II
Il gelait à pierre fendre. Sans se presser, par petites gorgées, Chouchou avalait son jus. La boutique était encore en désordre. Du sous-sol montait une bonne odeur de boulange et une grosse voix lui cria d’en bas :
— T’as donc pas fini de te réveiller, andouille ?
Chouchou sursauta, rangea les tables, les chaises, saisit le balai, frotta les dalles.
Il avait remis ses culottes courtes, depuis que, ramené chez ses parents par les soins de la Préfecture, il dut recommencer à être un petit garçon.
La chair rose et ferme des mollets contrastait presque avec sa taille déjà trop svelte pour son âge. À le voir ainsi râblé et musclé on s’étonnait de son visage de fillette. Ce teint clair, ces yeux verts, rieurs et trop doux, ces lèvres sensuelles, rouges et gonflées comme un fruit, le rendaient inquiétant. Les voisins l’aimaient pour sa gentillesse. Sa fugue causa bien quelque surprise, rue Au Pain. Mais, mon Dieu, avec ces petits écervelés, il faut être indulgent. Et puis, tout le monde savait que le beau-père ne se gênait point pour battre l’enfant.
Son histoire avait mis la rue en joie. Quoique le père Balard ne le regardât plus que du coin de l’œil, la maman fêta comme il convenait ce retour de l’enfant prodigue. Même ses petits camarades d’école ne le voyaient plus comme avant. Il y en avait, certes, parmi eux, qui essayèrent d’abord de le bouder, à cause des parents, pour la forme.
Mais ça ne dura pas. Ils l’admiraient tous en silence, cela se sentait.
— Pierre est un as ! avait proclamé le gars à la crémière.
Et dès lors, Chouchou, grandit à leurs yeux, gagna l’estime et la considération générales. Fier de son prestige, il ne jurait plus, d’ailleurs, que par son escapade à Paname et parlait de son « ami Julot » comme d’un garçon d’importance.
Àla tombée de la nuit, ils se réunissaient tous à l’entrée de la gare. On faisait cercle autour de lui pour l’écouter raconter avec autorité comment il avait tenu tête au commissaire qui l’interrogeait. Et comment « une des plus belles poules de Montmartre, la môme Bijou », l’avait remarqué et lui accorda ses faveurs. D’ordinaire, ce genre de confessions lui valait même l’admiration béate de la buraliste, qui était à la page, et l’écoutait sans rien dire. Ainsi, parmi les gosses de Saint-Germain, p’tit Pierre connut bien vite la notoriété. Ceux qui savaient, racontaient aux autres son aventure en l’embellissant :
— Mais c’est-y vrai ?
— Tiens, c’te question, pisque j’te l’dis…
Il n’y avait qu’à s’incliner.
Cependant, malgré ses succès, Chouchou s’ennuyait. Depuis cette nuit de Montmartre, ses idées n’étaient plus claires. Les premiers jours lui furent doux, à cause des chatteries de « môman » qui sanglotait dès son retour à la maison, flanqué de l’agent en civil qui l’accompagnait. Elle ne se rassasiait plus de répéter :
— Mon Pierrot, ma Pierrette, mon enfant…
Or, p’tit Pierre pensait tout de suite qu’à Pigalle on l’avait baptisé Chouchou, et sourit à travers ses larmes, car il pleurait aussi de voir pleurer sa mère.
Oh ! quelle fête ce jour-là, rue Au Pain. On retint à dîner ce « monsieur très bien, qui semblait si bon ». Le bonhomme accepta.
Quant au père Balard, il ne tarissait pas sur « ces braves p’tits gars qui jettent leur gourme ».
Tout en mangeant les meilleurs morceaux de la mère Francine, le policier matois buvait sec et se montrait indiscret sur une foule de sujets : leurs fréquentations, leurs habitudes, les souvenirs de son premier mari, bref, si bien, que le boulanger impatienté fit mine à sa femme de clore le bec.
Dès le départ du rusé compère ce fut une scène de ménage :
— Ça y est ! Nous voilà repérés, rapport au sale gosse.
— Calme-toi, voyons ; il n’y a rien là que de très naturel. Il s’intéresse à nous, ce m’sieur, voilà tout, disait la mère Francine.
Mais, se croyant épié, le beau-père se montrait, tout de même, les premiers temps, plein de bonne grâce et d’indulgence envers p’tit Pierre. Il craignait le mioche. Que pouvait-il avoir dit sur son compte, ce fripon ? C’était un petit sournois, une vilaine nature, un rapporteur. En voilà des histoires !
