IX
Rue de Lappe… Ce vocable rend à lui seul on ne sait quel son fêlé de bouge et de mauvais lieu.
Par les nuits chaudes de septembre, ses bals-musettes sont bondés.
Une âme d’accordéon s’étire et rôde, nostalgique, d’un bout à l’autre de ce boyau.
Autrefois, au beau temps des apaches en foulard et des bandits masqués, tous ces modernes dancings étaient surtout des bastringues et des guinguettes. On y servait du gros « rouge » dans les verres trapus et la chope de bière était pour rien.
Mais les temps sont changés. La mode s’en est mêlée. Aujourd’hui, la rue de Lappe jouit d’une manière de notoriété. Les consommations du Bousca — le plus riche de ces estaminets — sont au prix fort, et les « vrais de vrais » ont émigré vers des rues plus propices…
Les « boîtes » pas chères qui longent sa chaussée prospèrent également. De condition plus humble, elles conservent néanmoins leurs amis fidèles et leur clientèle spéciale.
Dans le brillant décor du Bousca ou sous les pauvres lampes de chez Marie, les couples tournent, tournent, chaque soir, mécaniquement.
Sur le trottoir d’en face, les flics font le guet d’un air bon enfant. On peut rafler d’une heure à l’autre. On ne sait jamais.
Mais ces rafles n’y sont plus de bonne prise. On n’y cueille guère que des métèques en défaut et quelques curieux avides d’émotions fortes ou d’alcools excitants. La police tombe le plus souvent sur « bec de gaz », comme on dit, et s’en tire gentiment avec le sourire et des excuses.
De leur côté, les curieux sont déçus… Ils n’ont rien vu et ne sauraient rien voir. Le Bousca est une « boîte » interlope comme tant d’autres établissements édifiants de la capitale. Plus calme et décente même, à cause de la vigilance de monsieur le Préfet.
On s’y tient sur ses gardes ; les danseurs rivalisent de tact et de tenue.
Si les affaires, parfois, prennent leur revanche, ce n’est qu’à force d’astuce et de diplomatie.
Et, certes, l’amateur ne manque pas, mais il se cache. La loi de l’offre et de la demande joue bien tous les soirs, mais avec mystère et discrétion. Il faut avoir déjà du flair, d’un côté comme de l’autre, pour dégoter sa contre-partie.
Ce genre d’opérations se traite d’ordinaire sans tambour ni trompette.
— Plaît-il, de la lumière ?
On fait briller une « craquante » et l’on devise gentiment. C’est l’a, b, c, du métier, mais « ils » y mettent de la délicatesse, un talent tout particulier.
Si les « aminches », petit à petit, se sont retirés de leur domaine comme d’une chasse mal gardée, par contre, toute autre espèce de gibier y foisonne librement. Les risques sont moins grands.
Les têtes brûlées et les mauvais garçons s’y donnent rancart. On les voit converger vers la Bastille des quatre coins de Paris.
Leur but, cependant, diffère suivant le cas. Il y a le chasseur à l’affût et il y a le gibier.
Si c’est pour s’offrir et tenter l’aventure, habillés, maquillés, rasés de frais, le « froc » à l’esbroufe et la « bâche » en bataille, ils attendent ou provoquent le miché qui va lâcher le pèze. C’est une question d’argent.
Mais quand, le gousset garni, ils viennent s’amuser pour leur compte, ils plantent là le fâcheux et courent au Trois-Colonnes.
Ces soirs-là, ils ont fait moins de frais. Leur mise est plus simple, leur langage aussi. Ils sont « nature ». On est entre copains, quoi ! On s’appelle, on se salue d’une table à l’autre, sans façons, sans minauderies, sans plus rien de ce cabotinage grivois qui leur donne un faux air de « p’tites femmes » libertines. Ils ont repris leur sexe…
Que parmi eux, un soir, quelque intrus se faufile, les yeux se tournent aussitôt, menaçants, soupçonneux et méfiants, avec une pointe de haine silencieuse.
Qui est-il ? D’où vient-il ? Que cherche-t-il ?
Il vient peut-être de très loin, lui. Ses poches sont pleines d’or. Et sur sa face, étrangement, erre le sourire de l’aventure…
Douleur en quête d’oubli, crime qui se cache, ou plus souvent la rousse qui moucharde ? Personne n’en sait rien. Lorsqu’il s’assied dans l’ombre, triste et seul, à la table d’un bal-musette, les couples se séparent, les plus prudents se taisent, la java languit.
Tel s’assit ce soir-là, dans un coin du Petit-Balcon, l’inconnu mystérieux.
« Encore un trouble-fête », songent-ils.
L’homme commandait du mousseux et bourrait sa pipe.
Mis correctement, il avait l’air abattu, s’effaçait autant que possible, s’efforçait de se faire oublier là-dedans, de passer inaperçu.
Attablés près de lui, trois jeunes gens se poussaient les coudes.
Soudain, l’homme, à la cantonade, les interrompit timidement :
— Êtes-vous acheteurs ? je l’donne.
Il tirait de sa poche un objet qu’il posa sur la table devant eux, enveloppé dans son mouchoir. L’éclair d’un browning brillait au travers.
— C’est pour rien ; si ça vous chante, dit-il à voix basse.
Deux d’entre eux, interloqués, regardèrent sans répondre, saluèrent leur compagnon et se retiraient avec une feinte indifférence.
Mais l’homme ne se déconcerta point. Il insistait auprès de l’autre.
— C’est pour rien, que j’vous dis… Profitez-en, j’suis fauché.
— Combien ?
— Lâche-moi c’que tu peux.
Le jeune homme réfléchit une seconde.
— J’n’ai qu’ça, dit-il, en jetant sur la table un billet de cent francs.
— Un match ? C’est donné, murmura l’homme en l’empochant fiévreusement. Mais qu’faire, adjugé… Prends mon feu.
Il paya la bouteille en changeant son billet, remercia son client de fortune et gagna la sortie.
Mais il revint sur ses pas :
— Méfiez-vous, conseillait-il, clignant de l’œil : il est chargé.
— Tant mieux, répondit Pierre, en éclatant de rire.
