IX
Ainsi les choses allèrent jusqu'à la fin du printemps, jusqu'au soir de la fête qui réunit, avenue Lord-Byron, dans l'hôtel du général Héricourt, les principaux personnages des Comités Philhellènes.
Eclairé _a giorno_ par mille lampions de couleurs, le jardin accueillit les invités en habit bleu et en bas de soie. Sous les mille lueurs des lustres, ils vinrent saluer Denise, fière de sa robe aux rubans obliques, alternativement bleuâtres et cramoisis, que des noeuds de satin agrémentaient, vers les bords, et sur les épaules. Elle répondait par des révérences profondes, qui faisaient luire les perles en torsades dans les hautes coques de sa chevelure, les pendeloques de ses oreilles, et les joyaux enchâssés aux médaillons de son lourd collier. Dolorès l'aidait à faire les honneurs. Son teint mat, aux pommettes du plus beau carmin, lui valut les félicitations de M. de Lafayette qu'amenait le général Dubourg. De haute taille et l'estomac fort, le libérateur des États-Unis animait, par des paroles très gracieuses, sa tête massive, blême recouverte en arrière de cheveux roux et blancs qui revenaient au-dessus des oreilles et vers le grand front nu. Il dominait les gens. Il garda longtemps les mains de l'oncle Edme dans les siennes. A la Haute Vente des carbonari, ils s'étaient appréciés, sans doute. Ensemble ils déplorèrent l'avortement du complot de Belfort. Lafayette se souvenait d'avoir, à cette époque, connu le général Lyrisse, et félicitait le fils de si noblement continuer l'oeuvre du père. Aussitôt, et sans guère de précautions oratoires, l'oncle Edme espéra le retour de pareilles conjonctures. Ses longs gestes vifs décrivirent les raisons de la victoire, balayèrent les royalistes, amenèrent en ligne les troupes de la Révolution. Ses grandes jambes musculeuses sautillaient. Sa face aquiline laurée de grosses mèches grises aspirait l'odeur du triomphe. Dubourg estima prudent de l'interroger obstinément sur le siège de Missolonghi et le Congrès d'Egine. Le dragon n'utilisa que plus de faconde. Il pérorait en visant, du coin de l'oeil, son hôte, Augustin Héricourt, comme pour lui faire voir qu'il n'abdiquait rien de ces convictions chez le protégé du duc de Raguse. M. de Lafayette s'empressa de féliciter Omer que le général-comte lui présenta.
--Nous avons presque terminé notre carrière, nous! A vous, mon enfant, d'obtenir cette liberté des esprits que nous avons failli gagner en 1790, qui nous fut arrachée par la tyrannie de Robespierre et par celle de Bonaparte, que nous espérâmes recouvrer en 1814, avec le Gouvernement Provisoire et les articles de la Charte, depuis violée par les ministres indignes de nos rois. Espérons que cet élan fraternel de la Gaule, qui vient de porter secours aux fils de Pallas, marque l'aurore d'un temps plus favorable à l'indépendance de la pensée...
Noble et magnifique, le marquis continua longtemps. Sur l'épaule d'Omer, il appuyait une vieille main pesante. L'autre s'étayait d'une canne à tabatière d'or, où il puisait. Ses gilets blancs, les tours de sa cravate, et son ample collet de drap brun formaient comme le rebord d'une chaire autour de sa tête éloquente, d'où se répandait, source intarissable, une parole musicalement grave. Un cercle l'écouta. M. de Montalivet, tendant l'oreille, insinuait dans ce geste le peu d'affectation qui le pouvait rendre ironique; et il portait son chapeau devant sa bouche comme s'il eût à dissimuler quelques petits bâillements.
Plus loin, l'oncle Praxi-Blassans assiégeait un monsieur roide, bien campé sur des mollets en saillie, et de qui l'oeil malin, les lèvres serrées, les favoris frisottants composaient un air d'incrédulité sagace. A voir la tante Caroline et le général Augustin assaillir de prévenances, le même personnage, Omer devina que c'était M. Laffitte. Denise lui présentait nombre de personnes qui, devant ce toupet blanchâtre bien rigide en haut d'un front dégarni, exagéraient leurs courbettes.
Les généraux Lamarque et Pithouët entrèrent du même pas, celui-ci grand et hautain, l'habit boutonné sur le torse maigre, celui-là impertinent et trapu, le nez en l'air, et les basques au vent. Ils saluèrent en silence le général Héricourt, puis s'en furent incontinent offrir leurs hommages à Lafayette qui, ayant tiré son mouchoir, embauma l'air d'une odeur à la rose. Abandonné par le libérateur des États-Unis, Omer put répondre aux signes de la tante Caroline. Parmi leurs courtisans, les jeunes femmes balançaient les cloches luxueuses de leurs robes sur les chevilles lacées par les rubans des escarpins. Mme Cavrois arborait une guimpe de vieille dentelle sur quoi s'épanouissait son large visage de chatte espiègle. Un crêpe de Chine drapait, d'un châle, son embonpoint sexagénaire; des chaînes précieuses soutenaient l'agrafe en or et le rubis monstrueux de son aumônière. Quand son neveu l'eût rejointe, elle lui saisit le poignet vigoureusement, puis le contraignit à se baisser vers sa bouche.
--Affaire conclue... bégaya-t-elle, tout en triomphe. M. Laffitte vient de dire «oui». Demain il signera. Encore quelques années, et les Cavrois-Héricourt seront aussi puissants que les frères de feu Antoine-Scipion Perier, à qui l'on doit la richesse des mines d'Anzin... Dieu me pardonne! je crois qu'avant de mourir j'aurai quasi réalisé tous les voeux de mon père...!
