V
DOMINICA
Le long des rives, le brouhaha ordinaire du dimanche pendant la belle saison. Le fleuve, légèrement gonflé déjà par les pluies de ces derniers jours, a perdu ses limpidités azurées et des filets de rouille courent déjà le long des verdures moins sombres dont les îlots profondément boisés plongent l’image tremblante dans l’eau. Celle-ci court sous des miroitements d’argent plus vifs accusant, en longues traînées scintillantes, les souffles plus rapides dont sa surface est balayée. Les hirondelles s’appellent en volant, égratignant du bout noir de leur aile la bordure écumeuse des berges. Allons! malgré la tiédeur menteuse de l’air, c’est le pied chaussé d’or de l’Automne qui se pose là-bas sur les fausses montagnes bleues que dessine la retraite des nuages vers le couchant. Les canotiers clament ferme la dernière joie des courses en yole, sachant que bientôt les soufflets du vent embarqueront des paquets dans leurs légers bateaux; les belles filles qui ne remettront plus guère leurs toilettes d’été les arborent avec les indifférences superbes qu’ont les femmes pour les chiffons ou pour les amants qu’elles vont quitter, cheveux à l’air, et flottants, comme des cavales qui se grisent d’air. Et partout c’est une hâte de ne rien perdre de ces jours de grâce qui sont comme l’adieu fleuri de l’année à son déclin. Tout le petit monde qui vit des promeneurs hebdomadaires les écorche avec une rapacité exaspérée. Le client s’insurge, mais paie et, au printemps à venir, il aura oublié! Car ils sont bons enfants comme tous ces dimanches de banlieue chers à la famille Prud’homme qui y promène des poulets froids et des jambonneaux achetés à Paris, comme à la jeunesse bohème qui y trinque avec des argenteuils et des suresnes qui eussent épouvanté le palais pourtant aguerri de Jules César.
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Nous fuyons scrupuleusement la façon de petit port où se fait tout ce vacarme et nous suivons la rivière où de paisibles citoyens baignent leurs chiens, tandis que, dans les herbes, au-dessous de soi, on entend les jurons des pêcheurs dont on effarouche les vivantes fritures. C’est, de plus en plus, la campagne avec ses bruits qui semblent toujours lointains, sa monotonie qui n’est pas sans charme, sa solitude des grèves d’où s’éloigne la vie bruyante dans le reflux qui remonte vers la grande ville montueuse au loin comme une mer. Involontairement, mon compagnon et moi, nous nous faisons complices de ce recueillement et nous marchons sans nous parler dans la fumée bleue de nos pipes. Un pas rapide aiguillonne souvent la rêverie et l’isole pour ainsi parler. Comme un raffinement de mélancolie, notre unique rencontre est un troupeau de petites filles marchant deux à deux avec un murmure de petites voix qui semble une plainte de roseaux, toutes pareilles sous leurs petits bonnets bleus, les plus grandes par derrière et celles-ci marchant avec les sœurs dont la robe épaisse secoue un cliquetis de chapelets. Ces pauvres êtres sans famille sont entrées dans la vie par la porte la plus déserte, celle qu’aucun jardin ne fleurit, et le chemin s’ouvre devant elles, ces orphelines qui passent, obscur et sans l’appel sonore des baisers qui sont un guide à l’oreille avant d’être un baume à la bouche. Cette vision disparaît d’ailleurs rapide dans les vapeurs qui montent de l’eau, balancées comme une voile sur le fleuve. Allons! c’est bien la robe de brume de l’Automne qui s’effiloche et se déchire en dentelles aux cîmes des arbres aiguës bientôt comme des buissons d’épines. Un village est là, au tournant, dont les cloches s’époumonnent pour annoncer la fin de vêpres, et par le porche grand ouvert de l’église un coin de procession nous apparaît dans la lumière fausse que tamisent les vitraux. Un coin de mon enfance aussi passe devant mes yeux.
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Dans la lumière jaune et tremblante des cierges, Sous le brouillard d’encens qui fait les airs plus lourds, Entre les piliers blancs passe le chœur des vierges, Après le prêtre d’or et le dais de velours.
Ils suivent, en chantant, leur route où rien ne bouge; L’orgue gémit, lointain comme un souffle du soir; Et la clochette tinte aux doigts de l’enfant rouge, Inclinant tous les fronts sous le large ostensoir.
Devant le faux soleil où rayonnait l’hostie, J’ai prié, tout enfant, et j’ai baisé la croix: Dans mon cœur, d’où la foi chrétienne est partie, J’ai gardé la fierté de servir qui je crois!
Oui, j’ai cru jusqu’au jour où la science amère Me vint d’avoir prié sous d’injustes douleurs. Bien avant la raison, dans son linceul, ma mère Sur le néant des dieux ouvrit mes yeux en pleurs.
Pourtant je te revois, pieux et sans colère, Eglise dont les seuils ont oublié mes pas! Et si je ne crois plus à ton Dieu tutélaire, D’avoir rêvé du ciel je ne me repens pas!
Ainsi, dirais-je encore des choses de l’amour qui, lui aussi, est un rêve du ciel! Je ne comprends rien à ceux qui se plaignent des tortures qui leur sont venues de la femme, Musset tout le premier qui ne m’émeut qu’à force d’être sublime dans l’expression. Que serait la vie sans ce torrent de désirs et de souffrances qui épure l’âme comme l’eau rapide qui rend brillantes et claires les pierres sans cesse secouées par son cours, tandis que le lit des eaux dormantes est souillé de lèpres moussues et de fange. Il y en a beaucoup qui pensent que, comme la foi des premiers âges, l’amour est une duperie. Heureux ceux qui sont dupés par ces erreurs sublimes! Sauf pour les mathématiciens dont le _desideratum_ loge exclusivement au cerveau, la vérité ne joue qu’un rôle médiocre dans nos impressions et, pourvu qu’on croie, il importe fort peu à notre bonheur qu’une réalité ou une fiction soit l’objet de notre croyance. Pour ceux même qui n’estiment pas que toutes les religions se valent, ce qui est probable cependant, il est certain que les martyrs de toutes les religions trouvent les même joies farouches et surhumaines dans le sacrifice. Mais je reviens à la religion éternelle, à la seule toujours vivante, à l’amour: je ne vois pas que ceux qui en ont vécu aient jamais le droit de s’en plaindre. Car il n’est pas un homme de bonne foi qui ait préféré, même à ses martyres, la stupide tranquillité de ceux qui n’aiment pas. Il est une chose que la plus cruelle maîtresse, le plus perfide amant ne saurait jamais vous ravir: c’est la douceur des heures passées dans ses bras et dont le souvenir même est une immortelle joie autant qu’une immortelle douleur...
--Eh! compagnon! il me semble que nous sommes loin de la maison!
Sur le chemin que nous rebroussons la brume s’est épaissie et mêle une fraîcheur au calme profond de l’air. Allons! C’est bien le souffle de l’Automne qui emporte au pays où l’on se souvient l’haleine des dernières roses, honneur des jardins dominicaux.