‹ Au Poiss’ d’OrChapitre 1 sur 10 · PREMIÈRE PARTIE · I

PREMIÈRE PARTIE · I

Ce fut une stupeur. Julot dit tout bas à Chouchou : « Ç’coup-ci, nous som’ faits, les v’là ! »

Le Clair-de-Lune était cerné. Un groupe d’agents barraient la porte. Sur le seuil, pétuna la voix du commissaire : « Pat’en l’air ! » Ses mouchards habilement dissimulés se levaient incontinent, fouillaient leurs voisins de table, tandis que d’autres, cauteleux, demandaient les papiers.

Ce fut une stupeur. Nul ne broncha.

On eût dit qu’un mot d’ordre venait d’être lâché. Sur ces masques, tout à l’heure encore si vivants, soudain passait une morne indifférence, l’amère certitude qu’un soir ou l’autre sonnerait l’heure de la fatalité. D’aucuns semblaient l’attendre même comme une délivrance.

Impassible, amusé, les pommettes saignantes, un Anglais dégustant son whisky confiait à un jeune camarade de fortune : « Très very drôle, boy ! In Engleterre, c’est pas com’ça qu’on arrête les gentlemen pédérastes. »

— Vos papiers, milord, siouplaît.

— Aôh yes, sir,

Un beau passeport, doré sur tranches, gaîné de cuir fauve et parfumé, s’exhibait aux yeux du commissaire qui, souriant avec complaisance, clamait déjà :

— Au suivant.

Dehors, les curieux s’étaient amassés tout le long du boulevard Rochechouart et des badauds aplatissaient leur nez aux devantures. Quelques-uns se félicitaient, sans doute, de n’avoir pas encore mis les pieds, cette nuit, là-dedans.

Goguenards, ils faisaient des signes aux camarades qui s’étaient laissé poisser. Du coup, les buveurs avaient arrêté de boire. Et deux ou trois types, feignant de se moucher, aspiraient une dernière prise de « neige » dans leur mouchoir. Des mains, pas très rassurées, tendaient des papiers chiffonnés, des livrets militaires en loques. Au comptoir, la caissière habituée à ce genre de surprise et le garçon narquois regardaient d’un œil bête, tandis qu’un jeune plongeur entrechoquait des verres sales.

Appuyés sur le zinc, affectant un air dégagé en attendant leur tour, des gigolos froissaient dans leur poche une carte d’identité graisseuse. D’autres, n’avaient pas de papiers du tout. Ceux-ci rouspétèrent. Le petit Dédé, par exemple, affirmait avoir laissé les siens à l’hôtel. Par contre, Firmin, garçon de bain, brandit fièrement un livret de caisse d’épargne que le policier feuilleta.

Mais un petit bonhomme tout blond, avec des joues de porcelaine rose, des yeux d’un vert pistache, de pistache grillée, et l’air de faire l’école buissonnière, ne put sortir qu’un vague certificat de naissance d’après lequel, tout compte fait, il aurait eu quarante ans !

— Pas à toi, ça ?

— C’est c’lui d’mon beau-père, finit par bredouiller le gosse.

Des rires étouffés circulèrent dans le bar. Confus, p’tit Pierre, dit Chouchou, baissait la tête, prêt à pleurer.

— C’est bien, embarquez : tu t’expliqueras tout à l’heure, dit le commissaire.

Les étrangers abondaient parmi les consommateurs. La plupart, des habitués de l’endroit, avaient pris leurs précautions et montraient patte blanche. Il ne restait plus au rez-de-chaussée que quelques individus de mine louche, à face patibulaire, souteneurs ou chevaliers de la lune, clochards ou « truqueurs » spéciaux, sans aveu, sans papiers et sans faux-col.

Ceux-là, leur compte était bon. Ils paieraient pour les autres. Toute une racaille composée de poisses et de jolis barbeaux, les marlous de la zone, descendus de Barbès ou venus de Sébasto, chaussés d’espadrilles, la casquette enfoncée jusqu’aux yeux gluants de rimmel, avec des joues roses à barbettes et des lèvres trop rouges.

Entre temps, les mouchards avaient envahi le sous-sol et la salle du premier où sont les lavabos.