Elle chercha, pour s'asseoir, un fauteuil qu'Omer avança; puis elle s'y laissa tomber avec précaution, lasse de tout le labeur accompli par sa vie active. Dieudonné Cavrois, énorme dans sa culotte de satin et son gilet de brocart, l'admirait de loin. Adossé contre l'orgue, il avait la physionomie d'un voyageur qui contemple tout un pays splendide soudain découvert à sa vue. Par moments, il passait la main devant son ample figure pâle de vénération; il soupirait bruyamment pour reconquérir du calme. Il n'y parvenait guère. Un domestique en livrée brune chamarrée d'argent et pourvue d'aiguillettes, présenta des rafraîchissements. Dieudonné vida coup sur coup deux verres de punch. Alors la transpiration vint à sourdre vers la racine de ses longs cheveux flasques. Il s'épongeait lorsque son Maître-Elu de la Vente, le général Lamarque l'aborda, victorieux. La comtesse Aurélie se fit rouler un fauteuil gothique près de Caroline, qui frottait ses mains l'une contre l'autre, avec le geste de les savonner indéfiniment.
--Nos enfants te devront leur félicité... Bénie sois-tu de Dieu, ma soeur!...
--Je serais plus heureuse encore, Aurélie, si je n'avais à plaindre ta longue tristesse...
--Hélas! je n'ai pas su choisir, comme toi, le but qu'on atteint. Je n'aimai que le rêve. Le travail récompense. Le rêve déçoit... Tu as semé de bienfaits tout une province... J'ai vécu presque inutilement... J'ai dévasté mon coeur. Rien ne m'a valu l'heure de cette joie légitime que tu ressens... Que dis-je: notre frère, Bernard, s'il ressuscitait aujourd'hui, d'entre les héros morts, te remercierait à genoux. Il me maudirait pour n'avoir pas su marier nos enfants...
--Bernard ne te maudirait pas... Aurélie; il ne te maudirait pas... Dieu merci! tu as bravement accompli le devoir: ton mari, tes fils, te sont obligés des triomphes que tu leur ménages. N'as-tu pas conseillé Praxi-Blassans comme il le fallait pour les Moulins. Tu as été à la peine, comme nous sommes à l'honneur.
--Non, je n'ai pas accompli mes promesses!
De ses longues mains bleuâtres, fines, parées de diamants, la tante Aurélie, ouvrait, fermait son éventail d'ivoire et de lampas amarante, aux papillons brodés en vieilles soies multicolores.
--Denise a trouvé le bonheur ici, ma tante... Mon père vous reprocherait-il ce qui n'a dépendu que d'elle?... raisonnait Omer.
Il eut pitié de cette pauvre femme en qui la même douleur un peu maniaque persistait depuis quinze ans. Il la voulut consoler par des paroles. Bientôt Dieudonné conduisit, jusqu'auprès de sa mère, un homme de tournure martiale, dont la belle figure moqueuse et sans lèvres, émit plusieurs compliments brefs qu'il sembla juger excessifs, après les avoir dits. C'était Casimir Perier. La poitrine en avant, il mâchonna sa bouche rasée; il inspecta la mine du jeune avocat qui s'inclinait devant lui:
--Monsieur votre neveu trouvera plus tard l'occasion de se faire élire dans votre collège électoral, Madame, à ce que le général Héricourt m'annonce. Je souhaiterais qu'il fût bientôt des nôtres pour dire son fait à M. de Polignac quand il reviendra; car, hélas, il reviendra... Il nous faut de jeunes talents déjà notoires. Ils ne seront point en surcroît pour défendre l'esprit de la Charte, au parlement... M. de Montalivet vous donne l'exemple, Monsieur...
Avec toute la roideur nécessaire à sa dignité, le jeune pair de France approcha. Son emphase froide qu'il écoutait lui-même, en la mesurant, couvrit les propos épars. La conversation se fit toute politique. Malicieuse, la tante Caroline rectifiait les erreurs de la rhétorique, et citait mille chiffres probants. M. Laffitte répéta, quand, nommé par elle, Omer l'eut salué, les encouragements de M. Casimir Perier. Autour du fauteuil où trônait la grosse flamande, un par un, tous les visiteurs s'assemblèrent. Elle parla clairement des rapports commerciaux entre l'Artois, la Picardie, la Flandre et l'Angleterre. M. Laffitte semblait curieux d'apprendre ce qu'elle enseignait sur les influences des cours, au marché de Falmouth, et sur leurs variations pendant le voyage des vaisseaux qui transportaient les épices de Java et les blés de Russie. M. de Montalivet, recueilli, les paupières closes, dégustait pieusement sa salive. Il finit par s'écarter pour rejoindre Dolorès qu'il se plut à exciter contre Bolivar.
Omer essaya son éloquence en attestant les sanctions de la loi romaine contre les fauteurs de la disette publique. Il dit son voyage récent, son émotion au Capitole, il évoqua l'oeuvre des légions, de leur esprit survécu dans les villes qui avaient d'abord été leurs camps. Il compara l'éternité de cette oeuvre dans l'Europe occidentale, à la fragilité de cette entreprise par les soldats de Bonaparte. Qu'avaient-ils laissé des installations républicaines, en Autriche, en Italie, en Allemagne, en Russie, en Espagne? Peu de chose. Partout régnait la tyrannie de la Sainte-Alliance. Il accusa Napoléon d'avoir détourné de son but l'effort des races latines, de l'avoir accaparé pour son prestige individuel, en adoptant dès 1807, les moeurs des monarques germains et de leurs cours.
--Bien dit! approuva M. de La Fayette...
--C'est une vérité fort probable, concéda M. Casimir Perier, en fronçant ses beaux sourcils noirs.
Et il rapporta doctoralement une anecdote du temps où il servait au siège de Mantoue, officier de génie, sous les ordres de Bonaparte. Là-dessus le général Héricourt expliqua comment, à Wagram, ses voltigeurs avaient été soutenus par la batterie à cheval que commandait le chef d'escadron Paul-Louis Courier, lequel depuis...
