‹ Au Pays des Peaux-Rouges: Six ans aux Montagnes Rocheuses; Monographies indiennesChapitre 16 sur 39 · IX.

IX.

_Sépultures indiennes._

A peine un Indien a-t-il expiré, qu’on le porte à la sépulture; seuls les membres de la famille l’accompagnent. Autrefois le cadavre était lié ou cousu dans une peau de buffalo et déposé sur un arbre ou sur une sorte d’estrade où on l’abandonnait. Maintenant ils commencent à se servir de cercueils; cependant ils n’aiment pas à être ensevelis sous terre: voilà pourquoi bien peu nous amènent leurs morts. Presque toujours, les Pieds-Noirs se contentent de déposer le cercueil sur le sol et le laissent là sans autre cérémonie.

D’autres construisent une cabane en bois sans toiture, sur une haute colline. Cette case carrée a cinq mètres de large et deux mètres et demi de haut. On y entasse les morts de tout le voisinage: on place les cercueils les uns sur les autres avec quelques objets ayant appartenu aux défunts: pour un homme, ce sera son sac de médecine, sa selle, etc.; pour une femme, quelque objet de ménage, une poêle, des assiettes, des cuillers, etc.; pour un enfant, ses jouets, comme de petites voitures, et ainsi de suite. Une fois j’y ai vu mener le cheval du défunt, orné de rubans; après avoir déposé le cadavre, on tua le cheval d’un coup de fusil. L’opinion commune des blancs est que les Indiens déposent ces objets sur les cercueils et tuent des chevaux pour que les morts s’en servent dans l’autre vie.

Dernièrement mourut un enfant de cinq ans qui était baptisé et fut enterré dans notre cimetière. Le père de l’enfant prit un coffre et le remplit des habits et de tout ce qui avait appartenu au mort et le déposa sur la tombe. Quand cet homme se fut un peu consolé, il vint me voir et je lui demandai pourquoi il avait mis ce coffre sur la tombe de son fils, s’il croyait que celui-ci en ferait usage, le priant de m’expliquer la croyance indienne sur ce point. L’Indien, nommé «Mille Chevaux», homme très intelligent, répondit qu’ils agissent ainsi pour montrer leur désintéressement vis-à-vis des choses appartenant à leurs morts. Nous savons, ajouta-t-il, que le défunt aimait beaucoup ces objets, et nous les détruisons pour que personne ne s’en serve après lui.

[Illustration: Rivière Marla.]

Un chef nommé «Court-Double», homme de grande autorité dans toute la tribu, vint me voir et je lui dis: «Court-Double, dites-moi un peu: pourquoi les Pieds-Noirs laissent-ils aux morts ce qui leur a appartenu? J’ai vu sur un cercueil d’enfant une petite charrette; les Pieds-Noirs croient-ils que l’âme de cet enfant s’en serve dans l’autre vie? Quand vous tuez le cheval d’un mort, est-ce pour qu’il s’en serve dans l’autre monde?»--Court-Double répondit: «Nous donnons aux morts les objets qu’ils possédaient pendant leur vie, parce qu’ils les aimaient. En voyant ces objets, nous nous souviendrions du mort et notre douleur serait continuellement ravivée. Pour ne pas renouveler ainsi notre douleur, nous mettons avec le mort tous ces objets et ainsi nous oublions tout. Nous tuons les chevaux que le mort aimait, parce qu’il les soignait et les nourrissait bien; si un autre les prenait, il pourrait les négliger et les laisser maigrir; voilà pourquoi nous les tuons.»

Court-Double me narra ensuite l’histoire suivante: Le grand chef Seltis, après sa mort, était revenu à la vie. Il raconta comment après son dernier soupir il avait été transporté dans une plaine, traversée par un grand fleuve. Là il avait retrouvé tous ses proches et amis, morts depuis peu de la petite vérole: «Ils occupaient, dit Seltis, un campement composé de tentes pareilles aux nôtres. En me voyant, tous me crièrent: «Retourne chez toi! retourne à la maison, qu’es-tu venu faire ici?» De l’autre côté du fleuve s’élevait une tente isolée; ils me dirent de traverser, que je trouverais là le chef qui me ferait reconduire chez moi. Je traversai, je vis le chef et le reconnus, car il était mort peu de temps auparavant. Il appela son fils et lui dit de m’amener un cheval pour que je puisse retourner chez moi. Le cheval était gris; c’était le même qu’on avait tué aux funérailles du chef. Je partis, et lorsque j’arrivai à ma tente, le cheval se cabra et ne voulut pas approcher. Je descendis et j’entrai dans la tente: au milieu, il y avait un feu allumé et au fond mon cadavre assis par terre, le dos appuyé contre la cloison; deux ou trois personnes le soutenaient, les yeux fixés dessus et à ce moment, je revins à moi.» Tel fut le récit de Seltis.

Il est à noter que Court-Double ne dit pas s’il croyait ou non à cette histoire; dans tous les cas cette tradition confirme l’opinion des blancs rapportée plus haut.

«Nous croyons, continue Court-Double, que les morts s’en vont vers les collines sablonneuses appelées «Spàteikiù», à une centaine de milles d’ici, vers l’Est. Cet endroit est une terre désolée, où l’herbe ne croît pas. Un jour j’allai avec trois compagnons voler des chevaux aux Assiniboins; la nuit nous surprit précisément en cet endroit mal famé. Il y avait là un petit monticule de terre taillé à pic, derrière lequel nous nous abritâmes contre le vent, pour y passer la nuit. Je dis à mes compagnons que j’avais grand’peur des morts, parce que nous nous trouvions sur leur territoire. Nous nous étions couchés sur le sol, quand vers minuit nous entendîmes une voix criant: «Oh!... Oh!...» Puis un homme qui parlait; quelques instants après, un grand nombre de personnes qui causaient et couraient çà et là, comme des enfants en train de jouer.»