Pour tout gibier, Julot, blotti dans les cabinets, dut dégringoler l’escalier quatre à quatre.

— Que faisais-tu là-haut ?

— Il s’lavait les mains, tiens.

— Tes papiers.

— J’en ai pas.

— D’où viens-tu ?

— D’la Roquette.

— Je crois bien, grommelait un agent, voilà trois fois qu’on le pince.

Malicieux, le commissaire guignait une femme, la seule du sexe apparemment dans tout le bistrot.

— Ça va toujours, Bijou ?

Bijou consentit à sourire.

Ses doigts ridés, chargés de bagues en toc, jouaient avec un collier de happelourdes dont la verroterie cachait mal deux seins fantasques et ballonnés. Ses mains étaient gantées de vieilles mitaines blanches en fil d’Écosse. Un invraisemblable chapeau de paille, désuet et tout empanaché, sur quoi s’entassaient pêle-mêle les quatre saisons — plumes, fleurs et fruits — la coiffait bizarrement. Elle portait un corsage de soie mauve râpé sur une jupe de drap noir qui avait dû être longue mais qu’on avait raccourcie à la mode du jour, au plus grand détriment des deux jambes tourellées dans des bas de coton beige que terminaient pour rire des bottines d’homme à boutons du temps passé.

En remontant ce corps singulier, on lui découvrait une bonne figure toute carabossée et sans âge précis, qu’éclairaient deux grands yeux de bête attendrie, crayonnés, cernés, voués au noir, et brillants comme une enseigne de lupanar.

Pour l’instant, Bijou les reportait sur le petit qui sanglotait, les coudes sur la table, D’une voix de rogomme :

— Pleure pas com’ ça, dis.

Deux longues boucles oxygénées, tirebouchonnées en vrilles, s’agitèrent désespérément le long de ses joues flétries où du fard allumait des roses pâles :

— On va m’em’ner au bloc, m’amzelle Bijou ?

— Ben quoi, et après, c’est un’ tôle comme une autre, tu sais. L’commissaire n’te mangera pas. Et pis, j’m’en vas t’accompagner.

— Vrai ?

— Mais oui, va.

L’enfant, rassuré quelque peu, essuyait ses larmes tandis que les agents de la Sûreté l’entraînaient avec les autres.

Àla porte, les sergents de ville leur livraient passage, un à un, jusqu’au trottoir, où dans la brume glacée se profila soudain le corbillard de la « cage à poulets ».

Bijou fermait la marche. Comme elle voulut monter avec le tas, on la repoussa rudement.

— Mais t’es pas invitée, fit l’un d’eux.

Alors, décidée, elle suivit à pieds le convoi, comme une parente désolée derrière un enterrement de pauvre,

⁂

Les « invités », eux, grouillaient à l’avenant dans l’obscurité de la voiture. Les banquettes se trouvaient presque toutes occupées. On avait déjà raflé dans d’autres boîtes de nuit et la charge était lourde. À la lueur des mégots ou des becs de gaz qui passaient on distinguait vaguement des hommes en smoking, un bicot débraillé, des femmes en robe de soirée, et quelques « gonzesses » racolées au hasard.

Une femme en décolleté agrippait d’une main fébrile le fermoir d’un collier de perles, se serrait à son compagnon, écœurée des contacts.

— Dieu, ce qu’on est secoués, dit-elle.

C’était un vieux véhicule à chevaux, l’Administration réservant ses autos-cars pour des « invités » de marque, plus dangereux. Ceux-ci, elle n’était même pas sûre de les garder.

D’avoir trop roulé, les roues grinçaient lamentablement. Les cahots, sur la chaussée gelée, cognaient ces noctambules les uns contre les autres. On respirait là-dedans un air trop lourd, chargé d’effluves nauséabonds. Le parfum des femmes se mêlait à l’odeur des mâles, à celle vinacée des haleines, du tabac, des pieds et des aisselles. On eût dit qu’à force de transporter la lie et la misère humaines, l’intérieur se fût imprégné de vice, de crime et de châtiment.

Ces voitures sont l’antichambre roulante de la prison. Et par les nuits de rafle, il y pénètre en outre on ne sait quels relents de fête, quel âcre sillage d’orgie, de volupté, d’ivresse et de mort.

