‹ Au pays des souvenirsChapitre 12 sur 45 · XII

XII

THÉRÉSA

J’étais allé, un soir, à l’Alcazar d’hiver, dans l’intention délibérée d’assister pieusement, après tous mes contemporains, aux délicatesses chorégraphiques des compatriotes de Jeanne d’Arc (les femmes, comme les jours, se suivent et ne se ressemblent pas) qui s’appellent ingénument La Goulue et Grille d’Egout. Je n’ai aucun préjugé à l’endroit de cette danse nationale qui s’appelle le cancan. Je fus, en mon temps, un fervent des folles et curieuses filles qui se nommaient Rosalba, Camille, Voyageur, fantaisistes créatures dont le pied trouait au vol l’air enfumé de Valentino ou effleurait les verdures languissantes de Bullier, avec un élan désespéré d’oiseau captif qui voudrait monter aux étoiles. Elles avaient du talent, proclamerai-je encore,

Et la grâce plus belle encor que la Beauté.

Voyageur surtout, qui eut l’esprit de mourir à vingt ans, entre deux quadrilles. On m’a dit que Rigolboche vivait encore. Au fait, pourquoi pas?

Les puritains reprochent à cette forme moderne de la pyrrhique d’être érotique en ses intentions. Je voudrais bien qu’on me montrât, depuis l’antiquité la plus reculée jusqu’à nos jours, une danse qui ne mérite ce glorieux reproche. Toutes, même celle du ventre, ont pour but de secouer les alanguissements du désir. Il n’est pas jusqu’à la valse, où les bras pudibonds de Werther entraînaient la taille alourdie de confitures de Charlotte, qui ne demande ce genre de service à son poétique vertige. Le bouvier allemand, dont Musset enviait la science en ce giratoire travail, sait bien à quoi s’en tenir et ce qu’il doit de postérité à son goût pour le tournoiement rythmique dont le génie de Johann Strauss a fouetté l’essor.

Et maintenant que j’ai plaidé pour moi et pour le cancan les circonstances atténuantes, je tirerai dévotement ma révérence aux demoiselles Grille d’Egout et La Goulue qui poursuivent, en conscience, une tradition illustrée longtemps avant leur naissance.

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Allez donc vous laisser empoigner aux bagatelles de la porte quand Thérésa chante! Cette diablesse de femme, qui n’a jamais eu plus de talent, a une façon de vous prendre aux moelles rien qu’avec deux ou trois notes, qui en fait la plus prodigieuse artiste de ce temps. Et puis quelle logique dans cette carrière! Sa jeunesse exubérante a rempli d’échos tumultueux l’ombre enguirlandée de lumière des Champs-Elysées, et sa voix de bacchante y a jeté les refrains d’une lyrique gaieté. Puis son talent s’est progressivement attendri, et celle qui avait fait rire aux larmes a fait couler d’autres larmes que celles du rire. Une tragédienne émue s’est révélée dans l’éclatante diseuse de riens joyeux. Ah! comme je la comprends celle-là! Comme elle sent bien qu’il y a temps pour tout et que les imbéciles seuls s’étonnent qu’un même être ose tour à tour se montrer au public avec le masque de la mélancolie et avec celui de la joie. Masque! ceux-là justement sont les seuls qui n’en portent pas et nous montrent, dans l’art, quelque chose qui ressemble à la vie. Il faut la stupidité des habitudes pour ne croire qu’à la sincérité de ceux qui se font une tête immuable. Etre sincère, c’est rire et pleurer au vent changeant de ses propres pensées, puisque le Destin ne nous a faits ni pour les ivresses sans retour ni pour les douleurs immortelles. Mais il paraît qu’il faut une audace particulière pour proclamer, par sa propre conduite, cette vérité absolument banale. Un des plus grands ridicules de ce siècle est certainement d’avoir formé des catégories d’artistes,--poètes, écrivains, gens de théâtre--ayant, comme on dit sur la scène, un emploi. Voltaire a écrit d’austères tragédies et de grivoises chansons. Le conseiller Gueullette, dont l’œuvre est rendue au jour, était un jurisconsulte lumineux en même temps qu’un conteur de fariboles. C’est cette diversité dans le talent extrême qui me fait par-dessus tout admirer Thérésa.

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Et puis, vraiment, j’ai eu hier de la chance. Elle a dit, non, elle a chanté comme personne autre n’en serait capable cette vieille légende du soldat qui a tué son capitaine, et qui commence ainsi:

Je me suis engagé Pour l’amour d’une belle.