Alors tous rivalisèrent d'esprit, afin d'être admirés de cette grosse dame en collerette et en coiffe de dentelles, qui, doucement, les yeux à demi clos, savonnait imaginairement ses mains aux bagues d'or nu.
--C'est l'oeuvre des soldats républicains qu'il importe de reprendre et de mener à sa fin, comme César mena jusqu'à sa fin l'oeuvre des légions... déclama tout à coup Omer.
Dans une prosopopée majestueuse, depuis longtemps rédigée, apprise, il fit retentir toute la gloire des armées françaises portant la liberté à l'Italie, et aux Allemagnes.
Il prit à témoin les généraux Lamarque et Pithouët, compagnons de son père et du général Berton, dans l'armée de Moreau, vainqueurs de Hohenlinden, puis le capitaine Lyrisse, combattant de Novare et défenseur de Missolonghi. Reliant les voeux de ces héros aux espoirs de sa génération, il exprima celui de voir, en cet instant même, se reformer la phalange des girondins. Le siècle ne leur devait-il pas, aussi bien que la gloire de son passé, l'idéal de son avenir?
Quand il finit de parler, la face massive et blême de La Fayette était en vie, le toupet gris de Laffitte se haussait par-dessus les yeux malins qui voulaient mieux examiner le jeune orateur. La belle face sans lèvres de M. Casimir Perier s'épanouissait entre les cheveux argentés du général Lamarque et la figure osseuse du général Pithouët.
--Monsieur..., dit Casimir Perier..., on ne pouvait mieux résumer ce que nous pensons tous, à ce que j'estime. Rappelons-nous toutefois qu'il serait bien dangereux de toucher à la dynastie. Les Girondins périrent pour avoir abandonné Louis XVI...
--Des institutions libérales! Que ce soit un souverain qui les respecte, ou une République qui les défende!... affirma La Fayette sous le bras de qui M. Laffitte enfila le sien.
Ces deux grands hommes en chuchotant s'éloignèrent. Alors Omer aperçut dans le groupe qu'ils démasquaient Elvire et Dolorès. Le visage de fleur, et la figure ardente de la créole brillaient pour lui. Il s'avança vers elles. Parée d'une robe blanche, Dolorès avait les pommettes et les oreilles incarnat, les joues mates, les yeux en feu, sous le cimier aux ailes noires de sa lourde chevelure. Il eût dit d'une guerrière, prête au meurtre, tant palpitaient ses narines pâles.
--Ah que je réprouve les opinions que vous défendez, Omer. Songez que ce sont là celles des assassins qui ravirent l'existence aux miens. Et voilà que votre éloquence m'a presque convaincue durant que vous parliez. C'est à peine si je puis, maintenant, rétablir les raisons de ma haine contre les scélérats... Et j'en suis à me demander qui, de ceux-ci ou de leurs adversaires, furent coupables d'abord...
Humblement elle proposait ainsi de sacrifier au jeune homme ce qu'elle considérait, jusque-là, comme l'essentiel de sa personne orgueilleuse: le respect de ses morts, et la haine de leurs exécuteurs. Elle abdiquait la foi de sa race et la volonté de ses ancêtres, son honneur qui, dans ses convictions, n'appartenait point à son caprice. Fors l'amour, tout lui était superflu désormais.
M. de Montalivet qui l'entendit du haut de sa taille et de son air rogue, ne put s'empêcher de dire:
--Voilà de belles louanges pour un causeur; Monsieur! Je vous fais mon compliment.
Et il les avisa qu'il avait compris le sens exact du sacrifice en affectant la discrétion de s'écarter.
Les yeux de l'Espagnole commentaient à l'infini sa passion. «Omer, disaient-ils, nous sommes ta proie, une bête conquise et gisante. Tu n'as qu'à prendre ce qui te revient: toute notre énergie morte, toute notre vie faible... Epargne-nous seulement l'insulte de la meute qui nous épie!»
Les sourires de l'ange s'interposèrent, bien qu'Elvire soutint Dolorès à la taille, et qu'elles parussent, en courtes robes de lumière, deux amies tendres, prêtes à glisser sur leurs chevilles vêtues de soie, nouées de rubans. Les coques des coiffures, leurs fleurs et leurs peignes d'or se frôlaient. Les épaules ivoirines, celles-ci plus maties, celles-là plus rosées, s'accolaient fraternellement. «Lucifer disaient les yeux d'Elvire, vas-tu corrompre l'avenir de ton idée romaine, pour l'orgueil de recueillir cette victime palpitante, indigne de ton destin, indigne de la descendance que tu veux procréer afin de raffermir la justice parmi les hommes... Vois: il me faut secourir ses pas qui chancellent, à l'heure même où j'attends avec vaillance ta parole, soit propice, soit funeste à mon espoir de n'être pas jugée vile jusqu'à t'avoir un moment préféré des fortunes moins hasardeuses. Lucifer, oserais-tu recueillir cette victime de ton vice, et, par là, me condamner, prétendre, en l'aimant, que je fus une âme de lucre et rapine; moi, ton ange fort..., et la petite amie docile de ton adolescence!»
Tant de pureté saillit de ce visage clair, tant de force jaillit avec les lueurs du «ciel et de la mer» que le jeune homme déroba ses regards de ruse et de doute. Cependant il songea: «Mais aujourd'hui M. Laffitte va signer. Peut-être le sait-elle. Du coup ma fortune devient moins fragile.» A trois, ils troquaient les niaiseries d'une conversation vaine et lente, sous les feux innombrables du lustre, de ses prismes. Le comte Dubourg passa non loin, avisa Dolorès, et lui vint offrir le bras qu'elle ne put refuser. Il l'inondait à foison de flatteries littéraires. Pour l'emmener, il récita, en y mêlant des acclamations, les strophes qu'elle avait rimées sur le massacre de Chio.
