‹ Au Pays des Peaux-Rouges: Six ans aux Montagnes Rocheuses; Monographies indiennesChapitre 37 sur 39 · VIII.

VIII.

_Les fêtes religieuses chez les Cœurs d’Alène._

«Déjà un grand nombre d’Indiens étaient réunis à la Mission et il en arrivait d’autres chaque jour pour la fête de Noël, qu’ils appellent la fête des «Toopskelinger», c’est-à-dire «des coups de fusil»; on verra plus loin pourquoi ils la nomment ainsi.

»Dès le commencement de la neuvaine, l’église était bondée de monde, le matin pour la messe et le chapelet, le soir pour l’instruction et le salut.

»Tous les Cœurs d’Alène sont-ils déjà ici? demandai-je au missionnaire.

»--Non, on en attend encore d’autres.

»--Et quand ils seront arrivés, où se mettront-ils, puisque l’église est comble?»

»--Le sauvage sait toujours trouver une place; et si vraiment il n’y en avait plus, on sortirait les bancs et l’on mettrait les plus jeunes dans le chœur. Du reste soyez certain qu’une église que nous disons comble en Europe, pourrait ici contenir encore deux fois autant de monde.

»--Combien sont-ils en tout, les Cœurs d’Alène?

»--Avec leurs amis, catholiques de la tribu des Spokanes, ils sont environ un millier.

»--Viendront-ils tous?

»--Certainement, quand même il y aurait plusieurs pieds de neige. Je vous montrerai une vieille Indienne venue à pied de 30 milles de distance, et qui a dû traverser plusieurs rivières avec de l’eau jusqu’à la ceinture.»

»Cependant les Indiens continuaient à arriver chaque jour à la Mission; lorsque tous furent réunis, les chefs s’assemblèrent en conseil et en séance publique, discutèrent les différentes causes civiles et criminelles qu’ils avaient à traiter. Ensuite le grand chef, président du conseil, après avoir pris l’avis de tous les autres chefs, prononça la sentence, condamnant quelques-uns à la réprimande, un à dix, un autre à 50 coups de bâton, un troisième à deux jours de prison et de jeûne.

»Le septième jour de cette neuvaine, le missionnaire confessa les femmes, du matin au soir, et, le huitième jour, les hommes. Pendant ce temps, des jeunes gens préparaient sur la place un immense bûcher, en grande partie de bois résineux, pour allumer un grand feu pour la nuit de Noël. Le neuvième jour se passa encore à entendre les confessions jusqu’au soir. Et quand le pauvre missionnaire croyait en avoir fini et se retirait pour prendre un peu de repos avant la messe de minuit, voici venir une foule de gens avec mille doutes et difficultés. Un chef voulait savoir combien de coups de fusil on devait tirer, un autre ce qu’il devait dire au peuple avant d’entrer à l’église; un troisième à quelle heure on devait allumer le bûcher; puis un vieillard demanda combien de bergers étaient venus adorer l’Enfant Jésus; un jeune homme qui devait chanter voulait qu’on lui rappelât deux ou trois paroles du cantique de Noël, qu’il avait oubliées; le premier chantre venait s’informer de l’ordre des cérémonies et des chants; un bon vieux qui avait fumé sa pipe quelques instants auparavant, demandait s’il pouvait communier à minuit; et une foule d’autres questions du même genre. C’était un vrai tourment pour le missionnaire, fatigué par les prédications de la neuvaine et par trois jours entiers de confessions; mais pour moi c’était une vraie joie de voir tant de foi, de simplicité et de confiance dans le Père. Enfin à 11 h. on alluma le feu sur la place, et on se serait cru en plein jour. Les Indiens s’assemblèrent autour et les chefs se mirent chacun à leur parler de la fête. La nuit était très froide et, bien que le sol fût couvert de plus de deux pieds de neige, personne n’y prenait garde, tous semblaient jouir de la solennité et écoutaient avec plaisir les discours des chefs. Je contemplais tout cela de la porte de l’église et de temps en temps je m’approchais du feu pour me réchauffer. Les discours finis, la cloche sonna et le peuple rentra en bel ordre dans l’église. A un nouveau signal, on salua d’une décharge générale la naissance du Rédempteur, et le _Gloria in excelsis Deo_, alternant avec des couplets en langue indienne, retentit harmonieusement dans la gracieuse petite église, changée en un vrai paradis sur terre. Après le _Gloria_, et comme il était près de minuit, à un nouveau signal de la cloche, on tira une nouvelle salve, et la grand’messe commença. J’y pris part comme maître des cérémonies, et je dirigeai les évolutions d’une demi-douzaine de petits enfants de chœur indiens. Les chantres entonnèrent un très solennel _Kyrie_ que je n’avais jamais entendu et que toute l’assemblée reprenait en chœur. Cette musique aurait plu dans n’importe quelle ville d’Europe. La communion générale fut très émouvante; le célébrant lui-même fut si touché de tant de ferveur qu’il versait d’abondantes larmes. Suivit alors une messe d’actions de grâces à laquelle tous assistèrent, et la cérémonie s’acheva par un «fervorino» en langue sauvage

[Illustration: Chefs chrétiens et deux missionnaires.]

et un beau cantique. Il était 3 h. du matin. A 6 h. il y eut une autre messe à laquelle communièrent les vieillards, les aveugles, les infirmes et ceux qui avaient pris soin d’eux pendant la messe de minuit. Plus tard on chanta une autre grand’messe; puis on prépara un grand dîner pour toute la tribu au milieu de la place: spectacle impossible à décrire; pour s’en faire une idée, il faut l’avoir vu.»

