‹ Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vieChapitre 15 sur 18 · XIV

XIV

--Puisque vous avez un cheval..., disait M. Buchez..., vous devriez faire diligence pour annoncer la prise du Louvre aux députés qui doivent être réunis à l'hôtel de M. Laffitte. Il est revenu de Breteuil, aux premiers bruits.

Omer dut abandonner le spectacle héroïque de Suzanne et de Cydalise sous les plis du drapeau. Agenouillées dans les sacs de farine, elles répondaient par des refrains aux derniers coups de feu, sans peur, les yeux secs. Il eut voulu saisir son amie et mordre la gorge non pareille qu'elle oubliait de recouvrir, trop acharnée à se rire de la mort joueuse. L'aimer en cet instant, cette petite soeur de Mithra, cela l'eût divinisé. Mais il ne lui donna même point d'adieu. Il s'en fut demandant place pour son cheval aux gens qui soignaient l'agonie farouche ou goguenarde des demi-soldes couchés contre les murailles, assis dans les boutiques.

Dans l'une, il reconnut Noémie: elle geignait sur les genoux de Cavrois, pendant qu'Ulysse Trélat enfonçait le fer d'un bistouri à travers la viande de la menote que perçait un petit os rompu. C'était elle, fluette, blottie dans les gros bras flamands, et qui pleurait, telle une écolière punie, sous la lourde bouche de son amant consterné. Omer s'apitoya. Ils s'aimaient davantage, chaque année, la fine Bordelaise et le chimiste pansu.

L'estafette n'avait pas le loisir de s'attarder. Obtenir le passage était fort difficile. Vingt énergumènes traînaient un misérable loqueteux par les poignets. Il ne se relevait pas. Sa barbe jaune et hirsute balbutiait:

--Quoi! la mort pour si peu de chose!... J'avais faim. Mes enfants, ma femme avaient faim!...

--Mort aux voleurs!... répondaient, féroces, les artisans qui l'arrachaient des pavés où ses pieds nus s'agriffaient mal... Mort aux voleurs!

--Il a volé un couvert d'argent... la canaille... Il faut des exemples. Avant tout, le peuple est honnête!

--Personne de vous n'a donc jamais eu faim. Grâce!... râlait-il, sans pouvoir délivrer ses mains.

Car les exécuteurs avaient empoigné ses manchettes et le tiraient ainsi. Sa chemise sortit du pantalon et découvrit son dos brun; des plis garrotaient le malheureux au cou. Il ne put lancer que des interjections rauques avant d'être jeté contre le mur, où il se tordit. Ses yeux s'écarquillèrent, ses cheveux se hérissèrent. Dix fusils crachèrent leurs flammes contre cette vie lamentable qui s'abîma dans les ordures et les tessons, hoquetant, repoussant de ses orteils crispés l'emprise de la mort.

Bien qu'il admit cette justice rapide, Omer s'éloigna, la nausée dans la gorge. On l'avertit qu'on se battait rue de Rohan et au Palais-Royal: il se détourna par la rue Traversière.

«Le Louvre est au pouvoir du peuple!» annonçait-il de toute sa voix orgueilleuse, pour l'étonnement heureux des insurgés, sur le boulevard, de quelques apprentis, de messieurs. Ils couraient vers la Bastille, se bousculaient, hagards, à la débandade.

Il entra dans la rue Richelieu que la révolution occupait. Derrière un amas de charrettes, parmi la cohue en délire de gens qui chargeaient et déchargeaient leurs armes, il put assister à la déroute. Un peloton de lanciers arriva sur les talons des fuyards. L'ouvrier au grand col, au tablier de serge, trop las pour continuer, s'arrêta tout essoufflé derrière un édicule cylindrique. Il insultait à la couardise de ses compagnons, déjà lointains. Deux chevaux, en se cabrant sous leurs cavaliers, le bloquèrent. Il voulut asséner un coup de pioche sur le chanfrein du pommelé. D'une violente estocade la lance le cloua contre la maçonnerie puis se dégagea, l'abandonna. Atterré, il se considéra troué, douloureux et sanglant. Sans doute, un désir suprême de grandeur l'inspira:

--Voilà comment on meurt pour la liberté!

Le soldat morne fit volter sa monture, et trotta plus loin.

Devant les feuillages d'un abatis, le peloton dut hésiter. Là, concierges et marchands tirèrent. Plusieurs chevaux écorchés cabriolèrent... Des Bains Chinois, se précipitèrent les lances, les schapskas et le tumulte de tout un escadron. La rue Le Pelletier dégorgea les pantalons blancs, les brandebourgs, les habits écarlates, les oursons des grenadiers suisses; leur feu de file déchira l'espace. Dans le sein d'une maritorne en madras, un adolescent s'affaissa, le crâne atteint. D'épais nuages noyèrent les perspectives, s'élevèrent le long des enseignes multicolores, des façades closes. Les tiges en fer recourbé où l'on accroche les réverbères y disparurent. La fumée monta jusqu'aux frondaisons des arbres encore debout; elle enveloppa ceux plantés contre les maisons, et ceux des rangées centrales, à l'abri desquels visaient des commis, maints et maints chasseurs adroits, la casquette rejetée sur la nuque. L'enfant qui bondit sur la chaussée lâcha les deux coups de ses pistolets dans les reins du major à cheval, puis fut aussitôt à plat ventre pour esquiver la riposte des fantassins, mais se releva si prestement qu'il put, après la charge prompte de quelques gendarmes, reprendre sa casquette tombée dans la poussière, enjamber le Suisse évanoui qu'une plaque de sang marquait au front, enfin partir en décochant un pied-de-nez à l'adresse des soldats qui retiraient de la selle leur officier mort.

