‹ Au pays des souvenirsChapitre 2 sur 45 · II

II

THÉOPHILE GAUTIER

Quand parut, en 1866, mon premier volume de vers, celui-là dont George Sand avait écrit la préface, je le voulus apporter moi-même à Théophile Gautier. Je fis donc le pèlerinage de Neuilly où le poète demeurait déjà et j’allai sonner à la porte de la maison de la rue de Longchamps qu’il occupait au numéro 32. J’eus grand’peine à me faire entendre. Enfin une vieille demoiselle entr’ouvrit l’huis, un chat sur le bras; j’entendis, à l’intérieur, des aboiements de chien et des rires de jeunes filles. Je demandai le maître; il me fut répondu qu’il n’y était pas et je m’en allai tristement, après avoir remis mon volume à la vieille demoiselle. Je sus depuis qu’il n’était jamais parvenu à son destinataire, l’aînée des filles de Gautier ayant jugé à propos d’en gratifier immédiatement sa bibliothèque privée. J’ai fait bien des courses pareilles vers la même époque, et dans des buts semblables. Pourquoi celle-là m’est-elle demeurée si nette dans la mémoire? Pourquoi ai-je cru souvent revivre ce jour de printemps, dans cette petite rue ensoleillée, et pourquoi cette maison, qui n’avait rien de remarquable en elle, m’avait-elle laissé une image si vivante et si ineffaçable dans l’esprit? Etait-ce le pressentiment des longues heures que j’y devais passer, bien des années après, qui me hantait déjà? Pourquoi non? Certains lieux semblent prédestinés à nos joies et à nos tristesses, et on dirait qu’une inflexible loi nous y ramène aux heures voulues. Peut-être était-ce, beaucoup plus simplement, la grande curiosité dont la personnalité littéraire de Gautier m’avait saisi et qui se répandait sur les moindres choses le concernant.

C’est au collège, en rhétorique, que j’avais, pour la première fois, lu ses vers. De tous les poètes français, André Chénier, si fort imprégné du génie grec, était alors celui que j’aimais le mieux, et je ne concevais pas qu’on pût procéder actuellement d’un autre, tant il me semblait avoir heureusement renouvelé la langue rythmique si fort affadie par les pseudo-classiques. Les petits poèmes de Gautier d’une forme si impeccable, d’une couleur si éclatante, d’une inspiration si originale me bouleversèrent absolument. Cette précision dans l’image, ce soin musical de la rime, cet admirable usage du verbe toujours mis à sa place, l’étrangeté de certains mots sonnant, dans les phrases, comme des cymbales indiennes, tout en était nouveau et inattendu. C’est que Théophile Gautier fut un Chénier à sa manière, un rénovateur de la langue française, un Maître dans la plus haute acception du mot. Son rôle est immense dans la poésie contemporaine. Il en inventa l’ode comme Victor Hugo l’épopée. Il commença l’œuvre dont Théodore de Banville devait atteindre le couronnement.

Durant plusieurs années je vécus sur le souvenir de ma première visite, non pas à Gautier, mais aux murailles du temple où respirait le dieu. Je le connaissais par ses portraits et pour le rencontrer quelquefois sur le boulevard, majestueux parmi la foule, immédiatement reconnaissable à sa chevelure Mérovingienne et à sa barbe fleurie, sachant, seul au monde, porter sans impertinence le lorgnon traditionnel, l’air bienveillant, doux et indifférent. Mais chez moi l’admiration prend volontiers d’abord la forme de la terreur. L’émotion que m’inspiraient ces rencontres était plutôt pour me les faire éviter que rechercher. Je descendais de loin, du trottoir, quand je l’apercevais, ne me trouvant pas digne de fouler le même sol que ce grand artiste.

C’est en 1871 seulement, après la guerre, que je lui fus officiellement présenté par Arsène Houssaye qui venait de fonder un journal: _La Gazette de Paris_, et en avait donné le feuilleton dramatique à son illustre compagnon de jeunesse. Disparue, _La Gazette de Paris_ après quelques heures d’éclat. Elle mérite bien, au passage, un mot de souvenir. C’était une grande feuille politique faite par un poète. Vous allez immédiatement juger la place qu’y occupait le souci des affaires publiques: ce fut moi et un de mes plus brillants confrères du journalisme léger qui furent choisis, pour parler aux populations des choses du gou¡rvernement.--«Mais nous n’y entendons rien!» nous étions-nous écrié l’un et l’autre à cette étrange proposition.--«Précisément, c’est ce que je veux, nous avait répondu Arsène Houssaye. Contrairement à ce qu’on pense d’ordinaire, la politique est un art naïf, un art de bon sens. Ceux qui en font leur carrière sont absolument insupportables. Vous direz tout ce qui passera par votre tête et ça sera certainement moins ennuyeux, probablement plus raisonnable.»--«Mais nous n’avons pas du tout les mêmes aspirations.»--«C’est encore ce que je recherchais avant tout. Les opinions sont actuellement très divisées en France, et un journal qui se respecte doit leur donner satisfaction à toutes. Vous ferez alternativement l’article de fond. Celui de Silvestre, qui était jacobin sous l’Empire, aura pour titre: _Lettres de l’Extrême gauche_, et le vôtre, mon cher X..., paraîtra sous la rubrique: _Lettres de l’Extrême droite_. Rien pour les opinions moyennes qui n’ont pas besoin d’être spécialement représentées, puisqu’elles résultent d’un compromis entre les extrêmes. Allez! Et évangélisez, en conscience, les gobe-mouches qui aiment cette littérature-là.»

