CHAPITRE VIII
SOUFFLEURS DE BULLES, NOCTAMBULES, SOMNAMBULES
Revenons un peu sur la période littéraire dont j'ai donné une esquisse au premier chapitre de ce livre. Elle mérite de retenir l'attention parce qu'elle révèle un état d'esprit assez semblable à celui qui, à la même époque, prédominait chez un grand nombre de théoriciens: sociologues et politiques. Je veux dire l'individualisme.
En somme, l'individualisme étant une doctrine stérile, n'impliquant guère que des négations et des mouvements de révolte contre les doctrines traditionnelles qui, seules, peuvent maintenir l'union entre concitoyens, en le préconisant, en nous efforçant de l'appliquer dans nos oeuvres, nous ajoutions au désordre et à l'incohérence dont souffrait, dont souffre encore notre pays.
Nous ne pouvions guère être rendus responsables de cette anarchie. En effet, notre formation d'art s'était faite, en grande partie, par le romantisme, c'est-à-dire par une littérature qui exalte le sentiment et la passion au détriment de la raison, l'outrance au détriment de l'équilibre. Élevés, pour la plupart, sans croyances religieuses, nous ignorions ce sens de l'ordre spirituel et moral que l'Église inculque à ses fidèles en leur fournissant le frein unique contre les écarts de la nature humaine. Les idées fausses dont la Révolution frelata les intelligences pendant tout le cours du dix-neuvième siècle nous tenaient en garde contre les bienfaits de l'ordre matériel représenté par la Monarchie. L'alliance salutaire de celle-ci avec l'Église ne nous représentait qu'un intolérable despotisme. L'histoire antérieure à 89, nous l'avions apprise chez des sectaires qui ne cherchaient dans les institutions du passé qu'un prétexte à déclamations erronées ou des tares, plus ou moins fictives, pour motiver leurs rancunes et leur haines. Au point de vue scientifique, les hypothèses fragiles du déterminisme nous avaient été données pour des certitudes. De ce fait, beaucoup d'entre nous en étaient devenus follement fatalistes. Enfin, les métaphysiques allemandes, soit les sophismes troubles d'Hegel, soit les mornes aphorismes de Schopenhauer, soit la mégalomanie de Nietzsche empoisonnaient bien des cerveaux. D'autres s'étaient imbus d'occultisme ou de panthéisme.
Le tout formait un amas de doctrines contradictoires, une atmosphère de nuées fuligineuses où nous tâtonnions parmi les sursauts de l'imagination et les caprices de l'instinct.
Ajoutez l'invasion des barbares dans la littérature. Il y eut quelques années où la France littéraire parut oublier que c'était elle qui avait instruit, dégrossi quelque peu ces Scandinaves, ces Teutons, ces Slaves dont on prétendait nous imposer les divagations comme des modèles de style et de pensée fort supérieurs à ceux que fournissait l'art classique. On nous proposa de nous mettre à l'école chez Ibsen, Tolstoï, Novalis, Jean-Paul Richter, que sais-je?
D'autre part force étrangers, installés chez nous depuis peu, se mettaient à publier dans notre langue. Et ces métèques s'acharnaient à bouleverser notre syntaxe et notre prosodie.
Les Juifs, qui portent avec eux tous les ferments de destruction et de corruption, jouèrent un rôle considérable dans cet assaut donné à notre esthétique.
Et la France, éprise soudain de cosmopolitisme, engourdie par l'opium démocratique, laissa ces bandes suspectes, issues de ghettos puants, la circonvenir. Elle souffrit les insultes du Juif Nordau, les monitions outrecuidantes du Juif Brandès. Les poètes assistèrent, sans empoigner le sifflet, aux controverses du Juif Kahn et de la Juive Krysinska qui se disputèrent le mérite (?) d'avoir inventé un nouveau vers libre où toutes les règles étaient piétinées avec désinvolture.
Ce furent des Juifs également qui propagèrent tout d'abord les théories anarchistes et qui se firent les apologistes des poèmes rédigés en un charabia des plus obscurs où Stéphane Mallarmé dépensait sa névrose.
Ceux-là, les frères Natanson, venus de Varsovie, fondèrent la _Revue blanche_ où collaboraient, avec quelques Français dévoyés, diverses tribus hébraïques. Les Bernard Lazare, les Cohen, les Blum, les Cahen, les Bloch, les Ular y pullulaient, s'y livraient à des acrobaties de style et de pensée que quelques naïfs et un certain nombre de détraqués s'empressaient d'imiter.