Alors Elvire s'approcha d'une rose blanche qui baignait dans un vase de Sèvres à médaillon, où François Ier et Henri d'Angleterre s'embrassaient parmi les étendards plantés sur le Camp du Drap d'Or. La jeune fille voulut qu'Omer admirât la fleur. Elle exprima son goût de la nature et sa joie de séjourner à Meudon, dans le parc aux étangs. Omer rappela les soirs religieux qu'ils avaient connus là.
--Je voudrais, dit-elle à voix sourde, vivre toujours, dans ces lieux témoins d'un bonheur que je ne retrouve plus... Comme tout meurt!... Ah! comme tout meurt!...
--Elvire, que vous manque-t-il à présent pour retrouver le bonheur?
--La confiance de quelqu'un.
Elle avouait cela, les cils baissés, en caressant de ses doigts maladifs les pétales de la rose blanche. Ses lèvres tout à coup séchèrent, sous l'empire d'une émotion pathétique.
--Qui n'aurait confiance en vous?... répliqua-t-il assez gauchement...
Il espérait, tremblant, la riposte qui fut:
--Vous.
--Moi?
--Vous soupçonnez que je me détourne de la voie où vous m'avez conduite... C'est mal de douter ainsi... Et pour quels motifs!
--Elvire, je ne doute pas de vous; mais je craindrais de déplaire à vos parents si je me hâtais d'obéir à mes sentiments. Certain jour, votre père me conseille assez rudement le célibat. Une autre fois, votre mère invoque la délicatesse de votre santé pour vous garder longtemps auprès d'elle... Ne dois-je pas profiter de ces leçons indirectes?...
--Et moi, qu'ai-je dit?... Mon sentiment compte-t-il pour rien? Je serai donc toujours pour vous une petite pensionnaire insignifiante!...
--Elvire, puis-je en croire mes oreilles? Serait-ce de vous-même que dépendrait mon sort?... Vous n'ignorez plus, depuis longtemps, que tous mes efforts et tous mes travaux tendent à mériter que votre père m'estime un peu et qu'il me permette de me rapprocher de vous... C'est pour cela que je suis devenu son disciple, pour cela que j'ai fait en Italie ce voyage périlleux, pour cela que je pérore ici en faveur des idées qu'il aime.
--Est-il vrai?
--Oui..., déclara-t-il sans hésiter..., mais un peu craintif devant le mensonge, en quelque sorte, sacrilège, dans un pareil moment...
Il n'eut pas le loisir de se blâmer... Dans sa main, la douce main d'Elvire se posa, tandis que le dur regard de l'ange lui fouillait l'âme contrite.
--Mes parents m'aiment; et ils vous aiment. Ils m'accorderont ce que je leur demanderai pour vous... Depuis hier, j'en suis certaine.
Ces paroles tremblèrent. Elvire parut laide. L'éclat de son teint s'évanouit. Sa bouche sèche bégaya. Sous la robe devenue molle et flasque, la nudité du corps, soudain piteux, fut devinable. Elle baissait la tête blême, chargée par les coques de la lourde chevelure de bronze, par les fleurs bleues, par les peignes d'or et de nacre; «le ciel et la mer» s'éteignirent; ils n'étaient plus que deux pauvres yeux abattus par la peur de ce qu'ils entrevoyaient entre les rosaces du tapis turk.
Murmurant les mots d'amour et de gratitude, Omer s'effrayait de la voir prendre ainsi l'apparence de mourir. «L'émotion de s'être décidée l'épuise. Voilà donc celle avec qui se consumera l'effort de ma vie entière. Cette petite fille blême d'angoisse et de bonheur dont la croupe se creuse comme pour éviter elle ignore quels coups menaçants du destin, cette enfant aux bras fragiles et doux qui, dans mes doigts, laisse frémir ses phalanges glacées! D'elle surgira ma descendance au coeur romain, ma forte descendance aidée par nos richesses et nourrie par notre espoir de justice. Pour quoi suis-je plus près de te plaindre, Elvire, que de t'envier dans ce moment? Pourquoi me sembles-tu si chétive? Pourquoi tes regards d'ange dur qui poursuivaient mon âme habile dans ses retraites les plus mystérieuses, pourquoi tes regards sont-ils maintenant ceux d'une captive implorante?... Es-tu victime? Es-tu celle qui sacrifie ses désirs, ses instincts, ses passions à mon sort? Es-tu celle qui s'immole sur l'autel d'un dieu sévère? Pourquoi ai-je le coeur rempli de pitié... au lieu de joie? Tu viens de jeter à mes pieds une fortune et ton être pur... Je t'aime, et j'appréhende de te nuire, en te maintenant sous le joug de ma volonté. Lucifer recueille l'ange dépourvu de ses ailes candides; et il s'apitoie de le voir frissonner...»
Au bord de l'ottomane, ils s'étaient assis, loin des assistants qui félicitaient le général Héricourt, et qui levaient leurs flûtes de champagne en son honneur. Tous deux, silencieusement, regardaient la vie des salons sous les lustres miroitants, et la grâce de la générale: Denise montra ses albums à M. Casimir Perier à qui le sourire sans lèvres, moqueur, les sourcils noirs et les cheveux blancs sur le teint brun donnaient grand air. La figure vermeille, la haute coiffure de Dolorès s'inclinèrent entre les habits bleus du comte Dubourg et de Montalivet. Des violonistes jouaient un andante de Rossini dans la serre. Les aiguillettes d'argent apparaissaient sur les épaules marron des laquais poudrés à frimas, et portant les plateaux qu'illuminaient les cristaux des verres, les nuances des boissons. L'odeur des lys royaux émanait en brises suaves des jardinières. L'air était un seul parfum qui donnait le goût de s'alanguir en lui. Omer savourait pieusement l'heure de son pouvoir. Les petites âmes flamboyantes des bougies lui semblaient un peuple en liesse qui le contemplait ainsi que leur empereur.