Ainsi parla le doux philosophe qui dota l’Académie d’un fauteuil de plus. Il n’y avait pas à répliquer. Huit jours après, je terrorisais, trois fois la semaine, les conservateurs, et X... annonçait aux nouvelles couches le retour de son roy bien-aimé sur un cheval blanc. Ah! nous n’y allions pas de main morte! Comment nous dépassâmes la mesure au point d’étonner le patron lui-même, ce qui n’est pas facile, et de le décider à refréner notre lyrisme extra-parlementaire, c’est trop drôle en vérité pour que je ne vous le conte pas. Un jour X... arriva au journal très affairé... Un enterrement tout à l’heure... Article pas fait...--«Mon cher Silvestre, finit-il par me dire, prenez, je vous en prie, ma place aujourd’hui, dites ce que j’aurais dit et autant que possible comme je l’aurais dit. Demain je ferai votre lettre de l’Extrême gauche pour vous. Ce matin je vous confie celle de l’Extrême droite.» C’était un chassé-croisé de partis; une palinodie effroyable. Mais bah! une fois! Il faut bien obliger un camarade. D’ailleurs il serait doux, le lendemain, d’aller manger une friture au Bas-Meudon, en aimable compagnie, au lieu de faire du sous-Rochefort à tant la ligne. J’acceptai. Après tout, ce n’est pas en mon nom que j’allais officier.

Mais j’éprouvai alors combien il est difficile aux honnêtes gens de parler contre leur pensée. Ce me fut une incroyable torture d’esprit que de me demander ce qu’un légitimiste pouvait bien dire, et, de peur d’être un monarchiste timide, je dépassai ce qui pourrait servir de _desideratum_ à un tyran. Je demandai hardiment le rétablissement des privilèges, la restauration immédiate du droit de jambage qui m’a toujours paru le plus précieux de la noblesse, le relèvement de la Bastille agrandie, l’inquisition, la Saint-Barthélémy, etc.., etc...--«Un peu vif l’article de X...!» dit simplement Houssaye. Mais ce fut bien pis le lendemain! X... aussi, qui était convaincu et consciencieux, voulut bien faire les choses pour moi et ne me pas laisser la renommée d’un démocrate à l’eau de rose. En style de Père Duchesne, il réclama la guillotine en permanence, une nouvelle édition des massacres de Septembre, une statue de Carrier à Nantes, une édition nationale des œuvres de Marat, etc., etc...--«Silvestre va me faire envoyer à Nouméa» pensa Houssaye. Et, comme ce Parisien exquis ne pouvait supporter l’idée d’être arraché aux boulevards pour aller habiter une hutte par delà les mers, il interrompit notre collaboration en partie double. L’idée n’en était pas moins féconde, puisqu’elle vient de faire la fortune d’une feuille nouvelle.

Pour piquante que soit l’anecdote, elle ne m’en a pas moins fort écarté de mon sujet. C’est donc à la _Gazette de Paris_ que je commençai à connaître Théophile Gautier, n’osant pas lui parler encore, mais l’écoutant avec religion. Arsène Houssaye avait su donner à ce petit groupe, et cela immédiatement, toutes les cordialités de la camaraderie; car nul ne s’entend mieux que lui à mettre les gens à l’aise, et je ne sais pas de causeur qui donne davantage le goût de la causerie. Le feuilleton dramatique paraissant le dimanche, Théophile Gautier déjeunait avec nous pour corriger ses épreuves. Je revois encore la grande table dressée dans une salle de rédaction transformée en salle à manger, et le défilé des plats, toujours les mêmes, qu’on peut faire venir du restaurant le plus voisin, poulets qualifiés de chapons sur un menu calomniateur (mon Dieu, n’est-ce pas assez de manger les bêtes sans les déshonorer!), homards mélancoliques dans leur pourpre comme des rois, canetons attribués à Rouen à qui ne suffit plus la gloire de Corneille. Et les vins donc! Tout ce qu’Argenteuil produit de mieux en Haut-Bourgogne et en Bordeaux de la comète. Nous n’en étions pas moins à une table royale, le Maître transformant tout autour de lui, comme dans je ne sais plus quel conte de fée, en mets délicieux et en superbes pierreries. Je connus là un Gautier bien portant encore, exubérant, éclatant, et j’admirai tout d’abord avec quelle bienveillance il se montrait à nous, les obscurs, et descendait de l’Olympe où je persistais à le voir assis, des foudres sous les pieds, et tendant à Ganymède ou à Hébé une coupe d’or. C’était un enchantement de l’entendre. Rien de plus charmant que les souvenirs qu’il échangeait avec Houssaye relatifs à leur vie commune et laborieuse d’autrefois, au noble temps du romantisme, quand Gérard de Nerval était leur commensal et leur hôte, dans cette pléiade idolâtre de Victor Hugo, où brillaient, astres de troisième grandeur, la fantaisie macabre de Petrus Borel et le lyrisme étouffé de Philothée O’Neddy. Pauvre Philothée O’Neddy! Bien des années après seulement il avait revu Gautier dans tout l’éclat de sa renommée, au dîner que suscita le livre de Charles Asselineau, et Gautier qui ne l’avait pas rencontré depuis trente-cinq ans l’avait tutoyé, familier et bon comme autrefois. Le vieil auteur de _Feu et Flamme_, pour qui la vie avait été si dure et la gloire ingrate, avait les larmes aux yeux en me contant cela.

