‹ Au Poiss’ d’OrChapitre 10 sur 10 · X

X

Des charlatans, des bateleurs, des paillasses, des aboyeurs, s’époumonaient :

— Entrez, m’sieurs dames, entrez !

— Suivez la foule !

Les forains étaient revenus dans leurs roulotes multicolores. L’asphalte du boulevard sentait se rouvrir ses vieilles cicatrices sous un amoncellement de roues, de pieux, de palans, de bâches énormes et de moteurs.

De nouveau Montmartre leur appartenait, Montmartre suait la fête. Tel était le tintamarre des orgues tonitruantes que des folles discordances des Valencia et des Rose-Marie une âme délirante semblait jaillir, monstrueuse, hallucinante, disparate, comme une gibbosité. Grosse joie populaire faite de bruits, de sueurs, de naïveté, de vice aussi, de crasse et de sottise… La foule, la cohue compacte des chairs tristes où se fane malgré tout de la jeunesse en fleur. L’ivresse, l’oubli, pour quelques heures, à peu de frais.

Et ces longues stations aux tourniquets des loteries, aux baraques de billards japonais, de tir ou de jeux mécaniques. Et les piétinements dans la gadoue des petites averses où pourrissent des feuilles mortes. Et les yeux qui désirent, et les mains qui se tendent, concupiscentes, et les arches lumineuses qui s’illumineront tout à l’heure dans les derniers frissons d’un crépuscule d’automne.

— Entrez, m’sieurs dames, entrez !

Suivez la foule !

On la suit. Pourquoi, on ne sait pas. On la suit par instinct, par besoin de se parquer dans l’immense troupeau ou pour le plaisir de s’évader au sein de nos semblables.

Mille objets, mille lumières, mille désirs vous crèvent les yeux, la peau, vous conquièrent.

S’en défendre, qui le peut, qui le veut ? Suivez la foule… Je la suis, tu la suis, il la suit. Nous sommes de pauvres hommes qui s’en vont par dix, par cent, par mille ! Vive la foule et le bétail humain !

— Entrez, m’sieurs dames, entrez !

Suivez la foule !

Au sortir du métro, place Pigalle, Pierre fit comme les autres et la suivit. Il venait se mêler à la pègre où il noyait à présent chaque soir sa misère, comme autrefois sa jeunesse et sa gaîté. Ce vacarme infernal faisait le vide en lui ; il ne s’entendait plus tousser ; le bruit finissait par l’assourdir, achevait d’assoupir sa détresse ainsi qu’une berceuse du vieux temps. Dodo, l’enfant do…

Et puis, il était seul. Seul ? Il essayait du moins de le croire, perdu, échoué dans la masse, chavirant comme une épave sous ces vagues humaines.

Assis sur un banc, il regardait passer et repasser des inconnus. Il eut le sentiment de les connaître tous. Il en avait tellement vu, qu’au fond il les confondait tous, tant les hommes dans le mal se ressemblent…

Celui-ci, un peu vieilli, mais pourtant le même. Celui-là, c’est son béguin, le joli pierrot de seize ans, d’une nuit de mi-carême. Et cet autre là-bas, ce gros homme papelard comme un faux curé de campagne, qui porte un feutre noir sur un front dénudé, n’est-ce pas « M. Chopin » ? Oui, Pierre croit bien le reconnaître quand il passe. Des musiques lointaines se réveillent dans son âme que domine, malgré la foule, malgré le tintamarre éclatant des manèges, l’accent d’une marche funèbre… Oui, ce gros homme, c’est bien « M. Chopin ».

Et Pierre en connaît d’autres et puis d’autres encore. Car nous nous sommes tous vus au moins une fois, une seule fois, n’est-ce pas, quelque part dans la vie ? La foule est un visage tiré à des millions d’exemplaires. On est toujours la réplique, le sosie, le double de quelqu’un. Qu’importent les différences de race, de nom, et la couleur de nos cheveux.

Bien entendu, Pierre n’en sait rien, mais il découvre d’un coup d’œil sûr tous les Chouchous de son espèce.

Depuis son renvoi du Poiss’ d’Or, il errait à l’aventure, couchant à la belle étoile grâce à la douceur de la saison, caressant encore malgré tout le vain espoir de forcer Louise à reprendre la vie commune.