Elvire se ranima lentement. Elle répétait à voix basse les rêves de grandeur qu'ils avaient toujours choyés ensemble.
--Tout à l'heure je n'étais rien qu'une enfant... Il me semble, Omer, qu'à présent je vais ressentir toutes vos ambitions généreuses. Ce matin je m'ensommeillais dans le parc comme les fleurs des parterres. Ce soir me voici prête à souffrir toutes vos peines et à me glorifier de tous vos triomphes. Une vie héroïque s'ajoute à mon néant... Oh! cher Omer, que vous avez raison: l'amour sauve de la mort!...
--N'est-ce pas?
Il regrettait qu'elle eut encore la poitrine plate et les clavicules en saillie dans la peau trop mince. Sur la couche nuptiale, il se promettait peu de plaisir voluptueux. Cependant elle ne montrait point de bras maigres. A son âge, c'était une indication d'aimable embonpoint. «Sait-elle que M. Laffitte signera?... se demandait-il à nouveau. Peut-être sa mère a-t-elle appris l'union des banques. Alors cette enfant ne cède qu'après le calcul. Mais ne suis-je pas calculateur aussi? Il sied qu'une mère de famille, consciente de ses devoirs, attribue l'importance réelle à l'argent. Certes j'admirerais davantage la noblesse de ce caractère, si croyant ma fortune toujours instable, et ne pouvant souffrir que je la soupçonne de cupidité, Elvire s'était résolue, pour cela même, à déterminer ses parents. Néanmoins je me fierais plus entièrement et plus franchement à la fille sage qui n'aurait suivi les impulsions de son coeur qu'après les avoir accordées avec les inspirations de la prévoyance... Elvire est-elle noble ou sage?»
Il ne put le deviner. D'ailleurs elle plaisait de toutes façons. Et cette énigme en surcroît lui valait d'être singulière, maintenant que renaissait le teint de fleur, que, dans la vie des yeux bleus, se reflétaient les incendies des lustres.
--Omer, j'ai peur d'être trop jeune pour obtenir votre confiance... Jurez-moi que vous ne me cacherez rien... rien... Lucifer ne cachera rien à l'ange...
Elle rit comme aux jours de l'enfance où ils s'enfermaient, durant les jeux, dans la même garde-robe. Puis, apercevant le toupet gris de M. Laffitte et son oeil malin, les gestes secs du comte de Praxi-Blassans, la jeune fille se redressa, se leva, tapota les gigots de ses manches: elle redevint pareille aux anges somptueux du Véronèse vêtus d'or fin, de broderies magnifiques et qui planent sur l'avenir des seigneurs vénitiens. Elle fut aisément affable envers les deux vieillards. Ils la complimentaient. Reine un peu, elle s'avança, parmi les groupes de causeurs, à la recherche de son père que La Fayette entretenait fiévreusement. Ils comparaient leurs prisons autrichiennes d'Olmütz et du Spielberg.
La bienséance exigeait qu'Omer se privât de suivre sa fiancée. De la gloire plein le coeur, il s'écarta. Dans sa main, il croyait sentir le poids du sceptre que lui conférait sa nouvelle fortune. «Chère Elvire, pensait-il, tu me donnes ce soir toutes les chances de commander aux hommes. Toi qui me connais depuis ton enfance espiègle, tu m'as donc jugé digne d'un si grand devoir... Et je te plains de m'avoir jugé digne.» Il s'accouda sur la fenêtre. Les lampions rouges et verts enguirlandant les bosquets du jardin, lui riaient comme des yeux amis. Il s'étonnait que toutes les joies de l'univers ne se fissent pas plus éclatantes pour saluer cette heure.
--Mais votre neveu, Monsieur le comte..., proposait tout haut la voix gracieuse de La Fayette..., votre neveu, ce jeune avocat, M. Omer Héricourt... Voilà le secrétaire général qu'il faut à notre Association des Comités Philhellènes... C'est lui...
--Il a fort bonne allure, par ma foi!... renchérit, mais un peu sèchement, M. Casimir Perier.
--C'est dit!... conclut M. Laffitte, qui cambrait toute sa personne loyale pour dominer du visage les interlocuteurs.
Aussitôt l'oncle Praxi-Blassans quitta le groupe et rejoignit son neveu.
--Vous avez entendu, j'imagine, bien que vous fassiez mine d'innocent et de rêver aux étoiles... La grâce qu'on vous accorde est de conséquence pour peu que vous vous donniez le ton de paraître mener toutes choses. Le petit Montalivet enrage de vous voir choisi pour la place que briguait son air de suffisance, qui ne laisse pas d'ailleurs que d'agacer. Mettez à profit ce dont le sort vous comble...; et ne permettez point qu'aucun de ces gens-là s'acquitte d'une besogne que vous pourriez accomplir. Il vous faut, pour cela, de l'activité, de bons chevaux à votre voiture et les moyens de recevoir en votre hôtel avec quelque magnificence. Ce n'est pas votre dévote de mère qui saurait y pourvoir... En avez-vous terminé avec la jeune Elvire. Apparemment, vous la convertissiez avec éloquence tout à l'heure sur cette ottomane; et vos Gresloup n'ont plus à craindre que la Banque d'Artois suspende ses paiements... C'est promis?... Parbleu, je m'en doutais et vous en félicite. Un mot de M. Laffitte a dû suffire. Dieu soit loué! Que vous avez fait le lambin dans toute cette aventure... Virginie? C'est une folle, révérence parler, qu'il faut saluer en passant outre... Je la verrai demain après l'avoir fait cuisiner par ma nonne de fille, et l'amènerai incontinent à grandes guides, jusque dans Meudon, pour la démarche... Ne vous tracassez point. Si vous avez la demoiselle dans votre camp, la mère y mettra bas les armes... Suis-je diplomate, ou point? Ah!... Vous manquez par trop d'assurance. N'ai-je point mené votre barque assez bellement, depuis que je vous fis inscrire au collège des Pères Jésuites. Je vous hisse dans la société par-dessus mes deux fils. Emile n'est qu'un petit lieutenant de cavalerie qui dégourdit les salons de Grenoble, et l'abbé se crotte à courir derrière l'argent des veuves pour son usine à miracles... Je vous tranche une autre portion, ce me semble dans le gâteau. Est-ce là don gratuit? Oh que non! J'entends que nous fassions tête ensemble à votre oncle Augustin dans les conseils de la Banque et de la Compagnie. Est-ce dit? Topez là... Il serait fâcheux que nos intérêts et les vôtres fussent au service d'un militaire présomptueux qui flaire l'émeute, et prétend y ramasser à son tour le sabre que le Buonaparte empoigna sur les marches de Saint-Roch en canonnant les royalistes de Vendémiaire... Le gaillard nous chambrerait tous, le lendemain... Ce serait niaiserie que de tailleries baguettes avec quoi ses huissiers nous interdiront la porte...! N'est-il point vrai, mon neveu?