Pendant la longue période qui précéda mes visites presque journalières à la maison de la rue de Longchamps, ce fut par George Sand surtout que j’appris à connaître Théophile Gautier. Il n’est pas d’homme, en effet, dont elle parlât plus volontiers et avec une plus constante affection, et elle en comprenait le talent admirable avec cette finesse d’impression qui permet au génie d’apprécier ce qui est le plus contraire à sa propre nature. Il serait malaisé, en effet, d’imaginer deux tempéraments littéraires plus différents que celui de l’auteur de _Lélia_ et celui de l’auteur de _Mademoiselle de Maupin_. Gautier était, avant tout, pittoresque et d’une admirable précision picturale dans la description, qu’il traitait en paysagiste de l’école du Poussin. Ce qui est tout à fait étonnant dans George Sand, c’est qu’elle décrit fort peu et vous donne l’impression très nette et très profonde des choses de la nature, des sites où se promènent ses héros, en quelques lignes où ni les couleurs ni les formes ne sont désignées. Gautier faisait voir, et elle fait sentir. Prenez la _Mare-au-Diable_. George Sand vous a transporté en plein Berry, et je ne sais pas de livre plus imprégné d’une saveur de terroir. Cependant vous y chercheriez en vain ce que les romanciers de l’école naturaliste prodiguent dans leurs volumes, au point de sacrifier à l’intérêt des lieux celui de l’action. La façon descriptive de George Sand rappelle les ébauches de Delacroix. Elle a souvent des splendeurs lyriques. Témoin cet admirable vers sans rime que je trouvai dans l’_Uscoque_:

Le soir est teint d’or pâle et de pourpre enfumée.

La façon d’être de Théophile Gautier n’était pas pour moins surprendre George Sand que les qualités si personnellement magiques de son style. Les côtés abracadabrants de son esprit, les côtés capitaine Fracasse et gamin, le plaisir qu’il prenait à étonner en charmant, son humeur bruyante et brillante, tout contrastait, tout était antithèse avec la simplicité sincère et presque naïve quelquefois de George Sand. A part qu’au fond, l’un et l’autre étaient extraordinairement timides, il était impossible de se ressembler moins dans la conversation et de professer une esthétique aussi dissemblable. Eh bien! par cette action étrangère que les extrêmes exercent parfois l’un sur l’autre, nul de ses adeptes, nul de ses admirateurs, pas même Charles Beaudelaire, qui l’avait justement salué, dans la préface des _Fleurs du Mal_: «le poète impeccable, le grand magicien ès-lettres françaises,» n’était plus ravi et plus complètement que George Sand par les œuvres de Gautier. Elle aimait l’homme autant qu’elle adorait l’artiste, et parlait avec un attendrissement singulier de ce faux bohême, de ce faux viveur, de ce faux impassible que le souci de sa famille courba, toute sa vie, sur sa tâche comme un ouvrier.

Une seule fois, je crois, un mot de Théophile Gautier avait assez étonné George Sand pour qu’elle le racontât souvent, comme on parle des choses dont on n’a pas encore tout à fait pris son parti. Elle professait pour Renan un véritable culte et prenait à son entretien un plaisir de délicate. Or Gautier ne connaissait pas Renan et ne mettait aucun empressement à le connaître: au fond il lui reprochait peut-être d’avoir quitté l’habit sacerdotal; car Gautier avait pour les prêtres de toutes les religions une vénération qui tenait de la terreur. Jamais il ne souffrait qu’on les plaisantât devant lui, et je l’entendis répondre un jour ce mot phénoménal à un homme de lettres qui se lamentait devant lui parce que sa mère avait eu des faiblesses pour le curé de sa paroisse: «Et qui de mieux qu’un prêtre, Monsieur, voudriez-vous que Madame votre mère eût pour amant? Vous n’avez donc aucune religion?» Donc Gautier était peu porté à faire la connaissance de l’auteur de la _Vie de Jésus_ et aucun courant sympathique ne l’attirait vers ce délicieux romancier biblique. Or, madame Sand avait les enthousiasmes apostoliques, les admirations dominatrices, cette belle foi qui veut que nos amis partagent tous nos sentiments et toutes nos joies. Elle n’eut donc pas de repos que Gautier, domptant son instinctive antipathie, eût accepté de dîner avec l’homme dont elle lui chantait les louanges sur les rythmes et sur les modes les plus variés. La rencontre eut lieu chez Magny où George Sand, quand elle était à Paris, avait coutume de réunir ses intimes dans le petit salon de droite, en entrant, au rez-de-chaussée, lequel lui était ordinairement affecté.

