CHAPITRE XI
EN BELGIQUE
Une des choses qui nous frappent le plus au cours d'un voyage dans un pays étranger où l'on parle le français, ce n'est pas seulement les moeurs et les coutumes différentes des nôtres, c'est aussi la façon dont les indigènes déforment notre langue.
Déforment? -- Le mot est peut-être excessif. Disons plutôt qu'ils donnent à des vocables très français par eux-mêmes un sens qui nous est insolite. De sorte que nous sommes parfois déroutés lorsqu'ils frappent nos oreilles ou lorsque nous les lisons dans un journal.
Encore y a-t-il des degrés. Ainsi, en Belgique, deux races se juxtaposent qui n'offrent pas beaucoup de cohésion: les Wallons, très proches de nous sous bien des rapports, les Flamands qui sont des Germains présentant de grandes affinités avec les Hollandais et les Allemands des provinces rhénanes.
Les premiers marquent de la sympathie pour la France. Les seconds ne nous aiment guère et ne se gênent pas pour nous le faire sentir.
D'ailleurs, même entre eux, ils s'entendent assez mal. Le lien administratif qui les unit demeure artificiel. Des jalousies, des rivalités d'influence, des rancunes créent des conflits entre les deux moitiés, à peu près égales comme chiffres, de la nation. Elles s'accusent réciproquement de viser à la prépondérance. Elles se vexent et se dénigrent à l'excès. Il en résulte une animosité qui va croissant depuis quelques années.
C'est au point que certains Belges rêvent de constituer deux gouvernements différents, l'un réunissant les populations wallonnes, l'autre, les pays de langue flamande. Ils n'auraient de commun que le même souverain et ce serait, en somme, quelque chose comme la monarchie austro-hongroise.
Un député, M. Jules Destrée, vient d'adresser au roi Albert une lettre ouverte où il préconise cette solution d'un antagonisme qui, s'il s'aggravait, pourrait mettre en question l'existence même de la Belgique.
Le problème est grave et nous intéresse directement. Car si, comme on n'en peut guère douter, l'Allemagne, en cas de conflit avec nous, se propose d'envahir la vallée de la Meuse et le Luxembourg belge, il est bon que nous soyons fixés sur les sentiments à notre égard de nos voisins du Nord.
Je crois que les Wallons feraient cause commune avec nous, bien assurés qu'ils sont que nous ne méditons pas de les annexer. Pour les Flamands, c'est beaucoup moins sûr, car leurs sympathies vont plutôt aux Teutons.
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Je me suis écarté de mon sujet. Je voudrais seulement, dans ces lignes, signaler cette «déviation» de notre langue dont je parlais plus haut.
Flânant, il y a peu, en pays wallon, j'ai pris quelques notes à ce sujet. Ce sont elles que je vais donner.
J'arrive à Liège. Dès la sortie de la gare, je vois un enfant de quatre ou cinq ans qui échappe à sa mère et va flatter les naseaux d'une haridelle de fiacre somnolente entre ses brancards.
La maman s'alarme et se précipite en gloussant comme une poule dont le poussin s'écarte.
Mais le cocher intervenant: -- I n'peut mal, savez-vous, Madame? La bête n'est pas méchante...
Information prise, _i n'peut mal _signifie: il n'y a pas de danger.
Et voilà déjà un belgicisme.
En voici un autre: J'entre dans une pâtisserie où des dames absorbent des éclairs au chocolat et des babas au rhum. Elles semblent prendre le plus grand plaisir à cette collation. L'une d'elles, fixant sa voisine d'un air affriandé, lui demande: -- Ça goûte?
L'autre répond: -- oui, beaucoup.
Or, _ça goûte_ signifie: trouvez-vous cela bon, cela vous plaît- il?
Voici maintenant la locution si _you plaît _(s'il vous plaît). Interrogative, elle veut dire: comment? ou plaît-il?
C'est encore une formule de politesse. Les garçons de restaurant ne manquent jamais de vous la servir avec les plats qu'ils vous apportent.
Je vais par les rues. Les maisons, à deux étages au maximum, se succèdent, offrant des façades de briques encadrées de pierres bleuâtres et qu'endeuillent les poussières de charbon, car nous sommes en pays minier: trente houillères entourent Liège, poussant leurs galeries sous la ville.
Beaucoup de ces maisons offrent à une fenêtre du rez-de-chaussée, cet écriteau mystérieux: _quartier à louer._ Même, à une devanture de boucherie, je lis avec horreur cette inscription: _quartier de demoiselle!_
Quoi donc, les Liégeois seraient-ils anthropophages? Ce boucher débite-t-il, au lieu de mouton ou de boeuf, des jeunes filles coupées en morceaux?
Rassurez-vous. Un quartier, en dialecte belge, c'est un appartement. Un quartier de demoiselle, cela signifie simplement que dans cette maison, l'on ne se soucie pas de louer aux représentants du sexe mâle.
Cet emploi du mot quartier donne lieu à d'autres quiproquos non moins amusants.
J'ouvre un journal; mes regards tombent sur les annonces et je lis ceci: _Forte fille demande quartier._
Que lui arrive-t-il donc à cette gaillarde vigoureuse? De quel péril se trouve-t-elle menacée pour implorer ainsi la pitié?