⁂
Puis, comme ils entraient au Trois-Colonnes, Albert et Pépé croisèrent Louise sur le seuil.
— Où est Pierre ? j’le cherche.
— On s’quitte à l’instant. Tu l’trouveras au Petit-Balcon.
Et lorsqu’elle les eut quittés :
— Elle a tout plaqué pour lui, cette pouffiasse, dit Pépé.
— Non, mais tu t’rends compte ?…
Pierre, lui, avait bien fini par s’en rendre compte. Et cette folie de Louise le fatiguait déjà. Il évoquait les jours si tristes qui suivirent la disparition de Bob. La visite brusquée de Louise dans sa chambre, tandis qu’il dormait encore pour ne pas tousser.
Elle tenait sa valise et lui dit en l’embrassant :
— J’viens d’plaquer Luc pour toi, mon Chou.
Et tout de suite, Pierre avait retrouvé son ancienne soumission, il abdiquait pour elle encore une fois.
Parce qu’il pleurait doucement, la tête sur son épaule, elle crut que c’était de joie ; mais lui pensait à ce Bob qui s’en était allé…
Elle recommença ses mêmes caresses et ses mêmes gestes et lui se laissait faire pour tâcher d’oublier l’autre.
— Il va finir par rappliquer, lui disait-elle parfois pour le consoler, en souhaitant bien ne jamais le voir revenir.
Mais il revint. Deux mois plus tard, malade, dépenaillé, comme un chien battu.
Pierre céda vite à ce retour d’enfant prodigue. Ils firent ménage à trois. Bob était sans travail. Et Pierre avait aussi quitté « la flotte à Maurice », depuis celui de Louise, à cause de sa santé. Il toussait, il étouffait, ne sortait plus tous les soirs.
Elle, par son aiguille, dut suffire à tous trois. Elle s’abîmait la vue, se tuait à la tâche, sans gagner beaucoup plus.
Bob dit un jour :
— C’est conasse de goupiller ainsi, ma vieille. Si tu faisais l’tapin comme les autres, ça rapporterait davantage et l’on s’réveillerait plus tard, hein ?
— Bob a raison, finit par opiner Pierre, qui ne voulait plus jamais le contredire, de peur de le perdre.
Louise refusait net.
— Tout, mais pas ça, leur dit-elle en pleurant.
Alors Bob menaça de s’en aller, et Pierre de la chasser.
— R’tourne ch’ton Luc, gueulait-il. Va-t’en, sale vache !
Puis un jour, à bout de patience, il saisit le fouet, qu’il avait clandestinement emporté en quittant l’établissement de bains, et la corrigea d’importance.
Bob regardait en souriant la scène qui se déroula, rapide, sans que Louise eût un cri.
Renversée sur le lit, jupes relevées, Pierre lui cinglait les cuisses, les reins, les fesses joufflues, de vingt coups de lanière.
— Tu vas fort, dit Bob, en l’arrêtant.
Pour toute réponse, elle leur lécha les mains et leur suça les lèvres.
— C’est convenu, fit-elle, résignée.
Le soir même elle commençait la retape sous la surveillance de Bob qui faisait le guet, en marge du trottoir.
Elle rapporta la somme à Pierre qui tenait la caisse.
Elle était encore fraîche, cette Louise, appétissante même, et tentait facilement le client avec son petit air novice et candide, ses grands yeux hystériques, ses lèvres rouges et son corps de garçon vicieux…
Elle fit des « passes » lucratives et nombreuses. Elle conduisait les clients à l’hôtel. On lui donnait la chambre n 10, à l’étage au-dessous.
Les affaires du trio prospéraient. Bob put se payer ainsi la certitude d’une vérole naissante et Pierre soigner un peu sa vieille toux par des libations copieuses, en faisant la bringue rue de Lappe.
Sur le seuil, Louise vit Pierre assis dans le fond et alla droit à lui.
Les javas se succédaient aux sons d’un banjo et d’un accordéon.
Femmes qui se trémoussent sur place aux bras d’un beau mec. Gigolos des deux sexes qui dansent ensemble en dandinant comme des lobes leurs grosses hanches d’invertis. Les mixtures vertes, jaunes, rouges, de toutes couleurs, les « diabolos », les « panachés », les simili-cocktails de toute sorte dans les verres grossiers.
Dans l’air quelques spirales de fumée bleue. Un patron en suif cramoisi au comptoir. Ça pue l’ail, la pipe et les pieds.
Pierre aperçut Louise et fourra vite l’arme en poche. Il l’enleva pour danser. Voilà qu’il dansait maintenant ! Très mal d’ailleurs.
Il avait tellement poussé à la Roquette qu’il pliait les genoux et s’accrochait à elle d’un mouvement gauche. Elle l’écoutait souffler péniblement et respirait sa mauvaise haleine.
— Tu sais, dit-elle en s’asseyant, Pépère est malade, très malade.
— Qui t’l’a dit ?
— L’Anglais, tout à l’heure, chez Bousca.
— Qu’est-ce qu’il a ?
— J’sais pas. Il n’est pas bien solide.
— J’l’sais, pardi ! Il a la crève, comme moi…
— Va le voir.
— Oui, j’irai un jour. Y m’couchera p’t’être sur son testament, après m’avoir couché dans son lit, hein ? Y a du fin chez lui. Des bouquins, des bibelots, des croûtes.
Mais Pierre était las et trouvait le temps lourd.
— Rentrons, fit-il, y s’fait tard.
— Si tu veux, dit-elle.
— T’as rien fait ce soir ?
— Rien, j’suis verdure, j’ai pas dérouillé.
— Bob va s’fâcher.
— J’peux pourtant pas vous inventer des clients, crénom !
— Où est-il, j’l’ai pas vu d’la soirée.
— Moi non plus, dit-elle, en haussant les épaules et le vouant à tous les diables.
Ils se levèrent. La rue entière vautrée comme une chienne chaude, avec son nom fêlé, ses pavés crapuleux et ses accordéons dont geigne et saigne en s’étirant la voix d’entrailles douloureuses…
Par les vitres du Bousca, Pierre découvrit Bob assis avec une femme.
— Ça y est, fit-il tourné vers Louise, rageur, les yeux mauvais, va lui dire qu’on l’attend et qu’y s’débine.
