III
PHILOTHÉE O’NEDDY
Il y a de cela quelque vingt ans, et aux plus beaux jours de l’Empire, le hasard médiocrement sagace des besognes administratives me poussa dans un bureau qui était certainement un des plus étranges qu’on pût voir. C’était, pour ainsi parler, un atelier d’expéditions où l’on travaillait à la tâche, où l’on était conduit à peu près militairement. Pour ajouter à l’illusion, notre chef, qui occupait un haut grade dans la garde nationale à cheval, ne manquait jamais de venir nous inspecter en uniforme. C’était grandiose et tout à fait imposant.
Nous étions là une vingtaine et, comme la plupart étaient fort jeunes, le bureau prenait, aux heures de repos, l’aspect d’une classe en récréation; un souffle général de gaminerie semblait avoir passé sur toutes les têtes: on causait bruyamment, on riait très haut, on se faisait des farces, par-dessus tout on tourmentait un pauvre vieux dont les explosions de colère se traduisaient dans un langage à la fois pittoresque et gaulois. C’était à qui le mettrait en fureur, pour être injurié suivant les plus pures règles du catéchisme poissard. C’était parfaitement inhumain et irrespectueux pour l’âge. Aussi quelquefois le voisin du persécuté se levait-il indigné, et jetait-il un _quos ego_ solennel à ce vent de polissonnerie. Mais le _quos ego_ était accueilli par des rires et des huées. Seul, je crois, je me sentais une sympathie profonde pour ce défenseur de l’opprimé.
C’était alors un homme d’une cinquantaine d’années, dont le visage était le plus caractéristique du monde: un teint très bistré, des yeux noirs de myope à la fois perçants et inquiets, une chevelure épaisse et droite, une façon de crinière coupée. Le cou était très court; la tournure athlétique et ramassée; les mains longues et superbes, de vraies mains de patricien. Une physionomie bizarre qu’enveloppait un grand rayonnement de bonté. A le regarder de plus près, le sourire avait toutes les superbes de l’amertume, et le regard s’emplissait parfois d’étincelles, comme celles que le feu fait jaillir d’un tison qu’on croirait mort. Il s’appelait Dondey, et comme ses supérieurs hiérarchiques le traitaient avec un sans-façon qui frisait le dédain, je ne me doutais guère que j’avais là, si près de moi, un maître en poésie, un des plus ardents ouvriers de la grande évolution littéraire romantique, un des plus nobles esprits d’un temps qui laissait du moins derrière lui l’ombre d’une incontestable grandeur. J’étais très frappé cependant des airs de lion en cage qu’avait ce prisonnier d’une vie étroite et sans soleil, et je l’admirais bondissant quelquefois contre ses barreaux quand la sottise et la lâcheté humaines lui soufflaient de trop près au visage.
C’est mon confrère Albert Mérat, je crois, qui me dit un jour: «Tu sais que le vieux romantique Philothée O’Neddy est, avec toi, au ministère.» J’avais déjà lu _Feu et Flamme_, et, deux jours après, sans qu’on eût eu besoin de m’en dire davantage ni de percer à jour l’anagramme dont il s’était fait un pseudonyme dans les lettres, j’étais venu assurer respectueusement notre camarade Dondey de mon admiration sympathique et vraie. Il me fit l’honneur d’accueillir sans défiance une déclaration si contraire aux procédés dont il était l’objet. Nos mains se serrèrent, et aujourd’hui encore, une buée me monte aux yeux aux souvenirs que j’évoque, tant ils ont gardé chez moi de prix et de réelle tendresse.
