béret enfoncé jusqu'aux oreilles. Ils lancent des regards méfiants et semblent assez peu se soucier d'entrer en relations avec le solliciteur qui tourne autour d'eux, la bouche débordante de phrases mielleuses et de promesses mirifiques!
Je ne puis m'empêcher de dire à Renaud:
-- Je crois que vous perdez votre peine et que vous usez en vain le bord de votre chapeau. Nous aurions dû amener un trombone et un tambour; à force de roulements et couacs, ils auraient piqué la curiosité de ces braves gens. Nous aurions fait former le cercle: Vous vous seriez mis au milieu et vous y auriez été de votre boniment. Voulez-vous que je me mette en quête de musiciens?
Renaud, qui n'entend pas du tout la plaisanterie, me rabroue d'un ton sec. Je rengaine ma proposition et je me contente de suivre en silence. Cependant je ne puis m'empêcher de penser à part moi que le métier de candidat implique pas mal de bassesses et que jamais, sans doute, le despote le plus babylonien n'obtint de ses courtisans les marques de plat dévouement que les quémandeurs de votes prodiguent à leur idole d'un jour: le Peuple souverain.
Puis le souvenir me vient d'une parade du même acabit à laquelle j'assistai à Fontainebleau lors d'une précédente élection. Je suivais l'avenue du chemin de fer lorsque je vis un groupe de deux ou trois personnes qui marchaient devant moi. C'était M. Ouvré, candidat, qui, escorté de ses acolytes, sonnait à toutes les portes sans en passer une seule. Au domestique ou à la bonne venus ouvrir, il glissait sa carte cornée en demandant, d'une voix câline, qu'on la remît avec ses compliments très chauds, au maître de la maison. Ensuite il ployait l'échine devant le serviteur ébahi par toutes ces politesses, et poursuivait le cours de ses exercices.
-- Il faut admettre, me dis-je, que, dans les Pyrénées comme en Seine-et-Marne, l'électeur aime à être flagorné. Tous les quatre ans, il goûte, pendant quelques semaines, la volupté de tenir à sa merci une sorte de mendiant qu'il peut lanterner, brusquer, bafouer sans en recevoir autre chose que des sourires approbateurs et des témoignages de soumission. Il est vrai qu'une fois l'élection terminée, ce sera son tour de s'évertuer à conquérir la bienveillance de son représentant dans la parlote méphitique qui tient ses assises au Palais Bourbeux...
Comme je méditais de la sorte, un vieux paysan s'approcha, tira Renaud par la manche et lui fourra sous le nez une liasse de papiers malpropres que timbrait l'effigie de Marianne. Difficilement, en un français approximatif, et truffé de mots de patois, il expliqua qu'il avait un procès, pour héritage, perdu en première instance et en appel, pendant en cassation. Il exigeait que l'infortuné candidat prît connaissance des pièces sur l'heure et s'occupât, sans désemparer, de lui faire rendre justice.
Renaud était au supplice. Il essaya de quelques phrases amicalement dilatoires. Puis il tenta de s'esquiver. Mais l'autre se cramponnait, exigeait qu'on lui donnât sur l'heure un gage qu'on s'occuperait de son affaire. Il promettait en retour de voter et de faire voter son gendre et ses trois fils pour celui qui lui obtiendrait gain de cause. J'ai su qu'il avait relancé de la même façon Dupuy junior et son comité.
Nous ne réussîmes à lui échapper qu'en nous réfugiant dans la maison d'un de nos partisans chez qui nous devions rencontrer quelques «influences» qui disposaient d'un certain nombre de votes et qui désiraient nous les céder au plus juste prix.
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Qu'on n'aille pas s'imaginer que j'exagère quand je parle de négoce. Dans les Hautes-Pyrénées, le trafic des votes se pratique ouvertement sans qu'on emploie ces euphémismes et ces circonlocutions par où, ailleurs, on tente d'atténuer le cynisme du procédé.
Pour les Bigourdans, un suffrage, cela se vend comme une botte de poireaux ou une douzaine d'oeufs.