Renan est un grand charmeur,--un pêcheur d’hommes, comme le Christ, dont il a fait une figure humaine plus captivante que la divine. Il était trop fin pour n’avoir pas senti qu’il avait une conquête à faire. Il fut merveilleux de verve douce, de langage lumineux, audacieux et persuasif à la fois, poète à ravir,--car je ne sais pas de plus beau poète en prose que ce grand prosateur.--Madame Sand avait bu ses paroles et Gautier l’avait écouté avec cette béatitude douce qu’il prenait en même temps aux choses de la pensée et à celles du corps, également fait pour goûter, dans toute sa saveur, un bon repas et un régal littéraire de cette valeur. Quand Renan fut parti, madame Sand, absolument enthousiasmée et ne doutant pas de la conversion de son ami, demanda, fiévreuse, à Gautier:

--Eh bien, comment le trouves-tu?

--Je le trouve un peu calotin, répondit Gautier avec son impassibilité voulue, en posant son lorgnon sur son bel œil doux de ruminant.

Le mot fut dur à George Sand. D’autant qu’elle en pénétrait le sang-froid volontaire et menteur. Car un artiste comme Gautier n’était pas pour méconnaître un artiste comme Renan.

J’ai dit que son esthétique était aussi différente que possible de celle de madame Sand. La vérité est que madame Sand n’en professait aucune, s’abandonnant aux plus merveilleux dons de styliste, aux qualités natives les plus prodigieuses qu’écrivain ait jamais possédés. Les grands mouvements d’une âme toujours inquiète se traduisaient, chez elle, dans une forme originelle splendide, comme ceux de la mer dans les courbes harmonieuses, puissantes, roulées en volutes festonnées d’argent des vagues. Gautier, lui, était un sculpteur et ciselait de ses propres mains les somptueux contours de sa pensée. Il avait pour la régularité en art, pour la pondération savante des lignes une admiration sans bornes. Par cela, il était bien de la race latine. Le Parthénon était certainement son idéal, comme il était demeuré celui de l’art latin. On concevait qu’un art plus purement plastique l’ait d’abord tenté avant la poésie, et c’est le lieu de parler de Gautier peintre.

J’ai vu plusieurs morceaux de lui, mais non pas le plus important, qui figure dans une église provinciale. Il m’est cependant permis de porter un jugement que cette œuvre inconnue ne saurait détruire. Ce merveilleux coloriste de la plume n’était plus coloriste, le pinceau à la main. Explique cela qui pourra. On se figure une palette de Gautier incendiée de tons fulgurants. Rien de plus raisonnable au contraire, de moins romantique, de plus sage, de plus classique, dans le sens le moins louable du mot, que sa peinture. Il n’était pas nécessaire, d’ailleurs, de causer bien longtemps des maîtres contemporains avec lui pour se convaincre qu’Ingres était celui qu’il aimait davantage, dont il était le plus profondément attendri et charmé. Et cependant, nul n’a parlé de Delacroix et de Decamps, de Rousseau et de Corot avec une éloquence plus fougueuse et,--ajoutons-le,--plus sincère. Mais c’est toujours parce que l’ampleur d’esprit qui permettait à George Sand de le goûter lui-même lui permettait aussi de comprendre le beau sous les formes les moins sympathiques à ses goûts personnels, à sa propre nature d’artiste.

Un fait frappant, à ce sujet. On a beaucoup reproché à Gautier de ne pas aimer la musique. On lui attribue ce mot que «c’est le plus ennuyeux de tous les bruits parce que c’est celui qui dure le plus longtemps.» Parbleu! tout homme condamné à entendre pianoter des jeunes filles dans sa propre maison n’a pour le clavecin qu’une médiocre amitié. Mais Gautier était fort sensible à la musique. Un de ses plus intimes amis n’était-il pas l’organiste Laffite, un homme de grand talent qu’emporta une mort prématurée? La vérité est que, repu chez lui de sonates, il ne courait pas après l’occasion d’entendre des opéras. Ce fut pourtant lui qui fut chargé, par je ne sais plus quelle circonstance, de rendre compte de la représentation du Tanhauser à l’Opéra. Eh bien, personne des critiques musicaux de profession ne comprit aussi bien, du premier coup, l’esthétique assez complexe pourtant de Richard Wagner, et le feuilleton qu’il laissa sur ce sujet est certainement un des plus beaux qu’il ait jamais écrits. Un autre écho de cette mémorable soirée où l’hospitalité française se montra sous un jour intolérant bien peu digne de sa renommée: Gautier avait emmené sa fille Judith à cette représentation et tous deux, dans un entr’acte, rencontrèrent Berlioz; celui-ci parla en termes si violents et si peu ménagés de Tanhauser, que mademoiselle Gautier, qui ne le connaissait pas, ne put s’empêcher de lui dire:--Il faut, Monsieur, que ce soit bien beau, pour qu’un confrère en dise tant de mal!

Il était naturel qu’ayant, pour la régularité mathématique des formes et des arrangements, un goût tel qu’il ne pouvait rien supporter qui ne fût absolument conforme aux règles et condamnait, par exemple, d’une façon absolue, bien que les maîtres de notre poésie en aient écrit quelquefois, les sonnets libertins, c’est-à-dire ceux où les deux quatrains ne sont pas sur deux rimes seulement, il était naturel, dis-je, que Théophile Gautier cherchât dans les autres éléments du style que la structure des strophes ou des phrases un élément de diversité. Cet élément, pour lui, c’était le mot. Il y attachait une importance telle qu’il avait coutume de dire que le meilleur écrivain était l’homme qui connaissait le plus de mots. Il regardait le dictionnaire comme le plus précieux des collaborateurs. Beaucoup se sont récriés en croyant trouver dans ses vers des mots de fantaisie. Ils se sont trompés. Théophile Gautier était la conscience même, et il était incapable de donner cours à un vocable dont le sens n’aurait pas été précisé par d’autres avant lui. Seulement la découverte d’un mot français nouveau le mettait dans de véritables joies d’enfant.

