‹ Au pays des souvenirsChapitre 10 sur 45 · X

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ARSÈNE HOUSSAYE

J’avais été convié à voir le beau buste que M??? Amélie Colombier a fait de l’auteur du _Quarante et unième fauteuil_, buste étrangement vivant où se retrouvent la délicatesse d’une main féminine dans une exécution aux vigueurs presque viriles. Voilà bien le dernier jeune d’un temps qui fut vraiment la gloire des jeunes; le regard a la caresse des yeux qui ont beaucoup regardé les femmes avec amour; la bouche a l’ironie douce des lèvres qui ont beaucoup souri. Physionomie demeurée vraiment trop moderne pour avoir rien de patriarcal. Ah! comme celui-là confirme bien ce que je disais tout à l’heure! Allez donc demander aux hommes de vingt ans d’aujourd’hui la folie du Beau, les saintes colères de l’art au point où Arsène Houssaye les possède encore, et vous me direz de quel côté est la jeunesse!

Et parbleu! je ne me gênerai pas pour dire tout le bien que je pense de ce vrai lettré, de ce fin poète qu’on s’est trop tôt lassé de louer comme on se lassait d’appeler Aristide juste. Houssaye tient une fort grande place dans la littérature de ce temps, et ses _Confessions_, son dernier livre, demeurent un des monuments les plus curieux que l’époque ait édifiés pour son histoire. Nous tous qui avons comme lui le culte des vers français, nous ne saurions oublier que le premier, dans l’_Artiste_, il se préoccupa de présenter au public nos sonnets et nos ballades dans le cadre luxueux qui sied à ce luxe de la pensée. Il fit, au demeurant, en France, la première revue illustrée présentant une véritable valeur typographique et décorative. Je trouverais aisément mille autres choses auxquelles son caprice a touché avec autant de bonheur. Car ce fut et c’est, avant tout, un fantaisiste, un poète.

Et puis, avec l’esprit très vif qu’il a et un don d’observation qui lui rendrait la satire facile, il n’a jamais daigné être méchant, ce qui est, pour moi, un grand signe de force. Je sais qu’aujourd’hui on ne trouve plaisants que ceux qui déchirent. Il est plus facile, cependant, d’avoir simplement des dents que des idées heureuses et d’ingénieux tours d’idées. Je tiens, en littérature, pour les pinsons qui babillent dans les feuillées, contre les chiens qui mordent les mollets des passants.

Oui, je l’aime beaucoup, ce sage d’une sagesse douce, que rien n’étonne, qui est demeuré, comme un vrai païen qu’il est, fidèle au culte de la femme, cette Beauté vivante, sans laquelle il n’est pas d’autre beauté. Je ne sais pas d’autre causeur pareil dans un temps où l’on ne conte plus guère. Il a touché à tout, tout connu, serré les mains les plus illustres, vécu dans l’intimité des plus grands génies de ce temps, Victor Hugo, Théophile Gautier, George Sand, et, de toutes ces choses, de toutes ces amitiés, il parle avec une bonhomie charmante que traverse seulement, quelquefois, comme un vol de cygne, la mélancolie des souvenirs. Il professe le spiritualisme innocent de ceux qui atteignirent leur maturité intellectuelle pendant la première moitié de ce siècle, celle que dominait encore la grande ombre de Jean-Jacques, la foi ardente dans une immortalité vague, laquelle fut l’unique religion de M?? Sand.

Qu’un Dieu nous rejoigne, mon cher maître, dans les Olympes auxquels vous croyez! Nous ferons de belles promenades dans les Champs-Elyséens de là-bas, en devisant des rimes immortelles et du corps de Vénus rajeuni pour nos yeux. En attendant, m’est avis que vous avez bien fait--et je suis votre exemple--de vous attarder aux beautés fugitives de nos sœurs périssables dans la vallée de larmes qui commence au pied de l’obélisque et se prolonge sous les premiers ombrages du bois de Boulogne! Il est toujours prudent de prendre un acompte sur l’éternité.

En attendant, aussi, nous avons causé hier de la Comédie-Française. Je vous ai demandé ce que vous auriez fait si les destins vous avaient assis de nouveau sur le fauteuil directorial qu’occupait depuis le matin mon ami Jules Claretie. Et vous m’avez répondu: Ce que j’ai déjà fait autrefois.

--Mais la situation n’est pas la même. Vous aviez pris la maison de Molière dans un état absolu de délabrement et vous l’avez relevée, tandis que le nouvel élu est mis, au contraire, à la tête d’une affaire en pleine prospérité.