Henri de Bruchard, dans ses incisifs _Petits Mémoires du temps de la Ligue, _a fort bien décrit ce milieu. Il a croqué sur le vif «ces juifs boursiers, assoiffés de boulevard, portant dans les lettres, avec de fausses apparences de mécénat, ce goût malsain de parodier et de parader qui est le propre de leur nation haïssable, et traînant derrière eux toute une équipe de ghetto dont ils infligèrent le style, les images, les dégénérescences à une jeunesse sans guides, sans appui, que l'anarchie littéraire attirait en réaction des bassesses et des médiocrités de la salonnaille opportuniste. En réalité, la meilleure part du labeur fourni par les revues de jeunes aboutissait à cette officine où les esthètes coudoyaient les usuriers, les peintres impressionnistes, les lanceurs de bombes, où se tutoyaient et s'associaient bookmakers et auteurs dramatiques».
De Bruchard donne ensuite une peinture fort amusante et fort exacte du salon des Natanson: «Chaque jour ils semblaient couvrir d'un mauvais vernis boulevardier la crasse importée du Ghetto de Varsovie. Ne s'avisaient-ils pas de protéger les peintres? On devine, par exemple, quelle peinture était exaltée par ces affolés de modernisme. Ils se lançaient aussi dans leur monde et s'avisèrent de donner des soirées. Ce fut même assez comique.
«Évidemment on ne pouvait avoir d'emblée l'élite parisienne. Aussi se contentait-on chez les Natanson de la famille Mirbeau, de Clemenceau, de Marcel Prévost. Puis, pour faire nombre, quelques gens de lettres et obligatoirement les collaborateurs de la revue.
«Dans les salons rôdait le vieux père Natanson, sournois et méfiant, qui songeait à son ghetto et qui se rappelait l'échoppe d'autrefois, le quartier malpropre, refuge de toute sa vie...
«Paris s'amusa fort des glorioles que les Natanson affichaient. Dès leur second bal, la Pologne délégua tous ses juifs, traducteurs de romans étrangers, rédacteurs d'agences de presse tripliciennes, correspondants des gazettes sémitiques du monde entier. Puis apparut l'armée des traducteurs. Une invasion d'Anglais, d'Américains, de Suédois, de Danois, d'Allemands tomba sur nos libraires. Dans la presse, c'était l'âpre concurrence des petits juifs si humbles la veille, la monopolisation du théâtre, le boycottage pour tout ce qui portait un nom français...»
Malgré son dreyfusisme militant, malgré l'appui que lui donnaient maintes juiveries influentes, la _Revue blanche_ périclita. Ses fondateurs, ayant subi des revers à la Bourse, en cessèrent la publication et cédèrent leurs abonnés à l'un de leurs compatriotes le Juif Finckelhaus dit Jean Finot qui se vantait d'avoir pour lectrices de sa _Revue_ «toutes les têtes couronnées».
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Toutefois dans ce tohu-bohu de déclamations anarchistes et de littérature extravagante, quelques uns gardaient le sens de la tradition française et combattaient sans merci les infiltrations du cosmopolitisme.
Ainsi Charles Maurras qui, dès lors, avec une logique implacable et un art consommé, maintenait les droits de la culture gréco- latine. Il soutenait l'école romane et refusait absolument à l'art germanique le droit de rivaliser avec l'hellénisme.
Nous eûmes, tous deux, à cette époque (1891) une polémique assez intéressante. Imprégné de Wagner jusqu'aux moelles, j'avais avancé que les héros de _Niebelungen _valaient bien ceux de l'_Iliade_ et de l'_Odyssée_. Et je reprochais à Maurras son parti pris en faveur des derniers.
Maurras me répondit (dans la revue l'_Ermitage_): «Des nombreux adversaires de l'école romane, vous fûtes à peu près le seul à montrer de la courtoisie. Vos discours furent véhéments et je n'y lus aucune injure. Je n'y vis pas la moindre trace de cette basse envie qui enfla tout l'été les moindres ruisseaux du Parnasse. Vous compariez les _Niebelungen _à l'_Iliade._ Vous osiez opposer Brunehild à Hélène, Siegfrid au valeureux Achille. Vous répandiez sur nos félibres un singulier dédain et vous réussissiez à dire ces blasphèmes dans la prose d'un honnête homme.
«Vous répondre? J'en eus envie. Mais les événements vous répondaient d'eux-mêmes.