C’est que j’ai rencontré, dans la vie--même en dehors du monde où nous nous trouvions--peu de figures plus attachantes que celle-là, peu d’êtres méritant mieux la double estime qui vient du cœur et qui vient de l’esprit, peu de natures aussi vraiment belles et malheureuses. Dondey demeurera toujours, pour moi, le type de ceux qui s’abîment lentement sous l’écroulement de leur rêve, avec des révoltes contenues, avec des résignations sublimes, constamment trahis par l’élévation de leur propre caractère,--car ceux-là réussissent surtout dont le caractère est moins haut que le talent;--avec moins de dévouement aux siens, avec moins de délicatesse dans les choses de la vie, avec une morale plus conciliante aux infamies coutumières, celui-là eût fait certainement son chemin. Car il avait, comme l’a dit si bien Théophile Gautier, cette qualité maîtresse: la force. Force toute intérieure qui, au lieu de le pousser en avant, semblait n’être occupée qu’à le briser lui-même. Jamais âme humaine ne contint un plus riche foyer d’impressions et de pensées. Mais je ne sais quel voile en interceptait la chaleur et la clarté, si bien que ce grand feu ne servait qu’à le consumer, sans jeter au dehors aucun rayonnement glorieux. Il y avait en lui de l’Œdipe marchant dans un insondable mystère, et j’aurais volontiers conçu sous ses traits le grand aveugle entrant à Colonne, mais sans le bras d’Antigone pour soutien.
Que ces images ne vous semblent pas exagérées. Est-il drame plus poignant, est-il tragédie plus sombre que cette lutte contre la fatalité que tout homme porte en soi, que ce combat, dont nous sommes les éternels vaincus, entre la splendeur de notre rêve et le dégoût de la réalité, que cet abîme où s’entasse, sans l’emplir jamais, le néant de nos espérances? Nul autant que Dondey n’incarna ce destin misérable; nul n’en épuisa les tortures avec une pareille intensité. Aussi, de tous les vers que je lui soumis--et, avec mon cher maître Théodore de Banville, c’est à lui que je dois les meilleures leçons--aimait-il surtout ceux-ci, que j’avais faits la pensée tendue vers lui:
GLORIA CHRISTI.
Jésus, ta croix insulte à plus d’une potence Où d’aussi grands que toi sont morts désespérés. Qui pourrait les compter, les martyrs ignorés Dont une mort infâme a payé la constance?
Plus d’un autre a souffert, Sauveur du genre humain, Pour le rêve insensé des choses immortelles. Mais leurs religions, Jésus, où sont-elles? Quelle bouche a baisé leurs pas sur leur chemin?
Ils portaient, comme toi, des mondes dans leurs têtes, Que l’oubli, dans ses flots, a noyés sans remords. Naufrages sans témoins! Ils sont morts! Deux fois morts! Le ciel a refusé sa foudre à leurs tempêtes.
Ta mort fut douce à toi, de charmes infinis: Sur le sein d’un ami tu bus le dernier verre, Et Madeleine, en pleurs, consola ton calvaire, Comme autrefois Vénus les mânes d’Adonis.
Mais vous, sombres martyrs des œuvres méprisées, Aux pieds de vos gibets les loups seuls sont venus, Et le vent, seul, a bu les sanglantes rosées Que poussait l’agonie à vos fronts méconnus!
--Je m’en veux de rappeler des vers de moi à propos d’un tel poète, mais je suis fier du plaisir avec lequel il sembla accueillir la dédicace de ceux-ci. Ce fut, pour moi, une époque de causeries charmantes et instructives. Elles coupaient souvent heureusement la monotonie d’un travail qui n’était guère plus dans mes goûts que dans les siens. Nous les poursuivions quelquefois, après l’heure du bureau, jusque sous les ombrages du Jardin des Plantes, dont il habitait le voisinage. C’est lui qui m’apprit à aimer ces calmes avenues, chères au petit monde ouvrier, avec leurs bancs où s’asseyent les mères en cheveux endormant dans leurs bras de pauvres petits qui clament déjà à la misère future, où les amoureux se serrent l’un contre l’autre, buvant dans l’air la muette extase et le parfum vague qui monte des parterres.
Nous marchions là tous deux dans le sable qui criait, et Dondey, à qui ce coin de nature citadine, l’arôme des frondaisons et le souffle du vent dans les arbres donnaient je ne sais quelle allure délivrée, quel hennissement intérieur de cheval revoyant les prairies, Dondey, pressant tantôt le pas ou le ralentissant, suivant le mouvement de sa pensée, m’apparaissait tout autre que dans la lumière tristement tamisée par les vitres de notre commune prison. Il me rappelait ces deux vers de Beaudelaire traduisant une impression presque pareille:
Son œil s’était ouvert comme l’œil d’un vieil aigle! Son front tragique était taillé pour le laurier.