--Les choses se ressemblent plus que vous ne le croyez et cette prospérité n’était pas pour durer longtemps. Il y a, en réalité, autant à faire aujourd’hui qu’autrefois, parce que, maintenant comme en ce temps-là, on se trouve à la Comédie devant un répertoire épuisé. M. Perrin a été un homme habile, mais il n’a rien fait surgir de grand, rien révélé, fait naître au théâtre ni un vrai poète, ni un grand comédien. Il faut que le Théâtre-Français soit avant tout un théâtre d’art et de poésie. Ce n’est pas la place des médiocrités adroites et routinières qui, peut-être, évitent le défaut, mais ne rencontrent jamais la beauté. Une chute éclatante vaut mieux que ces pâles succès d’estime. Et qu’on ne me dise pas qu’ainsi dirigé le théâtre va à sa ruine. C’est en suivant ces principes que j’ai amené une prospérité matérielle inconnue jusque-là dans la maison, et fait meilleure la situation de tout le monde depuis le grand comédien jusqu’au machiniste.

--Mais la mise en scène d’à-présent a des exigences...

--Encore une plaisanterie. C’est moi qui ai commencé la mise en scène luxueuse et tenté les restaurations archaïques dont on a fait honneur si grand au directeur qui vient de disparaître. D’accord avec Roqueplan, je faisais concourir l’Opéra à certaines de mes représentations. L’_Ulysse_, de Ponsard, a coûté cinquante mille francs, ce qui était énorme dans ce temps-là, et a révélé le génie de Gounod. J’ai mis Musset à la scène, ce qui n’était pas déjà si simple étant donnés les errements de la maison.

--Et quelle était votre méthode de travail?

--Un directeur de la Compagnie-Française doit, avant tout, ne pas paperasser. A quoi bon, si ce n’est perdre son temps? Sa besogne, quand il n’est pas sur la scène, c’est d’étudier l’opinion, c’est de prouver aux auteurs dramatiques et aux comédiens qu’il y a encore des chefs-d’œuvre à faire et de beaux rôles à jouer. L’opinion venait tous les soirs dans mon cabinet en compagnie des comédiens et des auteurs dramatiques. Il est vrai que l’opinion littéraire se nommait en ce temps-là Victor-Hugo, le Comte d’Orsay, Romieu, Alfred de Musset, Augier, Ponsard, Saint-Victor, Dumas, Gozlan, Théophile Gautier, Beauvoir, Roqueplan, Méry, Delacroix, Diaz.

--Les peintres aussi?

--Certainement. Et ce n’est pas ceux qui m’ont donné les plus mauvaises idées. Les gens du monde aussi, j’entends les rares gens qui s’intéressent encore aux choses de l’esprit.

--Mais où trouver maintenant?...

--De tels hommes? Non! Mais croyez bien qu’il y a encore des hommes d’esprit et de goût, de vrais poètes et de grands artistes, des critiques ayant leur valeur et des peintres à qui le sentiment plastique ne fait pas défaut.

--On dit les comédiens d’à présent plus difficiles...

--Allons donc! Les miens m’ont reçu avec un exploit d’huissier! Ce fut le grand tort de mon successeur Empis d’avoir cru qu’on gouvernait une tempête en dirigeant le Théâtre Français. La discipline! un mot! Je n’en ai jamais eu besoin pour que mes comédiens jouent à l’heure annoncée. Il y a une chose qui vaut mieux que la discipline. C’est le point d’honneur, c’est le sentiment du devoir, et on est toujours sûr de les trouver dans les hôtes de la maison de Molière.

--Enfin, comment formuleriez-vous le devoir essentiel d’un administrateur de la Comédie-Française, tel que vous le comprenez, d’après une expérience qui fut un succès?

--Oh! bien simplement. Il s’agit de ne pas se préoccuper du goût du public et de tout faire pour lui imposer violemment le sien.

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Et puis, nous causâmes d’autre chose, de quelque actualité comme la Vénus de Milo ou l’Odyssée. Mais il m’a paru que ce bout de conversation avec un ancien administrateur de la Comédie, au moment où celle-ci entrait dans un règne nouveau, pourrait intéresser d’autres que moi. Voilà pourquoi je l’ai fidèlement transcrit. Plaisir d’égoïste peut-être; car je prends personnellement beaucoup de joie intérieure à parler de ceux que j’aime bien.