— Penses-tu pas, répondait-elle en lui prenant le bras, laisse-le donc, il viendra bien tout seul.
Non, Pierre veut que ce soit tout de suite. Il le veut. Il le faut. Avec qui est-il, ce Bob, dont il n’a pas voulu faire son amant ?
Quelle est cette drôlesse à tignasse rousse ? C’est elle qui lui a chipé son frange… Et il voulait à tout prix se débarrasser de Louise qui le tirait par la manche.
— Lâche-moi donc, putain ! Faut qu’y vienne, faut qu’y vienne, hurlait-il en trépignant.
Louise s’impatientait, voulait l’arracher aux curieux qui déjà s’arrêtaient.
Bob, indifférent, assistait de l’intérieur à cette scène, sans comprendre ce qui se passait.
Alors, exaspéré, fou de colère, Pierre voulut s’élancer, brandit le poing dans leur direction, hurla plus fort :
— As-tu fini de m’narguer, fumier !
Les flics s’approchaient. Soudain Pierre, tâtant sa cuisse, sentit le froid du browning qu’il venait d’acheter. Subitement calmé, il dit à Louise, tout bas :
— Viens, foutons l’camp…
Ils s’éloignèrent. Deux larmes lui mouillaient les joues, tandis que Louise, triomphante, glissait quinze francs dans sa main :
— Tiens, j’ai tout de même fait ça, dit-elle, mais garde-les pour toi.
Seigneur, Seigneur, ayez pitié de notre chair…
⁂
Pierre fit comme il l’avait dit, il alla voir Pépère. C’était sur la rive gauche, une vieille bâtisse, au long des quais. La femme de ménage qui le soignait connaissait les habitudes du « maître », ses manies de célibataire, de vieil original, et qu’elle pouvait introduire sans crainte ces « garçons perdus » à qui il finissait toujours par faire un brin de morale.
Couché sur un divan, le buste soutenu par une pile d’oreillers, l’écrivain couvrait de sa fine écriture indéchiffrable et comme hiéroglyphique les feuillets blancs épars sur un pupitre anglais, posé sur ses genoux.
Dehors, il faisait grand jour, un beau soleil de fin d’été, et les premières feuilles d’automne imprégnaient l’air d’une senteur rousse.
Mais la chambre était obscure et les rideaux tirés. Un candélabre à cinq branches brûlait seul au chevet du malade et jetait une lueur rose sur la blancheur des draps.
Dans cette pénombre, sa figure prenait un air spectral de Christ émacié, purifié, sublimé par les mortifications, et semblable à celui qui saignait sur le mur, à la tête du lit. Mais des étagères, tout autour, lui mettaient au front une auréole de livres. Deux roses rouges dans un cristal. Une laque bleue de paravent chinois dont les dragons et les chimères criblaient d’or les ténèbres. Des Bouddhas bedonnants en vitrine et leur sexe subjugué par un petit Priape ironique au phallus triomphant…
Pépère releva lentement ses paupières sur des pupilles laiteuses ainsi que des opales.
— Qui est-ce ? demanda-t-il, je vois à peine… Ah ! c’est toi, dit-il au bout d’un instant. Mets-toi là, mon petit, là, comme ça, près de moi.
Pierre sentit mourir à ses pieds un vieux tapis aux teintes usées, fanées comme des feuilles mortes.
— Comment allez-vous, s’enquérait-il d’une voix mal assurée, intimidé par le cadre (il n’était jamais entré dans sa chambre), on m’a dit que vous étiez malade.
— Oui, je ne suis pas bien brillant… Mais toi-même, ça va mieux ?
— Ça ne va pas, dit Pierre. J’ai l’âme pourrie, l’corps aussi.
L’écrivain eut un triste sourire et répondit d’une voix lasse :
— L’âme, c’est plus grave… Elle est d’ailleurs le véritable médecin du corps, (les autres nous aident seulement à mourir un peu plus tard). Mais causons de toi… Approchez-vous, Chouchou. (On t’appelle bien Chouchou ? Ma mémoire peut me trahir, je suis si faible…) Approche-toi. Je ne vois plus beaucoup. (Là, c’est très bien comme cela.)
Sa voix avait des inflexions étranges ; montait ou descendait, enveloppait les incidentes par un retour sur elle-même, détachait certains mots comme des majuscules, d’un ton âpre, volontaire et mordant.
— Tu disais donc, mon enfant, que ton âme est pourrie. Pourquoi s’est-elle corrompue et de quoi souffre-t-elle ? D’avoir été en prison. (Car tu sors de la Roquette ?) Mais elle y était déjà, puisque notre corps en est une (et des plus désagréables très souvent, ma foi). Le mal, vois-tu, (je le crains) doit remonter un peu plus loin… (Ne va-t-il pas rejoindre tes origines et le secret de ta naissance ?)
« Je m’explique. Votre âme, sans doute, mon petit, n’aura point rencontré son véritable sexe (car les âmes aussi ont un sexe).
« Eh oui, les âmes aussi ont un sexe, qui n’est pas toujours nécessairement celui de leur corps (accident, lui, matériel et tout fortuit d’une nature aveugle qui se trompe).
« Oui, oui, je dis bien : qui se trompe… Tu comprends ? mon enfant.
— Pas tout à fait, dit Pierre au comble de l’étonnement.
— C’est juste. Tu n’as pas lu mes livres. Sans doute ne les liras-tu jamais. (La plupart d’ailleurs les ignorent encore.)
« Peu importe. Là n’est point la question. Mais par exemple, dans mes ouvrages, j’ai fait justice de quelques bévues et restitué à certaines âmes leur véritable sexe et leur vrai corps.
« C’est ainsi qu’un certain nombre de mes héroïnes, prises, étudiées, analysées d’une plume journalière au courant de ma vie, ne sont en réalité que des garçons.
« Je dis bien, des garçons… Les plus belles Vierges du grand Raphaël (c’était un peintre, mon enfant) ne furent peut-être aussi, à l’origine, que des jouvenceaux. On l’affirme. Je n’ose désavouer, (la chose est fort possible) ; sache seulement que le mal de ton âme et celui de ton corps ne font qu’un (je ne parle bien entendu point de la maladie qui désagrège toujours l’un au détriment de l’autre, mais de ce malaise spécial et de l’aberration où nous plonge l’accident matériel et fortuit d’un sexe qui, certainement, ne doit pas être le nôtre !…) As-tu saisi ?