Il devenait presque beau, d’une beauté sauvage, douce et farouche à la fois et, par un de ces reflets de jeunesse qui passent quelquefois sur nos fronts, comme ces lumières roses du couchant qui semblent, entre deux collines, le réveil d’une aurore attardée, il m’apparaissait tel que l’a décrit Gautier: «C’était un garçon, a dit celui-ci dans son Histoire du romantisme, qui offrait cette particularité d’être bistré de peau comme un mulâtre et d’avoir des cheveux blonds crêpés, touffus, abondants comme un Scandinave; sa bouche était forte, rouge et sensuelle. De cet ensemble résultait une sorte de galbe africain, qui avait valu à Philothée le sobriquet d’Othello.»
Vous voyez que, lui aussi, l’impeccable poète d’_Émaux et Camées_, comparait Dondey aux héros tragiques.
Il fallait l’entendre alors, dans ces promenades qui étaient devenues le régal de mes matinées dominicales, confesser sa foi romantique avec une ardeur toute virile, saluer les maîtres, proclamer Hugo dieu. Ce qu’avait été Victor Hugo pour les hommes de ce temps et de son école ne saurait s’appeler autrement. Comme on regrettait un jour, autour de Gautier mourant, qu’Hugo ne lui fût pas venu faire visite durant sa maladie: «Ce ne serait pas une chose à faire, dit sévèrement le poète, que Victor Hugo se dérangeât pour un homme comme moi.» Je n’ai connu que Dondey aussi passionné dans ce culte, aussi fervent dans cette adoration. Tout satellite ayant gravité autour de l’astre géant lui était sacré. Et de lui, qui aurait pu être un des plus brillants, il ne parlait que rarement, par un sentiment de modestie outrée d’abord, et aussi parce que tout retour sur sa propre destinée lui était sans doute une tristesse. Mais ce qui était merveilleux en lui, c’était l’absence de toute envie, dans cette amertume dont les sources étaient si lentes à jaillir que le bâton de Moïse lui-même s’y serait brisé. Nul ne porta jamais si haut l’orgueil de se sentir au-dessus de toutes les jalousies.
Il faut fouiller dans les très rares vers qu’il publia après _Feu et Flamme_ pour y trouver une trace de révolte contre son obscurité, ce que M. Havet a si bien appelé: «l’expression douloureuse d’un sentiment dont il a porté le poids toute sa vie, la conscience d’un talent qui ne peut se faire reconnaître.» Elle est bien nette cependant dans le beau sonnet des _Deux lames_ que je transcris:
Un montagnard avait une excellente épée, Qu’il laissait se rouiller dans un recoin obscur. Un jour, elle lui dit: Que ce repos m’est dur! Guerrier, si tu voulais, ma lame est bien trempée.
Dans les rudes combats, sur la côte escarpée, Elle vaudrait, au bout de ton bras ferme et sûr, Les autres espadons qui brillent sur ce mur: Pourquoi, seule entre tous, est-elle inoccupée?
Je suis comme ce glaive, et je dis au destin: Pourquoi, seul dans mon type, ai-je un sort clandestin? Ignores-tu quelle est la trempe de mon âme?
Elle pourrait jeter de glorieux reflets, Si ta droite au soleil, faisait jouer sa lame! Elle est d’un noble acier, Destin, si tu voulais!...
Voilà, n’est-ce pas, de beaux et nobles vers! Ils sont de 1839, six ans après la publication de _Feu et Flamme_. Mais le pressentiment poignant du sort de plus en plus sombre qui l’attendait, de l’injuste oubli où son nom allait descendre, son nom jeune encore et à peine salué par quelques amis, se sent plus encore dans les vers suivants, qui sont datés de 1841:
Une heure sonnera dans ma vie où peut-être D’abandonner le sol je ne serai plus maître; Où, lentement usé par la lime du sort, L’acier de mon vouloir n’aura plus de ressort; Où, d’un loisir trop long, l’engourdissante glace Fixera tristement mes deux pieds à ma place!...
Hélas! comme je l’ai dit plus haut, tel je le connus vingt-cinq ans plus tard. Le navire qu’il avait vainement appelé de ses cris désespérés était parti pour la haute mer sans lui, le laissant sur une plage aride, les pieds lourdement rivés à la terre par l’habitude oppressive, par l’envahissement de l’ennui qui enlise lentement. Mais si d’autres Sainte-Beuve a pu dire:
Il existe, en un mot, chez la plupart des hommes, Un poète mort jeune à qui l’homme survit,
ce distique ne saurait s’appliquer à Dondey, car le poète dura chez lui, vivace, despotique, révolté, aussi longtemps que l’homme, et lui survivra, je l’espère, j’en suis sûr!