Il ne se rappelait plus les coups et les taloches qu’il lui avait donnés.
Il ne voulait plus évoquer le souvenir de certaines « corrections », alors que le petit, tout jeune, pâtissait de ses mauvais traitements, « car il faut bien corriger les enfants, n’est-ce pas ».
Pourvu qu’il le battît, tout était dit. M. Balard éprouvait une joie réelle à déprécier la marchandise qui ne sortait pas de sa boutique. Dans tout Saint-Germain, vous ne pouviez déguster de meilleure pâtisserie que la sienne, de pain meilleur que celui de son four. Comment eût-il pu, le pauvre homme, tolérer un enfant qui n’était pas à lui ?
Le derrière de Chouchou en fit mainte fois l’expérience. Il saisissait le jeune garçon à bras-le-corps, dans le sous-sol, sous les yeux atterrés des deux petits mitrons, et, après l’avoir lui-même déculotté, l’obligeait à se plier en deux. Il brandissait alors un martinet caché sous le pétrin et lui cinglait les fesses parfois jusqu’au sang. P’tit Pierre finit par s’y habituer, par y prendre même certain plaisir…
Un jour, comme il sévissait, le boulanger stupéfait vit le gosse, au mépris de toute pudeur, donner des signes évidents de virilité.
Alors, il fulmina, le traita de satyre, vociférant comme un fou :
— Vaurien, saligaud, dégueulasse !…
Pourtant le père Balard n’est pas méchant. Il aime sa femme, qui n’est incontestablement qu’à lui — à lui seul. Il aime donc sa femme, sa boutique, sa servante, son mobilier, sa farine, ses économies, ses gâteaux, voire même ses clients, mais ne saurait aimer l’enfant d’un autre. Peut-on aimer décemment ce qui n’est pas à soi ?
Il a trop le sentiment de la propriété pour y croire. Mais il manque d’altruisme. Et puisque la providence s’obstine à lui refuser les joies de la paternité, il n’éprouve nullement le besoin de se substituer à l’auteur véritable de p’tit Pierre. On se venge du sort comme on peut.
Seulement, il tient par-dessus tout à sa dignité. Il essaye donc de façonner à son image tout ce qui touche Balard directement. Ne pouvant jeter dans la rue le fils de Mme Balard, il le taillait à sa mesure et disait volontiers à la mère :
— Laisse-moi faire. Les gosses, c’est comme le bon pain : ça se pétrit avec les mains.
Le père Balard n’oubliait pas facilement qu’il était boulanger. Il semblait que rien ne dût résister à ses paumes trop larges.
La mère Francine lui savait gré de s’occuper en somme du petit. N’ayant pu lui donner d’autre enfant, elle lui reconnaissait certains droits sur le sien. Ne l’avait-elle point trop gâté ? M. Balard l’affirmait. Ses amis aussi. Et depuis son retour, il fallait bien passer à l’enfant terrible l’envie de recommencer.
Mais, en secret, p’tit Pierre était son idole. Vaguement, inconsciemment, tout son passé s’attachait à ce fils comme une gangue.
En le caressant, parfois, elle se sentait frémir jusqu’aux moelles. Tout ce qu’elle n’avait jamais dit à personne, tout ce qu’elle cachait au fond d’elle-même, refluait à ses lèvres comme une douceur et comme une nausée.
Elle revoyait sa jeunesse de petite provinciale laborieuse, ses toilettes proprettes, son premier dancing et sa première folie, et puis, certaine chambre d’hôtel à Paris, aux rideaux de reps rouge et au grand lit tout blanc. Elle aimait son Pierrot qui la rattachait encore à tout cela par un cordon de chair mal coupé. Elle était fière, en outre, de son petit gars. Fière de le voir grandir au milieu des enfants de son âge, autrement que les autres. Il ne partageait ni leurs goûts, ni leurs jeux.
Sans doute, il avait cessé d’aller en classe. Mais qu’est-ce que ça prouve. Les enfants très intelligents ne commencent-ils point par être des cancres ? Et Mme Balard avait entendu répéter trop souvent dans son entourage que la génération actuelle différait étrangement de la sienne pour s’alarmer de si peu.
Bien au contraire, la paresse de son fils était une marque de supériorité, un signe des temps.
Pierrot serait un jour un grand homme, certainement. Elle rêvait déjà de le voir devenir aviateur. Il franchirait l’Atlantique !
