‹ Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vieChapitre 9 sur 18 · VIII

VIII

A maintes et maintes reprises, l'oncle Augustin se félicita de sa réconciliation avec le capitaine Lyrisse: ce leur valait une importance politique bien accrue. Omer les soupçonna de suprêmes ambitions. Après avoir été distingué pour son entregent et la délicatesse de sa diplomatie, il semblait précieux au général de chercher l'appui des jacobins. Soult, Marmont, Bordesoulle étaient impopulaires. Peut-être visait-il à paraître le soldat aimé du peuple, sollicité discrètement par les carbonari, de passer avec sa brigade à la révolution, estimé des Pairs que dirigeait le comte de Praxi-Blassans comme un chef militaire capable de s'opposer, un jour, aux violences illégales des troupes Suisses, puis de rétablir l'ordre contre les énergumènes de la rue. Le ministère Martignac n'avait-il pas contraint la cour à choisir le général Maison pour commander les troupes de Morée, bien que les ultras lui reprochassent d'avoir combattu, à la Chambre des Pairs, le système absolutiste de M. de Villèle, et d'avoir, en 1820, poursuivi mollement les conspirateurs du Bazar Français? Flairant la même fortune, l'oncle Augustin se vantait partout, depuis les élections, d'avoir sauvé la tête du capitaine Lyrisse. Il possédait, sur le général Maison, cet avantage, de n'avoir pas, aux cent jours, suivi Louis XVIII à Gand, mais d'avoir, avec son régiment, soutenu dans les champs de Ligny, les canons des batteries impériales. Qu'une seconde révolution éclatât, comme le prédisait l'épouvante des ultras, comme le signifiaient les votes des collèges, et comme le voulaient les carbonari, les étudiants, les demi-solde alliés au Parti Industriel des Laffitte et des Casimir Perier: à cette heure peut-être prochaine, le sort de Bonaparte pouvait une seconde fois, étonner le monde, ou, du moins, la France.

Omer comprit nettement l'importance de son rôle. Il pouvait obtenir que l'oncle Edme se donnât complètement à l'oncle Augustin. Seul, le capitaine Lyrisse saurait convaincre le général Pithouët d'admettre les excuses du général Héricourt, de lui mettre la main dans la main. Seul le général Pithouët saurait à son tour convaincre le général Lamarque, le major Gresloup, puis M. Buchez, la Haute Vente et le général Lafayette, de compter sur la neutralité, et même sur la complicité des régiments de ligne que commanderait le général Héricourt, dans Paris. Il importait que le général Pithouët cessât de se répandre en diatribes contre le général Héricourt. Entendant se rétracter un tel adversaire, tous les carbonari restitueraient leur confiance à l'oncle Augustin. Et cela dépendait du capitaine Lyrisse, de son neveu qu'il adorait.

«Je tiens quelques fils de ma fortune,.. se prouvait le jeune avocat en ajustant, au vestiaire du Palais, le rabat blanc et la toge noire. Le principal est que je ne gâche pas mon affaire: si je rabrouais trop vite Dolorès, j'aurais alors contre moi Denise. D'un autre côté il ne faut pas que je me laisse forcer la main pour les accordailles, puisque je ne renonce plus à mon Elvire. Selon l'art de mes ruses pour louvoyer, l'échec ou le succès se détermineront.»

Vint le temps d'obtenir un délai pour le loueur de voitures Rambourg qui l'attendait quotidiennement à la porte du prétoire. Là cet homme ventru s'asseyait au coin d'un banc. Le corridor était plein d'échos, que provoquaient des voix lointaines, et le pas régulier du gendarme.

--Si nous gagnons, M. Héricourt, je vous mènerai quelque part à ma connaissance... Momus, Cômus et Priape ne seront pas nos cousins... Ah la belle chandelle que je vous devrai là! Jugez un peu. Que je perde le procès; que mes chevaux ne puissent plus traverser la cour du voisin pour sortir dans la rue! Une seule porte ne suffit pas. J'aurais des embarras et des accidents à toute heure... Il faudra que je déménage avec mes voitures et tout l'attirail... Où que j'irai, je vous le demande? Où la pratique viendra-t-elle me quérir... Hein?

Le F.·. hochait sa tête flétrie, ses bajoues lourdes et sanguines que des favoris étroits barraient. Ses petits yeux enfouis dans les plissures des paupières violettes suppliaient l'avocat.