Un homme, dont je n’ai à louer ici ni le grand caractère ni la haute personnalité littéraire, devait être un trait d’union entre Théophile Dondey et moi. J’ai eu l’honneur, étant à l’École polytechnique, d’être l’élève de M. Ernest Havet, qui y professait la littérature. Oh! une fois par semaine seulement! un seul cours! une heure et demie à peine! Mais comme j’attendais impatiemment cette leçon! Malgré mon goût très vif et très sincère pour les mathématiques, je trouvais une saveur comme rafraîchissante à cet entretien hebdomadaire. Il ouvrait devant moi je ne sais quels horizons lumineux. J’entendais enfin parler des poètes!
Le maître le faisait avec une autorité et une éloquence contenue qui me ravissait. Je lui dois d’avoir lu le roman de _la Rose_ et d’aimer encore passionnément François Villon, qu’il commentait avec une verve singulièrement attendrie. Aussi, me sentais-je ramené doucement vers mes premières études, celles qui m’ont repris depuis, avant que le démon scientifique me tentât. Ce noble repos de quelques instants dans de véritables oasis a laissé une trace ineffaçable dans mon esprit. Jamais audition d’une pièce sur nos plus grandes scènes ne m’a causé pareil plaisir. Depuis et après ma sortie de l’École, j’allai entendre souvent M. Havet au Collège de France. Il y était merveilleux, mais j’étais distrait par mille choses de la vie; le bourdonnement de la grande ville et l’éveil de mes propres passions étaient entre sa parole et moi. Ce n’était plus le recueillement délicieux qui était celui d’un séjour studieux entre tous.
Un des premiers hommes dont me parla Dondey, à l’heure des confidences, ce fut donc précisément mon ancien maître, son ami d’enfance, celui dont la fidélité devait le suivre jusque dans la mort. Dans une notice parue à la bibliothèque Charpentier, en 1877, M. Ernest Havet raconte l’origine de cette longue intimité remontant à leur enfance: «Il avait douze ans, dit-il, quand je l’ai connu, et j’en avais dix. Nous étions ensemble élèves externes dans la petite institution Lemasson; nous ne suivions pas les classes du collège, et M. Lemasson nous donnait seul l’instruction secondaire; M. Félix Ravaisson, de l’Institut, a été son élève en même temps que nous. Dondey et moi fûmes bientôt liés; j’étais faible de corps et myope: Dondey paraissait vigoureux; mais il était myope à tel point, qu’en comparaison je pouvais passer pour avoir une excellente vue. Nous n’aimions ni l’un ni l’autre les jeux ordinaires, et les livres étaient notre grand plaisir. Nous passions des heures à lire ensemble des vers de Racine et de Boileau, car nous n’avions pas sous la main, à cet âge, les nouveautés.»
Cette affection, commencée si tôt, entretenue par une évidente communauté de goûts élevés, ne devait jamais se démentir. M. Ernest Havet fut le témoin de la vie de Dondey, le confident de toutes ses pensées, celui qui connut le mieux et le seul, dans sa profondeur, le souci dont ce grand cœur fut sans cesse tourmenté. C’est à lui que Dondey écrivit quand il perdit sa mère, en 1861, ces lignes d’une émotion vraiment poignante: «L’amère satisfaction d’avoir vu ma mère quitter la vie dans des conditions aussi dignes que possible ne m’aide pas à supporter stoïquement la disparition de ce qui restait de sa personne. J’y tenais, je m’y sentais attaché, non seulement par ces forts liens de nature communs aux trois quarts des humains, mais par une juste et nette conscience du peu que j’importe aux gens et aux choses; par le poids sans cesse accru de mes vieux et constants chagrins; par l’accord étrange et l’harmonie que je croyais découvrir entre ses misères et les miennes; par égoïsme enfin, ce n’est pas impossible. Donc, sans parler des sentiments naturels, des vifs souvenirs d’enfance, des motifs moraux, je m’étais mis secrètement à l’aimer de toute la violence de mes maux secrets.»