Elle prit plaisir à constater, à vérifier une à une toutes les tentatives, toutes les hardiesses du jeune téméraire. Ainsi, lorsque Chouchou quitta la maison, elle crut même, en vérité, le grand jour arrivé.
Elle se creusait la tête, dès le lendemain, à se demander la raison, le projet, le mobile de cette fugue. Mais elle ne trouva rien. Pierrot, sans doute, par scrupule, ne lui avait rien dit. Le gosse était parti avec son secret.
Tout en séchant ses larmes, la mère Francine attendait donc une lettre qui la rassurât, qui la mît pour de bon sur la piste, lui découvrît enfin tout le courage et l’intelligence de son fils. Aussi refusa-t-elle de s’adresser tout de suite à la police. Elle préférait patienter quelques jours, n’ouvrait plus le journal qu’en tremblant. Enfin, quelle déception de le voir revenir avec ce policier… Humiliée et déçue, la pauvre femme pleurait de joie autant que de désillusion.
C’était la fin d’un rêve,
⁂
Ayant fini de gratter, p’tit Pierre esquissait prestement un pas de charleston sur le trottoir. Il s’arrêta, secouant sa mèche blonde :
— Ah ! mais, ça ne va plus ! Allez, hup !…
Il en a déjà marre, depuis deux mois que ça dure.
Chouchou a le cafard.
— Eh bien ! Pierre, viens donc prendre un p’tit queq’ chose ?
C’est Mme Moreau, la bistrote d’en face, qui l’invite à boire un verre.
— C’est pas d’refus, dit-il.
Et la voilà qui s’explique tandis qu’il sirote un cassis.
— Rapport à Julot, tu sais, ton copain d’Paris. Ça fait deux fois qu’il me prie de te prévenir. Il veut te parler. Seulement il n’ose pas s’présenter chez le vieux… Enfin, tu comprends.
Chouchou comprenait et rougissait. Il lui répugnait d’entrer en confidence avec cette femme.
Le père Balard ne se faisait point faute de la dénigrer chez eux et disait d’elle :
— La mère Moreau n’est qu’une intrigante.
Il s’esquivait :
— C’est bon, j’vous r’mercie, mère Moreau, mais j’aime mieux pas ; ça f’rait des histoires.
— Comme tu voudras.
Mais plus tard, juché dans la vitrine pour le grand nettoyage de Noël, Chouchou regrettait sa lâcheté. Le soir il y pensait encore.
Quelques jours après, le gosse avait son idée. Ça le tenait là, depuis hier. Comment n’y avait-il point pensé plus tôt ? Il s’étonnait lui-même de sa naïveté.
C’est bien simple, en jetant un coup d’œil la veille sur l’Intran, il avait lu ceci :
UN GAMIN VOULAIT FAIRE LE TOUR
DU MONDE…
…Avec 60 francs en poche !
À Saint-Germain-en-Laye, hier soir, un garçon de 15 ans, Raymond Delattre, se présentait au commissariat de police, le visage violacé par le froid et claquant des dents. Il demanda l’autorisation de coucher. Interrogé, après avoir menti effrontément, il finit par avouer la vérité.
Apprenti menuisier, employé chez M. Coleau, rue des Stations, à Lille, et ayant été renvoyé par son patron, il avait jugé inutile de rentrer au domicile paternel pour s’attirer de nouvelles observations. Le goût des aventures empêchait le jeune garçon de travailler, il désirait connaître le monde et, dans le dessein de gagner un port de mer, il partit par cet itinéraire fantaisiste : Lens, Arras, Paris, Saint-Germain-en-Laye. Dans cette ville, constatant qu’il ne lui restait plus qu’un franc, il renonça à son beau projet.
Le commissaire de police a arrêté le jeune Delattre pour vagabondage en attendant que sa famille, prévenue, vienne le reprendre.
Alors, il vit clair en lui-même. Il comprit pourquoi il avait voulu partir aussi du logis paternel, quitter sa famille. La raison cachée de sa fugue, il la devinait maintenant, mais trop tard. C’était raté. Tout serait à recommencer.
Chouchou avait enfin son idée. Il savait à présent ce qu’il voulait. Qu’il était bête de ne l’avoir point deviné plus tôt : il voulait faire le tour du monde, tiens ! Cette fois la place Pigalle et Julot ne l’arrêteraient plus…
Ah ! qu’il eut raison de crier au commissaire ; « C’est la faute à Julot ! »
Car, à cette heure, il serait loin, lui !