--Comptez sur moi, maître Rambourg, j'ai vu le Président hier... Votre cas n'est pas mauvais... D'abord nous obtiendrons la remise de l'appel pour enquête des experts.

--Bon, c'est toujours du temps de gagné... Alors vous viendriez demain soir...?

--Où ça, maître Rambourg?

--Chez les blanchisseuses dont je vous ai parlé; il y a deux belles rousses... ah des belles, vous savez! Et qui savent quoi!

--Pas demain, un autre jour.

Omer avait du mal à se débarrasser de son client qui croyait accroître la verve et le talent de son défenseur en lui promettant des plaisirs. Puis, dans la salle d'audience blafarde et surchauffée, Omer jaugeait les chances de ses causes, pendant qu'il parlait, la main haute, et la manche au vent, pendant qu'il exhumait de ses dossiers les exploits et les pièces d'expertise, pendant qu'il citait Cujas et Barthole, les maximes du droit romain, devant les trois juges enfermés dans leur chaire, et qui le dévisageaient avec l'ennui de leurs regards monotones.

Quittant l'audience, un après-midi il reconnut, empanaché de plumes de coq, et le couteau de chasse au baudrier, le chasseur de la générale Héricourt. Cet homme avertit qu'elle attendait son frère, avec Mlle Alviña dans la calèche, à l'angle de la place et de la rue de la Barillerie. Rambourg n'insista point dès qu'il apprit la remise de son affaire et s'en fut. Omer craignit que le jeu difficile ne commençât. Une fois débarrassé de sa toge, il feignit de l'empressement, et courut à la voiture. Deux mains gantées l'une de gris, l'autre de bleu, s'agitaient, l'appelaient. Dolorès fut immédiatement plus rouge; ensuite elle devint blême.

--Nous t'emmenons,.. fit Denise... Monte avec nous.

Le laquais referma la portière, et se hissa sur le siège, tandis que le chasseur escaladait sa place en arrière de la capote. C'était à la fin d'un jour limpide. Omer ne laissa point d'apprécier le charme de l'heure. Il fut aimé par les yeux et le souffle d'une jeune fille que leurs moindres paroles mettaient en émoi. Sous le chapeau de crêpe rose et la touffe de plumes légères, elle inclinait sa tête brune fatiguée de bonheur, eut-on dit, et son cou que l'écharpe jonquille enveloppait d'une soyeuse caresse. Denise les encourageait par mille paroles spirituelles dont elle transformait le sens au gré des intonations, et de telle manière qu'il s'y mêlait toujours une allusion secrète à l'amour. Entre ces deux jolies personnes empressées, Omer s'admira, pendant que les cavaliers du boulevard, sous les arbres, l'enviaient avec évidence. La calèche dépassa le perron de Tortoni. Plusieurs fashionables reconnurent la générale Héricourt, et s'appelèrent pour se la nommer. Aux Bains Chinois comme sur le boulevard de Gand, les dandys s'empressèrent de saluer en montrant leurs mèches longues. Du haut de tilburys, les messieurs se découvraient d'un grand coup, et retenaient d'une main les rênes de leurs trotteurs anglais aux grandes allures. Omer se rappela le temps de son enfance, lorsque la première femme de l'oncle Augustin l'emmenait ainsi dans sa voiture, parmi les hussards, les dragons et les grenadiers de l'Empire qui galopaient en uniformes de féerie. La fortune seule prête à la beauté et à l'esprit ce prestige. S'il épousait Dolorès, la médiocrité de leur existence les condamnerait éternellement à la laide berline de Maman Virginie où l'on ne montait qu'en cas de mauvais temps. Une fois son amie casée dans les bras de son frère, Denise, frivole et changeante, s'occuperait d'autres favorites. C'était pour l'instant qu'elle s'appliquait à le séduire par mille flatteries touchant l'éloquence et la sagacité politique du cher avocat.