Nous en eûmes de suite la preuve car, après quelques phrases de préambule, un des personnages qui nous attendait pour nous offrir son appui, nous exhiba une liste de ses feudataires.
-- Voilà, nous dit-il, ce sont presque toutes les voix de trois villages -- il nous les nomma -- je vous les laisserai à trente sous, l'une dans l'autre. L... (C'était l'agent de Dupuy) ne m'en donne que vingt-cinq. Il dépend de vous d'avoir la préférence...
Ces moeurs électorales s'expliquent. Les trois quarts de l'arrondissement sont dans la montagne. Or la montagne ne rapporte guère surtout dans les villages situés à plus de huit cents mètres de hauteur. Depuis bien des années, les paysans, voués à la gêne, ont coutume de vivre de l'étranger; leurs revenus, ce sont les baigneurs de Cauterets, de Saint-Sauveur, de Barèges qui les leur fournissent; ce sont aussi les touristes de Gavarni et du Vignemale; ce sont encore les candidats à la députation.
La chose est tellement admise, les bénéfices d'une élection sont si parfaitement escomptés qu'une des préoccupations des électeurs c'est de faire durer la pluie d'or. Je me rappelle l'exclamation joyeuse d'un Lourdais lorsqu'on apprit qu'il y avait ballottage: - - Quelle chance, je vais gagner encore quelques louis!...
Cela signifiait que, vu la péripétie, il se préparait à vendre son vote une seconde fois -- et le plus cher possible.
Autre exemple typique: le village d'A..., perché à quinze cents mètres dans un massif granitique à l'est de Cauterets, était d'un abord très difficile. On n'y parvenait que par un sentier en casse-cou, bordé de roches abruptes et de précipices. Il était tout à fait impossible aux autos de s'y risquer.
Or les habitants enviaient fort la bonne fortune de leurs voisins qui possédaient un casino, des sources thermales et une belle route en lacets parcourue par un tramway électrique.
-- Nous aussi, disaient-ils, nous avons de l'eau sulfureuse, des points de vue renommés, des hôtels qui ne demandent qu'à s'agrandir. Il ne nous manque qu'un chemin praticable aux voitures... Mais la commune est pauvre et il nous faudrait de l'argent pour le construire.
Des demandes de subvention au conseil général et au ministère des travaux publics n'avaient pas été accueillies.
Mais les candidats à la députation étaient là et l'on pourrait peut-être leur soutirer une somme suffisante pour commencer les travaux.
Du moins c'est ce que se dirent les fortes têtes du pays. Une députation fut envoyée à Renaud et lui demanda tranquillement quatre mille francs; moyennant quoi tout le village s'engageait à voter pour lui.
Renaud se déroba non sans peine; mais, une fois, par hasard, il eut inspiration assez subtile: -- Je ne puis pas grand-chose, dit- il aux délégués, étant de l'opposition, mais M. Dupuy qui est au mieux avec le gouvernement vous obtiendra une subvention et tout d'abord vous versera sans doute de sa poche la somme qui vous est immédiatement nécessaire. Allez donc le trouver. Si vous échouez et que je sois élu, alors je vous viendrai en aide.
Les montagnards ne se le firent pas répéter. Ils s'amenèrent auprès de Dupuy et, naïvement, lui dirent qu'ils étaient envoyés par Renaud pour lui réclamer les quatre mille francs en question. Le jeune blocard, mis en méfiance par ses agents qui flairaient un piège de l'adversaire, comprit que s'il s'exécutait, cette largesse pourrait servir, par la suite, à prétexter une demande d'invalidation.
Il refusa. Malheureusement, il était seul au moment où les solliciteurs l'abordèrent. Il ne sut pas atténuer leur désappointement par quelques promesses enveloppées de phrases bénisseuses et lénitives. Il les envoya promener rudement et ne se priva même pas d'assaisonner sa rebuffade de quelques épithètes désobligeantes.
Furieux et humiliés, les montagnards se retirèrent en jurant qu'ils lui feraient payer cher sa grossièreté.