Les notes intimes que publient sur les hommes illustres ceux qui ont eu l’honneur de les approcher, ont surtout pour but d’aller à l’encontre de la légende. Je ne trouve rien de plus absurde que le proverbe qui dit «qu’il n’y a pas de grands hommes pour leurs valets de chambre». Je crois, au contraire, que ceux qui ont vraiment mérité ce nom apparaissent plus vraiment grands à leurs familiers qu’au vulgaire qui les connaît moins. Seulement ce n’est pas de la même façon. La grandeur réelle de l’âme et du caractère ne consiste pas à sortir de l’humanité, mais à y incarner une nature supérieure à celle du plus grand nombre, à y réaliser un type plus glorieux pour l’espèce que ceux que nous avons accoutumé de fréquenter. Cette conviction m’est venue également à propos de George Sand et à propos de Théophile Gautier.

La légende fit de celui-ci un impassible, un pantagruélique, un bon vivant, un matérialiste, non pas dans le sens Lucrétien mais dans le sens Roger Bontemps du mot. On ne pouvait se tromper plus grossièrement sur le fond de son être, en dépit d’apparences qui, je le veux bien, prêtaient à la contradiction. Mais le côté exubérant de Gautier, son vacarme de mots abracadabrants, libres, voire obscènes, tout cela était pour la galerie et ne lui servait qu’à voiler une certaine timidité, comme la peur qui s’évapore en chansons sur les routes solitaires et nocturnes! Impassible, lui! nul ne fut plus sensible. Bon vivant! Nul ne sacrifia plus constamment au devoir ses appétits. Indifférent en morale! Il était plus que quiconque esclave de sa conscience.

Ah! la belle vie qu’il mena pour un pantagruélique! Esclave de la copie, chargé de famille, produisant sans trêve à l’époque où la production littéraire ne rapportait pas ce qu’elle donne aujourd’hui à ceux qui s’y consacrent, il eut bien le loisir vraiment de s’aimer soi-même et de se complaire à la satisfaction de ses propres goûts! Sa maison se composa longtemps de ses deux filles et de leur mère, d’un fils qu’il avait d’un autre lit et de ses deux sœurs qu’il avait recueillies. Six bouches à nourrir avant de songer à son propre appétit, sans compter les convives qu’une hospitalité toujours ouverte amenait à sa table. Ceux qui savent la mince bouchée de pain qui se tient au bout d’une plume se rendront compte de la peine dont il vécut avant de mourir.

Vertus bourgeoises! Ne rapetissez-vous pas le fougueux romantique dont le gilet rouge illuminait, comme une braise, la première représentation d’_Hernani_? Non! je prétends le grandir, au contraire, en montrant quel homme de bien, quel sage vivait dans cet héroïque, dans ce vaillant de toutes les heures, et de quelle haute probité était doublé ce beau courage, de quel amour du travail, de quelle résignation profonde et douce!

Les siens, Hugo, la France. Triple adoration dont il était pétri jusqu’aux moelles, imprégné jusqu’au plus profond des chairs. J’ai dit ce qu’il était comme père et comme frère. Pour dire ce qu’était sa fidélité dans l’amitié et dans l’admiration, je n’aurai qu’à rappeler qu’il donna sa démission de rédacteur du _Moniteur universel_, alors _journal officiel_, parce qu’on avait prétendu l’empêcher d’y louer, comme il l’entendait, Victor Hugo proscrit, Victor Hugo dont on aurait pu écrire, comme Virgile de son cher Gallus:

Tu procul a patria! nec sit mihi credere tantum!

Un mot maintenant de Théophile Gautier citoyen. Il était allé prendre un peu de repos en Suisse dans l’hospitalière maison de Carlotta Grisi, le lieu du monde où il se plaisait davantage, celui où le ramenait une tendresse inavouée, quand le bruit de nos défaites sur le Rhin et la grande rumeur de la débâcle impériale parvinrent jusqu’à lui, par-dessus les cimes qui l’enfermaient derrière un profond rideau de verdure, dans l’écho frôlant les grands lacs tranquilles où le suivait son image dans un frisson d’argent. Les pas lourds des Saxons sur la terre maternelle sonnèrent jusque dans son cœur, où se révolta le limon originel. Les barbares marchèrent sur Paris. Gautier poussa un vrai cri de douleur. Il avait alors cinquante-sept ans et était affranchi de toute obligation militaire. Rien ne put cependant le retenir, et c’est par ces paroles vraiment sublimes, dans leur simplicité tendre, qu’il répondait aux supplications de ses hôtes: «On bat maman, je pars!...» Et il fut s’enfermer dans la grande cité qu’un immense cercle de fer allait étreindre dans ses murailles, y emprisonnant avec elle, _malesuada fames_, la faim qui conseille les lâchetés, et le froid qui ôte la vigueur aux pusillanimes.