Or voici la traduction française de cette phrase émouvante: une femme de ménage robuste demande à être employée à la journée.
Un autre annonce: _On demande une fille de quartier sérieuse. _J'imagine que ceci doit être rédigé par des gens austères qui n'admettent pas que leur bonne ait le sourire. Les postulantes sont averties; si elles possèdent un caractère jovial, inutile de se présenter...
Plus loin: à louer quartier de toute utilité pour personnes honorables et tranquilles.
Cela, c'est l'annonce psychologique. Et quelle admirable netteté dans cette phrase! En effet, elle signifie: si vous êtes des galvaudeux, des bohèmes tapageurs et désordonnés, ce n'est pas la peine de solliciter un abri sous notre toit paisible. Au contraire, si vous êtes des gens respectables, douillets, amis des pantoufles feutrées et des capitons, accourez: il vous sera on ne peut plus profitable d'habiter chez nous.
C'est le cas de s'écrier avec M. Jourdain:
-- Quoi, tant de choses en si peu de mots?
Mon Dieu, oui, le belge a de ces ressources.
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Mais les annonces contiennent bien d'autres propos obscurs. En voici une où l'on demande une _demi-gouvernante._
Qu'est-ce que cela peut bien être qu'une demi-gouvernante?
Eh bien, il paraît qu'il s'agit d'une bonne, munie de quelque instruction et de quelque éducation, qui puisse, à la fois, épousseter les meubles, laver la vaisselle, mener les enfants à la promenade, leur apprendre les belles manières et leur faire répéter leurs leçons.
D'autres annonces détournent complètement le sens des mots.
Voici des commerces à _remettre_, c'est-à-dire à céder.
Voici, à vendre ou à louer, une prairie _arborée_, c'est-à-dire plantée d'arbres. En France, nous nous contentons d'arborer un drapeau ou, par métaphore, une opinion. En Belgique, on arbore un verger. Mais cela ne signifie pas la même chose.
Explorant la ville, je note au passage quelques enseignes. Celle- ci: _l'épouse Une Telle, négociante._
Pourquoi pas? Ce féminin ne présente, après tout, rien de choquant, bien qu'il soit inusité chez nous.
Autre enseigne: Verdures à l'étuvée.
J'hésite, je regarde l'étalage et j'y vois des mottes d'épinards en pyramides et, dans des jattes, des haricots gonflés par l'eau bouillante.
Très bien: il s'agit de légumes cuits.
Plus loin: Un Tel, chausseur.
Or c'est un magasin de cordonnerie. Mais voyez l'avantage de cette brève indication. Le brave homme qui tient cette boutique a réalisé une sérieuse économie. Car, évidemment, le peintre de lettres qui fignola son enseigne lui aurait pris davantage d'argent pour tracer, au-dessus des croquenots alignés derrière la vitrine, cette inscription: _commerce de chaussures_ ou tout autre analogue...
Je pénètre dans le faubourg d'Amercoeur. Soit dit en passant, je voudrais bien savoir l'origine de ce nom. Peut-être ne trouve-t-on ici que des gens lugubres, des misanthropes broyant du noir, remâchant les amertumes d'une existence déçue et sans avenir. Je n'ai pu obtenir d'éclaircissements sur ce point.
Pourtant Amercoeur me paraît for gai d'aspect. On y voit maints jardinets fleuris de roses et de géraniums. La physionomie des passants qu'on croise exprime une assez joyeuse insouciance. Les marmots, qui se trémoussent en piaillant sur le pavé, ne semblent pas prématurément dégoûtés de la vie. Ici l'on mange et l'on boit comme ailleurs. En effet, voici un estaminet où des mécaniciens barbouillés de suie, trinquent en échangeant des propos goguenards.
Par exemple, l'enseigne est déconcertante: _Friture des artistes_.
J'entre chez un marchand de tabac; je me fais servir de quoi m'intoxiquer de nicotine et je demande le prix.
-- Un demi-franc et deux cennes.
À ce coup, je ne comprends pas. J'implore la traduction de cette phrase ténébreuse et j'apprends qu'il s'agit de payer cinquante quatre centimes...
Plus tard, montant l'escalier de mon logis, j'entends la patronne de la maison crier à sa domestique: -- Séraphine, apportez-moi vite la _loque à reloqueter_.
-- Oui, Madame!...
Je me penche sur la rampe et je vois la servante se précipiter dans une chambre du premier étage en brandissant un carré de laine. Je devine qu'une loque à reloqueter c'est tout simplement un torchon...
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Comme on le voit, il n'est pas très difficile d'apprendre le belge -- du moins sous sa forme wallonne. Car, en pays flamand, le français subit des déformations beaucoup plus extraordinaires. Il arrive même que les Flamands mêlent à leur langue des mots français gratifiés d'une désinence germanique.
Un seul exemple. Un jour, à Bruxelles, j'entendis un homme du peuple dire à un autre: --_Komm, une fois, promeniren._
Mais en Wallonie, les natifs mettent beaucoup de complaisance à vous renseigner sur les particularités de leur dialecte. Je le répète; là-bas, on nous aime, et au voyageur de chez nous l'on prodigue les amabilités et les marques de courtoisie.