‹ Au Pays des Peaux-Rouges: Six ans aux Montagnes Rocheuses; Monographies indiennesChapitre 36 sur 39 · VII.

VII.

_Arrivée d’un missionnaire chez les Cœurs d’Alène._

Les nouveaux chrétiens voient en tout missionnaire un messager du ciel, et l’on ne saurait dire la joie que leur

[Illustration: Une Mission indienne.]

cause sa venue. Pour en donner une idée, il suffira de rapporter ce qu’écrivait il y a quelque temps un missionnaire nouvellement arrivé dans cette Réduction. «Après avoir fait par mer le trajet de San Francisco à Portland, principale ville de l’Orégon, et de Portland à Walluda, petite ville du territoire de Washington, sur les bords du grand et beau fleuve Colombia, il me restait encore à parcourir à cheval 240 milles pour atteindre la Mission du Sacré-Cœur, dans la Réserve des Cœurs d’Alène. A Walluda, je rencontrai un missionnaire venu à ma rencontre. Il amenait un cheval pour moi et un autre pour les bagages. Vers midi, nous nous mîmes en route pour arriver avant la nuit à Wallawalla, distant de 30 milles, où il avait laissé les couvertures et les provisions. Il nous fallut galoper longtemps; j’arrivai à demi mort de fatigue et affreusement courbaturé par cette course rapide. Nous nous reposâmes un jour, puis nous repartîmes, et après avoir parcouru 35 milles, nous descendîmes dans la maison d’un Américain. Le matin nous remontâmes de nouveau à cheval, et après avoir parcouru 40 lieues, nous campions à la belle étoile. Mon compagnon, me voyant à bout de forces, déchargea les valises, dessella les chevaux et les attacha à de longues cordes pour qu’ils pussent brouter dans la prairie, alluma un grand feu et me prépara un léger souper avec une tasse de café. Après le repas, il étendit sur la terre nue deux peaux de bisons avec deux couvertures de laine. Le lit était, à vrai dire, un peu dur, mais j’y dormis profondément jusqu’au matin. Mon compagnon, éveillé de bonne heure, fit sa méditation et prépara le déjeuner, pendant que je faisais la grasse matinée. Quand tout fut prêt, il m’éveilla: «Eh! mon brave, faites un grand signe de croix, récitons l’Angelus et venez déjeuner.» Alors je mangeai un peu, mais je me sentais encore bien fatigué. Après ce modeste repas, on sella les chevaux, rechargea les bagages et nous nous remîmes en chemin. Vers le soir, après une course de 30 milles, nous campions de nouveau à la belle étoile. J’étais honteux de voir qu’avec la meilleure volonté du monde, je ne pouvais jusqu’ici aider en rien mon compagnon; mais, à partir de ce moment, je pus lui donner un coup de main. Car de jour en jour je m’accoutumais à ce genre de vie et me sentais plus fort; si bien que huit jours après, à notre arrivée à la Mission, on me surnomma «Yopicut Kuailef», la vigoureuse et forte Robe Noire.

»L’avant-dernier jour de notre voyage, avant midi, nous avions rencontré quelques tentes de sauvages; nous nous arrêtâmes et tous vinrent à notre rencontre et nous firent le meilleur accueil; en nous serrant la main, ils nous invitèrent à descendre de cheval pour entrer dans leur tente.

»Mon compagnon me dit: «Ce sont des Cœurs d’Alène; ils ont un enfant à baptiser, ils veulent voir la nouvelle Robe Noire et sans doute la baptiser elle aussi d’un beau nom sauvage.

»--Et comment m’appelleront-ils? demandai-je.

»--Je ne sais pas, peut-être Ours Noir, ou Loup Féroce, ou encore Grand Mangeur.

»--Eh! quels beaux noms!

»--Ce sont de très beaux noms dans ce pays-ci; entrons.

»--Mais où est la porte?

»--Comment? après avoir tant étudié, vous n’êtes pas encore capable de trouver la porte d’une tente de sauvage? La voici.» Et soulevant une peau, il découvrit une ouverture d’environ 30 cm. de diamètre.

»--Et comment entre-t-on?