Sans ralentir ces marivaudages, lui se proposa de serrer la partie, pendant que l'on traversait la place Louis XV, le bois des Champs Elysées, pendant qu'on riait aux grimaces des bateleurs se démenant sur les tréteaux du Carré Marigny, et frappant les images de leurs toiles coloriées, pendant que Dolorès s'épouvantait de voir le paillasse à la pointe du mât de Cocagne. Avenue Lord Byron, après que la calèche les eut déposés, Denise s'arrangea pour abandonner son frère et son amie, dans le salon. Omer s'approcha de la jeune fille qui défaillait presque. Il lui dit à voix triste:

--Ai-je osé prendre dans mes bras, l'autre jour, cette taille innocente! Ai-je osé souiller de mes baisers ce front pur? Me pardonnerez-vous jamais mon égarement,.. Je ne sais encore quelle folie m'emportait... Ah! Mademoiselle, je demeurerai le plus malheureux des hommes, si je n'obtiens de vous l'oubli de cette offense...

--Remettez-vous, Omer, soupira-t-elle. Je ne fus pas moins coupable, hélas! Mais qui peut résister aux transports de son coeur, lorsque la passion véritable le brûle...

--Oh! devais-je abuser ainsi de votre candeur sacrée. Je me fais horreur... Que vous devez me haïr...!

--Vous haïr... vous!

Elle balbutiait, surprise. Au remords furieux qu'affecta le jeune homme, elle n'attribuait encore qu'une valeur de paroles polies, mais fausses. Cependant elle s'étonnait qu'il jouât, avec cette ardeur, la comédie des excuses. Une appréhension lui vint. Il simulait un trouble extrême. Ses mains ravageaient sa cravate et son jabot. Il parla sur un ton douloureux:

--Ne devais-je pas respecter une malheureuse orpheline, que personne ne défend...? Je fus lâche et vil...

Elle commençait à croire nécessaire de sembler prude, par crainte de le choquer, si elle laissait paraître son humeur contente encore du baiser délicieux.

--Omer!... Il n'est pas de tort qui ne se puisse réparer...

--Et comment, je vous prie?... Ma mère insinue que c'est à Dieu que ma passion vous dispute. Comment puis-je espérer vous offrir la paix et la béatitude que Delphine de Praxi-Blassans vous promet au nom du Christ? Je ne suis que la proie de mes vices! Comment oserais-je prétendre vous détourner du salut auquel votre âme aspire?

--Je n'écoute pas toujours Delphine de Praxi-Blassans. Je n'ai guère de penchant pour le cloître...

--Vraiment?... Ma mère me fait perdre l'esprit. Elle m'a représenté combien mon crime serait impardonnable si je vous arrachais à la vocation que, secrètement, vous avez résolu de suivre...

--Je n'ai rien résolu. Je pense faire mon salut, même en vivant selon le siècle.

--Vous niez parce que vous avez pitié de moi et de mon désespoir, parce que votre charité sublime me veut épargner les remords..; mais je tremble d'entrevoir clairement toute l'étendue de mon forfait...

--Est-ce un si grand forfait?...

--Ah! Mademoiselle, puis-je penser de vous que vous soyez indulgente à ce point?

Omer sut introduire dans cette interrogation, malgré l'air de joie franche, une telle note de mépris insultant que l'Espagnole eut peur de s'être compromise.

--Indulgente!... A quoi servirait d'être rigoureuse. Je suis, comme vous le disiez à la minute, sans défenseur et sans parents. Ne vaut-il pas mieux que je dévore ma honte en silence plutôt que de l'affecter... Je vous estime assez pour attendre de vous le nécessaire, afin qu'aucun autre ne soupçonne votre audace...

--Merci, du moins pour cette estime..., Mademoiselle. Elle m'apporte un peu de réconfort. Si vous saviez ce qui se passe en moi. J'ai conservé cette âme de prêtre que me composa la piété de ma mère... Il y a des heures où je balance encore pour me décider à suivre les facilités de la vie laïque, ou pour leur préférer la foi sereine d'un serviteur de l'autel. Jugez alors par quelles angoisses j'ai passé depuis le soir de ma faute. Or on m'apprend que ma cousine Delphine médite de vous faire accepter le voile. Je me trouve tout à coup devant cette vocation... Mon remords est sans bornes.

