‹ Au pays des souvenirsChapitre 9 sur 45 · IX

IX

HENRY FORNERON

Un homme d’un caractère vraiment haut, un écrivain de grand mérite, un historien qui laisse une œuvre, vient de mourir, et, çà et là, seulement quelques lignes nécrologiques lui ont été consacrées. Le nom de Henri Forneron n’était pas mêlé au grand brouhaha de réclame que nous avons le tort de prendre pour la vie littéraire. Il vivait à l’ombre du silencieux hommage de deux récompenses académiques. La grande dignité de vie de celui qui le portait, au foyer où ses vieux parents le pleurent aujourd’hui, était bien pour quelque chose dans cette volontaire et relative obscurité. Mais ceux qui, comme moi, l’ont connu, c’est-à-dire aimé, savent ce qu’il y avait de verve et de droiture dans cet esprit, de science véritable dans ses recherches, de sincérité dans sa méthode, et mesurent la perte très réelle que les lettres et l’étude du passé ont faite en lui. Peu bruyante de son vivant, sa renommée est de celles que le temps affirmera, le temps qui balaye, avec la poussière des jours, tant de gloires hâtives et imméritées! Le dernier livre de Henri Forneron, celui que j’ai voulu relire, en apprenant la fatale nouvelle, comme pour y retrouver l’écho le plus vibrant encore de sa pensée, est une Histoire générale des Émigrés, laquelle blessa bien des susceptibilités républicaines. Je ne suis pas fâché de dire à ceux qu’elle a offusqués, que j’ai connu Forneron républicain. C’était, il est vrai, sous l’Empire, où il y avait quelque mérite à l’être, quelque courage à l’avouer. L’étude de la légende et peut-être aussi l’expérience actuelle avaient, je le crois, modifié ses idées. C’était, je l’ai dit, une âme qui, sous des manifestations extérieures sceptiques, était, avant tout, éprise de vérité, et il était de ceux qui ne ferment jamais, de peur des pénibles découvertes, leurs yeux à la lumière. En tous cas, a-t-il pu écrire, s’il ne l’a fait, comme Montaigne, en tête de ce livre: “Ceci est un livre de bonne foy!” Il ne m’appartient pas d’analyser ici son œuvre, mais j’ai voulu dire de loin, à celui qui fut un temps mon compagnon dans la vie et qui demeura inaltérablement mon ami, l’adieu que je lui devais bien, l’adieu plein de douleur vraie dont le suivra longtemps ma mémoire. D’autant que son nom ramène ma pensée sur une époque à laquelle j’ai gardé le fidèle respect de tout ce qui touche à notre jeunesse!

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C’est dans l’inspection générale des finances que j’avais connu Henri Forneron qui, quelques années après moi, quitta ce corps pour se livrer à son goût pour les recherches historiques. Exempt, je le crois, de toute gloriole administrative, j’ai gardé cependant quelque fierté d’avoir appartenu à l’inspection. Outre l’honneur--rare aujourd’hui--d’y avoir eu pour compagnie des hommes d’une probité professionnelle légendaire et dont les traditions étaient celles du bon ton, j’y ai connu l’intime joie d’aimer encore plus profondément mon pays. Car sept mois de l’année on courait la France, et cet exil qui me paraissait cruel alors, parce que Paris m’attirait par d’invincibles mirages, me fut une vraie leçon de patriotisme en me révélant combien la terre qui nous fut maternelle abonde en beautés et en splendeurs.

Ainsi ai-je rêvé tour à tour, enfiévré que j’étais alors de poésie, sous les chênes géants du Morvan, sous les châtaigniers immenses du Limousin, sous l’olivier provençal vibrant du chant des cigales, sous les pins de la Gironde qui descendent, majestueux, jusqu’à la mer. Ainsi ai-je tour à tour contemplé les cieux d’un bleu si tendre et si fin que découpe la silhouette des pommiers normands et les cieux dont l’azur sombre est celui du lapis ébréché à l’horizon par le panorama des maisons toulousaines aux toits rouges. Je ne saurais dire comment cette image si variée de mon pays repasse souvent dans ma pensée.

J’eus la bonne fortune de n’être jamais envoyé ni en Alsace, ni en Lorraine, et d’ignorer le charme des deux provinces ravies. Mon désir personnel, qu’on voulait bien consulter, me ramenait vers le Centre et vers le Midi. Le Centre, à cause du voisinage de Nohant où j’allais, à chaque occasion, faire une étape et me retremper l’âme sous le bon sourire de George Sand. O cher Berry! quelle patrie d’élection tu es demeuré pour moi, avec tes beaux ombrages où passait, comme un souffle, l’âme profonde du génie, avec tes roches où la légende habite, avec le nom sacré de la grande Femme qui t’aimait et qui t’a immortalisé! Quant au Midi, je l’ai toujours aimé pour son soleil et la noire chevelure de ses femmes, pour le sang latin qui y coule dans les veines et pour le vin qui y empourpre les verres. Et puis je suis, au fond, une bête d’habitude, très fidèle à ces impressions, et j’aime à revoir ce que j’ai déjà vu mieux qu’à découvrir ce que j’ignore. J’ai joliment bien fait de ne jamais détrousser un passant, comme cela devient une coutume. La police m’aurait peut-être découvert, par hasard, on m’eût mis en prison et on eût eu toutes les peines du monde à m’en faire sortir ensuite.