»--Vous voilà bien embarrassé! On baisse la tête, on se met à quatre pattes et on rampe comme un chat.» Cela dit, il entra le premier et je le suivis. On avait déjà préparé en guise de siège une peau de buffalo sur la terre nue; nous nous assîmes les jambes étendues et la conversation commença, sans que je pusse saisir un seul mot.

»--Que disent-ils?

»--Ils demandent si nous voulons dîner.

»--Eh bien, dînons.

»--Un peu de poisson sec, grillé, avec des racines, sera tout le menu; mais si vous voulez attendre, on vous servira à l’américaine.

»--Pas du tout, mangeons à la sauvage.»

»De fait on mangea ainsi; et le repas fini, dans une tente transformée en chapelle, je baptisai un enfant; et ce furent là les prémices de ma mission. Je parlai un peu par interprète, et ces bons sauvages étaient tout heureux de voir un missionnaire qui dès son arrivée mangeait déjà comme eux.

»--Tu t’appelleras «Yopicut», me dit le chef. Je le remerciai et, après une bonne poignée de main, nous partîmes.

»Le soir, nous nous arrêtâmes près du Lac Cœur d’Alène, dans un campement de sauvages. Les Indiens vinrent nous souhaiter la bienvenue et nous offrirent leurs services pour préparer notre repas; mais quand tout fut prêt, ils disparurent en disant qu’ils reviendraient après notre souper pour se confesser, parce qu’ils n’avaient pas pu se rendre à la Mission, faute de chevaux.

»De fait, après le souper, le chef donna un coup de cloche et ils se réunirent dans une grande chapelle où nous les rejoignîmes. La Robe Noire fit le signe de la croix et tous ces Indiens agenouillés commencèrent à prier à haute voix avec recueillement et dévotion. J’étais transporté d’admiration et de plaisir. Après la prière, ils entonnèrent le cantique du soir à la Madone. Oh! la suave et pieuse mélodie! Et cela au cœur des forêts vierges des Montagnes Rocheuses! Après le cantique, le Père leur posa quelques questions sur la doctrine chrétienne, auxquelles ils répondirent, jeunes et vieux, y compris le chef. Ensuite ils se confessèrent dans l’espoir de communier le lendemain; et quand ils virent que la chose n’était pas possible, vu que nous n’avions pas apporté notre pierre d’autel pour célébrer, ils en furent désolés.

»Le lendemain, nous nous remîmes en route et entrâmes dans une épaisse forêt, et vers 3 h. de l’après-midi nous débouchâmes dans une clairière où s’élevait une fort jolie petite église entourée de maisonnettes rangées autour d’une belle place. Je n’aurais jamais cru trouver dans ces déserts un aussi beau village.

»--Qui a bâti cette église avec portique à colonnes?

»--Les sauvages, instruits et aidés par le P. Magri, maltais, et dirigés par le P. Ravalli, romain, qui en fut l’architecte.

»--Et vous appelez sauvages des gens qui savent élever de tels édifices?

»--Ils s’appelaient ainsi avant la venue des missionnaires et ils s’appellent encore ainsi, quoiqu’ils soient d’habiles ouvriers et d’excellents chrétiens.»

»En ce moment nous entrions dans le village et les voici tous qui nous entourent pour nous souhaiter la bienvenue. Le missionnaire de la tribu vint à notre rencontre, modérant l’enthousiasme de ses paroissiens qui, tout joyeux de nous voir arriver, se bousculaient pour nous prendre la main. «Mes enfants, disait-il, ces bons Pères sont fatigués; laissez-les entrer dans leur case pour se reposer; un peu plus tard, je vous appellerai et vous viendrez les voir.»

»Ils nous quittèrent avec ces mots «Gest spalgat» (bonjour), et nous entrâmes dans ce palais de six petites chambres, que le Père missionnaire avait coutume d’appeler en plaisantant son «étui». La chambre, en effet, était juste assez grande pour contenir un lit, une petite table, deux chaises et un poêle. Cette maisonnette, ces cellules me sont plus chères que tous les palais du monde. Et je commence à apprendre cette langue, vraiment sauvage...»