VI
AMOURS ÉQUESTRES
Le gouvernement qui prétendrait m’empêcher d’aller à la foire au pain d’épice pourrait s’attendre, de ma part, à une agitation anarchique bien caractérisée. Dieu sait que je suis pourtant de débonnaire nature et peu enclin, par tempérament, aux manifestations dans la rue. Une seule fois sous l’Empire, je me laissai entraîner par un ami dans une de ces bagarres, pour y crier, par pure complaisance, d’ailleurs, je ne sais plus quelle saugrenuité libérale qu’il m’avait enseignée. Ah! mes enfants! A peine eus-je lâché cette sottise démocratique qu’un sergent de ville, pour me punir probablement d’être aussi peu convaincu, m’aplatit formidablement contre un mur, d’où il me sembla qu’on me détachait ensuite péniblement et avec précaution, comme une pomme cuite qui s’est affalée dans son gratin. Je me le tins pour dit. Mon ami, lui, n’avait attrapé aucun horion, mais sa fortune était déjà en bon chemin. Peut-être aussi n’avait-il pas crié la même billevesée républicaine que moi. Toujours est-il qu’il est député, et de ceux qui se moquent le mieux de leurs électeurs. Je viens de vous retracer, en quelques mots, toute ma carrière d’insurgé et de défenseur des libertés publiques. Vous voyez que je suis une façon de Barbès peu embêtante pour les ministères. Il ne faut pas cependant me pousser à bout, et le cabinet qui tenterait de me faire lire la _Revue des Deux-Mondes_ ou de m’interdire l’accès de la place du Trône, pendant la quinzaine pascale, pourrait s’attendre, de ma part, à une foule de procédés dynamiteux. J’irais répandre les bruits de conversion et autres dans les groupes pour ruiner sa popularité. Je lui ferais toutes les saletés imaginables, jusqu’à ce qu’il tombât sous le mépris de mes concitoyens.
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C’est que le retour des solennités foraines, dans le décor encore frileux du Printemps est, pour moi, comme le réveil des souvenirs les plus pittoresques de mon enfance. Il m’apporte comme une envolée des vieilles joies subitement rajeunies, délicieusement surannées, menteuses et charmantes au même point que ces soleils d’hiver qui, derrière la vitre où nous nous tenons chaudement, prennent des airs triomphants de canicule. Tout un monde évanoui de désirs fous, de joies impatientes, de curiosités insensées y flotte, pareil à ces paysages que dessinent, dans la fugitive rougeur des couchants, les caprices de la nuée. Comme les abeilles, je vole à cette musique de cuivre, et des gémissements bercent, dans l’air, mon rêve ailé. Je revois, sous la quadruple avenue de tilleuls qui en faisait la plus belle place de Corbeil, cette fête annuelle de la Saint-Spire, laquelle marqua pour moi, pendant dix ans au moins, une date autrement intéressante que les plus glorieuses de l’histoire. Tous mes vieux amis sont là, le borgne qui dirigeait le tir à l’arbalète, le marchand de pain d’épice d’Essonnes, renommé pour ses petits cochons majestueusement développés en théorie, la grande bringue aux yeux vicieux qui tenait un jeu de macarons où le hasard était figuré par un petit bateau à vapeur clapotant dans de l’eau véritable, l’homme aux chevaux de bois peints en rouge clair et portant un petit balai en crinière, tout ce personnel fidèle qui m’apparaissait alors comme la crême de la société. Mais avant tout, au-dessus de tout, enveloppant tout le reste de son rayonnement, le cirque Loyal.
On m’eût dit, à cette époque, que les Montmorency s’estimaient d’aussi grande noblesse que l’incomparable famille dont je viens de prononcer le nom qu’on ne l’eût pas répété deux fois. J’aurais demandé d’abord à voir les Montmorency en maillot. Tous Loyal sur l’affiche! Pas une mésalliance! Comme aujourd’hui encore, au Cirque d’hiver, c’était un Loyal qui tenait royalement la chambrière. Des petits Loyal faisaient les galipètes traditionnelles et des demoiselles Loyal voltigeaient pudiquement sur des chevaux nus. L’aînée s’appelait Olive et je l’aimais passionnément. Elle était brune et dodue. Malgré la poussière dont on y est aveuglé, je ne manquais jamais de m’asseoir sur le banc du manège, de façon à ne rien perdre des indiscrétions de sa jupe de gaze que le vent de sa course soulevait par bouffées périodiques. Cet astronomique divertissement me jetait dans des langueurs infinies. Ce n’est pas à moi qu’il faut raconter que la lune n’est pas habitée. Un soir, le maillot de M??? Olive fut encore plus indiscret que sa jupe... Je n’y puis songer sans un éblouissement. C’est d’elle que j’appris, à la fois, tout ce qu’a d’exquis le corps de la femme et le trésor d’indifférence que notre amour-propre prend pour de la férocité. Car, tandis que je me consumais à quelques pieds à peine au-dessous de son inutile fichu de mousseline, l’ingrate passait et repassait, triomphante, avec le même sourire gracieusement équestre sur les lèvres, effleurant du bout de ses petits souliers roses les écharpes de coutil rayé et les cerceaux entortillés de clinquant. Oui, ce fut elle qui, la première, me fit mesurer la distance entre l’orgueil de la beauté et l’impuissance vaincue de nos désirs. A ce qui fut depuis ma vie amoureuse, je ne trouve pas encore de plus juste image que cette contemplation obstinée d’une femme s’approchant puis s’éloignant tour à tour, toujours la même en réalité, mais apparaissant sous des aspects sans cesse renouvelés, merveilleusement inconsciente du mouvement qui l’amène et l’emporte, s’y abandonnant avec une sorte de volupté sauvage et sans la moindre pitié pour le rêve de Tantale éternellement réveillé et trahi.
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Oui, mademoiselle--madame sans doute. Car votre grâce était l’aînée de ma naïveté, et je ne trouverais plus de bonne aujourd’hui qui voulût me mener jouer aux Tuileries avec un petit cerceau sous le bras. Je suis trop galant, d’ailleurs, pour vous dire combien d’années enjambe mon amoureuse mémoire pour remonter jusqu’à ce souvenir. Sachez seulement que j’ai fièrement attendu pour vous faire cette déclaration tardive, ô délicieuse écuyère d’antan, rondelette personne qui m’avez ouvert la porte des géhennes du désir. J’y ai fait un terrible voyage d’où je sors grillé comme une demi-douzaine de saint Laurent (sans compter ceux de l’Ardèche). Mais je ne vous en veux pas, au contraire. Car c’est pour rêver encore à vous et évoquer cette vision également fatale à mon repos et à mes écus, que je me rue, chaque année, à toutes les fêtes foraines pour y voir passer, dans la poussière des pistes et le parfum du crottin, les petites demoiselles en maillot rose juchées sur de gros chevaux soufflants, et dont la jupe flotte, battue de l’air comme une cloche ou comme une tulipe, tantôt penchée, tantôt retroussée par le vent.