— Qu’dal et qu’pouic, murmura Pierre, ahuri.
— Ce n’est pas de ta faute, reprit l’écrivain. Mes lecteurs, pour la plupart, (ceux qui sont censés être des « normaux », comme si la norme expliquait le reste, comme si le nombre autorisait la loi), mes lecteurs s’y laisseront prendre un jour, je le présume, quand je ne serai plus de ce monde… Et ce sera très bien ainsi. Que leur importe de savoir que mes « femmes » sont en réalité des hommes, puisque ces « hommes » n’étaient en vérité que des femmes ?…
« Il est gaz », pensa Pierre qui l’écoutait comme un homme ivre.
Curieux, il ajouta :
— C’est d’moi qu’vous parlez, m’sieur ?
— De toi comme de moi, mon ami, et de tous les nôtres… De tous ceux dont l’âme s’est trompée de forme.
Pierre bondit, comme sous une injure :
— J’suis donc un’ femme, moi ? s’écria-t-il, indigné.
Pépère éclatait alors d’un petit rire aigre qui le glaça jusqu’aux moelles.
— Ton sort te révolte ?… Allons, allons, bel enfant, calmez-vous, dit-il en le forçant à se rasseoir. Tenez, ouvrez la boîte de fruits confits que vous trouverez sur la table. Elle m’a été envoyée ce matin par la toute belle madame de Chauvigny, (tu sais bien, la mère du petit vicomte qui se prélassait au bal de Maxwell en compagnie du baron de Lourdel).
« Les femmes me gâtent beaucoup trop. Elles raffolent de moi, sous prétexte que je les comprends mieux que tout autre. Étranges créatures… Ce sont elles, je pense, qui ne me comprennent pas.
— Vous parlez des vraies, cet’ fois ? demandait Pierre.
— On ne sait jamais, mon petit, riposta l’écrivain.
Il se tut. Ce discours venait de l’épuiser. Sa tête reposait sur l’oreiller comme une fleur pâle.
Une pendulette ancienne, sur la cheminée où s’effondraient quelques bûches lentement, rythmait le silence de son cœur monotone. Pépère semblait dormir.
D’une voix sourde et lasse, il résolvait maintenant pour lui seul son monologue intérieur :
— « Elles émigrent, les âmes, songeait-il, elles volent toujours à la recherche de leur sexe, à la poursuite de leur moi que quelques-unes seules (les élues, les divines) finissent par identifier dans le temps retrouvé… Que m’importe de plonger dans l’obscurité, qu’au dehors le ciel bleu soit en fleur ? L’infini est en moi, j’habite l’infini ; je suis intoxiqué, sursaturé d’infini. »
Pierre se leva sur la pointe des pieds, laissant le poète à sa rêverie.
— J’m’en vais, dit-il.
Alors, la tête pâle rouvrit les yeux :
— Adieu, mon petit ami. Peut-être ne nous reverrons-nous jamais (car mes jours, mes heures, sont comptés, quoi qu’ils disent).
« Quelques pages encore à écrire et j’aurai clos, je pense, ce triste ouvrage de ma vie. La mort pour moi mettra le point final et signera mon œuvre…
« Sais-tu seulement qui je suis ? Sais-tu que je t’ai aimé, bel enfant ?… Si tu pouvais, si tu savais, tu te reconnaîtrais quelque part, là, dans ce fouillis, dit-il. Mais moi, je t’ai reconnu.
« Tu fus Narcisse, un jour, qui penché sur l’eau trouble de son âme la cherche en vain et ne sait pas la voir… (Approche-toi, une dernière fois, mon enfant. Là, comme cela…) Oui, tes formes sont toujours belles, mais tu n’es plus Narcisse. Tu ne contemples plus ton âme au fond du puits, ton âme qui s’est fondue, dissoute, corrompue, comme la lune.
« Car l’éphèbe n’est qu’une chrysalide en quête d’une âme. Il passe, il emporte son secret… Et l’homme lui survit, qui ne s’en souvient plus.
« Où est-il, celui que tu fus ? Allons, tu t’éloignes et je te dis adieu. Tiens, mange encore un fruit confit… Serrons-nous la main. »
« Faut-il qu’il déménage pour m’appeler Narcisse ! Sans blague, il est noir », se dit Pierre en retrouvant le soleil. C’est égal, il n’avait jamais entendu Pépère lui parler ainsi. Il ne l’avait jamais non plus vu dans un tel état.
Cette figure pâle, apaisée, irréelle… Ces doigts amaigris, fatigués d’écrire, d’écrire, comme s’ils ne dussent point avoir d’autre fonction. Oui, vraiment, Pépère est bien malade et Pierre se promet de retourner le voir.
Il eut envie, dans la rue, de se tâter pour constater qu’il était homme tout de même.
« Il est gaz », répétait-il en prenant le métro. « Mais s’il parlait franc, si j’suis pour d’bon un’ poule ratée, c’est donc Louise qui s’rait l’homme ? »
⁂
Depuis qu’il se croit « femme », Pierre souffre plus volontiers le contact de Louise. Il ne se révolte ni ne se cabre devant ce qu’il pense être désormais l’évidence.
Il accepte son sort avec résignation. Les voluptés réprouvées, il ne les discute plus ; il s’y abandonne même avec indifférence dès lors que leur commerce s’avère moins coupable, ses désirs plus légitimes.
Il se souvient des jours passés et regrette sa jeunesse flétrie.
Si mystérieux qu’eussent été pour lui les propos de Pépère, une chose l’avait certainement touché : l’éloge de sa beauté !