Par la chatière du judas, Chouchou distingua Bijou qui se trottait. Puis, fatigué, brisé d’émotion, ses yeux se fermèrent. Il croyait rêver…

Mais une main ferme et douce, à ses côtés, interrogeait soudain ses formes dans l’obscurité, pelotait ses cuisses pleines, s’arrêtait complaisamment aux boutons de sa culotte.

Sans trop savoir pourquoi. Chouchou se laissa faire…

⁂

« C’est un’ tôle comme une autre », avait dit Bijou. C’est égal, il n’en revenait pas, ne se représentait pas la « tôle » tout à fait ainsi. C’était une grande pièce carrée, où ils se trouvaient tous réunis, parqués comme du bétail. Des planchettes de bois, rivées aux murs, faisaient le tour de la chambre et ils y avaient pris place. Un grand poêle, au milieu, entretenait une chaleur insupportable et en travers de la porte un flic montait la garde. On n’avait pas le droit de parler. À tour de rôle, les « invités » de monsieur le commissaire pénétraient chez lui par une porte latérale, plus basse que l’autre. Et Chouchou y portait constamment les yeux.

Il mesura sa faute et constatait sa gravité. Pour la première fois, depuis l’évasion du logis paternel, il sentit peser sur ses frêles épaules la main de fer qui devait le punir. Il ne se figurait point vraiment que son acte pût être si répréhensible. Il regardait à la dérobée tous ces inconnus avec une sorte de curiosité mal satisfaite.

Après tout, puisque ces grandes personnes en prenaient à leur aise, il ne se souciait plus d’avoir imité leur exemple.

Et quel mal y avait-il donc à s’asseoir en compagnie de Julot devant un cassis-Vichy ou une grenadine ?

Les yeux du poisse, en face de lui, le dévisagèrent brusquement. Il faisait mine à Chouchou de se taire sur son compte. Le gosse se rappela comment Julot l’avait cueilli place Pigalle, alors que, grelottant de froid et presque mort de faim, il s’était laissé choir dans un couloir du Nord-Sud.

Dans sa cervelle d’enfant, tous les faits qui suivirent son escapade prenaient maintenant des proportions énormes. Inconsciemment, peut-être, Chouchou évoquait aussi des souvenirs de cinéma, des films qu’il avait vus et qui s’étaient gravés dans sa mémoire. Son imagination vagabondait. N’était-il pas un peu, lui aussi, comme ce petit Jackie Coogan dont les aventures lui plaisaient tant ? Il n’en savait rien. Mais il se substituait volontiers, dans ses rêves, à l’enfant prodige.

C’est beau les films. La vie est bien plus large sur la toile au fond d’une salle obscure.

Il y a les bandits et leurs armes brillantes ; il y a les autos en fuite et les trains attaqués ; il y a les cow-boys qui volent à cheval, rapides comme l’air. Et puis il y a surtout les pays lointains, aux noms étranges : Madras, Calcutta, Singapour…

Tout cela est plein de forêts, de serpents, de bêtes féroces, auxquelles on donne la chasse, la nuit, avec de vrais fusils et de grosses bottes.

Un jour, un avion vient s’écraser sur le sol, en forêt de Saint-Germain. Et p’tit Pierre sortit de la pâtisserie de son beau-père, rue Au Pain. Il courut dans le parc, gagna la forêt où le corps du malheureux pilote gisait sous un amas fumant de choses carbonisées. Cela le dégoûta de l’aviation, mais aiguisa son appétit du risque, son goût de l’aventure.

Souvent, il s’attardait à muser dans la rue, en quête d’émotions ; à jouer « à la mise en l’air », aux cambrioleurs, avec des gamins de son âge, au lieu de rentrer à la maison. Mais au retour, maman le grondait, son beau-père le battait On ne lui donna bientôt plus des sous, le dimanche, parce qu’il les dépensait en ciné-romans qu’il dévorait la nuit, en cachette, plutôt que de faire ses devoirs et d’étudier ses leçons. Il consommait aussi trop de lumière.

Alors, il prit en grippe l’école, M. Jourdan, le professeur, et surtout son beau-père. Oh, celui-là, il ne pouvait plus l’encaisser !