Je le rencontrai plusieurs fois pendant le siège; n’ayant pu rentrer dans sa maison de Neuilly que balayait le vol sifflant des obus, il s’était retiré rue de Verneuil, où il prit sa part des privations communes; que dis-je! une part plus grande que tous les autres; car à ce travailleur robuste il fallait un certain bien-être extérieur, et de toniques aliments. Mieux assurément que je ne pourrais le faire, il traça ses impressions sur cette époque dans un volume qui me semble un des plus beaux qu’il ait composés: _les Tableaux du siège_. Ce sera, avec les _Idylles prussiennes_ que Théodore de Banville écrivait en même temps, ce que l’art nous aura laissé de plus vivant et de plus vrai sur ces temps d’héroïsme douloureux, où les nobles qualités du caractère français éclatèrent, montrant Paris souriant avec la faim au ventre, inaccessible à la peur, les regards tournés vers une inépuisable espérance. Oui, tandis que Gounod pleurait sur les bords de la Tamise le _Super flumina Babylonis_, Théophile Gautier, fidèle aux rives désolées de la Seine, apprenait à tous qu’un grand artiste ne se doit pas dérober aux communs devoirs et que la gloire ne dispense pas du courage.

Mais ces grands sentiments, accessibles seulement aux âmes les plus élevées, se paient souvent de la vie, et le soldat qui meurt la poitrine trouée sur un champ de bataille n’est pas la seule victime de ces guerres odieuses, où s’affirme la politique des gouvernants et où se cimentent, dans une boue de sang, les dynasties ébranlées, les alliances compromises. La santé de Gautier reçut un tel ébranlement de ces émotions incessantes et de ces privations quotidiennes, qu’elle ne s’en releva jamais. Il y avait dans les journaux tout un petit monde de malins, cette plèbe alors naissante des reporters et des échotiers qui vivent largement de la réclame, à qui ne manquaient ni les derniers poulets des restaurants, ni les suprêmes primeurs que produit le jardinage en chambre. Ceux-là purent conserver leur estomac précieux. Mais le pauvre Théophile Gautier,--lui-même me l’a conté,--vécut souvent d’un pierrot maigre tué sur une fenêtre, lui à qui n’avaient jamais fait peur les deux ailes d’un faisan additionnées de sa carcasse et des deux cuisses, le tout sans préjudice d’un fastueux assaisonnement. Cet homme puissant devint anémique. Son cœur se prit. Jamais il ne se releva de ce qu’il avait alors souffert, et si lent que fût son mal, il ne mit que trois ans à en mourir. Un instant on espéra le sauver par le régime lacté, mais le dégoût l’en prit, et puis l’interdiction de l’usage du tabac fut au-dessus de sa bonne volonté de vivre.

Ce fut avant cette chute définitive et le commencement de cette agonie de près d’une année qu’eut lieu le mariage de sa seconde fille avec le poète Émile Bergerat, l’auteur de cette _Enguerrande_ qu’anime, par places, un souffle vraiment shakespearien. Certes, c’eût été une grande fierté pour Gautier d’assister à l’éclosion de cette œuvre. Je le vois encore le jour de la cérémonie, dans son large fauteuil, en cravate blanche comme un officier public, impatient sous le fer qu’une de ses sœurs promenait dans ses cheveux pour en boucler les mèches magnifiquement noires encore et retombant sur son cou comme celles d’un roi assyrien. Tout en jurant il ne se déplaisait pas à cette coquetterie, ayant gardé la conscience de sa virile beauté. Tout était en fête dans la petite rue de Longchamps pleine de curieux, et ce fut un amusant défilé jusqu’à l’église qui est presque vis-à-vis.--Détail comique: Gautier, dont la toilette faite de vêtements neufs était irréprochable, n’avait pu trouver qu’un vieux chapeau au moment de sortir. Il avait entrepris avec Arsène Houssaye une discussion picturale qui fut à peine interrompue par l’office.

Puis on revint à la maison, et les amis se pressèrent autour de la table en fer à cheval qui emplissait le petit salon où Gautier avait installé son modeste musée. C’est la première fois que je le vis avec une joie bruyante sur le visage. Encore ne descendait-elle pas jusqu’au cœur, car lorsque sa fille l’eut quitté pour suivre son mari, des larmes lui montèrent aux yeux, de belles larmes qui roulèrent silencieuses sur sa barbe olympienne. Quel impassible que ce père, n’est-ce pas?

Bientôt l’enfant pleuré et son gendre revinrent auprès de lui. Bergerat m’entretenait alors des projets «du père», comme il l’appelait, quand sa santé serait meilleure, d’immenses projets de travail avec des gains fabuleux, répandant autour d’eux et sur tous la fortune. Une armée de grooms devait disperser la copie dans les journaux de Paris. On aurait bientôt besoin d’un ou plusieurs garçons de recettes pour opérer les rentrées... Chimères de malade où son esprit s’amusait, chimères qui s’envolaient de ses lèvres avec la fumée de son cigare!

