XIII
ARMANDUS SILVESTRIS
Ce m’a été un vrai crève-cœur de n’avoir pu revenir à temps de Bruxelles pour assister à la représentation de _La clémence de Titus_ sur le théâtre des marionnettes de Maurice Sand. Ce fut le premier ouvrage dramatique auquel je collaborai, et l’impression que me causèrent les fortunes diverses de ceux que je vis jouer plus tard sur d’autres scènes n’égala jamais ce souvenir. Quelle émotion que celle de cette soirée à Nohant! Nous avions travaillé fièvreusement durant trois jours. Tandis que Maurice resserrait l’action, je forgeais des alexandrins, et ces dames cousaient les costumes. Fadet, le bon chien qui s’intéressait à toutes les choses de la maison, semblait partager les préoccupations communes. On me disait amoureux, amoureux d’une délicieuse poupée pour qui j’avais demandé le principal rôle, la blonde Eloa, et Balandart--le directeur en bois de tout ce petit monde dramatique--Balandard inquiet pour sa pensionnaire et jaloux, me faisait une sale tête. On croyait plaisanter. On se trompait. Le nom d’Eloa revient encore quelquefois sur mes lèvres, quand je pense aux maîtresses d’antan. C’est une de celles dont j’ai le moins à me plaindre. Elle ne m’a pas donné moins de son cœur que beaucoup d’autres et j’en ai connu qui ne pensaient pas davantage. L’amour étant, avant tout, une idolâtrie, pourquoi aurais-je refusé un petit bout de culte à cette jolie image? Est-ce encore toi, chère Eloa, qui, il y a quelques jours, as redit mes vers devant un public que je veux croire ému? Alors, combien plus je regrette de n’avoir pas été là! Car, au contraire de mes bonnes amies d’autrefois, qui sont devenues de respectables commères pour qui je ne me sens plus qu’un lointain respect, tu as conservé, j’en suis certain, la fleur exquise de ta jeunesse railleuse, tes élégances aurorales et le charme de ton sourire d’enfant. Tu m’aurais peut-être trouvé fort enlaidi, mais tu te serais certainement gardée de me le dire. Salut donc, une dernière fois, ô ma chimérique amoureuse, toi qui me rappelles le grand parc ombreux où je rêvais de toi et qui m’apparais dans la grande ombre de celle dont le nom seul met encore des larmes dans mes yeux!
Mon grand confrère, Louis Ulbach, vous l’a dit: Armandus Silvestris! Ainsi fut proclamé mon nom comme celui d’un des auteurs de l’ouvrage applaudi. Ainsi eussé-je voulu me nommer vraiment. Ainsi l’eussé-je dû, si le caprice du destin ne jetait les hommes, au hasard, dans les époques, sans se soucier des anachronismes dont il torture les âmes délicates. Il y a longtemps que je sais que je ne suis pas de ce temps maussade, ni vous non plus, mon cher Maurice, vous qui avez évoqué, dans un admirable livre, l’esprit de Callirhoë et guidé, sous les murs de Rome, dans la poussière sanglante des victoires, les Gaulois enfiévrés de revanche, nos ancêtres aux cœurs plus virils que les nôtres. Nous sommes, vous et moi, les exilés du grand rêve antique, les proscrits des patries vaillantes qui ne s’agenouillaient pas dans la honte des défaites, mais criaient aux quatre vents du ciel leur deuil plein de menaces. Nous sommes surtout les bannis des âges glorieux où les lettres étaient vraiment honorées par de sages souverains, où florissait la pensée loin des troubles du forum, où les mesquines ambitions n’étouffaient pas la grande voix de la lyre, où les arts étaient véritablement tenus pour la vraie gloire de l’esprit humain.
Connaissez-vous ces beaux vers de Valery Vernier, que je transcris ici pour vous, au risque d’en estropier quelques-uns, mais l’auteur pardonnera à ma mémoire infidèle:
Je rêvais que j’étais Horace Et que l’Empereur m’adorait; Que sur un grand cheval de Thrace Je chevauchais dans la forêt.
Je rêvais que j’étais Virgile Et que Marcellus expirait; Que je soupirais une idylle Pendant que Livia pleurait.
Je rêvais que j’étais Ovide Et que l’Empereur m’exilait; Que dans le palus Mæotide Tout le sang de mon cœur coulait.
Moi j’ai souvent rêvé, mon ami, qu’un souffle de lauriers-roses me caressait le front dans les jardins de Tusculum, et j’y cause volontiers avec vous, vêtu comme moi du peplum; et dans le soleil qui dore les treilles, avec la lumière dont est pleine la majesté du ciel, descend sur nous le regard de votre auguste mère. Car le génie est chose éternelle comme les astres, comme la clarté!
Je m’appelais Armandus Silvestris alors et j’étais bigrement plus heureux qu’aujourd’hui.