Qu’il ne fût point Narcisse ? La belle affaire… « MM. Pascal et Narcisse, allez au diable ! J’connais un Narcisse, garçon coiffeur à Belleville, qui est un sinistre avorton. » Et bien qu’on l’ait réformé dans la marine pour faiblesse de constitution, que tout espoir de beaux voyages et d’aventures nouvelles lui soit définitivement refusé, il tient encore le coup, coquin de sort ! Louise l’adore toujours. Et quand il veut s’en donner la peine, boulevard de Clichy ou ailleurs, il trouve facilement plus d’un mec qui le suit. Alors ?…
Mais voilà, il y a Bob. Ce Bob que l’on désire et dont on est jaloux. Bob qu’on ne voit plus comme avant. Qui devient de plus en plus chic et rupin et qui dédaigne les « autres » chaque jour davantage.
Bob qui s’amuse, Bob qui se fait entretenir par une gonzesse maous et qui déserte le Poiss’ d’Or où il ne se montre plus qu’à de rares intervalles pour humilier — l’ingrat — sa mouise de pauvre bougre, Bob qui n’est plus fauché, qui montre son pognon et porte un complet neuf !
Entretenu… Ce mot sonne à ses oreilles comme une défaite.
Si bas qu’il soit tombé, un reste de lucidité luit au fond d’une conscience. Bob le dépasse, Bob va plus loin sur le chemin du Vice. Opprobre ou jalousie ? Pierre s’insurge, Pierre proteste et se révolte sourdement, douloureusement.
Entretenu… Une fille et des michetons, pouah ! Entretenu par les deux sexes, une arme d’amour à deux tranchants, chair de joie à double face.
« Ah ! que j’étais marrant de me refuser, quand c’est lui qui s’offrait… C’est lui qui ne veut plus, maintenant. Je le dégoûte. Il a peur de piger la crève, ben sûr… Ai-je été bête, bon sang ! »
L’autre jour, au conseil de revision, des types l’avaient encore reluqué d’un œil drôle.
« C’est donc que je ne suis pas encore assez moche. » Mais faut pas le connaître aussi, car dès qu’on l’entend tousser à fendre l’âme, rien ne va plus…
Et puis le Dédé-Bar, la nuit. Des gens cossus et des michés sérieux, là-dedans. Les bons petits gueuletons à vingt francs et le champagne à trente, tarif de nuit. Des poules huppées et des trancheurs gironds.
Bob, assis à une table, se lève et danse avec son mec, un costaud bien fringué. Et les « autres » tout autour. Et des yeux le regardent, qui le palpent et le déshabillent.
Des cocktails à une thune. Des fleurs sur les tables. Et ces petits messieurs-dames qui se tortillent entre eux, aux sons d’un piano, d’un violon et d’un faux nègre qui tape, ces pauvres petites « chochottes » en mal de charleston qui se disloquent, comme des marionnettes passionnées.
Pierre regardait ces choses par la porte vitrée. Des ordures lui montaient à la bouche, mais il les refoulait, comme du poison.
Il le voulait, il le lui fallait, ce Bob aux cheveux lisses, ondulés, couleur de marron fauve, aux yeux de braise ardente, aux lèvres bien moulées des beaux gars de Bordeaux — le seul jeune mâle qu’il eût aimé, le seul aussi qui l’eût « fusillé » depuis qu’on lui passait sur le corps !
Àceux qui le dévisageaient d’un air narquois, étonnés souvent de cette mine louche, de ses yeux troubles, de sa taille féline, il avait envie de crier : « Ben oui, j’suis une femme, moi aussi, une vraie femme, une catin ! Est-ce ma faute, dites, si la nature s’est trompée en me fabriquant ? »
Parmi eux, à la rigueur, quelques-uns, peut-être, eussent encore essayé de le comprendre, par pitié. Ces normaux, non affranchis, ces « comme tout le monde », ont, malgré tout, le cœur bien en place.
Mais les « autres », ses pareils…
Ah ! qu’il les connaissait bien, maintenant, tous ces invertis qui l’avaient d’abord ébloui !
La plupart, des ignobles et des méchants, des lascifs, des sadiques et des cruels : des tantes !
Le plaisir, rien que le plaisir, ou la vénalité, ces tantes ! Des marchands qui trafiquent de leur corps. Les tantes… Des assassins d’amour, des lâches qui ont peur de souffrir et qui désertent devant l’amour !
Les tantes… Leurs yeux pervers, truqués, peinturlurés, hallucinants et caves comme des trous vides, aux sourcils épilés et lisses comme des fougères. Les tantes… Leurs doigts vicieux, chargés de bagues, de gemmes borgnes et maléfiques. Les tantes… Leurs lèvres rouges et vénéneuses comme des grenades pourries. Leurs fesses dodues comme des mamelles. Et leurs caresses mortelles et leur haleine empestée. Ah ! les tantes !…
Avec rancœur, Pierre refoulait ses nausées, s’en allait retrouver Louise au Clair-de-Lune.
Celle-là, après tout, lui répugnait encore moins. Quoique même sa caresse ne fût qu’un simulacre, elle lui devenait de jour en jour plus nécessaire, à cause de sa solitude et de sa pauvreté.
Que deviendrait-il sans elle ? Il ne sortait plus tous les jours, passait des heures entières sur le lit, couché sur le dos, prostré, la bouche ouverte, haletante, à bout de souffle, et l’envie de dormir, dormir, sans plus jamais se réveiller.
Et Louise arrivait très doucement.
— Tu dormais, mon Chou ?
Et tout de suite c’était l’aumône d’amour, sa potion calmante dans du lait chaud. Une potion qui puait la créosote et qu’il n’avalait qu’en se bouchant le nez.
Elle le dorlotait, le massait, faisait avec lui des rêves, des projets d’avenir — puisqu’il en faut quand même pour continuer à vivre.
Mais parfois, elle aussi, semblait plus triste et plus découragée.
Alors, lui, se taisait, ne disait rien, se doutant que c’était à cause de Luc. Cependant, il finit par l’interroger, une fois :
— Louise, t’as quelq’ chose, hein ?
Elle hésitait, bredouilla :
— Faudra bien te l’dire un jour, mon pauv’ Chou.
Anxieux, il insista :
— Parle, dit-il, j’t’en prie.
— Eh bien ! voilà, fit-elle en se faisant violence, j’pense que j’suis prise…
Pierre, sur le lit, eut un mouvement de stupéfaction qui le figea.
— Ah ! murmura-t-il simplement, tu crois ?
Ils se turent. Pierre rompit le silence :
— Et de qui, peux-tu savoir ?