De fait, au premier tour de scrutin comme au ballottage, ils votèrent en majorité pour Renaud.
D'autres se montraient moins exigeants. Tel l'adjoint d'un village de la plaine situé à une quinzaine de kilomètres de Lourdes, sur la route de Bagnère. Celui-là, prévenu que nous devions tenir une réunion dans sa commune, vint au devant de nous afin de nous «taper» avant que ses concitoyens fussent mis à même de nous dévaliser.
Il arrêta l'auto, se nomma, fit connaître sa qualité. Puis, affirmant qu'il disposait d'une vingtaine de voix: sa famille, ses débiteurs, ses valets, il nous les offrit à condition qu'on lui achèterait une paire de boeufs.
On se garda bien de lui répondre par une fin de non-recevoir. Seulement on ne lui remit qu'un acompte de cinquante francs en lui promettant qu'il toucherait le reste de la somme après l'élection. J'ai su qu'il avait fait la même demande à l'agent de Dupuy et qu'il avait obtenu cent francs aux mêmes conditions.
D'ailleurs rien n'était plus cocasse que l'éclectisme de tous ces électeurs. Ils s'inquiétaient fort peu de s'enquérir de l'opinion que représentait le candidat. Aux réunions c'est à peine s'ils écoutaient les discours. Chacun d'eux calculait à part soi le profit qu'il pourrait tirer de la circonstance et guettait le moment de prendre à part l'un de nous pour lui extirper quelque monnaie. Ils estimaient que l'argent était bon à empocher d'où qu'il vînt. Quant à leurs convictions politiques, ils votaient d'après des intérêts locaux qui n'avaient rien à voir avec l'intérêt général. Il y eut même une commune, largement arrosée par Dupuy comme par Renaud, où, le jour du scrutin, personne ne se présenta pour voter: cela leur était tellement égal! Le maire et le maître d'école rédigèrent un procès-verbal de fantaisie, où afin de se réconcilier l'administration, ils attribuèrent la majorité à Dupuy.
Enfin dans beaucoup de villages, dès qu'une réunion était annoncée, on plaçait une vedette sur la route qui signalait l'approche de l'un ou l'autre candidat. Aussitôt, suivant le cas, l'on déployait, entre deux arbres, une bande de calicot portant imprimés en grosses lettres ces mots: _Vive Dupuy! _ou_ Vive Renaud!_ Puis les jeunes gens de l'endroit, sonnant du clairon, battant du tambour, faisant flotter un drapeau tricolore, venaient à notre rencontre. Suivaient deux ou trois mioches porteurs de bouquets. Et cette manifestation spontanée de la faveur populaire coûtait dix francs.
La chose était si bien entendue comme cela que nous tenions la pièce prête d'avance...
Parfois la réunion avait lieu dans un cabaret. Ceci amenait alors des incidents drolatiques. Ainsi, nous étions arrivés au village de G... à l'improviste. Le maire, tenancier d'un des deux estaminets du pays, était absent. Nous allons à l'autre. Comme c'était la coutume, nous faisons servir une dizaine de litres de vin à quatorze sous. Puis Renaud débite sa harangue devant quatre podagres et un sourd-muet; et nous retournons à Lourdes après avoir laissé vingt francs pour la consommation (_Le plus terrible, c'est qu'il fallait trinquer. Le vin noir qu'on nous versait était copieusement frelaté. Il corrodait l'estomac comme si l'on eût avalé du vitriol.)_
Le soir, vers dix heures, nous finissions de dîner quand le garçon nous prévient que le maire de G... était là, demandant à nous parler. On le fait entrer, on l'assied, on lui entonne du punch et on lui demande, avec déférence, ce qu'il désire.
Alors, d'un grand sang-froid, il nous explique que s'il avait été là lors de notre passage, nous serions sûrement allés chez lui, et qu'ayant raté cette occasion de gagner vingt francs, il venait chercher le louis auquel il estimait avoir droit.