Et voilà comment p’tit Pierre fit peu à peu l’école buissonnière…

Impatientés, ses parents préférèrent le garder désormais à domicile, l’initier aux menus travaux de la pâtisserie. Il lava la boutique, fit le tri et les courses en ville. Il ne le regretta pas. Cela l’amusait davantage. Chemin faisant, il causait avec les marchands des quatre-saisons, les cheminots, les routiers, les bûcherons et les romanichels.

Un jeudi, les élèves du grand lycée allaient en promenade, jouer au football dans le « camp » de la forêt. Il les vit revêtus de leur uniforme. Certains portaient des pantalons fendus à « l’américaine » et de jolis vestons pincés à la taille. Il eut vite honte de son chandail et de son mauvais « falzar ». Surtout, lorsqu’en passant, quelqu’un dit près de lui :

— Bonjour, Pierrot.

C’était Roumir, le petit Égyptien, que tout Saint-Germain admirait pour son élégance et ses manières. Chouchou le connaissait bien. Il venait souvent se régaler de crèmes et de gâteaux à la boutique. De voir ses yeux profonds et tristes, il sentait plus que jamais le désir des pays lointains, des ports en mouvement, où les navires se balancent comme des forêts flottantes. Une nostalgie très vague le minait. Le curé, M. Bourdin, finit par s’en apercevoir et lui dit un jour, à brûle-pourpoint, après avoir servi la messe :

— Qu’as-tu, petit ? tu sembles possédé du diable.

Cette parole fit souvent réfléchir p’tit Pierre. Mais d’abord, qu’était-ce que ce « diable » dont il semblait possédé ? Parfois, son corps l’inquiétait beaucoup. Il avait de grands frissons qui lui cinglaient l’échine. Son sang tout neuf lui chatouillait la peau et il le sentait courir à gros bouillons dans ses veines.

Alors, ses joues s’empourpraient, les tempes lui brûlaient et ses yeux se creusaient subitement. Une envie folle le prenait de se mettre tout nu, de se caresser lui-même, de presser dans ses paumes la plénitude de ses formes. Il se mettait à courir, courir… Si bien qu’il fallait aller le chercher pour s’asseoir à table.

⁂

Tour à tour, l’agent de planton faisait passer messieurs les « invités » par la porte latérale. On ne les revoyait plus. Des éclats de voix parvenaient du dedans.

Que pouvait-il bien s’y passer ? Tous ces pèquenauds avaient-ils donc déserté le logis paternel ?

Il ne comprenait pas au juste pourquoi on les avait tous arrêtés. Qu’était-ce donc que le Clair-de-Lune ?

Sans doute un repaire de bandits, un lieu de conspiration sinistre.

Et lui, p’tit Pierre, allait être accusé avec les autres.

Julot n’était qu’un traître, un communiste, un suppôt du diable — peut-être bien le diable de M. le curé ?

Alors, il fabriqua rapidement ses réponses, prépara son alibi. Hélas, Seigneur, depuis combien de jours errait-il dans ce grand Paris comme dans un labyrinthe ? Les jeunes cervelles sont des cires molles, vous le savez. Les jours s’effacent, au fur et à mesure, avec leurs peines, leurs joies, leurs surprises…

Chouchou ne se souvenait plus guère qu’il avait eu froid, qu’il avait eu faim, et que de mauvais garçons l’avaient dépouillé de son paletot, tandis qu’il dormait sur un banc.

En comptant sur ses doigts, il obtint le chiffre vingt ! Vingt longs jours qu’il avait quitté sa mère qui l’aimait beaucoup et son beau-père qui le détestait davantage. Vingt journées, pendant lesquelles il venait d’affronter le monde, décidé à « vivre sa vie », comme disaient les camarades de Julot.

Tout de suite après sa fugue, il s’était souvenu de la place Pigalle et de Montmartre, commune libre. Ses parents, entre eux, n’en parlaient jamais qu’avec horreur. C’est donc par là que s’affranchissait l’univers, c’est par là qu’on entrait en ce monde idéal, où il n’y a plus ni devoirs, ni école, ni de M. le curé et plus de beau-père qui vous botte le cul !

Montmartre, commune libre !

Chouchou rêva de s’y installer.

Maintenant, il ne restait plus beaucoup d’ « invités » à passer là-dedans.