La tête de la tournée--ainsi nommait-on le groupe qui avait à parcourir un nombre déterminé de départements, en semant l’effroi parmi les comptables (j’ai beau faire, je ne me vois pas semant l’effroi)--demeurait au chef-lieu ou dans les villes douées d’un sous-préfet. Les moindres dignitaires--et j’en étais--ne dédaignaient pas l’humble chef-lieu de canton, voire le grand village dont un maire et un conseil municipal étaient l’unique éclat. Dans ces bourgs perdus, on se sentait vraiment son maître, ce qui est bien meilleur que d’être celui des autres. J’ai la mémoire de journées délicieuses, dans des coins de pays bien obscurs, où ne se parlait que du patois n’ayant rien de commun avec le vollapük, pleines du bien-être que donne la solitude vivante où la pensée se meut sans se briser à aucune convention. J’ai rêvé là d’existences sauvages et primitives avec de larges amours sans loi! J’ai caressé des âges d’or que traversaient de souriantes images de femmes pitoyables à nos désirs! J’ai toujours été un matinal et le soleil se lève de bonne heure en été. J’allais pêcher dans les ruisseaux comme un pâtre d’idylle et je murmurais aux saulayes frissonnantes le nom d’Amarillys absente. Je me croyais fort malheureux d’être loin de Paris et je me serais volontiers comparé à Ovide chez les Thraces. Etrange mirage des choses à travers le souvenir! Il me semble maintenant que ces heures campagnardes, dans la vraie nature en fête, furent le meilleur temps que j’aie vécu, et volontiers voudrais-je en remonter le courant, même à travers les angoisses et les deuils qui en troublèrent la descente, comme les orages qui noircissent ou ensanglantent l’eau des fleuves, sur leur chemin. Je me fis, durant cette période de ma vie, une petite géographie à moi, n’ayant aucun point commun avec celle de Cortambert, une géographie composée de villages où revient souvent ma fantaisie errer parmi la paix des chaumières, à l’ombre des clochers, dans la senteur agreste des genêts. Ce topographique recueil n’est pas exempt de reconnaissances gastronomiques. Je n’ai jamais mangé de meilleurs perdreaux qu’aux environs de Cahors.

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La gloire d’un véritable Eden domine ce petit monde de souvenirs. Une petite ville des Landes, Tartas, est demeurée pour moi l’image du Paradis terrestre, tout simplement. Je m’y vois encore, arrivant par la diligence du soir, et débarquant sur la place de l’Église dans un vague bruit d’orgue et de cantiques exhalé par le dernier jour du mois de Marie. Un gamin nu-pieds prit ma valise et me conduisit à l’auberge où l’on m’installa dans une chambre immense meublée en Louis XIII authentique. L’énervement du voyage sous le soleil fit bientôt place à un apaisement délicieux de l’esprit dans ce décor plein du calme des siècles révolus, où des ombres discrètes et sympathiques semblaient descendre avec la nuit. Je me gardai bien d’allumer une lumière pour dissiper cette rêverie posthume où je me plongeais. Un air presque frais battait doucement dans un rideau avec un bruit rythmique d’ailes de phalène. L’âme des derniers lilas y passait encore dans le parfum plus violent des roses. Renversé dans un immense fauteuil de tapisserie, je savourais une pipe exquise dont l’haleine rouge s’éteignait sous les cendres épaissies. Soudain, un grand clapotement d’eau et un brouhaha d’éclats de rire féminins et sonores me tira brusquement de ma méditation. J’allai à une façon de balcon qui prolongeait la pièce par delà une vaste baie vitrée. Le spectacle que je vis alors, je ne l’oublierai jamais, pas plus que si j’eusse vécu une heure dans la Bible ou dans l’Odyssée. L’Adour coulait au pied de cette fenêtre, et dans la rivière, où la lune plaquait de larges nappes d’argent azuré, des femmes, des jeunes filles et des enfants se baignaient dans le plus sommaire des costumes, celui qui consiste à n’en avoir aucun. L’épisode de Nausicaa, vous dis-je, dans cette solitude contemporaine que mon regard mesurait seul et seul violait. Sur les corps déjà luisants d’eau couraient des lumières blanches et comme satinées, s’accrochant aux pointes des seins raffermis, s’étalant aux saveurs des croupes fouettées. C’était superbe, inattendu, très chaste, à force d’être primitif et héroïque. J’y ai repensé devant le Bois sacré de Puvis de Chavannes. Ah! comme Diderot avait raison de dire: «L’indécent, ce n’est pas le nu, c’est le troussé.» Tout un monde antique se levait dans mon cerveau traversé par les musiques sacrées de Théocrite, d’Homère et de Virgile. Mon âme, encore tout imprégnée de la grande vie païenne vibrait dans le sens, non pas du désir vulgaire, mais des immortels besoins d’infini dans l’étreinte glorieuse de la matière ennoblie par la beauté!

O Tartas! Tartas! cette nuit-là, durant cette résurrection des saintes effronteries de l’innocence! Tartas! c’est là que je voudrais vivre avec vous, ma chère, dans le doux isolement à deux que nous rêvons souvent. Mais ce serait à la condition toutefois que, si les mœurs primitives y durent encore, vous ne vous mêleriez pas au chœur des jeunes personnes qui viennent montrer, au clair de la lune, et aux regards invisibles des délégués du gouvernement, l’ami Pierrot joufflu dont je vous prie instamment de garder la vue pour moi seul.