VI
CARMEN
Ce n’est pas, d’ailleurs, dans le monde aristocratique qu’il faut chercher ces signes de race. Ville de noblesse et de magistrature, Toulouse est remplie de noms portés par des femmes au charme plus alangui, pareil à celui des fleurs de serre, et qui se retrouve partout où la sève n’a pas mordu dans des terres nouvelles et où le sang n’a pas voulu se rajeunir. Ce n’est pas moi qui médirai de cette artificielle beauté dont les élégances maladives sont faites pour ravir les délicats. Mais elle tient à un fait, non pas à un pays, à des mœurs spéciales et non pas à un ciel déterminé. J’y reviendrai tout à l’heure.
Vous rappelez-vous le beau poème de _Carmen_ et les cigarières descendant, bruyantes, autour de l’implacable fille qui passe, une fleur de cassie aux lèvres, cherchant un cœur à meurtrir? Ce premier acte du chef-d’œuvre de Bizet se joue tous les jours à Toulouse, et même deux fois par jour. Non pas qu’un José y vende tous les jours son âme, mais le décor est bien fait cependant pour quelque drame d’amour sauvage et de tendresse éperdue. C’est à la sortie de la Manufacture des tabacs qu’un curieux peut le mieux voir, en effet, la fille du peuple à Toulouse dans l’épanouissement de sa beauté brutale et de sa gaieté cruelle. Ce bâtiment, qui n’a rien à envier, en mélancolie, à Mazas lui-même, est situé sur le bord de la Garonne, à deux pas du pont qui sépare la ville du faubourg Saint-Cyprien, célèbre par ses inondations. Un coup de cloche retentit, et c’est comme un fleuve de chansons sonores et d’éclats de rire impitoyables qui descend vers le fleuve comme pour le grossir. Le pont est bientôt envahi et c’est une fanfare vivante qui le traverse. Un madras jaune ou rouge roulé au sommet de la tête, le cou nu et visible par devant jusqu’à la naissance jumelle des seins, la jupe courte et laissant voir souvent mieux que la cheville, hélas! souvent sans chaussures, ces filles robustes portent avec une fierté indescriptible ces haillons, comme un avare qui cache son trésor sous des loques. Elles marchent rapidement, l’œil hardi, et souriant à qui les regarde, avec un air de confiance en elles-mêmes plutôt que de provocation. Une buée de lumière semble courir autour de ce troupeau humain. Au bout du pont, leurs pères et leurs amants les attendent, et là, sans doute, dans ce quartier d’aspect débonnaire, l’amour, la jalousie et la colère ont, comme partout, leurs extases et leurs grincements de dents. Mais tout cela se perd dans le bruit individuel des grandes villes, où les douleurs et les joies s’engloutissent, sans plus émouvoir que le bruit indifférent des roues qui s’éloignent dans un flot de poussière.
C’est le dimanche, et, dans les églises, pendant les processions, qu’il faut voir les idolâtres créatures qu’une toilette plus recherchée est loin de parer, mais qu’elles revêtent pourtant avec un charme hautain dans la physionomie; car la femme qui se croit belle en est souvent plus belle encore. Elles ne marchandent pas les génuflexions et les baisements de terre au cortège qui passe dans un nuage d’encens. Elles ont des attendrissements exquis pour le gamin dont une fausse barbe de Christ encadre la frimousse de gavroche et que suit un autre polisson portant sous le bras l’échelle et la croix symboliques;--des tendresses à mourir de rire pour le petit saint Jean drapé dans une peau d’agneau, et des colères bien amusantes pour le vilain Pilate dont les mains, comme celles d’un barbier, soutiennent une cuvette. Je ne crois pas qu’il y ait, dans tout cela, l’expansion d’une piété bien profonde, mais un bon levain de paganisme que les spectacles religieux gonflent encore à l’occasion. En tout cas, c’est un fort joli tableau que celui de toutes ces belles filles agenouillées, mêlant leurs têtes brunes dans une même nuit que leurs regards faussement contrits traversent comme des étoiles. Un chuchotement confus de prières et de mots latins monte de ces groupes humiliés dans un pieux susurrement de lèvres rouges et sensuelles. Ne croyez donc pas à une conversion sincère et ne pleurez pas sur tant de baisers perdus. Vous les retrouverez le soir, ces nonnains d’une heure, sous les grandes allées baignées des amoureuses effluves du couchant, coquettes, excitées, cruelles, toutes à Vénus, qui prête quelquefois la femme aux autres cultes que le sien, mais ne la leur abandonne jamais.