II
Tout un âge passé revit sur la merveilleuse place de l’Hôtel-de-Ville. Un âge plein de révoltes augustes et traversé de grands cris de liberté; un âge où le génie national, opprimé par l’invasion, prenait déjà ses revanches. Rien n’est changé de ce que fut ce décor où le drame d’Egmont semble encore tout prêt à être joué. Les deux palais que séparait un échafaud sont encore face à face et se contemplent dans la solitude d’une nuit qu’argentent des feux électriques. Les maisons où les corporations avaient sculpté leur sceau professionnel, inégales, d’une architecture pleine de fantaisie, se pressent toujours, comme curieuses de quelque horreur nouvelle où le génie espagnol, le plus savant à la torture, se révèle.
Toute âme citoyenne, à quelque patrie qu’elle appartienne, boit, dans ce lieu, un souffle de virilité et de rajeunissement. Moins sujet que personne à ces impressions infectées de politique, je les ai toujours subies en traversant cette place, et l’amour des opprimés comme la haine des tyrans m’y ont gonflé le cœur. Je me sentais fraternel au peuple qui a souffert pour ses droits et rougi de son sang le joug étranger.
Quel calme immense aujourd’hui! Ces belles pierres tranquilles où le temps a traîné sa patine de bronze sont comme le squelette de ce qui fut la guerre vivante, la conspiration incessante, l’âme exaspérée des combats. On dirait que la poudre des âges a noirci ces minces colonnettes de granit entourant les croisées vides de faisceaux harmonieux.
Là aussi est tombée la neige, en même temps que le soir descendait sur la ville. Elle a soudain blanchi toutes les ombres. On dirait un monument sortant des mains des ouvriers, la restitution savante d’un antique beffroi d’après de consciencieuses recherches. Un caprice de la neige, et l’outrage des ans est effacé.
La neige nous apporte d’étranges renouveaux, la menteuse floraison d’un printemps tout épanoui d’espérances, ce retour rapide et perfide de toutes les candeurs oubliées. C’est la robe de fiancée dont un pieux caprice de mourante revêt encore quelquefois un corps couché dans le cercueil.