«Il y a peu de jours encore, un poète anglais passait le détroit. Ne déclarait-il pas, comme on l'interrogeait sur les époques de la littérature française que la plus brillante était, à son goût, le temps des cours d'amour.
«Et il ajoutait que Swinburne, Morris et Rossetti et lui-même devaient leur science et leur art aux exemples des grandes trouveurs gascons et provençaux...»
Après quelques considérations sur Shakespeare, Maurras ajoutait: «Ceux à qui il convient d'aimer l'art préraphaélite iront visiter les églises de l'Ombrie plutôt que la maison Morris. Ils étudieront l'hellénisme ailleurs que dans le _Second Faust_ et précisément dans les oeuvres où le plus grand génie du Nord est allé, en nécessiteux, recueillir de beaux rythmes et de belles pensées. Si, en effet, on néglige ce qu'il tira de l'art roman, je ne sais trop à quoi se réduit l'art des Barbares. Ou plutôt je le sais pour l'avoir indiqué déjà: il reste aux poètes septentrionaux ce qui peut aussi bien se trouver n'importe où: un sang riche, des nerfs sensibles et du talent. Mais ceci ne se transmet point. C'est la matière des oeuvres d'art. Ce n'en est point la forme. C'est un secret tout personnel et l'on ne s'assimile point de pareils caractères: ils ne s'enseignent pas...»
On sait comment, depuis, Maurras n'a cessé de développer les idées si judicieuses qui nourrissent son esthétique et aussi sa politique. Certes, des esprits de notre génération, il était celui qui pouvait le mieux rapprendre la mesure et le goût à la pensée française. Il a continué, il continue tous les jours et beaucoup - - je ne fais pas scrupule d'avouer que j'en suis -- s'instruisent à son école.
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Après avoir donné, autant que quiconque, dans les divagations germaniques et juives, je commençai pourtant à réagir. Je demeurai féru d'antichristianisme et vaguement libertaire; mais je pris en grippe les théories nébuleuses du symbolisme et plus particulièrement les oeuvres où des poètes, perdus d'abstraction, tentaient de les appliquer. Mallarmé étant leur grand homme, j'attaquai Mallarmé.
On ne saurait se figurer aujourd'hui l'influence prise par ce rhéteur «abscons» sur nombre d'esprits qui, par ailleurs, raisonnaient quelquefois juste mais qui, dès qu'il s'agissait de ses vers énigmatiques ou de sa conversation tarabiscotée, se mettaient à délirer sans mesure.
Ah! les mardis de Mallarmé, ces réunions où maints poètes se suggestionnaient pour découvrir des abîmes de beauté dans les propos mystérieux du Maître!
J'en ai donné, jadis, un croquis que je crois intéressant de reproduire.
«On s'entassait sur des chaises, des fauteuils et un canapé, dans un petit salon que remplissait bientôt un nuage de fumée de tabac.
«Perdu dans ce brouillard symbolique, Mallarmé se tenait debout, adossé à un grand poêle en faïence. La conversation était lente, solennelle, toute en aphorismes et en jugements brefs. Parfois de grands silences d'un quart d'heure tombaient où les disciples méditaient, sans doute, la parole du Maître. Mais moi je me sentais pénétré d'un froid singulier, au point qu'il me semblait qu'une chape de glace s'appesantissait sur mes épaules.
«Seul, M. de Régnier rompait de temps en temps la congélation générale, par une saillie spirituelle qui nous ramenait un peu à la vie. D'autres alors émettaient, d'une voix sourde, quelques phrases où ils s'efforçaient d'impliquer un monde de pensées. Et Mallarmé souriant tirait trois bouffées de sa pipe -- en conclusion.
«Parmi ces pétrifiés, il y en avait de plus pétrifiés encore. Tel un jeune homme glabre et tondu de près qui, pendant deux ans, vint tous les mardis et ne prononça jamais une syllabe.
«Un soir, il ne revint plus. Mallarmé demanda: -- Pourquoi ne voit-on plus ce monsieur qui écoutait si bien? Quelqu'un le connaît-il?
«Les assistants se consultèrent du regard; on fit une sorte d'enquête d'où il résulta que personne ne le connaissait et qu'on savait seulement, d'une façon vague, qu'il était l'ami du sculpteur Rodin...»
Les choses se passaient donc dans l'intérieur d'un frigorifique. Quant aux discours de Mallarmé, ils avaient toujours trait à quelque subtilité d'ordre métaphysique ou littéraire. Guère de vues d'ensemble mais un amour du détail poussé jusqu'à la minutie. Je ne lui entendis jamais émettre que des sophismes exigus, des paradoxes fumeux et des aperçus tellement fins qu'ils en devenaient imperceptibles.