Cela n’est-il pas noblement et simplement dit, avec un accent de sincérité qui s’associe à cette douleur si fière et si profonde? N’y a-t-il pas là pressentiment du mal qui devait l’enlever, lui aussi, le tuant longtemps avant sa mort? Car il devait s’éteindre paralysé, comme cette mère dont il avait longtemps aimé «ce qui restait».
On ne pouvait d’ailleurs différer davantage, par le fond même de l’esprit, que ces deux hommes, que lia une si étroite et si confiante amitié. Dans ses études sur Jésus, M. Ernest Havet s’est montré ardemment épris des méthodes scientifiques, parfaitement dégagé des premières croyances, singulièrement absous des sentimentalités mystiques que le christianisme laisse encore au cœur du plus grand nombre. C’est une grande force que ce détachement de la première foi qu’ont entourée toutes les poésies de la jeunesse. Théophile Dondey n’y parvint jamais, et ce n’est pas moi, fidèle comme lui à ces souvenirs pieux et, comme lui, ému au son des cantiques, qui lui en ferai un reproche. Il avait de grandes violences de langage contre la superstition et contre l’hypocrisie des prêtres. Son ardeur se traduisait même quelquefois par des colères enfantines, comme le jour où je le vis faire ingurgiter de force, un vendredi-saint, du bouillon gras à un pauvre vieux camarade de bureau, à qui une vie à la diable donnait cependant le droit de finir en ermite. Dondey fit cette exécution du préjugé avec un sérieux dont je ne pus alors m’empêcher de rire. Mais il n’avait pas dépouillé tant que cela le vieil homme, j’entends celui qu’une éducation catholique laisse en nous. Dans un sonnet d’amour, il se vante d’être superstitieux. Encore l’était-il certainement moins que Théophile Gautier, qui ne pouvait supporter devant lui trois bougies allumées, et se précipitait immédiatement sur une pour l’éteindre. Dans un autre sonnet, Théophile Dondey se demande si le Dieu des chrétiens ne le poursuit pas, comme jadis l’apostat Julien. Il proclame son déisme en toute occasion:
Dès longtemps de ma foi ce grand principe est maître, Qu’une âme immense emplit l’infinité de l’être; Que tout pense, tout corps, toute forme, tout lieu; Que Dieu renferme tout, que tout renferme Dieu.
Il est remarquable cependant que cette foi semble toute philosophique, un reste du culte à l’Être suprême. Il n’arrive jamais à Dondey, comme à Musset, cette autre âme tourmentée, d’invoquer Dieu dans d’ineffables détresses et de lui demander merci. Que de différences, d’ailleurs, entre ces deux natures de poètes! Tandis que, dans une langue admirable, il est vrai, et avec d’inimitables accents, Musset exhala les rancunes impitoyables d’un amour trompé, et n’eut que des malédictions pour celle qui lui avait donné, ne fût-ce qu’une heure, l’ineffable joie d’aimer, Dondey, qui semble également victime d’un amour malheureux, n’a que de mélancoliques _hosanna_ pour l’amour. La chose me paraît plus noble ainsi, et cette discrétion douloureuse me semble un des beaux traits de ce caractère vraiment viril et très haut.
Je reviens aux croyances religieuses de Théophile Dondey: il était, ai-je dit, déiste, comme Hugo, comme George Sand, comme tous les grands esprits de leur génération, austèrement et non pas dans le mode aimable de Béranger, qui se moquait bien un peu du «Dieu des bonnes gens», comme de beaucoup d’autres choses. Le rationalisme d’Auguste Comte lui est particulièrement déplaisant, et il lui décoche ce vers vraiment comique, qu’il lui met dans la bouche:
Mortels, Dieu n’est plus Dieu, mais je suis son prophète!
Au demeurant, comme l’a fort bien dit son historiographe, il y avait là surtout «les déclamations pressantes de l’imagination et de la passion qui se croient blessées».