Il ne se serait pas laissé pincer comme ce niais de petit apprenti. Ah ! mais non ! A-t-on seulement idée de partir pour faire le tour du monde avec soixante francs en poche et de venir échouer dans ce même sale patelin qu’il rêvait de quitter ? Il en aurait bien le double, avec ses étrennes du Nouvel-An. Ce n’était pas encore assez : on ne tente pas le tour du monde fût-ce avec cent vingt francs !
Comment faire, comment faire… Ça le travaillait depuis deux nuits et Chouchou ne trouvait toujours pas de solution.
Seulement, maintenant, il avait son idée en tête. Il se rendait mieux compte de ses intentions et rougissait presque de les avoir méconnues. De vagues souvenirs d’enfance lui revenaient brusquement à l’esprit. Un jour, il fut puni en classe pour avoir déchiré son atlas à la page 8. C’était une carte générale sur laquelle d’un doigt malhabile il venait de tracer tout un itinéraire étrange, allant de Paris aux îles Canaries !
Il avait soif d’aventures. Son imagination s’échauffait. Il rêvait déjà de partir, au loin, n’importe où, sur un grand paquebot.
C’est vers cette époque mémorable que M. le Curé lui fit un jour la remarque : « Qu’as-tu, petit ? tu sembles possédé du diable. »
Seigneur, vous le savez bien que nous sommes tous « possédés du diable » et qu’au fond de nous brûle cette soif ardente de l’inconnu…
Vous le savez que nous voyons toujours en rêve des pays enchanteurs et qu’en marge de nos géographies humaines il y a tout un monde chimérique et charmant où s’en vont les enfants aussi bien que les hommes.
⁂
Les vacances de Noël approchaient. P’tit Pierre supputait déjà le montant des étrennes.
Il y avait les cent francs de sa mère — à condition de ne point les dépenser. Il y aurait ensuite les cinquante francs de tante Berthe. Puis les pourboires des clients chez qui il irait livrer les saint-honorés et les babas du réveillon.
En comptant minutieusement, il obtenait un total de deux cents francs. Évidemment, ce n’était pas le Pérou, mais bah ! il finirait bien par se débrouiller.
Perdu dans ses réflexions, Chouchou gagnait souvent la forêt.
Une fois, Julot finit par le relancer, au sortir de la gare.
Tout de suite, le gosse sentit qu’il serait inutile de lui tenir tête. Un mauvais regard le clouait sur place.
— De quoi, de quoi, tu charries, on r’connaît donc plus les copains ?
— Mais oui, disait Pierre en rougissant.
Ils firent route ensemble.
— Te r’voilà potache ? Comme t’es drôle dans tes fringues.
P’tit Pierre se souvint de sa belle gabardine, subtilisée le second soir de son arrivée, avenue de Clichy. Julot en portait une toute pareille. Sans doute n’était-ce pas la même. Le type semblait l’épier en marchant.
— Tu dois trouver l’temps long, hein ?
— J’m’embête, oui.
— Fous donc l’camp, tu t’chercheras du boulot. Tu peux toujours t’placer comme chasseur. J’ai un copain qui est chef chasseur au Terminus. Il s’occup’ra d’toi, hein ?
— Non, répondait Chouchou, si j’me débine, hein, c’est pour de bon.
— Sans blague ?
— Écoute…
Et ce furent les pays lointains où il rêvait d’aller. Les grandes forêts vierges où il y a des fauves et des petits singes qui grimpent aux arbres. Et ce fut encore la cavalcade des cow-boys à la poursuite des Peaux-Rouges. Des coups de feu dans la nuit, des armes qui brillent, des chevaux qui s’abattent. Et puis enfin le grand rythme de la mer, que ni l’un ni l’autre n’avaient vue…
— Ça n’existeû pas, rétorquait le poisse, ça n’existeû pas, tu t’montes le cou ! Dame, ou alors, flairait-il avec un clignement d’yeux, c’est qu’t’as trouvé l’filon.
Non, Pierre ne le tenait pas encore. Il n’aurait que des étrennes. Oh ! pas beaucoup, bien sûr. C’est ce qui le désolait.
— Y a p’t-être moyen, insinua Julot.
Les mains dans les poches, le mégot aux lèvres, il parlait d’une voix drôle, avec des réticences, d’un air de mystère.