La façon dont Bergerat lui avait été connu mérite qu’on la signale. C’était tout de suite après la guerre. C’est une honte à évoquer dans la mémoire: mais Théophile Gautier était sans place dans aucun journal, lui le grand ouvrier, sans un sou d’économie! Bergerat, qui avait appris cette situation critique chez l’éditeur Lemerre et qui écrivait alors au _Bien public_, s’en alla trouver résolument ce pauvre Henri Vrigneau qui vient de mourir et qu’on a tant calomnié. Vrigneau n’hésita pas, et fit demander à l’illustre poète, pour sa feuille quotidienne, cette histoire du Romantisme qui demeura inachevée. Ici un mot bien typique de Gautier et qui le peint tout entier dans sa délicatesse littéraire, dans son honnêteté scrupuleuse d’écrivain: en lui faisant cette offre, le rédacteur en chef du _Bien public_ s’excusait de ne pouvoir payer la copie que cinq sous la ligne: «Je n’accepterais pas davantage, répondit Gautier; car au temps où j’avais le plus de talent, on ne m’a jamais donné plus.» A rapprocher des exigences des médiocrités d’aujourd’hui.

Quand le doigt de la mort l’eut visiblement touché, il se fit dans Théophile Gautier un changement considérable, et nul déclin ne fut plus noblement résigné que le sien. Je le vois encore dans le grand fauteuil qui lui servait de lit depuis longtemps,--car il ne lui était plus possible de se coucher, son cœur dilaté l’étouffait,--la tête coiffée d’un bonnet de laine d’où débordait sa magnifique chevelure, les jambes enveloppées d’une couverture, majestueusement triste, mais sans faiblesse, souriant encore, et ne portant que dans les yeux le sentiment mélancolique de sa fin. Son visage, à peine amaigri, avait gardé sa régularité olympienne; ses belles mains, plus blanches que jamais, pendaient, pleines de langueur, le long des bras de son siège: l’ombre même d’une espérance ne flottait plus autour de son état.

Il n’en était pas venu là sans lutte, ayant longtemps rêvé de guérir, plus par amour du devoir que de la vie. Un instant, comme je l’ai dit, on avait espéré que le régime lacté le sauverait; il en avait accepté toutes les rigueurs, mais n’avait pu faire le sacrifice de fumer moins que voulait exiger de lui son médecin. Un cigare lui demeura aux lèvres jusqu’au dernier moment, mal entretenu par son souffle défaillant et qu’il avait besoin de rallumer sans cesse, mais dont il humait le parfum violent avec une sorte de volupté désespérée.

Ce qui marqua surtout cette période, ce fut un désir tout chrétien de réconciliation et de pardon. Il tint à réunir autour de lui tous ceux que des dissensions de famille en avaient écartés, et sa dernière joie fut le semblant d’accord affectueux que ceux-ci firent autour de ses derniers instants. Il eut un mot sublime pour celui, le seul, qui lui eût vraiment inspiré un sentiment de haine:--«J’avais, dit-il en le quittant, fait de mon mieux pour avoir un ennemi, et voici que je l’ai perdu!» Il était tout entier dans cette soif d’apaisement et cet élan de mansuétude; son cœur semblait ne s’être gonflé que comme un volcan qui va vomir ses dernières colères.

Quel silence dans la maison, dans le grand atelier surtout où il avait élu domicile durant le jour! Ses deux filles étaient auprès de lui, l’aînée modelant, pour occuper ses doigts habiles et endormir sa peine, un buste de la seconde. Nul père n’était plus fier des goûts artistiques de ses enfants. Il admirait le beau génie littéraire de l’une, et les dons merveilleux de peintre de l’autre, se reconnaissant tout entier en elles deux.

Les visiteurs ne manquaient pas: Puvis de Chavannes, dont l’entrée était marquée par des timidités rougissantes et qui ne restait qu’un instant par discrétion; Ernest Reyer, dont la figure d’officier de cavalerie avait, devant ce spectacle, de curieux attendrissements; Flaubert, plus ému encore, car chez ce grand homme, dans ce cœur immense, vivaient des tendresses d’enfant. Charles Asselineau venait tous les jours, Asselineau dont l’œuvre est peu considérable, mais qui fut un des plus nobles types de lettré de ce temps. Théodore de Banville aussi, amené là par une piété fervente. Je me souviens que lorsque ce dernier quitta Théophile Gautier, la veille de sa mort, il crut devoir le rassurer par quelques mots de confiance d’autant plus naturels, que le mourant passait par ce mieux trompeur qui annonce la catastrophe prochaine et est comme une pitié suprême de la vie.--«Vous avez bien meilleur visage et plus de force que ces jours passés,» lui dit-il. Et, avec un indéfinissable sourire, Gautier cita ce vers de son _Pierrot posthume_:

On enterre les gens pour de moindres trépas!

Ils ne devaient plus se revoir.