Dès qu'on le lui eut donné, accompagné de quelques plaisanteries qui le laissèrent impassible, il repartit sans même remercier. C'était son dû qu'il venait toucher, voilà tout.
Notez qu'il tombait un pluie mêlée de neige et que de G... à Lourdes il y a douze kilomètres à couvrir par des chemins de montagne tellement atroces que, l'après-midi, nous avions été obligés de laisser l'auto en arrière et de grimper, près de mille mètres, dans une boue opaque où nous enfoncions jusqu'à mi-jambe.
N'importe, le digne maire s'enfila six lieues dans ces conditions et en pleine nuit pluvieuse pour gagner vingt francs. Il aurait été vraiment cruel de les lui refuser...
Dans les villes: Lourdes, Argelès, Cauterets, Luz, la vénalité des électeurs s'affichait peut-être un peu moins crûment; et puis il y avait, tout de même, un certain nombre de convaincus qui ne mettaient pas leur vote à l'encan.
Mais ceux-là, Renaud trouva le moyen de se les aliéner pour la plupart.
J'ai dit plus haut que lorsque nous lui avions soumis quelques observations sur la difficulté d'être élu dans un arrondissement où les catholiques étaient fort divisés, il nous avait répondu qu'il possédait un moyen sûr de se concilier tous les suffrages.
Or voici ce qu'il imagina.
D'abord, il lui fallait se faire pardonner sa qualité de directeur d'un journal royaliste qui indisposait les ralliés, les bonapartistes et les démocrates fort nombreux parmi les catholiques militants de la région.
Rien de plus simple: il mit son drapeau dans sa poche et déclara textuellement qu'il y avait en lui deux personnes: un royaliste, laissé à Paris et dont il demandait ingénument qu'il ne fût pas question; un «représentant de la catholicité mondiale» _(sic)_ qui brûlait de zèle pour l'Église en général et pour les intérêts de la Grotte en particulier.
C'était là un _distinguo _peu facile à faire accepter. Aussi on ne l'accepta point. Les blocards et francs-maçons ne cessèrent, comme s'il n'avait rien dit, de le dénoncer comme royaliste honteux. Les catholiques appartenant à d'autres partis que le sien estimèrent que ce dédoublement provisoire ne leur fournirait aucune garantie. En outre, ils craignaient de faire suspecter la sincérité de leurs propres convictions, s'ils votaient pour lui.
Enfin maints royalistes s'offusquèrent de le voir renier en paroles, ne fût-ce que pour un mois, l'opinion qu'il soutenait dans son journal. Ils jugèrent peu digne cette façon de déposer, comme une valise à la consigne d'une gare, les principes et les idées qu'ils défendaient ailleurs comme seuls aptes à régénérer la France.
Résultat: au jour du scrutin, beaucoup s'abstinrent ou votèrent à bulletin blanc.
À Lourdes, notamment ceux qui lui octroyèrent leur suffrage, le firent soit parce qu'ils partageaient les animosités et les rancunes de la barbe solennelle qui combattait l'Évêque dans la feuille de chou dont j'ai parlé, soit parce qu'ils étaient partisans des membres de l'ancien conseil municipal dégommés récemment. Ces derniers pensaient se servir de Renaud pour reconquérir de l'influence en travaillant à son élection. En cas de réussite, ils comptaient bien s'appuyer sur ce premier succès pour ressaisir leurs sièges. C'est pourquoi ils entrèrent presque tous dans le comité du «catholique mondial».
Ces rivalités, ces ambitions, ces intérêts contradictoires, ces convictions froissées ne permettaient guère d'augurer le succès.
Renaud acheva de compromettre ses chances par une gaffe formidable -- et plus qu'une gaffe -- qui lui aliéna définitivement une bonne partie du clergé ainsi que les chrétiens désintéressés qui, aimant la Sainte Vierge avec abnégation, mettent sa gloire bien au-dessus de toutes les vilenies et de tous les calculs dont on est obsédé sitôt qu'on sort du domaine immédiat de la Grotte.