Chouchou pensa : « V’là qu’ça s’tire, grouille-toi. » Il échafaudait tout un système de défense, un vrai drame de famille dont lui, p’tit Pierre, est la pauvre victime ! Sa mère s’est remariée avec un homme qui le bat dur comme plâtre. Il ne peut plus vivre sous leur toit. « Tenez, m’sieur le commissaire, tâtez plutôt ces bleus. Et puis, il est un homme. Il ne veut plus vivre à la charge de personne, na ! »

Il dramatisait tout afin de pouvoir mieux se justifier. Et voilà qu’à la suite d’une scène terrible avec le beau-père, il les avait plantés là. Ce n’était point tout à fait exact, Chouchou le savait bien, mais qu’importe. Il mentait le plus naturellement du monde, et il lui arrivait même de croire beaucoup plus aisément ce qu’il disait que ce qu’il savait être.

La vérité, toutefois, différait un peu. Depuis longtemps, il guettait l’occasion de s’évader, résolu qu’il était à la provoquer au besoin. Sans doute, son beau-père l’abominait, ce môme qui n’était pas le sien, mais Chouchou le lui rendait sincèrement, lui qui n’avait jamais connu son père autrement que sur la photo enfermée dans un tiroir de sa mère.

— Tiens, voici ton père, lui dit-elle simplement, un jour qu’elle farfouillait dans ses affaires.

Elle ajouta même :

— Il est mort à la guerre, tu sais… Et buvait beaucoup trop, le pauvre homme.

Mais p’tit Pierre s’en moquait.

Il avait de grands yeux profonds et cruels, des yeux de fou, avec une barbe hirsute et un képi tout de travers. Ce qui lui revenait surtout à l’esprit d’une manière lancinante, c’était son départ de Saint-Germain.

Il connut ainsi le frisson de partir, de s’en aller sans rien dire… Il revoyait la terrasse du grand parc qui domine Paris. La terrasse avec ses vieux arbres gelés et noirs comme des fusains, ses balustres en bordure, la rampe où l’on s’accoude.

Il faisait bon regarder longtemps, longtemps, la grande ville au loin, toute fourmillante bientôt de petites lumières qui se multipliaient sans cesse. De là-haut, quand vient le soir, les métros ne sont plus que des chenilles luisantes. Et soudain, près des nues, le squelette de la Tour allumait ses vertèbres.

Alors, sous ce mât infini, flamboyant dans la brume, la Ville entière appareillait pour son nocturne voyage, le grand Paname prenait le large…

Il l’avait encore bien regardé ce soir-là, comme le train l’emportait.

⁂

En quittant la salle, Julot de nouveau mit un doigt sur ses lèvres. Ce fut le tour du monsieur en fourrures et de la dame décolletée.

En se levant, l’homme eut un regard de tendresse à l’endroit de Chouchou, un vrai regard d’ami, avec un petit signe de la main. Cette main portait une bague que p’tit Pierre crut reconnaître, pour l’avoir sentie tout à l’heure s’incruster dans sa chair.

L’agent s’était retiré dans l’antichambre, laissant l’huis entr’ouvert. Il y avait une allée et venue continuelle de gens ivres, de malandrins et de vagabonds ramassés au petit jour dans le quartier.

Les nuits de rafle sont fatigantes. Le gibier de potence pullule. Excédés, les flics ne ménagent personne. Et de se voir ainsi tout seul, sans protection, entre ces quatre murs, au seuil de l’interrogatoire redoutable, Chouchou se sentait défaillir, gagner d’une peur atroce, d’une terreur folle qui lui remplit les yeux de larmes.

Vainement se souvint-il de Bijou : « Bah, le bloc c’est un’ tôle comme une autre. » Non, le bloc n’était pas un lieu comme un autre, et Bijou n’était plus là. Lorsqu’il se présenta, Chouchou baissait la tête et mordait sa casquette. Son beau courage était par terre. Il ne se rappelait plus rien. Ses réponses, ses feintes, sa ruse, n’étaient plus que fumées. Les sanglots l’étouffaient. Ses dents claquaient.

Il tomba sur un siège, en face du commissaire, qui ne put que lui arracher ces mots :

— C’est la faute à Julot, j’le jure, c’est la faute à Julot…

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