Je n’oublierai pas non plus, parmi les amis fidèles de la dernière heure, un simple animal, la chatte Éponine, suprême rejeton d’une race qui avait porté tous les noms glorieux des _Misérables_ de Victor Hugo. Dans un livre exquis, le moins connu peut-être de tous ses livres, le poète a laissé de cette curieuse bête un portrait que je transcris en bon souvenir de sa fidélité: «La chatte qui portait le nom d’Éponine, dit-il, avait des formes plus sveltes et plus délicates que ses frères. Son museau un peu allongé, ses yeux légèrement obliques à la chinoise et d’un vert pareil à celui des yeux de Pallas Athéné, à laquelle Homère donne invariablement l’épithète ??a???p??, son nez d’un noir velouté ayant le grain d’une fine truffe de Périgord, ses moustaches d’une mobilité perpétuelle lui composaient un masque d’une expression toute particulière. Son poil, d’un noir superbe, frémissait toujours et se moirait d’ombres changeantes. Jamais bête ne fut plus sensible, plus nerveuse, plus électrique. Quand on lui passait deux ou trois fois les mains sur le dos dans l’obscurité, des étincelles bleues jaillissaient de sa fourrure en pétillant.» Voilà pour le physique; et pour le moral maintenant: «La gentille Éponine a donné tant de preuves d’intelligence, de bon caractère et de sociabilité, qu’elle a été élevée d’un commun accord à la dignité de personne, car une raison supérieure à l’instinct la gouverne certainement.» Le fait est qu’Éponine devait justifier de tout point la bonne opinion qu’en exprimait son maître dans le petit volume ayant pour titre: _Ménagerie intime_, et dont ces lignes sont extraites. Elle témoigna, pour son maître malade, d’une tendresse vraiment surhumaine, ne le quittant plus d’un instant, montant la garde autour de son fauteuil comme pour en écarter la sinistre visiteuse, l’enveloppant d’un ronronnement douloureux et lui effleurant doucement le cou, en tournoyant le long du dossier du siège, de sa chaude fourrure, comme pour y entretenir les tiédeurs salutaires de la vie. Tout le monde était touché de la façon dont cet animal semblait tout comprendre et de sa protestation éloquente, désespérée, pleine d’angoisse contre la prochaine séparation.

C’est dans la chambre dont Théophile Gautier faisait depuis longtemps son cabinet de travail, et qu’éclairait surtout une glace sans tain posée sur la cheminée et donnant sur le couchant, qu’il s’éteignit sans agonie, un peu avant le lever du jour, et sans que rien avertît ceux qui l’entouraient qu’il allait cesser de souffrir.

Je ne le revis plus que sur son lit mortuaire, ce lit où il n’avait pas reposé depuis si longtemps et dont la blancheur devait l’attendre pour le dernier sommeil. Jamais mort ne revêtit plus complète la sérénité qui rassure sur nos posthumes destins. Les admirables lignes de son visage s’étaient modelées dans une pâleur éburnéenne pleine de fermetés plastiques; bien que son nez se fût un peu busqué et aminci, il avait gardé sa physionomie douce de vivant ami de tous et de tous aimé, avec quelque chose de plus grave et une solennité imposant un sentiment tout religieux. Il n’avait pas été plus beau, dans le grand sens du mot, même aux jours de sa légendaire et vigoureuse beauté.--«On dirait un saint!» dit naïvement une des servantes qui le contemplait en pleurant. Et jamais mot n’avait été plus juste. C’était un saint et un martyr du devoir, cet homme qui venait de mourir sans souci de l’immortalité, comme un lion se couche, laissant s’éteindre dans sa prunelle les derniers feux reflétés du soleil: tel il dormait dans sa crinière répandue sur l’oreiller.

La piété d’une amie avait couvert sa couche de fleurs, et son lit était comme un jardin de roses. Une autre amie était à son chevet, venue trop tard, celle dont il n’avait pas voulu être vu malade, par une sublime coquetterie de mourant qui ne veut laisser de lui qu’un aimable souvenir!

Je n’ai pas à rappeler ce que furent ses funérailles et la douleur publique qui suivit son deuil. Un peu de la gloire de ce siècle s’en allait avec lui, de cette gloire que Victor Hugo emporta toute-entière dans sa tombe de géant. Il semble que la nature voulait sa part de ce deuil, car quelques gouttes de pluie tombèrent au moment de l’entrée au cimetière, crépitant à peine sur les feuilles, à la place où s’élève aujourd’hui le gracieux monument que sculpta pour lui la main amie de Cyprien Godebski.

Quel souvenir a laissé ce grand poète dans l’âme de ceux qui l’ont connu!

Pour ma part, il ne se passe guère de mois en été où, ma promenade matinale en bateau m’amenant près du pont de Neuilly, je n’amarre ma barque au rivage pour aller, pèlerin silencieux, visiter, à travers ses grilles fermées, la maison de la petite rue de Longchamps où Théophile Gautier vécut, et que son buste surmonte maintenant. C’est pour moi le réveil de mille sensations douces et douloureuses à la fois qui se mêle au réveil des oiseaux du bois voisin, chantant les splendeurs impassibles de l’aurore. Il me semble qu’un peu de l’âme de l’absent est demeurée là dans ces feuillages frémissants qui bercèrent si longtemps sa pensée. On dirait que le sable crie encore sous ses pas et que la porte va s’ouvrir, comme si tout ce deuil n’était qu’un mauvais rêve...

Un jour même j’écrivis du bout de mon crayon, sur un coin du mur, ces vers que la pluie y aura lavés et effacés sans doute:

Le poète est mort: l’oiseau chante; Mais, près du poète endormi, La voix de l’oiseau, plus touchante, Garde quelque chose d’ami.

Le poète est mort: la fleur brille; Mais, près du poète, la fleur, Dans la goutte d’eau qui scintille, Garde quelque chose d’un pleur.

Le poète est mort: l’aube veille, Qui, du ciel penchant les sommets, Lui porte, de sa main vermeille, Le laurier qui ne meurt jamais!