Elle fait partie des découvertes de Gérard de Nerval dans le domaine de la légende française, qui a produit des chefs-d’œuvre comme _Jean Renaud_, moins mystique assurément que la légende allemande, mais imprégnée d’une sensibilité douloureuse infiniment plus touchante et plus humaine.

De tous les héros de cette légende qui eut des accents très particuliers dans la chanson du commencement de ce siècle, le conscrit est le plus fréquent; j’entends le jeune soldat qui est parti un amour au cœur et qui se souvient de son amie dans la grande tuerie impériale. Béranger, qui fit une ode admirable d’un de ses courts poèmes rien qu’en lui donnant pour refrain ce vers digne de Pindare:

Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas!

Béranger fut fidèle à ce modeste paladin, à cette figure involontairement épique. Il y eut de vraies merveilles dans ce genre, témoin la lettre à la payse de Debraux, qui commence ainsi:

Rose, l’intention d’ la présente Est de t’informer d’ ma santé. L’armée française est triomphante Et moi j’ai l’ bras gauche emporté. Nous avons eu d’ fiers avantages, La mitraill’ m’a broyé les os. Nous avons pris arm’s et bagages. Pour ma part, j’ai deux ball’s dans l’ dos!

Il faut convenir que cela est fort beau, d’une émotion irrésistible, et que de pareils chants, pour être écrits dans une langue peu châtiée, méritent cependant de ne pas mourir. Cela serait de très mauvais vers, mais cela n’a pas la prétention, surtout, d’être des vers. Les mauvais vers sont ceux des académiciens qui ont oublié de lire le petit traité de poésie de mon maître Théodore de Banville. Quant aux chansonniers qui se contentent d’évoquer, pour aider la mémoire populaire, de vagues assonances jumelles que les gens peu délicats confondent, seuls, avec les rimes, il leur est parfaitement loisible d’avoir du génie dans le langage musicalement rudimentaire et ils ont usé souvent de ce droit.

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Le conscrit! Le soldat arraché au foyer par la loi inégale du hasard, l’enfant qui a eu un mauvais numéro dans la vie et sur qui pèse déjà une fatalité. Comme on sent bien, dans la légende populaire, la pitié profonde qu’il inspire et la révolte contre les arrêts ineptes du sort! Tous ne doivent-ils pas leur sang à la Patrie? Pourquoi d’autres demeurent-ils tranquilles sous le toit paternel? Tout l’esprit moderne se révèle là dans un besoin plus impérieux d’égalité même devant le péril, dans une réprobation plus profonde de la guerre. Il y a toute une philosophie dans ces chansons, et cette figure du petit soldat, emportant, sous la mitraille, l’image et le nom de la fiancée qu’il ne reverra plus, doit tout son relief, toute son émotion à la grande iniquité de la première moitié de ce siècle. Les vagissements de la pensée dans la musique des rues sont souvent le germe auguste des lois. C’est toujours par des refrains que les peuples ont préludé à leur délivrance.

Petit troupier que la Muse populaire a, tour à tour, exalté et gouaillé, fusilier Pitou ou fusilier Bridet, dont les bas comiques des estaminets chantants essayeraient en vain de nous faire rire aujourd’hui, nous qui avons vu ta tunique trop longue crevée de balles prussiennes et suant ton sang, ton sang jeune et fraternel, tu demeures encore, petit, la seule image épique de ce temps qui ne les prodigue pas à notre admiration. Tu es le dernier fils des héros, mon bonhomme, quand même les caprices de la mode, que multiplie pour toi le noble amour des pots-de-vin, t’affublent tour à tour de képis trop hauts et de vestes ridicules. L’habit de l’honneur n’a pas de forme authentique, et peu importe sous quel grossier vêtement bat un cœur tout plein du dévouement à la Patrie!

Et comme Thérésa chantait cette vieille chanson, dont elle fait le drame le plus poignant que je sache, d’invisibles tambours me battaient aux oreilles; l’âme de Charlet et de Raffet m’emplissait d’un souffle de chauvinisme indicible, et leurs héros, à eux aussi, passaient sous mes yeux dans une poussière de bataille, évoqués par l’étrange génie de cette femme dont les derniers triomphes,--lointains encore, j’en suis sûr,--vaudront plus encore que les premiers!