— Comment veux-tu que je devine, mon Chou. Et pourquoi faire ? demandait-elle.
— Pour lui casser la gueule, prononça-t-il rageusement.
Louise sourit sans répondre.
Dès ce jour, elle ne se cacha plus. Elle se levait la nuit pour aller vomir au cabinet et Pierre la voyait revenir pâle, défaite, chancelante.
Elle ne descendit plus tous les soirs dans la rue. Les « passes » diminuèrent. L’argent aussi.
C’était la misère… Il vendit un à un les cadeaux de ses anciens amis. Ceux de Maxwell et ceux de Pépère, sans compter les menus « souvenirs » dont il avait lui-même soulagé ses amants d’un soir ou d’une heure, et qu’il conservait encore pêle-mêle, dans sa malle.
— Faut garder une poire à ta soif, lui avait conseillé jadis Bijou, qui d’ailleurs s’était chargée de veiller sur ses hardes tout le temps de sa détention.
Mais le produit de la vente chez les regrattiers de Montmartre fut maigre et s’épuisa vite.
Louise traînait quelques dettes criardes dans le quartier.
Le pharmacien et le crémier qui lui faisaient crédit réclamaient leur dû. Il fallut aussi payer une quinzaine d’avance au vieux Biche qui, mis en défiance, menaçait de les jeter dehors.
Elle eut une idée :
— Si tu demandais à Bob de nous prêter cent balles ? Ça me permettrait de me remettre, tu sais. Les premiers temps sont les plus durs.
— J’veux bien essayer, répondit Pierre en haussant les épaules, pour lui faire plaisir.
Le soir même, il aborda Bob qui descendait de taxi accompagné du costaud ayant l’air d’un boxeur. Julot se trouvait là comme par hasard et se joignit à eux.
Le trio gagnait les guichets du Moulin-Rouge.
— Faut que j’te cause, Bob.
— Qu’y a-t-il ? Dépêche-toi.
— Si des fois t’a couché avec Louise pendant mon absence, hein, t’es un fier salaud ! Elle est grosse, tu sais, et j’suis fauché. Prête-nous cent balles, en bon copain.
— Ça n’existeû pas, tes m’naces ! dit le gamin. Tu vois, hein, que j’suis pas seul. Ça n’existeû pas, mon p’tit. Mais si t’as faim, toi et la gonzesse, tiens, v’là dix balles, ajouta-t-il, en sortant son portefeuille, et fous-moi la paix !
Il lui tendait l’argent et s’éloignait, l’air important.
Pierre remarqua les doigts roses qui étaient si rudes et durcis par l’acrobatie (il n’y avait pas encore bien longtemps) et qui maintenant portaient une chevalière en or, des ongles polis et jolis comme des agates. Puis il regardait ses mains — les mains de Chouchou — jadis aimables aussi, mais si tristes, calleuses, crevassées par les sales besognes de la Roquette.
Les vieilles ficelles qu’il fallait nouer bout à bout, pour rien, pendant des heures ; les petits éventails qu’il dut apprendre à fabriquer et pour lesquels il toucha sept francs cinquante à sa sortie…
De tout cela, déjà si loin, que restait-il ? À peine un souvenir, au bout des doigts…
Ces profits, quoique maigres, leur permirent de ne pas mourir de faim pendant quelques jours.
Mais Pierre se rouillait à ne rien faire. Il passait de longues heures à dormir, dormir, comme s’il ne dût jamais se relever.
La maladie le minait lentement, le détruisait en silence, sans même le faire beaucoup souffrir.
Puis Louise alla mieux et redescendit la nuit… Elle rentrait fourbue, les lèvres blanches, les jambes molles, comme une bête lasse. Lorsqu’un soir elle fut à bout d’elle-même, elle tomba sur le lit au moment de sortir et dit :
— Tant pire, j’n’en peux plus, j’aime mieux crever…
Alors, résolument, il « descendit » à son tour. Il erra place Pigalle, comme autrefois, arpenta les boulevards jusqu’à Clichy.
De vieux types décatis se mirent à ses trousses. Il en « dégotait » un, l’allumait, l’aguichait longuement, avec coquetterie, puis se laissait finalement « lever ». L’homme le suivit au Poiss’ d’Or, où le garçon leur ouvrit la chambre N 7, au-dessous de la sienne. Pierre coiffa la clef de sa casquette, à cause de la fameuse serrure.
Confiant, d’une naïveté puérile, l’individu répondait à ses avances. Non, il n’était pas de Paris. Il habitait une petite ville de province — son patelin. C’était un homme marié, un père de famille.
— Tiens, voici ma femme et mes enfants.
Il exhibait une carte postale qui le montrait au milieu de sa progéniture, digne et grave comme un patriarche.
« C’est une bonne poire », pensa Pierre.
— Tu comprends, avouait l’autre, ma femme n’en sait rien, naturellement. Je fais « ça » seulement quand je viens tout seul à Paris, tous les deux mois, pour mes affaires.
« Mensonge et hypocrisie, réfléchit Pierre… V’là un mec, hein, qu’sa femme croit p’t’être le modèle des hommes et qui n’est qu’une lope com’nous ? Y fait « ça », qu’y dit, régulièrement, tous les deux mois (évidemment c’est pas beaucoup, mais c’est égal), depuis des années, sans qu’sa femme ni personne se soit jamais douté d’rien ? C’est marrant, hein, il va fort l’mec. À sa touche, hein, j’aurais pas cru ça… »
Il lui gardait presque rancune de sa conduite irréprochable seulement en apparence, de son hypocrisie, de sa femme trompée.
« Il dupe tout l’monde », songeait-il, couché, tandis que l’inconnu, derrière le paravent, remettait de l’ordre dans sa toilette.
Distraitement, ses yeux se portèrent sur les vêtements accrochés au mur, à portée de sa main…
Sous la doublure du veston le portefeuille aperçu fait une bosse tentatrice. Le client est naïf. Sans doute ne le cherchera-t-il plus avant son départ. Ne l’a-t-il point payé d’avance selon son désir ?
D’un geste irréfléchi, il allonge un bras, s’en empare, le cache sous le matelas, et attend patiemment que le type s’en aille.