Parfois aussi Mallarmé récitait un sonnet qu'il avait mis six mois à rendre inintelligible; puis il en confiait le texte à ses disciples afin qu'ils l'étudiassent à loisir et que chacun cherchât le sens de ces mots juxtaposés, semblait-il, au hasard. C'était là un exercice du même genre que les travaux des personnes patientes qui cherchent la solution des charades publiées par certains périodiques.
Comme je l'ai dit, en Israël, on goûtait fort Mallarmé. Bernard Lazare, qui devait plus tard se vouer à la réhabilitation de Dreyfus, préludait à ce labeur ardu en s'efforçant d'élucider les énigmes que proposait le Maître. Fervent admirateur du nébuleux poète, il passait pour très expert dans l'art de l'expliquer aux profanes.
Cette réputation lui valut une mésaventure assez cocasse.
Un mardi, Bernard Lazare avait été empêché de se rendre chez Mallarmé. En compensation, il avait donné rendez-vous à quelques uns de ses co-séides afin qu'ils lui rapportassent les oracles promulgués, ce soir là, par son idole.
Or un de ceux-ci, grand mystificateur, avait imaginé de composer, avec des phrases assemblées en désordre et munies de rimes, un soi-disant sonnet de Mallarmé qu'il soumit à Lazare en le priant d'en donner la signification.
Bernard Lazare se mit au travail et il accoucha bientôt d'un commentaire où il exposait les mille pensées profondes, les dix mille beautés d'images incluses dans ce plus que pastiche. -- Bien entendu, le prétendu poème ne signifiait rien du tout. Aussi l'on juge de la fureur du Juif quand il apprit le tour qu'on lui avait joué.
Il fut d'ailleurs assez souvent victime de plaisanteries du même genre. M. Henri Mazel m'a raconté qu'un jour où l'on discutait sur le néo-platonisme, Lazare se laissa prendre à un faux texte de Plotin fabriqué par M. Paul Masson et qu'il ne manqua pas d'y étayer force arguments à l'appui de son opinion. Pour en revenir à Mallarmé, on se demande comment on a jamais pu prendre au sérieux un écrivain qui déclarait préférer «à tout texte, même sublime, des pages blanches portant un dessin espacé de virgules et de points».
Ailleurs, il formulait ce principe bizarre que: «Nommer un objet, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu».
Il ajoutait: «Je crois qu'il faut qu'il n'y ait qu'allusion».
Quant aux mots, ces pauvres mots si singulièrement torturés par lui, sa fantaisie leur confiait une fonction inattendue à quoi personne n'avait encore pensé: «Il faut, disait-il, que de plusieurs vocables on refasse un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire qui nous cause cette surprise de n'avoir ouï jamais tel fragment ordinaire d'élocution, en même temps que la réminiscence de l'objet nommé baigne dans une neuve atmosphère...».
De ces propositions ésotériques on peut conclure que Mallarmé eut en vue de créer un langage spécial destiné à formuler des pensées tellement inaccessibles au vulgaire qu'il fallait presque se transporter, par l'imagination, dans un monde différent du nôtre si l'on voulait parvenir à en soupçonner la signification ténébreusement symbolique.
Qu'une pareille aberration ait trouvé faveur auprès de poètes dont quelques-uns possédaient du talent et le prouvèrent, cela peint une époque. Mais aussi quelle confusion dans les esprits, quelle anarchie dont maints écrivailleurs juifs profitaient pour _saboter_ notre langue, pour faisander la littérature et pour fausser l'intelligence française!
Heureusement la réaction s'est produite. Elle va se fortifiant tous les jours et nous pouvons espérer qu'elle sera bientôt assez vigoureuse pour bouter hors de notre pays, pour renvoyer à ses Ghettos d'Allemagne et de Pologne cette malodorante postérité des plus sordides talmudistes...
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Au temps où Mallarmé bourdonnait dans le vide, Verlaine voyait croître l'admiration que motivent les vers de _Sagesse, _des_ Fêtes galantes _et des _Liturgies intimes._
Celui-là ne s'enlisait pas dans les marécages où la Juiverie accumula les limons étrangers. Il restait catholique, patriote, amoureux de la tradition française. Si, dans ses derniers poèmes, la langue se contourne parfois à l'excès, du moins elle ne tombe jamais dans le charabia importé par les métèques.