La présence de la foire facilite d’ailleurs bien des choses. C’est tantôt la rencontre fortuite d’un « ami » que l’on tape de quarante sous, tantôt l’hospitalité du dompteur Raoul — le belluaire — qui le laisse, dormir près de la cage aux fauves.

« Pour une crèche, t’en as une », disait-il en riant. Restait à trouver sa pâture. Mais les étalages des pâtissiers forains offrent une pitance nombreuse et peu coûteuse. Il se jetait discrètement sur du pain d’épices — qu’il oubliait parfois de payer…

En se levant pour acheter le journal, il s’arrêta près du Clair-de-Lune et fit un petit signe amical à Bijou qui lui souriait de l’intérieur. Ah ! cette Bijou, toujours pareille, pensait-il, avec son imprescriptible chapeau mirliflore, ses mitaines blanches, son vieux cabas débonnaire, son attendrissant corsage vert et ses grands yeux qui brillent comme une enseigne de lupanar — cet œil noir et gluant que les mauvais garçons ont surnommé « le Périscope » — et cette langue frétillante de vipère en bocal qui a toujours l’air de vouloir suçoter quelque chose…

Pierre passait outre, n’ayant plus le cœur à ça. Il parcourut rapidement l’Intran où le scandale de la veille s’étalait en manchette. Quelle histoire !

Il entrait au café de l’Époque, commandait un vin blanc et recueillait ses souvenirs.

Il pouvait, cette fois, se flatter de l’avoir échappé belle !… Tout en lisant le journal du soir il ressassait sa dernière aventure.

Quelques jours auparavant, il était accosté, la nuit, en pleine fête, par un monsieur assez chic et très correct qui, après les préliminaires d’usage, lui proposait de le suivre. Ils se dirigèrent vers les Halles. Chemin faisant, le quidam posait des questions, s’informait avec sollicitude de sa santé dont sa mauvaise mine et une maigreur extrême trahissait de jour en jour l’état précaire et misérable.

— Ah ! ah ! fit-il en écoutant ses confidences, les poumons, la poitrine, mon pauvre enfant, très bien, c’est ce que je pensais, hélas…

Àl’en croire, il avait fondé, avec quelques amis, un club, un « groupement philanthropique », ayant pour but de venir en aide à de jeunes malades dans le besoin. Ces messieurs se réunissaient tous les soirs au « siège », un local spécialement aménagé, où leurs « protégés » dans le dénuement pouvaient aller se restaurer et demander un gîte lorsqu’ils étaient « de la cloche », ce qui arrivait encore assez fréquemment. Ils sonnaient bientôt à la porte d’un immeuble délabré, dans une étroite impasse des Halles centrales.

Sur le premier palier, le promeneur nocturne s’arrêta :

— C’est ici, dit-il. Vous n’avez pas à vous gêner.

La porte s’ouvrit. Quelques hommes — des

« philanthropes » — se trouvaient réunis au « salon », une pièce carrée qui tenait de la maison de passe et de la salle d’attente d’un cabinet de dentiste.

Parmi eux, trois garçons, trois êtres à l’aspect minable, rachitiques, difformes, infirmes…

Un petit bossu affreux, presque nain, souffreteux et doux ; un autre garçon long, maigre et boiteux, grimaçant et bancal, qui pérorait, cynique, graveleux, ordurier, le sarcasme à la bouche. Enfin, une triste créature, un pauvre hère famélique, sorte de monstre, composé d’une tête hideuse, hydrocéphale et borgne, une vraie tête de massacre, sur un corps d’épouvante !

— Oh ! dit-il en reculant, pris de pitié et d’horreur au milieu de cette cour des miracles, c’est pas drôle, j’aime mieux m’barrer.

Mais il était trop tard.

— Tu te dégonfles ? Mince, fais pas l’ballot, on n’te bouff’ra pas, ricanait le bancal.

Pour le rassurer, ces messieurs du « Philanthrope Club » (comme ils l’intitulaient eux-mêmes), offrirent des cigarettes, des biscuits, du porto. On racontait des grivoiseries, des obscénités, pour les faire rire et les exciter.

Un phonographe nasilla du jazz. Alors les gosses se mirent à danser. Ah ! quelle chose lugubre et douloureuse, la danse de ces sinistres fantoches… Pierre en gardait encore le frisson.