L’autre tira sa montre :
— Déjà deux heures, dit-il. Je m’en vais. À la prochaine.
Resté seul, Pierre eut un sursaut, épia son pas dans l’escalier.
Comme autrefois, une sourde rumeur se fit en lui, il prit peur d’ameuter sa conscience.
Saint-Germain. Un corbillard… La mère Moreau : « Tu l’as tuée, ta mère, tu l’as tuée… »
En un clin d’œil il vit le drame, les dissensions que le vol d’un portefeuille, si bien garni, peut déclencher dans une famille paisible, quelque part, là-bas.
C’est pour le coup, bien sûr, qu’une femme soupçonnerait la vérité… Non, il ne faut pas.
D’un bond, il saisit l’objet et sans même la curiosité de l’ouvrir, à moitié nu, s’élance après lui.
Sur le seuil, près de la porte, l’autre se tâtait déjà.
— Vous avez oublié votre frick, là-haut.
— Il me semblait bien, répondit-il avec un vague sourire.
Minutieusement, il le feuilletait en tous sens, à la hâte, se rassurait enfin, en tirait quelque chose, et, avant de le remettre en poche :
— Tenez, disait-il à Pierre, prenez encore ceci en souvenir de moi…
Il lui tendit cent sous.
⁂
— C’est pas tout, ça : faut en finir ! déclarait Pierre quelques jours plus tard. Louise devenait inquiète, capricieuse, acariâtre. Excédé, il lui dit :
— Va t’le faire passer.
— Jamais, répondit-elle fièrement, je veux être mère !
Alors il s’en alla. Son cas se compliquait. Il décida d’aller consulter ses vieux amis. Maxwell ou Pépère ? Il opta pour Pépère, Celui-ci au moins était de bon conseil. Et il avait du cœur.
Qu’importait qu’il l’appelât Narcisse ou Chouchou ? À sa guise.
Il le taperait, en outre, en l’apitoyant sur leur compte et il aurait l’air de s’enquérir de sa santé. Cette idée lui parut excellente.
Ce matin-là, tout était calme et familier sur les quais. Les feuilles des arbres jonchaient maintenant le sol de taches d’ocre. Il traversa la Cité. La Seine coulait, paisible, renversant le ciel, les toits, les hautes tours de Notre-Dame et les grimaçantes grues des berges, délayant le paysage comme une aquarelle. Les péniches respiraient faiblement près des môles. Un bateau-mouche passait…
Pierre regarda fuir l’eau pleine de songes. Un plongeon, c’est facile, on cesse de souffrir.
Machinalement, sa main sentit le contact du browning qui lui glaçait la cuisse et qu’il n’avait pas vendu avec le reste. « Ça peut toujours servir. » Il n’avait donc que l’embarras du choix.
Arrivé à la porte, il leva les yeux. Les rideaux de l’entresol étaient tirés. Une fenêtre bâillait. Il monta, le cœur serré.
Pépère est malade, que pourrait-il lui dire ?
Sa main tremblait en sonnant. Mais personne ne s’empressa de venir ouvrir. Il répéta le geste sans plus de résultat. « C’est drôle, pensa-t-il. » Il descendit chez la concierge. La loge était fermée. Alors il remontait et sonnait plus longuement. Il entendit le timbre retentir au loin dans l’appartement, avec un son étrange.
Cette fois quelqu’un entre-bâilla la porte.
— Que voulez-vous ? demandait une religieuse.
— J’venais aux nouvelles, madame.
— De la part de qui, questionna-t-elle doucement.
— Mais… d’la mienne. J’viens parfois « lui » t’nir compagnie, répondit le jeune homme, étonné et inquiet d’apercevoir une religieuse au lieu de la vieille servante.
— Attendez… dit la robe noire qui disparut à pas feutrés.
Pierre s’assit un instant dans l’antichambre. La vieille bonne parut, les yeux rouges, tout en larmes.
— Monsieur est trépassé dans la nuit, dit-elle, abattue. Nous sommes seules, la garde et moi.
— Ah… fit Pierre stupéfait.
Il se ressaisit.
— J’peux vous aider p’t’être en quelqu’chose, dit-il, madame, si vous le désirez ?
— C’est une idée, au fait. Tenez, mon garçon, prenez ce billet, allez acheter des fleurs, beaucoup de fleurs, le plus que vous pourrez, chez les marchandes. En attendant que ses amis, prévenus, se dérangent. Nous ne sommes que deux femmes pour penser à tout.
Pierre ne se le fit pas répéter et courut de toutes ses forces.
« Pépère est mort, Pépère est mort… » Cette phrase bourdonnait à ses tempes. Et puis cette autre : « Où est donc celui que tu fus, Narcisse ? »… Des roses, beaucoup de roses, toutes vos roses, madame. Et des iris, et ces grands lis, et des pensées, et vos scabieuses et les chrysanthèmes qu’il aimait tant… Des roses, beaucoup de roses, les plus belles et les plus rouges, madame. Ah, il manque des œillets et son billet est fini…
Alors, il tire cinq francs de sa poche et les choisit lui-même.
Pierre revint les bras chargés, les mains pleines.
Maintenant, il aidait les deux femmes à les répandre autour du grabataire. Son corps amenuisé par la maladie et le long séjour au lit n’était plus qu’une chose fluette, une forme d’enfant, sans âge et sans sexe.
Cette figure de cire, si pâle, si calme dans la mort, était-elle d’une femme ou bien d’un homme ? On n’aurait pu le préciser exactement, n’était un peu de barbe blonde qui obombrait les joues déjà creuses et terreuses. Ce front dont Maxwell, en faisant son portrait, vantait jadis la fermeté, semblait s’être encore élargi, découvert, sous un pouce invisible. Une ride profonde et sinueuse montrait seule encore au regard le vain sillon de la pensée. Les pétales des yeux clos rappelaient à Pierre une lueur fauve qui le trouait naguère comme une lame.
Et ses mains, ses blanches mains de patricien, soignées comme celles d’une belle dame, ses mains savantes, dont le contact léger imposait la caresse, ses mains si fines dont l’unique souci fut l’écriture, la sœur les avait jointes avec peine sur le petit crucifix qu’elle décrocha du mur…
« Pépère, Pépère est mort… »
Mais les amis arrivaient. Maxwell et Albert furent les premiers. Deux messieurs entrèrent solennellement, une serviette noire sous le bras.