Verlaine n'est pas seulement l'auteur des plus beaux vers religieux publiés au dix-neuvième siècle, il est aussi un Gallo- Latin chez qui l'on reconnaît sans peine l'influence de l'art classique. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir inauguré une forme d'art nouvelle tout en nuances et en musiques délicates, tout en images neuves et en rythmes imprévus.
Et puis comme il a rendu cette floraison suprême du catholicisme: la Mystique! Parlant des sonnets de _Sagesse, _Jules Lemaître a pu dire avec raison: «Ces dialogues avec Dieu sont comparables -- je le dis sérieusement -- à ceux du saint auteur de l'_Imitation_. À mon avis, c'est peut-être la première fois que la poésie française a véritablement exprimé l'amour de Dieu».
Oui, je sais, quand on parle de Verlaine, les Pharisiens se renfrognent et lui jettent la pierre à cause de ses faiblesses, de ses égarements et des liaisons douteuses où s'acheva son existence.
Mais les gens de coeur et de bonne foi n'ignorent pas qu'il fut, presque toujours, horriblement malheureux et que s'il faillit souvent, ses fautes réclament bien des circonstances atténuantes.
En effet Verlaine fut la victime d'un défaut de caractère que tous ceux qui l'ont connu purent constater: il ne possédait pas l'ombre de volonté; jamais il n'en eut plus qu'un enfant de cinq ans. Par contre, il était doué d'une imagination dévorante.
Ah! l'imagination, c'est une admirable faculté pour un poète. Mais elle lui est aussi parfois bien néfaste!
Tant qu'il s'agit de forger des strophes d'un sentiment intense, elle lui rend les plus grands services, mais dès qu'il dépose la plume pour rentrer dans la vie quotidienne -- la froide et dure vie quotidienne -- elle lui joue autant de tours que pourrait le faire une fée malicieuse.
Si, par surcroît, comme Verlaine, le poète est doué d'un tempérament ardent, s'il manque d'énergie pour résister aux impulsions de son extrême sensibilité, il sera entraîné aux plus grands écarts. Oh! il se repentira, il fera des efforts sincères pour réparer ses fautes. Mais s'il ne trouve pas sur sa route quelque âme énergique autant qu'aimante qui prenne sur lui de l'influence, il aura beau lutter pendant des mois, voire pendant des années, il finira toujours par retomber et, de chute en chute, il deviendra une triste épave ballottée aux souffles de l'adversité.
Telle est justement l'histoire du pauvre Verlaine.
Je n'ai pas l'intention de commenter ici son oeuvre. Je l'ai fait dans de nombreux articles et dans des conférences qui lui procurèrent -- on me l'affirme -- des admirations et des indulgences.
Au surplus, maintenant qu'il est mort, tout le monde -- sauf quelques tardigrades -- rend justice à la beauté de son oeuvre. Il a son monument au jardin du Luxembourg. Chaque année, le jour anniversaire de sa mort, des poètes se réunissent pour visiter sa tombe et célébrer sa mémoire.
Je voudrais seulement le montrer aux derniers temps de sa triste vie: brisé, malade, et pourtant toujours ingénu, retrouvant, à travers ses crises d'indicible mélancolie, des minutes de gaîté enfantine.
Je le revois dans une sombre chambre, sommairement meublée, de la rive gauche. La maladie le cloue là. Assis dans un fauteuil, sa jambe gauche, ankylosée par l'arthrite, étendue sur une chaise, vêtu d'une houppelande râpée, de nuance brunâtre, il s'amuse à badigeonner, d'une mixture à teinte d'or, sa pipe, sa plume, des soucoupes, des tabourets, tout ce qui lui tombe sous la main.
Je lui demande s'il ne versifiait plus.
-- Guère, me répondit-il, tenez, j'ai griffonné là quelques strophes, mais je crois qu'elles ne valent pas grand chose. Et, d'ailleurs, à quoi bon faire des vers?...
--Bah! dis-je, cela aide toujours à tuer le temps qui a la vie si dure. Et puis l'art console de bien des choses.
Il secoue la tête; son grand front génial se plisse; ses yeux s'embrument.
Il soupire et reprend: -- Non, l'art ne me console plus de rien...Je suis un vieux débris qui achèvera bientôt de se démantibuler. Mon Pégase est poussif et ma Muse cacochyme... Versifier? Il faudrait évoquer le passé qui est lugubre ou le présent qui est sinistre. J'aime autant pas...