Dans le jabot du jeune homme, il allongeait, sautillant, les petits coups de sa tabatière à portrait. Nymphe en draperie bleue, et le sein nu, la tendre Élodie s'y trouvait peinte, au gré d'un adroit miniaturiste, dans l'ovale de brillants. Ce que le vieillard laissa remarquer, le sourire de coin, en cillant sur ses petits yeux vifs. Ensuite il caressa le rouleau soyeux et jaunâtre de sa chevelure, avec complaisance.
--La chère belle m'en a fait présent, dit-il. Nous sommes au mieux. A vrai dire, je vous dois cette charmante Élodie. Et voyez si je m'en souviens. Il faudra que vous veniez, quelque jour, à son thé. On n'y rencontre que des Pairs de France et quelques danseuses de l'Académie royale de musique...
Il dit cela tout peureux de voir acceptée son offre. La beauté du jeune homme eût pu reconquérir le coeur d'Élodie.
--Point du tout!... rectifia soudain la générale en élevant sa voix arrogante. Mme de Nucingen couronnait alors les feux d'Eugène de Rastignac, rue d'Artois, dans un logis que le père Goriot avait meublé lui-même pour les amours de sa fille... A deux pas de votre banque, Monsieur Laffitte. Je suis mieux renseignée que vous, Monsieur de Montalivet!
Ivre de gloire parce qu'elle connaissait cette historiette d'adultère, Denise se levait radieuse de sa chaise en X. Elle avait aussi le sens du triomphe...
--Messieurs, au perron! s'il vous plaît. Au perron!... commanda-t-elle!
Les laquais se précipitèrent, ouvrirent toutes grandes les portes... Les violonistes attaquèrent les premières mesures de la romance: «Captif au rivage du Maure!» Les habits bleus se hâtèrent en s'inclinant pour des révérences de politesse. Alors Omer atteignit Elvire et le major. Mais il ne put se glisser entre eux, et demeura près du père qui le pressait de félicitations, d'éloges.
Au fond du jardin, des fusées jaillirent vers les champs d'étoiles, retombèrent en gerbes de perles bleues. Quelques soleils s'embrasèrent, éclatèrent et tournèrent, crachèrent des fontaines de flammes; et puis une grande femme se dessina sur la nuit en traits flamboyants. A son égide, on reconnut Minerve, que, de sa lance, un chevalier d'incendie protégeait, la fleur de lys, au casque, projetant mille étincelles.
De la principale fenêtre, Dolorès à genoux déclamait une ode du genre romantique.
--Brava! Brava!... fit aux derniers vers M. de Montalivet, avec l'accent qu'il prenait au théâtre Italien pour applaudir Mlle Malibran.
Et comme il s'empressait, ainsi que le général-comte, exagérément, auprès de la poétesse, Omer put s'esquiver sur une brève félicitation d'ami. La berline des Gresloup avançait contre le perron. Le père et la fille montèrent. Le fiancé posa les lèvres sur le gant d'Elvire qui lui serrait les doigts. Déjà le chasseur poussait la portière. L'équipage partit au grand trot des alezans nerveux. A la vitre, la figure de la jeune fille en fanchon de dentelles fit une tache claire, puis s'éclipsa dans le mouvement de la voiture. Omer comprenait mal que le visage de fleur n'eût pas été mieux transfiguré par le miracle qui déterminait le sens de leurs deux vies.
Une fois chacun salué, il s'en fut très vite, peureux d'avoir à tromper Mlle Alviña. Elle était, trop entourée heureusement, pour le rejoindre avant la grille. Dehors, il courut vers les roues jaunes de son cabriolet. Avide de songeries, il laissa le domestique conduire Fly, la vieille jument que lui avait jadis offerte la tante Caroline.
«Bientôt, pensa-t-il, j'achèterai deux bêtes anglaises, et je remplacerai par un élégant tilbury cette guimbarde... A ma mère j'abandonnerai ce valet fourbe et grincheux qui fut bedeau; et j'engagerai pour mon service un groom de Londres... Elvire sera-t-elle bonne? Comme, souvent, les feux de ses regards me fouillent et me domptent! Il sera difficile de lui cacher mes frasques... Je prédis qu'elle me dominera durant certaines périodes. Bast! mon intelligence et ma volonté en viendront à bout, galamment... Elle possède le souci de son devoir. Avec cela rien n'est à craindre. Au reste, elle m'aime.»