C’est encore celui-ci que nous suivrons dans son incursion à travers les manuscrits de Théophile Dondey, qui ne furent pas publiés et qui l’auraient cependant mis à son véritable rang de poète. Dans cette œuvre considérable inédite, Dondey avait gardé toutes ses prédilections d’auteur pour son drame de _Miranda_ et le beau poème _Cul-de-Jatte_. Je reproduis textuellement le titre définitif de sa pièce, tel qu’on l’a retrouvé dans ses papiers, et qui est vraiment d’une belle saveur romantique: _Miranda ou les Harpes fées, poème dramatique en trois actes et en vers, par le vidame O’Neddy de Tyannes, copié sur le manuscrit original, en l’an de disgrâce 1857, par le citoyen Dondey, secrétaire intime du noble vidame_.
D’une analyse difficile, ce drame, sans action bien nette et dont la représentation serait particulièrement malaisée, renferme de sérieuses beautés de forme et, avec de très réelles énergies, des pensées délicates et attendries, comme celle-ci:
Ne suis-je pas assise en la vallée ombreuse Où son premier serment m’a faite bien heureuse? Oui, je vous reconnais, cieux et bois, chers témoins; Si tout m’était ravi, vous me souririez moins!
Quant au _Cul-de-Jatte_, composé en 1863, avec ce titre anglais: _The Cripple, by the old O’Neddy_, et cette épigraphe au-dessous, empruntée à Molière:
C’est moi-même, Messieurs, sans nulle vanité,
c’est vraiment un très beau poème et qui mérite de vivre. En voici le début:
Dans un repli de haie, au bord de la grand’route, Établi sur son torse, arcbouté de ses bras, Il réside, humble et fier, quand il ne rêve pas; Quand ses yeux ont assez de l’éternelle voûte, D’un air ardent, avide, il regarde, il écoute Les entiers, les complets, leurs travaux, leurs débats.
Lui fier? Oui, par instants, sa mine devient haute; On sent qu’un grand démon de superbe est son hôte; On dirait qu’il est fort et qu’il ose braver; Mais qu’un rustre, un quidam se mette à l’observer, Il rougit, il pâlit, pauvre nain pris en faute, Et vite en son néant il sait se retrouver.
Je cite, plus loin, cette strophe encore:
Meurs misérable! Allons! meurs en temps opportun! Pendant que ton esprit garde encor quelque sève; N’attends pas que tu sois destitué du rêve, Et que, par le réel moqueur foulé sans trève, Cherchant tes anciens dieux, tu n’en trouves aucun; Meurs! laisse-toi glisser dans le fossé commun!
Et j’arrive aux deux strophes finales:
Quand du noir chevalier l’élite magnanime, Dans l’auguste intérêt de ces choses, tiendra La campagne, et, de vol en vol, de cime en cime, Ira vers la victoire ou bien en reviendra, Fasse quelque bon Dieu que leur galop sublime, Sur la fosse où le vieil infirme dormira,
Passe et repasse, ardent, rythmé, plein d’une gloire Formidable, imposant silence à tout moqueur; Et je tressaillerai dans ma demeure noire, Et je me gaudirai sous ces géants d’histoire; Et qui tendra l’oreille ouïra mon fier cœur Bondir à l’unisson du fier galop vainqueur!
Jamais tristesses de poète ne se sont, en vérité, plus noblement exprimées. N’êtes-vous pas pris, comme moi, à la fierté douloureuse de cet accent? Ce poème suffirait vraiment pour que le nom de Théophile Dondey, ou mieux de Philothée O’Neddy, demeurât à jamais dans la mémoire des lettrés et dans les anthologies. Le _Cul-de-Jatte_! Il s’était bien nommé lui-même ainsi, lui qu’une fatalité clouait au sol et qui se sentait,--mieux que des jambes,--des ailes; lui qui, épris d’idéal et de lumière, mesurait les angoisses d’une vie obscure et vouée à de vulgaires travaux. Pauvre Dondey! Son souvenir hantait trop souvent mon esprit pour que son nom ne revînt pas encore une fois sous ma plume. La postérité se souciera-t-elle de ce vrai poète, à qui le présent fut injuste, et lui donnera-t-elle la revanche rêvée, sous le fier galop des chevaliers réveillant sa mémoire dans une fanfare triomphale? Nul ne le souhaite plus ardemment que moi, qui l’ai vu souffrir et se débattre dans le néant de ses désirs, lutter et tomber vaincu sous l’effondrement de ses espérances et de ses rêves!