A mesure qu'il discourut, la logique de son raisonnement le persuada. Loin d'être impie, il conservait une foi troublée mais souvent maîtresse, en certaines heures. Deux fois l'an, il se confessait avec scrupule dans une paroisse de quartier populaire; et, sa pénitence accomplie pendant la messe, il communiait aussitôt avec l'extase brève d'un bienheureux. Au moment d'aborder une fille, la voix de Dieu le morigénait toujours. Quinze fois sur vingt il obéissait et se désistait de la poursuite. Il n'était pas sans craindre l'enfer; mais il accusait le ciel de lui mesurer la grâce et d'induire sa faiblesse naturelle en tentations. Comme il parlait longuement de cet état moral à Dolorès, il se crut alors sincère. Son éloquence s'augmenta de ce que sa foi récupérait. Il stupéfia Dolorès. Meurtrie, désespérée, elle l'écouta flétrir l'espoir de leur amour qu'il ravalait autant qu'un bas instinct animal. Lui constatait les résultats de son homélie sur le beau visage dont la douleur tirait les muscles, séchait les lèvres, blémissait le teint. Il cueillait un double triomphe: celui d'échapper au mariage pauvre, celui de dompter, par son art, une âme d'élite qu'il allait convaincre, ou presque.

--Votre remords n'était point si grand que vous n'ayez paru frivole et gai dans la voiture qui nous ramenait ici..., s'écria-t-elle soudain, la rage aux dents.

--M'était-il permis de ne pas dissimuler? Ne devais-je pas, avant tout, cacher à ma soeur une peine dont sa curiosité eut voulu connaître les causes? Vous m'accordiez tout à l'heure votre estime sur cela que je saurais abolir le soupçon du monde, touchant ma faute... Ne l'ai-je pas justifiée, cette estime, en ôtant à Denise tout motif d'inquiétude?

Il réprima le ton vif de cette riposte adroite, et la modula lentement, sourdement, comme il faisait devant les magistrats, pour réduire à l'humble son argument majeur, et, par ce contraste, conquérir l'attention de l'assistance, lui communiquer le sens d'une force tellement sûre de soi qu'elle négligeait le secours du bruit oratoire. «Dolorès n'osera jamais, pensa-t-il, me dire qu'elle a tout conté de notre aventure à ma soeur, et que je m'en doute certainement.»

--Vous faites l'acteur à merveille!... soupira-t-elle l'amertume dans la voix.

Elle détourna ses regards et contempla les rosaces du tapis turc.

--Alors... reprit-elle ironique;.. c'est un combat entre votre amour et votre dévotion; car vous n'avez point balancé à répondre «Oui» lorsque je vous demandai si vous m'aimiez. Mon ami, seriez-vous dans le cas de Polyeucte...?

--Vous sied-t-il de railler...?

Elle trembla.

--Point... Je veux vous plaindre... Votre affection souffre de m'enlever à Dieu. Mais qui vous dit que j'appartienne exclusivement à Dieu?...

--Votre fervente piété d'abord. Depuis le retour de ma mère à Paris, vous l'accompagnez dans tous ses pèlerinages à travers les églises. Vous vous agenouillez où elle s'agenouille; vous récitez les oraisons qu'elle récite, vous formez les voeux qu'elle forme pour ses neuvaines...

--J'aime votre mère. Dans le silence des églises je revois mes parents, je pense à leur fin tragique, à tous mes malheurs; je me souviens de mon enfance heureuse, en me recueillant... Et je revis tout le passé...

--Vous vous plaisez là parce que le sang espagnol de sainte Thérèse coule dans vos veines. Vous appelez l'amour du Christ. Vous désirez qu'il descende dans votre coeur. A défaut du Seigneur, vous vous tournerez peut-être un jour vers moi. Mais ce ne sera qu'une heure de défaillance et de déception. Le Sauveur vous reprendra... Que deviendrais-je alors, moi, délaissé...?

Omer sut parfaitement introduire dans la phrase la vibration convenable pour que la jeune fille se méprît, et le crût près de retenir un sanglot réel.

--Omer!.., soupira-t-elle; et toute l'émotion de son corps tressaillait... Omer...! Pouvez-vous craindre d'être abandonné?...

--Oui: pour Dieu! Que suis-je auprès de Lui. Que sera même le luxe de ma maison, à côté du luxe liturgique? Que serait ma pauvre passion auprès de Tout... Vous êtes une sainte si ardente!... Ma mère me le répète. Sa dévotion n'égale pas la vôtre... Votre coeur est déjà donné...

--Non!

Elle s'était mise debout, les yeux en flammes, et le sourire victorieux. Elle s'imagina le reconquérir; elle ne doutait plus qu'il fût sincère, qu'il fût, par avance, jaloux du Christ, tant il aimait l'adoratrice du crucifix. Dolorès marcha vers lui, les mains tendues, les seins haletants, les narines frémissantes, et de l'amour plein la face. Lui reculait.