Le jeune bancal avait enlacé le nain bossu qui riait de ses dents jaunes et putrides.

C’était si poignant qu’il ne songeait plus à s’en aller, possédé d’une folle envie de rire et de pleurer. Il voulut suivre jusqu’au bout ce film atroce, d’un comique à la fois hilare et tragique. Oh ! l’horrible vision…

Puis, celui qui paraissait présider, leur demandait de se déshabiller pour les examiner, disait-il, et les ausculter, car il se présenta comme un spécialiste attaché à l’établissement. Tous les « philanthropes » opinèrent. Bon gré, mal gré, il fallut acquiescer.

En un tournemain, leurs jeunes difformités apparurent. Les hardes glissaient sur des torses grêles, disproportionnés, des membres amorphes, ridicules et touchants de laideur. Ils étaient tous, en outre, tellement maigres qu’ils avaient l’air de petits squelettes reliés en peau. On leur voyait les os comme s’ils n’eussent pas de chair.

Mais, grisés de porto, ils recouvraient en riant un semblant de virilité que les « philanthropes » tâtaient vraiment avec trop de complaisance…

Pierre se rappela même à la longue maints détails sur l’étrange aventure. Les journaux ne disaient pas tout. Et par exemple, ils passaient presque sous silence les secrets d’arrière-boutique.

Mais la police en avait-elle percé le mystère ? Il s’agissait, en réalité, pour autant qu’il put se rendre compte, d’une véritable fumerie d’opium, dont les membres si philanthropes avaient certes eu le temps de se « déguiser en courants d’air » à l’arrivée des policiers. Les pauvres gosses racolés au hasard (lequel d’entre eux les avait donc vendus ?) leur servaient sans doute de prétexte, en même temps que de divertissement sexuel. Et si lui-même s’était laissé tenter, c’est qu’il n’avait encore jamais fumé la « drogue ». Quelques pipes eurent tôt fait d’ailleurs de lui donner la nausée. En revanche, sa toux se calma comme par enchantement, tandis que l’inconnu couché près de lui dans cette espèce d’alcôve où nichaient quatre ou cinq divans bas, rangés contre le mur, parut bientôt plonger en d’exquises délices.

Vers le matin, alors qu’il sommeillait encore, Pierre l’entendit murmurer, ses lèvres collées aux siennes : « C’est si doux, tes baisers donnent la mort… »

Il repoussait rudement le vampire, bousculait tout ce joli monde étendu pêle-mêle en poses extravagantes, invitait à le suivre les pauvres gosses débraillés qui se frottaient les yeux et se cavalait comme un fou, non sans avoir barboté deux paquets de coco dans la poche du quidam. Quelle drôle d’histoire, vraiment…

Mais la bande était à l’ombre.

Le cœur crispé, plein de flème, il se leva.

Place Pigalle, il croisait un groupe de petits « clochards » qui cherchaient aventure. Il se rappela le vieux Barbenzinc, eut peur de crier : « Débinez-vous, malheureux ! Cette place, c’est la crève ! »

Puis il se dit que maintenant il pouvait bien, pour finir, se mettre de la Rousse. Mais la police le dégoûtait. Il préférait tenter une démarche décisive auprès de Louise. S’il essayait même tout de suite ?

Il secoua sa flème. Luc serait peut-être au Sacré-Cœur. Cette pensée l’encouragea, que Louise fléchirait sans doute, qu’il triompherait d’elle, sexuellement, puisque tout n’était plus qu’une question de peau.

« Si Luc est absent, j’me charge d’la môme », pensait-il. Pour s’exciter, il but encore deux verres de blanc sur le zinc.

Mis en verve, il quitta la fête, sortit du vacarme, gravit la rue Lepic.

Il faisait nuit. À part lui, il rigolait déjà du bon tour qu’ils allaient jouer à ce Luc de malheur. Pourvu qu’il fût en visite chez le bon Dieu, ça pourrait gazer. Mais il y sera. Pourquoi n’y serait-il point ? S’il avait bonne mémoire, Louise lui disait souvent que Luc n’eût manqué pour rien au monde d’aller passer au Sacré-Cœur la nuit du vendredi. À moins d’imprévu, il était donc à peu près sûr de la trouver seule à la maison. Quelle tête ferait-elle à le voir ?