Donc, notre désolant candidat résolut de se concilier les femmes de Lourdes. Il les convoqua à une réunion où il leur exposerait le vrai moyen de sauvegarder la Grotte et d'en assurer la prospérité. Ayant jugé l'individu à sa valeur, nous n'étions pas sans inquiétudes sur ses projets. Mais nous eûmes beau lui demander quels arguments il entendait développer devant ses auditrices, il refusa de nous les révéler et se contenta de nous affirmer que sa dialectique serait irrésistible.
Attirées par la curiosité, les dames influentes de la ville vinrent en assez grand nombre. Pour commencer, Renaud leur fit distribuer des fleurs. Dans sa pensée, cette galanterie devait être irrésistible. Or elle ne contribua qu'à le rendre un peu plus ridicule. Quand il prit la parole, les trois quarts de l'assistance se moquaient de lui. Mais elles ne tardèrent pas à se fâcher.
Il y avait de quoi: en effet Renaud leur exposa que s'il était élu, il s'occuperait aussitôt d'enlever à l'évêque l'administration des biens de la Grotte. Ensuite il fonderait une société qui capitaliserait les sommes considérables versées par les pèlerins. Puis elle émettrait des actions qui, certes, vu la vogue du pèlerinage, seraient tout de suite très haut cotées et fourniraient de gros dividendes aux preneurs.
Renaud s'attendait à des acclamations. Aussi fut-il fort surpris quand il s'aperçut à quel point il avait fait fausse route. Les femmes ne le huèrent point, parce qu'elles étaient fort bien élevées. Mais elles gardèrent un silence glacial quand le malheureux, s'enfonçant de plus en plus, les pria d'exposer à leurs proches les avantages de sa combinaison.
Dehors, leur indignation éclata. Faisant presque toutes partie de l'Hospitalité, elles donnaient leur temps, leurs forces, leur argent sans compter, heureuses de servir la Vierge, d'assister les malades et les pauvres pour l'amour de Dieu. Jamais il ne leur serait venu à l'esprit de monnayer leur dévouement.
Que valait donc ce soi-disant catholique qui, plus sordide qu'un Juif, ne voyait dans les merveilles de foi, d'espérance et de charité dont la Grotte est le sanctuaire, qu'un prétexte à spéculations de bourse et qu'un moyen séduisant de faire fortune?
Telle était l'aberration de Renaud qu'il ne voulut jamais comprendre qu'il s'était coulé dans l'opinion des chrétiens sincères par sa méconnaissance des mobiles d'ordre surnaturel qui déterminent les hospitaliers de Lourdes et par les malpropres appétits de lucre que dénonçait son discours.
· · ·
J'en ai dit assez. Il est, je pense, démontré, qu'à Lourdes comme ailleurs, le fonctionnement du suffrage universel ne produit que des trafics, des intrigues et des capitulations de conscience bons à écoeurer quiconque garde le souci de sa propreté morale.
L'ennui d'être forcé, malgré moi, d'assister à cette comédie fangeuse n'était compensé que par le plaisir d'explorer la montagne au hasard des réunions électorales et d'y admirer d'incomparables sites. Il y eut aussi quelques expéditions amusantes.
Celle-ci par exemple.
Un soir que nous étions à Argelès, en train de prendre du thé, après une fatigante tournée dans la montagne, un personnage mystérieux fut introduit qui se dit délégué par un groupe radical de Tarbes. On lui demanda ce qu'il désirait. Alors il nous expliqua que ses amis ayant des raisons d'entraver la candidature de Dupuy, nous proposaient des armes contre lui.
Quelles raisons? demandons-nous?
Il ne consentit pas à les donner nettement. À travers les explications confuses qu'il bégaya, nous comprîmes cependant que Dupuy père les avait désobligés et qu'ils cherchaient à se venger en jouant quelque mauvais tour à son fils.
Et comment pouvions-nous les y aider?
Voici: ses amis avaient rédigé un texte flétrissant, au nom des «immortels principes», certaines manigances de la famille Dupuy. Ils nous le confieraient, nous le ferions imprimer et afficher et cela pourrait enlever des votes à notre adversaire.