Puis, par une de ces sautes d'humeur qui lui étaient habituelles, il se mit à rire et brandissant son pinceau imprégné d'or fictif il ajouta: -- Tenez, voici qui vaut mieux. Je dore un tas de bibelots autour de moi; le soleil, quand il veut bien descendre dans cette soupente, les fait reluire et miroiter. Je me figure alors que je suis une sorte de roi Midas et je m'imagine que j'habite un palais de féerie où tout ce que je touche devient or... Cela me fait oublier que ma bourse est vide et que la maladie me taraude les membres.
-- Hélas, me dis-je, après l'avoir quitté, qu'est-ce donc en effet que cet art pour qui nous souffrons les quolibets et les calomnies de la foule inepte? Voici un grand poète; il le sait; il n'ignore pas non plus que ses vers feront battre les coeurs d'une noble émotion tant qu'il y aura quelques hommes pour aimer la poésie. Et pourtant, il est plus las et plus désenchanté qu'un fondateur de dynastie qui se regarde vieillir en exil après avoir conquis et perdu des empires... Ah! l'arrière-goût cadavéreux de la gloire!...
Puis je me remémorai la douloureuse chanson de Sagesse où se résume la destinée de Verlaine. Vous la rappelez-vous?
_Je suis venu, calme orphelin,_ _Riche de mes seuls yeux tranquilles,_ _Vers les hommes des grandes villes --_ _Ils ne m'ont pas trouvé malin._
_À vingt ans, un trouble nouveau,_ _Sous le nom d'amoureuses flammes,_ _M'a fait trouver belles les femmes --_ _Elles ne m'ont pas trouvé beau._
_Bien que sans patrie et sans roi_ _Et très brave ne l'étant guère,_ _J'ai voulu mourir à la guerre --_ _La mort n'a pas voulu de moi._
_Qu'est-ce que je fais en ce monde?_ _Suis-je né trop tôt ou trop tard?_ _O vous tous, ma peine est profonde:_ _Priez pour le pauvre Gaspard..._
Oui, prions pour Verlaine et pour tous les infortunés poètes que la bêtise humaine mordille, que l'hypocrisie humaine lapide, que la méchanceté humaine écorche vifs. Dieu, qui est miséricorde, ne leur inflige, sans doute, qu'un bref Purgatoire: ils ont déjà tant souffert sur notre déplorable planète! Espérons aussi qu'une fois purifiés par les flammes réparatrices, ils seront chargés, Là- Haut, de tracer, avec des plumes de cygnes, des arabesques d'or lumineux sur les portes du Paradis...
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Verlaine, du moins, parvint à la cinquantaine avec l'assurance que ses vers étaient acclamés dans le monde entier -- malgré Caliban et la muflerie démocratique.
Mais que dire des poètes qui moururent jeunes sans avoir entrevu la première aube de la gloire?
Ah! qu'ils furent nombreux dès le temps où nous nous embarquions, auréolés d'espoir, vers les Hespérides du rêve!
_Dans la galère capitane_ _Nous étions quatre-vingts... rimeurs._
C'était bien une galère où l'on ramait fort rudement contre le fleuve de vilenies fangeuses qui submergeaient la littérature. Mais elle était pavoisée de soies multicolores et les lanières dont la Muse impérieuse nous fouaillait, pour nous stimuler vers l'Idéal, étaient incrustées de pierreries chatoyantes!
N'importe: trop des nôtres ont péri durant le voyage.
Je l'ai dit ailleurs:»La vie de Paris, si dure aux pauvres, en a tué quelques uns; d'autres étaient marqués, dès leurs débuts, d'un sceau de fatalité. Pressentant, sans doute, qu'ils mouraient bientôt, ils ont dépensé leur jeunesse, en prodigues, à tous les carrefours. Ils ont brûlé, comme des torches aux flammes mi- parties de violet et d'or parmi les songes où ils tentaient de leurrer leur tristesse foncière et de transfigurer une réalité morne...»
Tel fut, entre tant d'autres, le sort d'Emmanuel Signoret dont je tiens à vous parler un peu.
Signoret, ce nom ne vous dit rien, n'est-ce pas? -- Eh bien ce fut un poète qui donna les plus beaux espoirs à sa génération.
Poète, certes, rien qu'un poète, incapable de produire autre chose que des vers et quelques proses d'un lyrisme puissant. Il vint de Provence à Paris, avec l'idée naïve que son métier suffirait à le faire vivre: illusion dangereuse en tout temps mais surtout à une époque de matérialisme comme la nôtre où la poursuite d'un idéal de beauté pure apparaît au grand nombre comme la plus morbide des aberrations.