--Non! mais non..., répéta-t-elle, le rire joyeux...

--Ah! votre coeur est donné! Je le sens...

De sa bouche approchait la bouche saignante de Dolorès. Le parfum de roses rouges afflua vers le visage du jeune homme, changea l'air. Ainsi la passion de l'espagnole le pénétrait d'avance. Leur désir frissonna dans ses lombes, secoua son échine, battit ses tempes, crispa ses mains qu'elle saisit...

--Mon âme est à Dieu. Mon coeur est à vous, Omer... murmura-t-elle en se penchant jusqu'à toucher son épaule.

--Vous le dites! vous le dites! Votre âme est à Dieu... Elle ne peut appartenir à un mortel!

--Mais l'univers entier et les humains, le Seigneur les possède. Comment êtes-vous jaloux de Lui? Pensez-vous échapper à sa loi?

--Hélas! non... Pourtant si j'aimais, je haïrais, il me semble, Dieu lui-même... comme un rival.

--Oh! taisez-vous, taisez-vous...

Épouvanté, l'esprit catholique de Dolorès se refusa. Toutes les superstitions et toutes les piétés d'une race se révoltaient dans la folie de sa chair.

--Faudrait-il donc, murmura-t-elle en reculant, abjurer ma foi si je désirais vaincre cette jalousie singulière. Faudrait-il que j'immole ma foi...?

--...Je ne sais,.. répondit-il... En vérité, je ne puis le savoir...

Et il s'effondra, comme accablé, sur l'ottomane.

--Est-ce pour cela qu'Elvire Gresloup vous surnomme Lucifer?...

Il garda le silence, il feignit d'être la proie d'une profonde douleur morale. A le regarder, à réfléchir, Dolorès reprit peu à peu du calme. Ses traits se recomposèrent harmonieusement. Du rose recolora les joues brunes. Les feux d'or pétillèrent dans les yeux mauresques. Une immense pitié anima ce visage expressif. Et de la joie bientôt finit par luire à ses lèvres. Omer l'observait. Il se remercia. Il acquit la certitude qu'elle allait conclure de cette scène: «A quel point ne m'aime-t-il pas, s'il est jaloux de Dieu!»

Il avait atteint son but. Sans ruiner l'espérance de Mlle Alviña, tout en la nourrissant au contraire, il reculait, sur un motif plausible, l'heure des fiançailles.

Ils échangèrent encore quelques paroles pour résumer les phases de leur discussion. Puis l'oncle Augustin entra. Ce fut tout.

Le lendemain, Denise accourut chez son frère.

--Qu'est-ce que cette histoire que tu contes à Dolorès? Tu veux la rendre folle? En même temps que tu la persuades de ton affection pour elle, tu la veux forcer à se départir de ses habitude religieuses... Qu'est-ce à dire?

--Je crains qu'après le premier temps du mariage, le prêtre l'attire plus que son mari. Les grandes passions flamboyantes s'éteignent assez vite. Je me juge assez peu capable de fournir à cette ardeur des talents qui suffisent. Elle éprouvera maintes désillusions, et retournera vers Dieu, si ce n'est vers le diable... J'accorde que ce soit vers Dieu. Convient-il de se marier, pour, deux ans plus tard, mener la vie commune avec une religieuse...

--Quelle fâcheuse querelle lui cherches-tu là...?

Il s'en défendit; recommença, devant la générale, un exposé fort subtil de ses appréhensions.

--Perfide, accusa-t-elle... Ignores-tu que cette assiduité à suivre notre mère dans les églises, c'est afin de la conquérir d'abord, pour qu'une voix respectée te conseille d'accueillir un amour aussi noble et aussi pur?

--Je n'en crois rien, ma soeur. Ce seraient là des manigances que la loyauté réprouve, et qui seraient indignes de Mlle Alviña... Se peut-il que ma future femme agisse, avec fausseté, sur l'esprit d'une pauvre veuve dont le chagrin a troublé l'esprit. Apparemment vous ne voulez pas dire que votre amie a joué un rôle de dévote pour surprendre l'affection de notre mère? Ce serait l'indice d'une grande fourberie... Non, non, ma soeur, vous calomniez Mlle Alviña. Si j'étais sûr de ce que vous avancez, je ne la voudrais revoir de ma vie...