Après délibération, nous acceptons cette alliance occulte. L'envoyé nous remet alors une déclaration composée sur la machine à écrire et où la famille Dupuy était accusée de divers méfaits plus ou moins saugrenus tels que celui de pactiser en secret avec la réaction. La diatribe se terminait par une adjuration aux électeurs républicains de s'abstenir et était signée: _Un groupe de radicaux sincères._
Puis l'envoyé se retira après nous avoir fait remarquer que, pour que l'authenticité du document ne fût pas suspectée, il nous fallait en user de façon à ne pas laisser soupçonner que nous nous en faisions les propagateurs.
Il avait raison. Aussi prîmes-nous le parti de le faire imprimer à Pau, car à Lourdes ou à Argelès, la manoeuvre aurait été aussitôt démasquée. Pour l'affichage nous opérerions de nuit, nous-mêmes, afin de ne mettre aucun afficheur professionnel dans le secret.
La manoeuvre ainsi conçue, je partis le lendemain matin pour Pau; l'affiche y fut imprimée en quelques heures, et tirée à plusieurs centaines d'exemplaires. Je rapportai le paquet le soir à Lourdes.
Mais pourquoi ces radicaux dissidents refusaient-ils de réprouver ostensiblement les Dupuy?
Ah! c'est que, comme me l'expliqua, par la suite, l'un d'eux qui avait pris part au complot, ils voulaient bien nuire à leurs coreligionnaires politiques mais ils se souciaient fort peu de s'exposer à des représailles.
Restait l'affichage. Pour que la chose réussît, il fallait opérer en une seule nuit et encore ne pouvions-nous étendre l'affichage à toutes les communes de l'arrondissement car si l'on mettait trop de gens dans le secret, fatalement notre entente avec les rédacteurs du papier serait divulguée.
Tout s'arrangea. Des amis sûrs se chargèrent de tapisser les murailles de Lourdes, d'Argelès et de Cauterets. Pour le reste, nous nous concertâmes, l'avoué R..., un patron d'hôtel nommé L... et moi. L'avant-veille du scrutin, nous partirions de Lourdes, dans une grande limousine où nous chargerions nos pots à colle, le ballot d'affiches et des pinceaux. Nous serions vêtus de blouses et coiffés de vagues casquettes. En partant à 9 heures du soir et en y mettant de l'activité nous pouvions avoir terminé à l'aube: il y aurait des affiches à Saint-Pé, à Pierrefitte, à Luz, à Saint Sauveur et dans plusieurs villages de la rive droite du Gave.
Ainsi fut fait. Comme renfort, je m'étais adjoint Pierre, le domestique de la maison où je logeais. C'était un garçon discret et dégourdi dont l'aide nous serait utile.
Nous commençons par Saint-Pé. Nous nous étions partagé la besogne de la manière suivante: en entrant dans chaque bourgade nous prenions R... et moi le côté droit de la rue principale, L..., et Pierre, le côté gauche et nous collions nos affiches dans tous les endroits propices.
De Saint-Pé, qui est dans la plaine, nous regagnons Lourdes en quatrième vitesse; nous contournons la ville pour ne pas être reconnus et nous filons tout droit sur Pierrefitte où nous renouvelons la manoeuvre. La chose allait fort rapidement: je n'aurais pas cru que le métier d'afficheur était aussi facile à exercer.
De Pierrefitte nous couvrons, à grande allure, les onze kilomètres de la route qui monte à Luz.
De Luz nous nous rendons à Saint-Sauveur. Nulle part nous ne fûmes dérangés: personne dans les rues -- les montagnards se couchent de bonne heure -- tout dormait sauf quelques chiens vigilants dont les abois furieux ne réussirent pas à donner l'alarme.
Le plus gros de la besogne était fait; mais le violent exercice auquel nous venions de nous livrer nous avait ouvert l'appétit. Heureusement L..., homme de prévoyance, avait emporté un vaste panier contenant des volailles froides, des sandwichs au roastbeef, plusieurs bouteilles de vieux vin et une fiole pleine de café très fort.