— Ben, voilà : les vieux étaient des commerçants aisés. Julot le savait. Il y aurait des belles recettes à Noël, des rentrées. C’était ça, l’filon. Il y avait certainement un « coup » à faire. Chouchou n’aurait qu’à guetter l’occase et le moment. C’est pas difficile, disait-il, à cause du réveillon. Et puis, il serait dehors, avec les aminches. Le coup d’mains, quoi !
— Penses-tu, suffoqua Chouchou. Dévaliser la boîte !… T’en as un culot. Non, mais pour qui le prenait-on !
— T’es donc plus un affranchi, ripostait le poisse, un vrai de vrai ? Faut l’dire, alors. T’en fais plus, va. Question d’rigoler.
Ils s’arrêtaient devant le camp. Les élèves du lycée jouaient au football, divisés en deux équipes. Et, de loin, Chouchou reconnut Roumir à ses jambes nerveuses, à ses hanches rondes.
Accoudés aux barrières, ils ne causaient plus. Le match se termina par la victoire des rouges.
Roumir aperçut Pierre et vint à lui.
— On les a eus, dit-il simplement à Chouchou, en souriant. Mais il jetait un regard sévère à Julot et les quittait aussitôt.
— Qui est-ce ? interrogeait le poisse.
— C’est un prince, affirma p’tit Pierre.
— Tu t’mets bien, mon pote.
Chouchou ne parlait plus, les yeux encore pleins de Roumir.
— Moi, j’m’barre, dit Julot au bout d’un moment. Il s’en allait en sifflotant.
Les collégiens se groupèrent bientôt pour partir. Leurs fines silhouettes faisaient des taches claires parmi les arbres morts et leur passage laissait dans l’air un sillage de jeunesse et de gaieté.
Ce Roumir, on l’aimait bien pour ses belles manières et ses jolies prunelles d’agate sombre et ses cheveux de miel ambré dont la racine gardait encore le souvenir de leur blondeur première.
Il portait son manteau négligemment jeté Sur les épaules. Chouchou leur emboita le pas sans être vu. Il se plaisait à les suivre sans comprendre pourquoi. Soudain, à mi-chemin, il ramassa quelque chose par terre. C’était un petit livre minuscule, à couverture coloriée où figuraient des fleurs. Il le feuilleta et vit le nom de Roumir écrit en page de garde. Alors, il pressa le pas, courut derrière eux pour le rattraper. Mais le groupe était déjà loin. Chouchou mit le livre en poche et reprit le chemin de la maison.
C’est égal, la rencontre de Julot l’agaçait…
Le souvenir des nuits de Paris le hantait. Et Julot lui faisait peur. Il avait, par moments, dans les yeux une lueur mauvaise — un éclair.
La nuit était venue. On percevait à peine quelques collégiens qui chantaient d’une voix fausse. Puis la forêt se fit toute noire et l’on vit par-dessus les arbres, entre les branches, les étoiles briller comme des yeux. C’est égal, cette visite ne lui revenait pas. La proposition de Julot l’avait troublé. Chemin faisant, il y pensait encore. Voler… Il semblait qu’une voix profonde se réveillât maintenant qui le tourmentait. Ce ne fut d’abord qu’un murmure, un appel furtif au fond de lui. Mais, peu à peu, la voix grossit, jusqu’à s’extérioriser et à sortir de lui. Et Pierre crut tout à coup entendre un cri dans la nuit…
Alors, il prit peur, se mit à fuir de toutes ses forces et parfois se retournait, comme si les arbres de la forêt couraient aussi derrière lui.
⁂
Un jour, Chouchou eut la curiosité de regarder le petit livre que Roumir avait perdu. Il fouilla dans sa poche et le retrouva. On pouvait lire sur la couverture : Pensées de Blaise Pascal. Ce nom lui disait quelque chose…
En y réfléchissant, il finit par se rappeler qu’il avait vu à Paris un restaurant dont la porte indiquait : Chez Pascal.
C’était, sans doute, l’auteur des pensées ? Il feuilleta le petit livre et tombait bientôt sur ces mots : « L’homme est un roseau pensant. » Qu’est-ce que ça voulait dire ? Le gosse fut très intrigué. Ainsi l’homme est un roseau ; mais comment l’homme pouvait-il être un roseau et comment un roseau pouvait-il penser ? « C’est des bobards », conclut Chouchou. Mais, pour la première fois, il eut le sentiment de son ignorance et regretta de ne point comprendre.