Omer poussa le jeu de son astuce jusqu'à frapper d'un coup de poing la table historique du Régent. Il bouscula les lourds fauteuils à pieds de bouc. Il enfonçait les mains dans les poches de son pantalon, puis il les dégageait, fripait les rubans de ses deux montres.

--Omer! cria sévèrement Denise.

Mais elle admit sa défaite. Son imprudente parole avait livré des armes à la ruse de l'avocat. Il se félicita de la voir contenir sa colère difficilement.

--Par ma foi, tu es un comédien fort habile. Brutus sait mettre le masque de Bathylle quand il lui sied: à moins que ce ne soit Bathylle qui s'applique le masque de Brutus, quand son intérêt le commande.

--Persiflez à votre aise, ma soeur... Ou bien Mlle Alviña simule la dévotion pour capter la confiance de notre mère; et elle use d'une imposture atroce. Ou bien elle est véritablement pieuse à l'excès, comme la plupart des Espagnoles, ce que marque bien le ridicule d'avoir fait l'acquisition d'un saint Omer en plâtre. Dans les deux cas, j'ai le devoir d'être inquiet sur le destin de notre mariage. L'an passé, le roi Ferdinand a fait brûler en grande pompe un malheureux juif condamné par l'Inquisition. On va pendre à Cordoue le marquis de Cavillana, et le capitaine Alvarez de Soto-Mayor, pour avoir assisté à des tenues de loges maçonniques... Vous trouverez bon que je me soucie de prévoir si, l'amour assouvi, ma femme ne sera point l'espionne inconsciente de qui le confesseur obtient adroitement les secrets... Au reste, elle excelle, dans ses écrits, à peindre des héroïnes qui se vengent en livrant leur bel infidèle à ses ennemis, et en se poignardant sur le cadavre. C'est la fin que je ne souhaite ni pour elle ni pour moi...

--Alors pourquoi lui dire que tu l'aimes?... Pourquoi lui mentir?...

--Je ne mens pas. Sa beauté me rend fou. Je perds les sens quand elle m'approche; et je vous jure, sur l'honneur, qu'il n'est point de femme dont je désire autant les caresses. A sa vue, du feu remplit mes veines. L'air se trouble autour de moi; je me trouve sans force, sans orgueil et sans vertu... C'est pourquoi, si je ne doute plus que cette union s'accomplisse quand même, j'hésite encore à me livrer à des charmes invincibles, et à une passion trop souveraine...

En achevant ces mots, il s'assit, plongea sa tête dans ses mains... Denise resta quelques minutes silencieuse, ce qui, chez elle, était le signe de l'extrême émotion. Elle en était à croire son frère. Et, de fait, Omer se défendait mal, dans cet instant, de se croire lui-même. Ne désirait-il pas de toute sa chair les complaisances de Mlle Alviña; ne savourait-il pas continuement le goût du baiser voluptueux qu'ils s'étaient naguère permis; pourrait-il se soustraire à l'obsession d'évoquer la chaude amante collée contre sa poitrine et le pénétrant de son odeur florale? Il l'aimait. Il l'aimait. Oui.

--Si tu l'aimes, pourquoi te défier de son affection?

--Parce que cette affection sera passagère et qu'ensuite...

--Billevesées. Tu t'y prends de bonne heure pour être jaloux... Ah! bonjour ma vieille sainte! Que racontent les Anges, les Trônes et les Dominations.

Mme Héricourt entrait.

Elle s'assit poussive, puis essuya la transpiration de son visage. Delphine de Praxi-Blassans, dit-elle, se promettait de faire prendre le voile à Dolorès.

--Mais je ne veux pas. Je ne le permettrai point, protesta Denise...

--Vous voyez, ma soeur?... triomphait Omer... Me trompé-je?

La religieuse assurait avoir vu la face de la jeune fille se transfigurer pendant une prière à Saint-Sulpice, exactement comme se transfigurait, au couvent, la face de la soeur Sainte-Anne de Galilée qui vivait en odeur de béatitude, et guérissait, par l'imposition des mains, les scrofuleux. Désormais, la manie apostolique de Delphine s'exercerait sans trêve sur Mlle Alviña. Donc, inspirée par une parole habile de son fils, Mme Héricourt déchaînait la folie de la Dominicaine qui s'efforçait, partout, de ravir les adolescentes un peu mystiques aux joies de l'amour, en les consacrant.