Albert dit à Pierre en fronçant les sourcils :
— Que fais-tu là, toi ?
— Cet’ question, j’donne un coup d’main, les vieilles étaient seules.
La femme de ménage s’approchait du peintre :
— Monsieur Maxwell, dit-elle en désignant les nouveaux venus, ces messieurs sont là pour le testament et les papiers de mon pauv’maître. Voici la clef du secrétaire qui se trouve dans la bibliothèque.
Les trois hommes passèrent aussitôt dans la pièce voisine. On les entendait fourgonner, fouiller partout, vider un à un les tiroirs, les casiers, retirer des cartons, avec un bruit de feuilles et de papier froissés.
L’œuvre du romancier gisait là, comme un enfant qui vient de naître.
L’un de ces deux hommes semblait être le notaire et l’autre l’éditeur.
Le premier, investi par la loi, apposait des scellés avec un lourd cachet noir. Le second, aux termes de son contrat, recueillait les ouvrages posthumes dont il devenait enfin le dépositaire.
Et c’était, dans cette maison silencieuse, un peu comme la mort d’une femme en couches dont on emmaillote l’enfant. On eût dit que celui qui dormait là, tout près, de son dernier sommeil, était mort pour donner le jour à une chimère.
Il semblait à présent que cette belle tête apaisée se fût vidée de sa substance et de son contenu, comme une mère en gésine qui succombe à ses œuvres. Dans l’air flottait encore l’odeur de ses parturitions.
Pierre subit toutes ces sensations sans le savoir et se remémorait machinalement des bouts de phrases qu’il l’avait entendu dire et retenues à son insu : « Ils ravalent l’amour jusqu’à n’être plus qu’une réaction chimique. » Ou bien, à propos de Maxwell : « Cet homme proclame avec cynisme le préjugé des sexes. Mais son art prouve à lui seul le néant de la forme. »
Pierre entendait le peintre discuter, donner des ordres, comme s’il fût devenu le maître. On lui obéissait. Le souvenir d’un certain bal masqué lui traversa l’esprit.
Àeux deux, ils avaient tout transformé, tout arrangé en quelques heures dans l’atelier. Il eut l’idée de l’aider comme autrefois.
— Avez-vous besoin d’moi, proposait-il timidement.
— Non, c’est pas la peine… Ta place n’est plus ici, répondit le peintre d’une voix dure, en jetant un coup d’œil sur son accoutrement. Va-t-en…
Du monde commençait à venir. Des journalistes, rapidement, prenaient des notes sur leur calepin. Ils s’enquéraient des circonstances, de « l’issue fatale » et des derniers moments de l’écrivain.
L’un d’eux s’informait auprès d’Albert qui affichait ostensiblement une mine éplorée :
— Qui l’assistait ? demanda-t-il poliment.
— J’étais seul avec lui, monsieur, répondait l’interrogé, en portant son mouchoir aux lèvres. Il est mort comme un saint, sans sourciller.
« Oh ! s’indigna Pierre en leur tournant le dos, sont-« elles » menteuses ! Le mensonge ne les quitte pas. Ils camouflent tout, même la mort… »
Chétif et blême, d’un air d’ironique extase, Pépère semblait sourire.
⁂
Le lendemain Pierre se réveilla très tard. Il était seul. Louise n’était pas rentrée du tout.
Sans doute avait-elle couché à l’étage au-dessous, comme cela lui arrivait quand le client passait la nuit entière avec elle.
Il ne se rassasiait plus de sommeil. Sa mauvaise toux se calmait, lui laissait ainsi quelque répit. Mais il y gagnait par contre la migraine, se levait avec la gueule de bois, une intense oppression, de la fièvre.
Une sueur froide humectait ses tempes, ses paumes étaient moites et de fortes douleurs dans le dos le tiraient parfois brusquement de son lit. Il se réveillait en sursaut, ne se rendormait plus jusqu’au matin.
Péniblement, il s’étira, les membres gourds, la poitrine en feu, la langue sèche.
— J’suis claqué, dit-il en se frottant les yeux.
Soudain, sur la table, il vit une lettre qui l’attendait depuis la veille …Une lettre ! Quel événement ! Il n’en avait jamais reçu. Cette lettre était la première qu’on lui adressait. Il se précipita dessus, déchira maladroitement l’enveloppe…
« Petit Pierre, ma chéri,
« Je suis navré de te faire la pène mais il faut que je te dise, je te quitte jusqu’à ma délivrance prochaine, Luc est venu me chercher toutaleur sa fait trois fois comsa qu’il veu me forcer à le suivre et cète fois je nai papu lui résister car je suis moimeme très feble et tro malade pisque je porte tu le sè le fruit de mes antrayes sans savoir encor coman je pourez le lui confessez et le suplier de nous prendre en pitié toi moi Bob et tout not monde car il est tres dur et meme qu’il peu cogné biain fort quantil simet. Y ma di comsa quil madore et quil ne peu plus se passer de moi que veutu que je face je suis moimeme une pauv fille qui nen peu plu et que Dieu meme ne pranplus en pitié rapor à tous mes péché qui sont gran mais qui au moins ne mont pas fait lenfant qui vavenir.
« Pour me consauler qui dit il a acheté une armouar à glaz et un foteuille lui quainz qui manquez ché nous jesper que tu prendras la chose du bon côté biain sajement ma chéri et que tu te fera une reson pisquil nia plu moyin de santirer otrement je t’en conjure Pierrette qui restra toujours ma petite fifille biainémé. Je te remais ici mon dernier billet aveq lespouar quil taidera a soulagé ta santé. Je te disadieu ta petite gosse qui tadore elle le jure. — Loulou. »
La lettre lui échappa des mains. On cognait à la porte.
— Entrez.
M. Biche parut sur le seuil :
— La chambre est payée jusqu’à six heures, dit-il. Ramasse tes affaires. Tu quitteras la maison ce soir, et tu tâcheras de ne plus jamais y remettre les pieds, mon garçon.
Il pleuvait…