Bien que ce fût là son avis final, il revisait toutes les opinions qu'il avait nourries à propos d'elle depuis deux ans. Il doutait d'être le maître; et il appréhendait l'ingérence de sa belle-mère, sans cesse alarmée par la constitution délicate de l'enfant. Il se voyait dans le salon de l'hôtel Dubourg, au coin de la cheminée de pierre. Elvire tricotait ou brodait; son visage de fleur se tournait vers lui qui lisait les journaux à la lumière; ils se regardaient; tout leur amour leur venait aux yeux, et puisque maman Virginie sommeillait, la tête sur le fauteuil, son bréviaire oublié dans les doigts, les époux s'embrassaient en silence longuement; leurs âmes se goûtaient par l'entremise de leurs bouches voluptueuses. Des larmes envahirent les paupières émues du rêveur.
Au lit, de tels songes peuplèrent son insomnie et ses assoupissements. De grand matin il se leva, commanda son habit de cheval et qu'on sellât Fly. Redoutant les drames de la journée entre sa mère, Dubourg, l'oncle Edme, la religieuse et le comte de Praxi-Blassans, il préférait courir la campagne, malgré la bruine. Toutefois, avant son départ, il fut gratter à la porte de sa mère qu'il entendit ronfler. Elle se réveilla, devant qu'il se pût retirer, trop heureux du prétexte.
--Je vous souhaite le bonjour, ma chère maman. Avez-vous bien dormi?... Pardonnez-moi de vous déranger; j'ai promis à M. Courfeyrac d'aller aux bois de Viroflay en sa compagnie; nous déjeunerons là-bas dans un tournebride où l'hôtesse fait, paraît-il, de bons plats... Me le permettez-vous?...
--Mais oui, scélérat! cria-t-elle sans se lever. Amuse-toi... Amuse-toi... Je trouve assez bon que tu prennes l'air. Ta mine de ces derniers jours ne me revenait pas. S'est-on plu chez Denise, hier?
--A merveille! Le feu d'artifice était superbe; et la conversation des plus brillantes. A propos, je t'annonce la visite de Delphine et de son père pour ce matin... Ils souhaitent te parler d'Elvire... et de notre fameux mariage... Mais le principal c'est que, si j'en crois la tante Caroline, M. Laffitte signera dès aujourd'hui la convention de nos deux banques.
--Ah!... répondit Mme Héricourt roidement..., tragiquement, la seconde nouvelle n'ayant pas amendé la première.
Omer se hâta de déguerpir, de peur que sa mère ne sautât du lit pour tirer le verrou, et entamer les remontrances. Dès qu'il le pût, il éperonna sa jument. Il s'applaudit de fuir tant de drames. Aux Champs-Elysées déserts, il aspira l'odeur des feuilles mouillées, des pelouses humides. Il avait plu fortement à l'aube. Dans le bois de Boulogne, sa bête allant au pas, il arrangeait des plans d'existence politique et mondaine: Elvire présidait, ayant la face lourde de La Fayette à sa droite, et le profil pointu de M. Laffitte à sa gauche. Omer supputait le revenu du domaine dotal. Il se promit la curieuse joie d'instruire la vierge dans la volupté qui se pâme et sanglote. Il imagina cette nudité de dix-sept ans garçonnière à demi. Serait-elle, devant l'amour, honteuse ou bien espiègle, ainsi que jadis au colin-maillard, dans les prairies des Moulins-Héricourt?
Le tapage d'un galop doublé frappant le sol humide, claquant les flaques, entraînant une voiture qui rebondissait sur les ornières, lui fit craindre que des chevaux emportés ne missent en péril les voyageurs d'une chaise de poste. Il arrêta sa monture, et tourna la tête, la main sur la croupe. D'une allée latérale l'équipage déboucha parmi les jets de boue. «Le voilà! Le voilà!» criait Denise; et le cocher de la générale leva les rênes jusqu'à son cou, pour retenir l'attelage qui glissait, de ses huit fers, dans le sol gras... Omer eut à peine le temps de concevoir que sa soeur et Dolorès le pourchassaient jusque-là. La portière s'ouvrit, Denise sauta furibonde; et son manteau lilas fut éclaboussé.
--Est-ce vrai?... Je ne le veux croire... Tu épouses Elvire!... Non... Tu va revenir avec nous; tu empêcheras l'oncle Praxi-Blassans d'aller à Meudon... Non?... Non?
Au fond de la voiture une masse d'étoffe, était Dolorès qui se mouchait et sanglotait.
--Alors tu préfères l'argent à l'amour le plus pur!... Maudit!... Tu désespères, tu assassines cette pauvre enfant pour chercher l'or à travers ses larmes et son sang! Que tu es lâche, que tu es donc lâche!... Tu n'as pas osé nous voir, elle ni moi... Quand nous sommes arrivées tout à l'heure chez ta mère, déjà tu t'étais enfui comme un criminel... Il a fallu que le portier nous indiquât ton chemin. Et tu as fait avertir la victime par le comte Dubourg, hier, après le départ de tous, après ton départ... Tu n'es qu'un lâche, un lâche!... Tu n'as pas la vaillance du brigand qui assiste à son acte, qui risque au moins d'affronter les justes reproches de ceux qu'il égorge! Traître!...
--Laissez-le, Denise, laissez-le!... sanglota du fond de la voiture l'Espagnole au visage tuméfié par les pleurs de la nuit...
La générale piétinait la fondrière, crachait des invectives romantiques. Elle était à demi-vêtue d'un canezou du matin qui s'ouvrait sur sa gorge belle, rude et nue, forçant le fichu de soie. Les mèches de sa chevelure s'éparpillaient au vent. Une balafre de cendre souillait la pâleur de son visage...
--De grâce, ma soeur!... répétait Omer.
Il ne ressentait que la honte de voir Denise Héricourt dans ce rôle de furie, sous les regards du cocher et du chasseur impassibles en apparence. Cela le bouleversait plus que la douleur même de Mlle Alviña, dont cependant il souffrait aussi.