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Oui, ce nom est bien le mien. Tout crie, en moi, la révolte d’être venu trop tard. Pauvre Eloa! Je suis encore bien plus vieux que tu ne l’imagines, quand tu te souviens de moi. Je porte, dans mon sein, des siècles de colère et de rancune contre la destinée. Eloignez de mon chemin toutes ces gothons au nez retroussé, impudentes femelles de mes prétendus contemporains. A travers les mésalliances d’un sang qui s’appauvrit de jour en jour, je suis, du moins, demeuré fidèle au type impeccable de l’antique beauté et je n’ai pas prostitué mes soupirs à des pieds indignes d’être baisés nus. Celle que j’aime--et dont le nom seul a changé--porte sur son front étroit le sombre orgueil d’une chevelure pesante; nulle vaine pitié ne sourit dans ses yeux calmes et brillants comme de larges pierreries, transparents et roulant les dernières poussières du Pactole dans leur profondeur troublante; son nez droit et dominateur avec une légère courbure à la naissance dit la race devant quoi tout cœur se sent esclave; sa bouche a la courbure pourprée d’un arc d’où volent, éperdues et sanglantes, les flèches du dédain. Sa taille altière dresse vers l’azur la fermeté de deux collines de neige, et l’ampleur de ses hanches est comme un appel inassouvi aux désirs désespérés. L’éternelle fraternité de l’Amour et de la Mort s’affirme dans la douceur inexorable de sa personne, dans l’attrait à la fois attirant et impitoyable de son regard tout baigné de cruelles sérénités. C’est l’implacable Lycoris dont Gallus pleurait le départ:
_Hic gelidi fontes, Hic mollia prata Lycori_
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.... _Ah! te ne frigora lœdant!_ _Ah! tibi ne teneras glacies secet aspera plantas!_
C’est Lesbia, la tant aimée de Catulle. C’est celle que les poètes, mes frères latins, ont chantée dans leur belle langue musicale et mesurée, aux rythmes savants et aux immortelles harmonies. Elle a beau vêtir les caprices de la mode, toujours éprise de coquetteries curieuses, ses habits se moulent tous, pour moi, suivant les plis de la tunique en laine blanche qu’une agrafe de saphir retenait à l’épaule, et la douceur des heures d’abandon me la rend dans l’auguste nudité des caresses, et pareille à Leda.
Fière à tenter un Dieu, blanche à tromper un cygne.
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_Armandus Silvestris!_ Vous n’avez fait, mon cher Maurice, que me restituer mon nom, près duquel j’eusse aimé voir le vôtre mieux que celui du vénérable Balandard. Quand vous voudrez me faire un grand plaisir, vous me permettrez, une fois encore, de faire dire des vers de moi par vos marionnettes. Je tâcherai de les faire meilleurs que pour de simples acteurs pleins de vanités bêtes et de ridicules professionnels. Vos petits artistes en bois ne se mêlent pas de politique. Ils constituent donc, dans la société actuelle, une société très supérieure à toutes les autres, y compris l’auguste compagnie dénommée Académie française et dont Alphonse Daudet a si bien refusé d’être. Ils se moquent absolument de toutes les bonnes gens qui croient nous gouverner parce qu’ils se sont alloué des traitements pour ça, et les subtilités des groupes les laissent absolument froids. Combien je vous envie de vivre au milieu d’eux! D’autant qu’ils vous garderont une reconnaissance aussi longue que leur propre durée de les avoir taillés dans de si bon bois et d’avoir pris des clous de choix pour leur faire des yeux doucement brillants où semble vivre une pensée. Les pères d’aujourd’hui ne prennent pas si grand mal après leur progéniture. Ils nous décochent dans les jambes un tas de petits magots rabougris et malsains qu’on dirait faits dans des fiacres. Ces précoces invalides de la génération, incapables de manier le marteau ou l’épée, deviennent de petits boursiers très voleurs, d’abjects tripoteurs, une vermine financière qui grouille autour des talons des honnêtes gens. Pouah!
Oui, mon ami. A défaut du monde antique où, seul, pourrait me ramener un caprice inespéré des métempsycoses, où je ne consentirais, d’ailleurs, à retourner qu’avec toi, ô sœur d’exil que j’ai pieusement recueillie pour t’adorer païennement, les coulisses de votre théâtre sont encore ce qui me tente le plus. Si je ne puis être vraiment Armandus Silvestris, gardez-moi, du moins, la succession de Balandard. Si je ne puis être Tibulle ou Ovide, élevez-moi, du moins, à la dignité de marionnette insensible! Mais ne laissez pas rester indéfiniment, dans la honte d’un âge sans idéal et sans vertu, perdu dans une foule d’orateurs en plein vent et de filous que j’exècre, l’infortuné et lamentable: Armandus Silvestris.