Après deux heures de conversation animée, l'avocat eut fini de vaincre sa mère: elle renonçait à combattre ce projet de consécration. Denise croyait son frère épris de l'Espagnole, et retenu par quelques scrupules qu'on effacerait à condition de ne pas le brusquer. Certainement Dolorès partagerait le même avis. Omer s'estima capable de maintenir les choses en l'état, plusieurs semaines. Il fallait uniquement prévenir le comte Dubourg de ne rien tenter à l'encontre.

Celui-ci prodigua les éloges dès qu'il eût tout appris au cabinet jaune. Avant la venue d'Omer, il saccageait la bibliothèque pour feuilleter les gravures de _Clarisse Harlowe_ et de _La Nouvelle Héloïse_. Bruyamment il regretta de n'avoir pas eu des auxiliaires pareils à ce jeune homme, quand il préparait l'avènement de Bernadotte aux trônes de Suède, puis de France. Secouru par un esprit de cette force il eût assis la puissance du Gascon sur l'Europe, au lieu de rompre, avec cet imbécile, de se jeter aux bras des Bourbons et de la racaille royaliste! Il tapa du pied, lança sur la table le livre qu'il examinait; et, devant la glace quadrangulaire de la muraille, il rectifia l'arrangement des boucles blondes et grises qui cerclaient la lueur ivoirine de son occiput. A soi-même il en imposa par ses mines de portrait historique, une main dans le jabot, l'autre agitant un lorgnon de vermeil.

--Après tout, fit-il, vous avez agi dans le sens de la meilleure morale. J'ai toujours pensé que pour une fille dépourvue et bien née, le couvent était le seul refuge honorable. En Espagne, les monastères sont nombreux et pleins de ces jeunes personnes qui d'ailleurs y mènent la vie du monde, reçoivent, jasent à leur gré, conduisent à leurs fins des intrigues, et jouent de l'éventail au parloir... Je m'accommoderais de cela...

Il avait rendu visite, à Meudon, sans voir Elvire. Adroitement interrogée, Mme Gresloup avait presque avoué suivre les démarches de la tante Caroline pour obtenir l'alliance contractuelle entre la Banque d'Artois et celle de M. Laffitte. Celui-ci, vu l'aléa des spéculations sur les blés et les charbonnages, tardait à répondre. Le succès de cette affaire dissiperait toute fâcheuse préoccupation sur la richesse des Héricourt.

--Votre cousin Cavrois ne vous a-t-il laissé rien entendre à ce sujet?... demanda le comte Dubourg.

--Il ignore les entreprises de sa mère. A l'ordinaire, le général Héricourt et le comte de Praxi-Blassans sont avertis.

--Holà! mais il me semble alors!... Ah ah! Voilà pourquoi le comte et le général promettent au parti de M. Laffitte l'appui des Pairs, et celui moins sûr de quelques régiments... On paierait ainsi la consolidation de la Banque d'Artois par une banque de Paris... A merveille!

Il se frotta les mains en riant très haut:

--Les compagnons de l'Ardente-Amitié, nos Bons Cousins se doutent-ils de quel trafic ils sont la monnaie...? Plaisante histoire! Ouais, dans votre famille, Monsieur Omer Héricourt, le raisonnement renferme peu de vices! Ah que ne vous ai-je connus tous en 1810!... Morbleu! ce qui manquait à Bernadotte et à Moreau, vous l'avez... Mille compliments...

Omer se froissa. L'admiration ironique du général-comte était-elle hostile aux siens? Tout le plan de politique financière que révélait une simple réplique méritait-il d'être condamné?... Importait-il de rabrouer ce vieillard hautain?

--Monsieur, vous faites aisément des suppositions... ce me semble..., dit le jeune homme.

--Parbleu, n'est-ce pas la chose la plus claire?

--Mais encore...

--Ce n'est point que je blâme cette sorte de contrat. Dieu m'en garde! J'applaudis. Voilà tout. J'aime la finesse en diplomatie. Il y en a dans ce jeu-ci, et de la meilleure... Néanmoins je déplore que vous permettiez à vos oncles d'agir en dehors et de vous reléguer... Lyrisse vous laisse berner de la belle façon!