Il se sentait humilié et regrettait déjà malgré lui sa paresse passée. « Bah ! se dit-il, nous verrons bien qu’est-ce que ça veut dire. Je demanderai à maman. Et pis, qu’est-ce qu’ça peut m’faire que l’homme soit un roseau ? J’m’en fous. » Il ferma le livre, n’y pensa plus. Il eût mieux aimé la trouvaille d’un billet de cent francs plutôt que ce bouquin. C’est ça qui aurait « mis du beurre dans les épinards ».
Noël arriva…
Àcheval sur son « tri », p’tit Pierre faisait les courses ; il apportait chez les clients les pains de Noël à peine sortis du four et les babas à la crème du père Balard.
En s’en revenant, il compta la recette de sa journée. Elle représentait, à elle seule, quelques billets de plus dans la caisse paternelle. Pierre les vérifia, les tassa, puis les remit gentiment à sa mère. Le surplus représentait les pourboires qu’il avait reçus — environ vingt francs. Pas assez, déplorait-il.
Mais les préparatifs du réveillon lui tournaient la tête. On avait préparé un petit arbre dans l’arrière-boutique et l’on avait invité ses cousines, Jeanne et Maude.
Après la messe, tante Berthe lui glissait une pièce de cinquante francs en poche, en l’embrassant.
— Surtout, pas de folies avec, dit-elle.
L’arbre allumé, ce fut charmant. Le gosse put se croire revenu aux plus beaux jours. Il y avait des petits cierges roses et blancs qui brûlaient tout autour comme des âmes du Paradis et des fils de la Vierge qui reliaient l’une à l’autre les branches gélives.
Des pantins, des boules d’argent, même une poupée à la « garçonne » et un petit Jésus tout frisé dans sa crèche. On mangea du pâté, du boudin et l’on but une bouteille de champagne.
Àcause du réveil matinal, le père Balard fut se coucher le premier. Tante Berthe emmenait les cousines vers deux heures du matin. La mère et le fils restèrent seuls. Sa maman lui dit :
— Te voilà sage maintenant, Pierrot. Tu n’es plus un enfant. J’ai mis cent francs de côté pour tes étrennes. Tu t’achèteras des chaussures…
Elle était assurée qu’il ne serait plus jamais un héros. Mais elle se consolait à la pensée que ce serait certainement un honnête homme. Elle l’embrassa.
— Range la vaisselle, ma Pierrette, puis va te coucher. Surtout ne tarde pas à te lever. Nous aurons de quoi faire demain.
« Des chaussures, j’m’en fous, rechignait le gosse lorsqu’elle fut partie, j’préfère le pèze. »
Il avait un pli mauvais aux commissures et se mordait les lèvres. Ses yeux brillaient. Le champagne lui montait à la tête.
Son sang tout neuf battait la chamade. Il écouta son pouls dans le silence. Sa chair se bandait, comme s’il avait reçu la fessée du père Balard. Quelques cires, sur l’arbre, brûlaient encore. Il voulut les éteindre. En passant près du comptoir, ses regards tombèrent sur le tiroir de la caisse. « Tiens, remarqua-t-il, il est entr’ouvert ; maman aura oublié de le fermer. »
— C’est pas difficile, avait affirmé Julot…
Alors, d’un bond, il fut dessus. Ses mains fouillaient, agrippaient, retiraient du tiroir une liasse de papier-monnaie qu’il empocha sans hésiter. Son acte lui parut tout simple et naturel. Cet argent, ne le rendrait-il pas un jour à sa mère ? Car il était bien entendu qu’il ne l’empruntait qu’à elle. Il resterait son débiteur. Non pas celui de son beau-père.
Mais pour faire le tour du monde, il faut de l’argent.
Tout à coup, un pas retentit dans la rue, puis s’éloigna, finit par se perdre…
Alors, ce murmure intérieur qu’il connaissait déjà, lui chuchota : « P’tit Pierre, tu es un voleur ! »
Lui se bouchait les oreilles, glissait dehors par la porte de la cour, demandait le cordon.
Il pleuvait. Au coin de la rue une auto stationnait. Des fêtards égarés cherchaient leur chemin.
— La route de Paris ? demanda quelqu’un.
— Tournez à droite, dit le gosse.
Comme il s’approchait, il reconnut le monsieur à la bague et la dame du Clair-de-Lune.
— Tiens, c’est vous ? s’assura l’homme, où allez-vous si tard ?
— J’ai loupé l’train, j’rentre à Paris.
L’autre eut un étrange sourire :
— À pieds ?
— Faut bien.
— Montez, dit-il.
Chouchou monta.