Signoret ne put s'adapter à un milieu aussi réfractaire; sans le sol, incapable de monnayer ses rythmes ou de s'astreindre à des besognes journalistiques, il tomba dans un dénuement total.
Néanmoins, ce n'est pas tant la misère et la maladie qui l'ont tué que, comme l'a dit un de ses intimes, _le manque de gloire._
Quelques années il se débattit, produisant des vers accomplis à un âge où la plupart des écrivains se cherchent encore. Ses émules l'appréciaient à sa valeur mais le public demeurait sourd -- passait indifférent.
Il ne s'en rendit d'abord point compte. C'est que, dit son ami M. André Gide, «il était pour les choses terrestres sinon aveugle comme Homère, du moins d'une si extraordinaire myopie que la laideur ou l'infirmité du réel ne venait pas heurter la poétique vision dans laquelle il avançait en rêve. Ce que d'autres appellent inspiration, visitation de la Muse dont tels poètes sortent las et boiteux comme Jacob de la lutte avec l'ange, c'était pour lui l'état constant, normal -- à ce point qu'au contraire, ce qui l'en distrayait, les soins matériels et urgents de la vie devenaient pour lui des causes de maladie et de ruine...»
Dans un article nécrologique que je lui consacrai, je tâchai d'expliquer également cette faculté d'abstraction qui tenait presque du surnaturel: «Tandis qu'il traînait par les rues son corps maladif, mal couvert de vêtements sordides, tandis que sa vue basse le faisait se heurter aux passants et aux murailles, son esprit déployait joyeusement des ailes de lumière sous les voûtes du palais d'azur fluide où habitaient ses dieux. Des images splendides ondoyaient autour de lui. Les villes, les campagnes, transfigurées au prisme de son imagination, devenaient les décors où s'embrasaient ses songes. Il les évoquait avec complaisance, oubliant qu'il y avait souffert de la faim.
«Ce don qu'il possédait à un degré suprême de couvrir toutes choses d'un manteau de splendeur ne l'étonnait point. De même qu'il lui était normal de penser ou de rêver _au-dessus _de la vie, de même il considérait ses vers comme des modèles qui l'égalaient aux plus grands. En m'envoyant un de ses volumes, il m'écrivait: -- Prends ces brûlants poèmes de ton ami si lyrique que tu salueras en lui la complète et l'exubérante sagesse, celle de la vie. La beauté vit ici. Sa présence, en nos temps, est un fait terrible. À nous, hommes libres, de l'acclamer.
«Certains souriront peut-être de ces phrases superbes et traiteront de folie des grandeurs une telle confiance dans son propre génie. Ils auront tort. Le seul fait qu'à notre époque, grouillante de démocrates ratatinés et de politiciens fétides, un poète se soit haussé de la sorte jusqu'aux régions radieuses de la Beauté souveraine, constitue une sorte de miracle qu'il sied d'envisager avec recueillement...»
Hélas, Signoret se rendit enfin compte que, né pour être Pindare d'un peuple de héros, il perdait ses cris. Agonisant, il regagna sa Provence et ne fit plus que végéter. Sa veine tarissait.
«Un jour, dit encore M. André Gide, je le vis à Cannes. Je me plaignis à lui de ce qu'il ne produisait pas davantage. -- Moi, je suis toujours prêt, répondit-il, j'attends qu'on me commande quelque chose...»
Il attendit en vain. Il eut un dernier sursaut. Il lança un appel déchirant dans un poème admirable dont voici les premiers vers:
_Je ne veux pas mourir, la vie est douce et grande:_ _J'ai vu sur l'amandier verdir la jeune amande_ _Et les fruits du pêcher s'enfler comme des seins._ _Muse vous soutenez mes plus hardis desseins:_
_Ma parole de feu vous l'avez enfantée_ _Pour qu'elle soit enfin des races écoutée..._
Nul écho ne lui répondit: l'occasion de célébrer, aux applaudissements des hommes, la noblesse cruelle de l'art ne lui fut point fournie. Alors il garda définitivement le silence. Puis, par un soir de décembre, la mort vint et l'emporta sous son aile sombre.
Il avait vingt-neuf ans.
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Signoret possédait un grand talent; encouragé, tiré de l'indigence, il aurait peut-être eu du génie. Mais que dire de ces avortés, de ces incomplets qui, dans le même temps que lui, clopinaient à travers la littérature?