Il souriait, hâtant le pas.

La lettre qu’elle lui avait écrite avant de le plaquer, il la savait par cœur à force de l’avoir lue et se la répétait mentalement pour y trouver la preuve de son amour. Ils écriraient ensemble, tout à l’heure, celle qu’elle laisserait à Luc, sur la table, bien en vue, avant de le quitter à son tour. Il fallait même qu’elle fût tapée, celle-là, encore plus « fadée » que la sienne, bien sûr…

Pas si bête, hein, cette combine. À condition que Luc… Mais ça n’existait pas.

Derrière lui, le meuglement de la fête diminuait, jusqu’à n’être plus qu’un écho lointain.

Il tira de son gousset une prise de « neige » qu’il aspirait aussitôt d’un petit coup sec et rapide, en se grattant le nez.

Ces nuits de fête, les rues de Montmartre sont désertes. Les boulevards seuls grouillent de monde. On y peut marcher à l’aise, en tête à tête avec ses pensées, entre les longues files de maisons vidées de leurs habitants, comme des coquilles de leurs limaces.

Parfois, une ombre surgit, pressée d’aller se perdre aussi, là-bas, dans ce flot tumultueux de Rose-Marie-Valencia.

Les bars, les bistrots, les cafés, sont fermés. Leurs patrons sont allés, avec femmes et enfants, grossir la foule des gens qui veulent tout voir sans rien payer.

Pierre marche avec assurance. Son empire sur Louise faisait qu’il se croyait irrésistible. Il avait d’ailleurs trop souffert. Que Luc eût sa part, ce n’était que justice. Si Louise était venue le rejoindre d’elle-même, était-ce de sa faute ? Mais que ce Luc, si bigot et crédule, songeât à la lui ravir, voilà ce qui le révoltait ! Il le voyait déjà mordu par le démon de la jalousie.

Cette idée le remplit d’exubérance, d’une joie mauvaise et bestiale. « Tant pis pour lui. C’est la vie, après tout », se dit-il. Oui, maintenant son tour était venu. Et il se vengerait cette fois, pour tout de bon, lui, Pierre, de ce Luc et de tous les autres. On avait beau le croire femme, il était homme, malgré tout, et il le prouverait, si l’heure avait sonné !…

Mais soudain, près d’une porte cochère, deux ombres s’esquivèrent. L’une d’elle tournait la tête, semblait le reconnaître et pressait l’allure, entraînant l’autre.

Curieux, il les suivit, allongeait le pas. La lueur d’un bec de gaz les éclaira d’un rayon jaune. Pierre sursautait :

— Bob, appela-t-il, Bob !

Pour toute réponse, les deux ombres se mirent à marcher plus vite, en se retournant parfois, comme pour le narguer.

Pierre hésita un moment : s’il se trompait ? — Bob, criait-il plus fort, Bob !

Un long sifflement, émis entre deux doigts, se fit entendre, comme pour héler un chien, en guise de raillerie.

Plus de doute : Bob se moque de lui !

Alors, un désir fou, irrésistible, une sourde poussée de tout son être, une fièvre ardente lui fouetta le sang. Bob est à qui veut, Bob se donne au premier venu, Bob (ce Bob qu’il rêvait de défendre contre le vice, contre le mal, contre la place Pigalle, contre Julot et contre lui-même !) Bob est désormais à tout venant, sauf à celui qui l’aime encore par-dessus tout ! Est-il possible ?… Non, non, des clous, des clous !

Il l’aura, cette fois-ci, il l’aura, sacrebleu, coûte que coûte ! Mais qui est l’autre ? où vont-ils ? pourquoi se sauvent-ils tous les deux à sa vue comme des peinards en faute ? L’autre, l’autre, qui est l’autre ? Est-il beau, est-il jeune ? Il veut le voir tout de suite, le connaître, savoir qui c’est, malgré l’ombre qui le dérobe, la distance qui l’éloigne, il veut au moins l’apercevoir, pour constater qu’il se trompe, qu’il n’est pas beau, qu’il n’est plus jeune, et pour mieux le haïr au grand jour. Quelle est cette vadrouille inconnue, ce mystérieux noctambule, pour que Bob, son Bob, son frange, le lâche, le plante là, le laisse tomber impitoyablement et se détourne de lui, sans même répondre à ses appels…

Il court, il court de toutes ses pauvres forces, de toutes ses faibles jambes, tant qu’il peut, derrière ce couple surgi de l’ombre et qui maintenant le sème, s’enfuit, insaisissable, comme une chimère, à chaque carrefour, à chaque coin de rue, sans se laisser atteindre.