Il continua sur ce thème; il proposa de s'entremettre dans le but de restituer de l'importance à l'avocat. Installé devant une table, il écrivit sept ou huit brouillons de lettres; les abandonna; s'amusa, tout en dissertant, à cacheter de cire, avec les armoiries de son anneau, des papiers blancs pliés en dépêches. Après avoir réfléchi longtemps, il décida que l'opération financière était utile à la cause libérale. Cela juxtaposait des forces, et les unissait par un lien matériel autrement solide que les abstractions. Il cessa même de plaisanter là-dessus quelle que fût l'obstination d'Omer à l'exciter pour atteindre le fond de cette pensée frivole. Il semblait redoutable que le général-comte accusât, dans les Ventes ou dans les Loges, les négociateurs de l'entente. Mais Dubourg déclara que nuire à cette affaire eût été servir les Bourbons, car une tentative révolutionnaire, alimentée par les ressources de la finance, devait être nécessairement heureuse.

Avant que l'on dînât, Omer fut assuré de ce dévouement. Le vieil organisateur de machinations utiles aux Chouans, aux Jacobins, aux Philadelphes et aux Bourbons, adoptait les règles du nouveau jeu. Il trouva bon que les carbonari dussent la victoire au Parti Industriel, qu'ils obtinssent l'approbation des intérêts, outre celle des philosophies. Enfin il énuméra ses souvenirs de conspirateur en injuriant, comme de coutume, les grands qu'il avait servis.

Dès lors il fut actif et multiplia ses démarches. Tantôt dans la berline de maman Virginie dont il esquintait les mauvaises haridelles, tantôt en selle sur les chevaux du capitaine Lyrisse ou sur la jument d'Omer, il parcourut la ville et la campagne, afin d'obtenir les adhésions, faire jouer les influences, conquérir les Pairs, et circonvenir la prudence de M. Casimir Perier.

On apprit que l'armée russe crossait les Turks souverainement. Le général Héricourt désira que la première réunion du nouveau Comité Philhellène eut lieu le plus tôt possible. Appelé de Londres où il était ambassadeur, par le roi, le prince de Polignac n'avait il pas failli, dans le mois de janvier, saisir le portefeuille des affaires étrangères? Sûrement la tentative serait reprise. Avant ce triomphe des ultras, il fallait unir les libéraux pour la lutte.

Affairée par l'importance de son rôle mondain, Denise négligea quelque peu les amours de Mlle Alviña que se disputèrent Delphine de Praxi-Blassans et Mme Héricourt, émules en leur besogne de pieuses démentes. Omer n'eut qu'à se montrer tendre de paroles et d'attentions pour éviter l'orage. Très souvent il adressait des fleurs à son amante, puis l'exhortait à suivre les exercices de dévotion prescrits par les saintes dames. Ainsi choisirait-elle avec toute sûreté de conscience, après avoir approfondi ce qu'elle perdait en préférant devenir l'épouse du pécheur plutôt que l'épouse du Christ. Soucieux de posséder un argument loyal qui justifiât sa tactique à ses propres yeux, le jeune homme fut s'agenouiller dans un confessionnal:

--Mon père, m'est-il permis de rechercher en mariage une orpheline qu'une pieuse veuve, qu'une sainte religieuse invitent à prendre le voile, et que la plus grande dévotion naturelle dispose à ce glorieux sacrifice?

Nécessairement le prêtre interdit cette recherche, avant que les deux zélatrices eussent renoncé à leur tâche. Omer attendit que l'abbé de Praxi-Blassans vint, du Nord, plaider, à nouveau, la cause de son collège, auprès du comte et du ministre, pour lui communiquer cette interdiction du confesseur. Édouard se chargea de la transmettre à Dolorès en vantant les scrupules de son cousin, comme il était, entre eux, convenu. Elle ne s'en irrita point, ferme dans l'illusion de croire qu'on l'aimait jusqu'à véritablement être jaloux du Seigneur.

De ce côté-là, tout fut à souhait.

Ces divers soins consommèrent des semaines. Plusieurs fois, Omer fut à Meudon, courtiser l'ange que Mme Gresloup ne quittait plus. Aux sentes de l'hiver tous deux avaient cependant retrouvé leurs âmes de l'automne. Au printemps, leurs coeurs grandirent jusqu'à posséder tout l'univers de soleil, de fleurs, de feuillages et de parfums. Tandis qu'ils se parlaient d'avenir, ils crurent que l'horizon continuait la ligne de leurs corps immenses qui vibraient avec les lumières de l'azur, les voix innombrables des cigales et les roucoulements lointains des tourterelles.

Ils conçurent encore l'éternité de leur voeu.