Que nous en vîmes qui se croyaient poètes et qui, après avoir promené d'éditeur en éditeur d'absurdes manuscrits, finissaient par rengainer leurs strophes difformes et par se noyer dans les fanges les plus opaques de la sentine parisienne.
Toute profession a ses déchets. Mais je ne crois pas qu'il en existe de plus lamentables que ces invalides de l'art. Certains exerçaient des métiers vagues: tel celui-là qui, pour se nourrir, s'était fait savetier et rapetassait des chaussures dans une échoppe fumeuse, près du square de Cluny. D'autres, en proie à une paresse incoercible, vivaient on ne sait de quoi, traînaient, guenilleux, de café en café, hantaient les cénacles pour y emprunter quarante sous à de moins pauvres qu'eux. Ils récoltaient ici un bock, là une invitation à dîner, ailleurs une culotte ou une paire de pantoufles. D'autres, enragés d'orgueil malsain, dévorés d'envie, devenaient anarchistes. Tous terminaient leur morne existence en prison ou dans les hôpitaux.
Je revois l'une de ces larves. C'était un nommé Alfred Poussin. Venu jadis à Paris pour «faire des vers», il avait été le compagnon de jeunesse de MM. Richepin, Bouchor et Ponchon.
Un petit héritage lui permit, quelque temps, de se tourner les pouces en attendant la gloire. Mais ses derniers écus fondirent vite au creuset de la fainéantise. Il avait pourtant accouché d'une plaquette de _Versiculets_ qu'un ami charitable fit imprimer à ses frais. Comme cet opuscule ne révélait pas l'ombre du moindre talent, il sombra aussitôt dans l'oubli total.
Poussin n'en resta pas moins à Paris. Qu'attendait-il? De quoi vivait-il? Personne n'en sut jamais rien.
C'était un grand cadavre, décharné par les jeûnes. Sa face glabre, aux pommettes proéminentes, aux petits yeux bleuâtres, ternis par l'alcool, se surmontait d'un immuable chapeau haute-forme galeux et crevassé, l'un de ces couvre-chefs que Léon Bloy nomme des «ordures cylindriques».
Que faisait-il toute la journée? Mystère. Où habitait-il? Problème jamais résolu.
Mais dès cinq heures du soir, il arrivait au café Procope. Cet estaminet eut de la notoriété sous le second Empire lorsque Gambetta y hurlait aux acclamations des galope-chopine qui, depuis, s'emparèrent du pouvoir pour dévaliser la France.
Vers 1890, le Procope était tenu par un autre raté de la littérature qui, d'ailleurs, s'y ruina.
Poussin se fourrait dans un coin sombre et jusqu'à deux heures du matin s'ingurgitait de l'absinthe puis de la bière. Le patron qui, je crois, le tenait pour un génie méconnu, lui faisait crédit.
Il était fort rare qu'il desserrât les dents. Il écoutait, d'un air malveillant, un sourire sarcastique aux lèvres, quelques jeunes poètes, venus là, aux minutes de désoeuvrement proclamer leurs espoirs, déclamer leurs vers. Si l'on lui adressait la parole, il ne répondait que par des grognements brefs.
J'eus parfois la curiosité de rechercher ce qu'il pouvait bien se passer dans l'esprit de cet homme qui depuis vingt-cinq ans ne faisait rien, ne disait rien, ne produisait rien. Je n'ai jamais pu tirer de lui trois phrases de suite. Mais je soupçonne qu'il nous méprisait profondément, nous qui travaillions, qui publiions, qui conquérions peu à peu un public...
Une nuit, Poussin fut terrassé par une congestion en sortant du Procope. On le porta à l'hôpital de la Charité. Il y décéda le lendemain, plus que jamais muré dans son rogue silence.
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La Bohème n'est donc pas ce que le bourgeois pense. Celui-ci la juge d'après les pasquinades veules et menteuses d'un Mürger. Que la réalité est différente! La Bohème, c'est une cave sans air où dépérissent et se stérilisent les poètes d'avenir comme Signoret, les poètes de génie comme Verlaine. On y souffre, on y grelotte, on y masque d'un rire désespéré les tiraillements de la faim, on y pleure quand personne ne vous regarde. Ceux qui s'accommodent, sans révolte, d'y croupir étaient faits pour elle. Les forts la traversent, s'en échappent le plus tôt qu'ils peuvent et vont combattre au grand soleil, au soleil farouche de la vie pour Dieu et pour l'art.
S'ils meurent à la tâche, du moins, ils tombent l'arme au poing!...