— Bob, Bob, écoute…

Mais Bob n’écoute point. L’ingrat prend plaisir à le fatiguer, à le mener en laisse comme un toutou, à le torturer dans sa chair, dans son âme, devinant bien qu’il les suivrait ainsi jusqu’à n’être plus qu’une chiffe, jusqu’à l’extrême limite de ses forces. L’inconstant, le perfide, le frivole, sait que Pierre affaibli et malade ne résistera plus longtemps. Il le sent à bout de souffle déjà ; tandis qu’eux, pleins de vie et de santé, continuent à marcher vite, sans même se donner la peine de courir, en se retournant de loin en loin, pour le plaisir de l’humilier.

Exténué, Pierre ralentit le pas. Une suée lui couvrit le corps de la tête aux pieds, avec du froid sous les aisselles ; son front perlait, son cœur battait si fort qu’il le sentait bouger dans sa poitrine comme un pendule…

Un instant, il crut les atteindre, toucher au but, dans une vespasienne, une de ces « théières », de ces latrines aplaties, rangée le long d’un vieux mur, comme une forme rampante, reptilienne et vautrée.

Sitôt entré, elle était vide : ils étaient sortis de l’autre côté.

Ah ! les voici maintenant, au milieu de la chaussée en pente, cette même rue chaude dont chaque maison close semble le reconnaître, qui reviennent sur leurs pas, le ramenant malgré lui vers son point de départ, vers les boulevards et la kermesse…

Quelques centaines de mètres les séparent à peine de la foule, de l’immense foule d’où le couple est sorti et dont la rumeur se rapproche à nouveau, grandit à chaque pas, maintenant, sous un hallali lointain de cors de chasse…

Et Pierre comprit qu’il allait bientôt les perdre — avant d’avoir vu l’autre.

Eux, allaient moins vite, sûrs de leur victoire.

— Bob ! crie-t-il une dernière fois, d’une voix exaspérée.

Il vit rouge. Pourquoi donc est-il là ? Il ne sait plus…

L’autre, l’autre, il veut confondre cette vadrouille !

Dans ses yeux hagards passent, rapides, des visions confuses… Rue de Lappe, des fleurs, beaucoup de fleurs, Pépère est mort, ça peut toujours servir, l’armouar à glaz, « prenez, vous dis-je, c’est pour rien », Luc, Louise, Luc, faut rebrousser chemin, M. Biche, Maxwell, le bal, Bijou, « eh va donc, palais du rire », Julot, la Roquette, bouts de ficelles, éventails, « mais prenez garde, il est chargé ! », ça peut toujours servir, ça peut toujours servir, ça peut toujours…

Un coup sec. Sa main crispée tenait l’arme fumante. Un petit cri dans la nuit. Qu’a-t-il fait ?… Il a tiré sur deux ombres. L’une s’affaisse. L’autre s’enfuit.

— Pas d’chiqué ! hurle Pierre qui se traîne en avant.

Un corps gracieux gît sur le trottoir, la face contre terre.

Il le retourne.

— Bob, Bob, pas d’chiqué…

Mais Bob a les yeux glauques comme deux violettes qui se fanent. Un filet de sang gicle d’un trou qu’il a derrière l’oreille…

Le bruit de la détonation n’avait alerté personne. Il se mit à pleuvoir. L’écho des cors de chasse venait avec le vent chargé de pluie qui lui mouillait les lèvres, si pénétrant et doux, que Pierre croyait le boire dans ses larmes.

Puis des agents cyclistes arrivèrent sur les lieux, mais ce fut par hasard.

Et les volets des maisons closes, où tant de mâles s’étaient jadis partagé son corps et sa jeunesse, des maisons closes tueuses de Bobs et de Chouchous, le regardaient partir…

Plus tard, quand on le fouilla, on tirait de ses poches un ticket de métro, un bout de ficelle, une sale photo de Bob en maillot d’acrobate et un vieux petit livre en lambeaux, sans couverture, où s’effaçait un nom : Roumir…

FIN

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