Les verdures fraîches du bois, les murs de buissons, le sable tassé de la route indéfinie, les pépiements des oiseaux, le vide silencieux et la chanson monotone de la brise assistaient à la peine des trois êtres, à la rage de Denise, à la torture de sa pauvre amie, à la honte d'Omer qui faillit s'estimer coupable un instant.
Toutefois l'ironie, surprise dans l'oeil narquois du chasseur, chargea de colère ses sentiments.
--Ma soeur, je vous prie de rentrer chez vous. Sied-il vraiment à la femme du général Héricourt, d'amuser ainsi ses laquais...!
--Que m'importent mes laquais!...
Elle fit un geste. Effrayée la jument d'Omer se cabra. Il dut s'occuper de la maintenir... Et cette situation ridicule d'un homme en colère contraint de lutter avec sa monture pendant qu'on l'insultait, l'exaspéra...
--Je vous ai dit mes raisons, cria-t-il. Mon devoir civique et mon devoir religieux me commandent de refouler en moi un amour fait uniquement de passion. J'ai la charge de rendre honorable et respecté le nom de votre père. Je sacrifie mon bonheur d'amant à la grandeur de ma descendance... D'autre part, mon confesseur m'a défendu de solliciter l'amour d'une jeune fille qu'une sainte religieuse et une pieuse veuve préparaient à prendre le voile... Mon devoir et ma foi m'interdisent d'épouser Mlle Alviña que je respecte, et que j'admire, et que j'aime... J'obéis à des pensées supérieures que Mlle Alviña comprend et qu'elle finira par admettre...: j'en suis sûr... C'est une âme trop noble pour ne pas se soumettre aux principes. Devant eux, nous n'avons qu'à étouffer nos sentiments! L'avenir de la famille, de la patrie et de la religion valent bien que, sur leurs autels, les gens de coeur immolent leur félicité même.
Plus haut que les injures et que les sanglots, il déclama la main haute, comme aux péroraisons de ses plaidoiries. Son oreille écoutait son éloquence; ses entrailles vibrèrent au son de sa voix convaincante... Il s'aperçut, tel que la statue équestre, du devoir et de la Loi!
--Hypocrite, lâche hypocrite, glapit Denise. Voilà donc ton grand coeur! Tu te mens à toi-même... Vil rhéteur!... Tu n'as pas le courage de reconnaître loyalement ton infamie, ton ignoble avarice... Tu es lâche... Que l'âme héroïque de notre père te maudisse!
--Grâces, Denise, cria Mlle Alviña qui se précipitait hors de la voiture. Grâces... Rétractez votre anathème!... Je vous aime, Omer, et je vous aime assez, moi, pour renoncer, si le mariage avec Elvire doit contenter votre conscience et votre coeur... Je vous crois! Je renonce! Et je vous crois!...
Des sanglots et un flot de larmes rompirent les cris de l'Espagnole, qui, poétesse, jugea tragique de se laisser choir dans la fondrière, à genoux...:
--Omer, je vous crois!... Soyez heureux... Soyez heureux... Dans le cloître je prierai pour vous... chaque jour...
Le cavalier se souvint du long baiser voluptueux qu'ils s'étaient donnés sur le prie-dieu, aux pieds du saint évêque doré. Il éprouva toute la peine de l'amante. Sa chair même pâtit. Un sanglot l'étrangla pareil à ceux qui secouaient Dolorès.
--Pardonnez-moi, Dolorès, je souffre autant que vous... Pardonnez-moi... Mais c'est la Loi!
--L'amour est au-dessus des lois que forgent la cupidité et l'hypocrisie!... déclara Denise en ricanant.
--Adieu... gémit Dolorès...
Elle courut jusqu'aux doigts gantés du jeune homme, les prit, et chaudement les baisa, puis, s'étant reculée, elle s'affaissa tout à fait dans la fondrière. L'eau de pluie clapota autour du manteau; les yeux noirs se ternirent; l'enfant porta les mains vers son front et s'évanouit...
--Va-t'en, lâche! cria Denise en larmes! Mais va-t'en. Tu vois bien que tu la tues...
Outré de sentir les domestiques le blâmer avec leurs yeux sournois, il rendit la main. La jument bondit.
«Grâces à Dieu, c'est fini!» fut d'abord la pensée d'Omer.
«Ma présence l'exaltait, raisonna-t-il ensuite; elle se calmera quand elle me saura loin.»
Il n'avait pas regardé en arrière, de crainte d'être rappelé par un signe.
«Pauvre comédienne!» soupira-t-il.
Dès qu'il fut à distance suffisante, il tourna la tête. Dolorès était un tas de chiffons bruns émergeant sur l'eau de la fondrière. Le chasseur débouchait un flacon. Denise soutenait la face inerte. Sur le siège drapé de vert, le cocher rassembla les guides avant de descendre. Les deux chevaux encensaient pour chasser de leurs crinières les gouttes d'eau.
«Malheureuse fille!» se répétait Omer.
Elle était toujours cette chose immobile et chiffonnée dans la boue. Le chasseur entreprit de la redresser, et les plumes du bicorne s'agitèrent dans cet effort. Mais Fly gagna sur la main. Le cavalier dut y pourvoir. Un moment il apprécia le plaisir d'être balancé en rythme, sous les feuilles claires et fraîches, par le trot régulier.
«Je n'étais pas l'acteur qu'il fallait à cette créole! Mieux vaut cette douleur brutale et passagère qu'une longue vie de dédains réciproques, d'ennuis, de querelles... Mais elle a de la peine, de la vraie peine! Seigneur, épargnez-là!»
Tout une heure il se complut, en chevauchant, à la mélancolie de la plaindre. Plus tard, il s'admira pour avoir usé de fermeté.
Au tourne-bride du rendez-vous, Courfeyrac le put distraire parce qu'il montait une cavale arabe, bonne sauteuse, prêtée par un garde-du-corps.