‹ Au pays des souvenirsChapitre 23 sur 45 · VII

VII

LES DAMES DE LA RÉPARATION

J’ai dit que, dans ce qu’on appelle le monde, la Toulousaine ne présentait rien de vraiment original. Bourgeoise ou noble dame, elle suit la mode de Paris avec une soumission flatteuse pour les riveraines de la Seine, et tout est vraiment d’une correction navrante dans ses ajustements. Rien n’en est omis, pas même les grandes ombrelles rouges qui donnent aux voitures fuyant sur la promenade, jaune de lumière, l’aspect de grands coquelicots que le vent couche sur les blés. Dans un coin cependant de la ville, un seul, on retrouve, au point de vue du costume, un spectacle vraiment curieux, une note essentiellement personnelle. Je veux parler du couvent des dames dites _Réparatrices_, dont le souffle impitoyable des décrets a spirituellement épargné l’innocente inutilité, mais dont les offices maintenus méritent certainement une mention.

Imaginez la plus pauvre chapelle du monde, mais la plus féconde en terribles souvenirs, car l’Inquisition y tint ses assises autrefois; une petite salle aux murs blancs et qui précède un vestibule sombre sans caractère architectural. Vous n’avez pas entr’ouvert la porte rembourrée, qui retombera derrière vous avec un bruit d’essoufflement, qu’une phrase de Mozart ou de Haydn vous arrive à l’oreille, grêle et charmante, le plus souvent sous un rythme de menuet et avec des sonorités argentines de clavecin. Quelque marquise défunte, sans doute, et dont l’âme vient courir sur les touches pour rester comme un souffle de souvenir... Eh! eh! vous ne vous trompez pas de beaucoup. Quelques ombres, en effet, sont agenouillées dans la chapelle, immobiles sous ce vent harmonieux. Elles sont perdues dans de grands voiles, mais approchez et vous serez ravi par la beauté de leur costume qui est, de tous points, celui des sœurs de la Miséricorde, au temps où la pauvre La Vallière vint chercher parmi elles l’inutile oubli d’une si douce erreur. Je ne sais rien, en vérité, de plus somptueux et de plus royal que cet habit de religieuse, et je ne résiste pas au plaisir d’en décrire les véritables splendeurs. Une longue robe de laine très fine et, sur cette robe, un manteau s’ouvrant par devant, blanc aussi, mais avec une bordure de soie bleue très large et formant une façon d’encadrement. Ce dernier vêtement porte une longue traîne dont les plis majestueux suivent, en se déroulant, celle qui le porte quand elle marche. Alors apparaît seulement le bout du pied chaussé d’une mule de satin blanc sur des bas de soie d’un bleu plus clair. Un camail à capuchon formant pélerine par derrière et se déroulant en étole sur le devant, d’une belle couleur azur, met du reflet dans le long voile qui complète ce costume et que les nonnains rabattent jalousement sur leur visage quand elles risquent d’être vues. Les mains sont gantées de mitaines blanches dont le fin réseau est comme déchiré, aux doigts, par l’éclat des pierreries. Ces saintes filles (le mot est consacré) appartiennent toutes à d’illustres familles du pays et ont vécu jadis dans le monde. Je ne fouillerai pas le secret d’amours désespérées et de désillusions sans retour qui les a résolues de venir vivre là en commun et prier publiquement sur les dalles étonnées d’un cloître; je constaterai seulement qu’elles y ont apporté toutes les élégances de la vie d’autrefois plus somptueuse que celle d’aujourd’hui. Qui sait si l’espoir vague de l’inutile présence d’un ingrat n’est pas dans cette posthume élégance? En tout cas, un peu de sybaritisme est certainement au fond de ce sacrifice.

Mais je ne veux voir là que le côté pittoresque des choses. Jamais je n’ai mieux compris combien Toulouse était près de Rome, de la Rome antique s’entend, car l’autre ne vaut guère qu’on en parle, qu’en contemplant les femmes voilées comme les antiques vestales et gardant, comme elles, l’étincelle dernière d’un feu qui s’éteint. Quand Mozart et Haydn ont fait silence à l’orgue, commencent les litanies dites d’une voix sans accent, sans modulations, mécaniquement scandée comme par un instrument invisible et insensible. Les versets et les répons se suivent sur un ton uniforme et cela dure fort longtemps, trop longtemps. C’est l’heure de ne pas écouter et de regarder. Puis elles se lèvent en rabaissant leurs voiles, et vont, deux par deux, se prosterner devant l’autel, d’un pas silencieux qui se perd ensuite sous une porte basse derrière laquelle elles semblent glisser. Une seule est restée qui, après quelques instants de prière solitaire, exécute une pantomime à la fois surprenante et imposante; car tout à coup, comme prise d’une résolution subite, elle gravit l’autel, en soulève l’ostensoir en s’inclinant, et, d’un brusque mouvement le cachant dans sa poitrine, l’emporte avec le geste auguste d’une prêtresse antique sauvant ses dieux.