En descendant de Luz, nous décidons de faire collation. Nous nous arrêtons sur un pont franchissant un gouffre au fond duquel le Gave écumait en grondant. Il était trois heures du matin.
Le repas fut délicieux: éclairés par une lampe à acétylène au plafond de la limousine, nous dévorions et nous trinquions en échangeant des propos dépourvus de mélancolie. Bien entendu le chauffeur avait part au festin: c'était un personnage jovial, très expert dans son art. De plus, étranger au pays, bien payé, cette randonnée nocturne l'amusait beaucoup.
Pour terminer, nous suivîmes, ainsi qu'il était convenu, la rive droite du Gave. À quatre heures et demie, nous collions nos dernières affiches sur les murs de Lugagnan et comme cinq heures sonnaient à la basilique, nous rentrions à Lourdes où nous nous séparâmes pour aller prendre un repos bien gagné.
· · ·
Or, malgré cette affiche de la dernière heure, au scrutin de ballottage, Dupuy fut élu à une majorité formidable.
Dès le début de la campagne, j'avais prévu ce résultat car je connaissais l'esprit du pays; puis il ne m'avait pas fallu longtemps pour constater l'insuffisance de Renaud. Ses imaginations burlesques, ses gaffes et surtout cette odieuse bêtise de vouloir mettre la Grotte en actions avaient achevé de le discréditer.
Y a-t-il une moralité à tirer de cette mésaventure?
Assurément celle-ci: on ne saurait en vouloir aux électeurs qui votent selon leurs intérêts les plus immédiats. Ce faisant, ils assurent leur tranquillité, parfois leur gagne-pain.
Agir autrement ce serait se conduire en héros. Et peu d'hommes, surtout en notre temps de matérialisme plat, sont capables d'héroïsme.
Tant que le suffrage universel fonctionnera, tant que notre pays subira l'absurde principe de l'égalité politique et la tyrannie d'une administration centralisée à outrance, il en ira de même.
Toujours des paysans, qui font le grand nombre, voteront pour le pouvoir quel qu'il soit. Aussi est-ce nourrir une chimère que de croire qu'on améliorera le régime en modifiant les conditions du vote.
Ce n'est point pour des harangues, des affiches et des scrutins qu'on renversera l'équipe de malfaiteurs qui oppriment et dévalisent la France sous prétexte de République. Seul un maître, soutenu par les honnêtes gens, par les patriotes qui veulent guérir de cette maladie infectieuse: l'esprit de la Révolution, peut les réduire à l'impuissance.
Le coup de force: il n'y a pas d'autre moyen de salut...
NOTE
Comme je l'ai dit, dans l'arrondissement d'Argelès, la préoccupation qui domine force électeurs c'est d'assurer le maintien des pèlerinages. Beaucoup de ceux qui donnèrent la majorité à Dupuy invoquaient cette excuse: le jeune homme étant appuyé par le gouvernement, et ayant déclaré, tant qu'on voulait, qu'il défendrait la Grotte, il était habile de voter pour lui.
Or je crois que c'est là un calcul sans portée. En effet ce qui empêche l'interdiction des pèlerinages, c'est l'intérêt pécuniaire: les cinq cent mille pèlerins qui viennent chaque année à Lourdes y laissent énormément d'argent dont bénéficient les Compagnies de chemin de fer, les hôteliers, les commerçants de tout genre, les paysans qui approvisionnent la ville. D'autre part, les terrains ont acquis une plus-value très forte; on bâtit sans cesse et des sociétés financières, dont le Crédit foncier, en tirent des profits considérables.
C'est pour ces raisons très prosaïques que le gouvernement ne ferme pas la Grotte malgré les objurgations de la franc- maçonnerie.
Si donc l'arrondissement élisait un député de l'opposition, rien ne serait changé, celui-ci fût-il plus réactionnaire que feu Blanc de Saint-Bonnet.
Il y aurait à la Chambre un bavard ou un muet de plus. Et voilà tout.