Un mot de leur dévotion à la T. S. Vierge: elle est à la fois tendre et affectueuse, forte et persévérante. On me dit que pour la Madone ils font de grands sacrifices, qui vont parfois jusqu’à l’héroïsme. Quand un missionnaire craint de ne pas obtenir de l’un d’entre eux une chose trop pénible à l’amour-propre, il fui dit: «Faites-le pour la Madone.» Alors le «non» expire sur ses lèvres; il rougit, courbe le front, baisse les yeux et une larme furtive roule sur ses joues. On ne peut rien refuser à la Madone; et la nature, malgré sa répugnance, est forcée de se soumettre. Le coupable se présente au sanctuaire de Marie, prie avec ferveur; la Ste Vierge répand dans son âme la force qui triomphe de toute difficulté, la réconciliation se fait, l’occasion est éloignée.

Ils n’ont pas moins de dévotion au Sacré-Cœur, à qui est consacrée leur église. Presque tous les adultes font partie de l’Apostolat de la Prière et de la Confrérie du Sacré-Cœur. Ils sont très exacts à réciter chaque jour les prières prescrites, et beaucoup d’entre eux viennent non seulement de loin pour communier le premier vendredi du mois, mais ils ne laissent passer aucune semaine sans faire, le vendredi, un acte solennel de réparation à ce divin Cœur, si cruellement offensé par les hommes qu’il a tant aimés! Ceux qui ne peuvent venir le vendredi, font la sainte communion le premier dimanche du mois.

A peine eurent-ils connaissance de l’œuvre de la communion réparatrice, que sept d’entre eux se présentèrent aussitôt pour former une sainte ligue et communier chacun son jour en réparation des outrages commis envers le S. Sacrement. Pris d’une sainte émulation, ils obtinrent de former plusieurs séries hebdomadaires de communions réparatrices.

La fête du Sacré-Cœur, bien qu’elle suive de près celle du S. Sacrement, se célèbre de la façon la plus solennelle chez les Cœurs d’Alène, et, s’il est possible, avec plus de dévotion encore. Longtemps avant la fête, le chef envoie ses messagers aux tribus voisines, les Nez-Percés, les Spokanes, les Kalispéles et jusqu’aux Sgoyelpi, à une distance de 150 milles, pour les inviter à venir à De Smet (c’est le nom de leur village) pour prendre part à la grande fête du Sacré-Cœur. Beaucoup acceptent l’invitation et après avoir célébré chez eux la fête du _Corpus Domini_, ils se rendent avec leurs familles à De Smet, où ils campent au nombre de plusieurs milliers. Ces fêtes attirent bon nombre de païens, dont quelques-uns se convertissent, et aussi beaucoup de blancs; les catholiques sont attirés par leur dévotion et les protestants viennent admirer la piété des bons sauvages. Les chefs et les principaux de chaque tribu sont hébergés dans les maisons, les autres campent sous la tente. A cette occasion on fait la quête pour les pauvres. Le crieur public parcourt les rues, invitant le peuple à faire l’aumône. Alors hommes et femmes en grand nombre sortent de leurs maisons et se rendent auprès du chef, apportent couverture, chapeau, pardessus, chemise, etc.; quelques-uns donnent de la farine, de la viande fumée, des patates ou autres provisions; d’autres offrent un peu d’argent; il en est même qui font l’aumône d’un cheval ou d’un veau. L’an dernier, sur l’invitation de Mgr d’Orégon, ils firent une quête pour le Pape, assez fructueuse, eu égard à leur pauvreté. Qu’il est beau de voir ces pauvres sauvages aider du produit de leur travail le Père commun des fidèles, dépouillé par les ennemis de Jésus-Christ!

Revenons à la fête du Sacré-Cœur. Voici comment on la célèbre: le matin, confessions et communions en grand nombre; puis, messe en musique suivie de sermons en différentes langues indiennes, et après le dîner, procession solennelle avec le S. Sacrement. Partant de la grande place devant l’église, elle s’avance le long d’une avenue ornée de fleurs et de plantes odoriférantes, passe devant l’école des Sœurs, longe la principale rue du village et aboutit au collège et à la maison des missionnaires, puis revient à l’église. En tête, marche une escouade de soldats du Sacré-Cœur, bannière déployée; ensuite viennent, recueillies et modestes, les femmes de la tribu avec leurs étendards, suivies des jeunes filles portant, toutes, les insignes d’enfants de Marie. Une grande croix portée par un chef précède les élèves du collège qui suivent leur bannière avec une modestie et un ordre admirables. Puis viennent les hommes de la tribu, rangés selon leur dignité; et, comme pour faire contraste avec leur austère gravité, voici venir les petits enfants de chœur indiens, en soutane rouge et rochet blanc, avec une ceinture violette. Les uns tiennent des flambeaux allumés, d’autres balancent des encensoirs fumants, tandis que les petites filles vêtues de blanc et couvertes de longs voiles jettent des fleurs devant le S. Sacrement. L’ostensoir est porté par le Supérieur de la Résidence ou par le Supérieur général de la Mission, ou quelquefois même par l’évêque, entouré des Pères qui ont pu venir des Réductions voisines. Le dais est porté par les chefs de quatre tribus; derrière, marche le grand chef avec ses conseillers ou les officiers de la milice, tous ayant un cierge à la main. Les soldats du Sacré-Cœur, en grand uniforme, escortent à cheval la procession; et au moment de la bénédiction donnée dans l’église, ils déchargent leurs armes en signe d’allégresse. Voilà comment ces Indiens, naguère encore sauvages, célèbrent leurs fêtes religieuses.--Un mot maintenant de leurs rapports avec le Gouvernement Américain.