Omer eût ri de l'exploit, si l'angoisse ne l'eût à nouveau saisi. Pourtant il traversa, d'un élan, la largeur du boulevard tout à coup libre de troupes. Il annonçait toujours la conquête du Louvre aux combattants et aux curieux qui, par des cris triomphaux, accueillaient la nouvelle. Quand il approcha de l'hôtel Laffitte, il apprit d'une fruitière que le 5e et le 53e régiments de ligne, venus de la place Vendôme, adhéraient à la Révolution. En effet, les compagnies s'alignaient dans la rue, sans rien oublier de leur discipline. Leurs sergents tenaient à distance les enthousiastes; ce qui parut effarer les timides. Ceux-ci se tapirent prudemment dans les boutiques, observèrent l'allure des officiers qui marchaient pensifs devant les rangs silencieux. Omer proclama la victoire du peuple en portant la main à son bonnet de police. Une rumeur satisfaite émut les files. Sous le porche, où cent personnes se pressaient, dissertaient, questionnaient, il glissa de cheval. Des bras l'accaparèrent. Vingt regards explorèrent ses yeux, cherchèrent la vérité dans sa physionomie.

--Les Suisses sont délogés. C'est la panique! On les fusille par les fenêtres du Louvre. Marmont dirige la retraite sur les Tuileries.

--Parbleu, je le disais bien!... revendiquait un capitaine... Le refus de nos deux régiments a découvert sa droite.

--Et il a dû rappeler les Suisses du Louvre pour nous remplacer place Vendôme!... conclut un lieutenant.

--Alors le peuple est entré... Vive la Charte!

Un petit homme ventru lança son chapeau jusqu'au balcon d'un entresol.

--Vive l'Empereur!... rectifia sévèrement un ancien militaire en redingote boutonnée.

--Vive la République! C'est le 10 Août qui recommence!

--A moins que, demain, les brigades fraîches appelées de Rueil et de Normandie, ne regagnent sur nous la partie que Polignac a perdue.

Conduit, porté, poussé par un flot de bavards, Omer, l'épaule cruellement déchirée, gravit des escaliers larges, fut introduit, par l'entre-bâillement d'une grande porte, dans un corridor encombré de cannes et de chapeaux. Par delà les battants d'une autre porte, que décoraient d'immenses rideaux de velours pourpre, discourait un général en uniforme. C'était bien La Fayette qu'Omer devait interrompre pour communiquer la nouvelle aux trente députés, aux visiteurs de ce salon riche en statues et en vases plantés sur les meubles massifs de l'époque impériale.

--Un vieux nom de 89 peut être de quelque utilité dans les circonstances où nous sommes... proposait modestement le chef des carbonari.

Aux approbations, il présenta sa face de plomb toute rasée.

--Messieurs... rappela très vite Omer, saluant les mines graves de ces doctrinaires engoncés dans leurs cravates et dans les hauts collets de leurs habits..., Messieurs, le peuple de Paris est maître du Louvre, dont il a chassé les Suisses... C'est la déroute de Marmont!

Toutes les figures inquiètes se transformèrent. Elles furent aussitôt arrogantes. Il fallut que le général Pithouët nommât le fils du colonel Héricourt, le secrétaire général des Comités Philhellènes, et l'avocat des causes libérales, pour que le ton impérieux des questions changeât. Il fallut que M. Laffitte appelât près de son fauteuil le jeune homme, en s'excusant de ne pas se lever à cause de sa jambe malade. Alors les députés adoptèrent un langage plus courtois. L'estafette put répondre posément, clairement, au fin profil de M. Guizot. Sec et froid, comme étranglé dans les tours de sa cravate noire, ce personnage une main derrière le dos, frappait de l'autre, à plat, le velours de la table, afin d'obtenir l'attention:

--Il importe de constituer dès cette heure une autorité publique qui, sous une forme municipale, s'occupe du rétablissement et du maintien de l'ordre.

--Que va faire cette populace déchaînée? Tremblons, Messieurs que les crimes de la Terreur...

--Monsieur, j'ai vu de mes propres yeux fusiller sur-le-champ un misérable qui profitait du désordre pour dérober une fourchette d'argent...

L'éloquence judiciaire de l'avocat, propice au faibles, se manifestait à l'encontre d'un propriétaire en habit gris, qui de ses doigts protégeait les rubans de ses montres.

--A la bonne heure, maître Héricourt!... soutint le général Pithouët, tapant sur l'épaule contuse.

Elle se déchira davantage. Omer réprima les mouvements de la souffrance, moins soucieux de cela que de conquérir au moins la politesse de ces hommes en attitudes solennelles, et boutonnés dans leurs fracs austères jusqu'aux bajoues glabres. Il conçut qu'ils allaient être des détenteurs du pouvoir, dont les avait d'ailleurs lotis les élections récentes. Ils continuaient de craindre les excès de la canaille. Casimir Perier mordit ses lèvres minces, puis:

--Il a été facile d'exciter le peuple à la révolte; il sera moins aisé de le faire rentrer au logis et déposer les armes... Les orateurs imprudents auront peut-être beaucoup à se reprocher, monsieur Héricourt...

--Morbleu!... s'écria le général Pithouët,... aurions-nous pu chasser du Louvre, à nous seuls, les troupes de Polignac?

--Il peut advenir que nous regrettions qu'elles en aient été chassées...

--Plaît-il?... Ai-je bien compris?... questionna le général Pithouët en se penchant vers l'interrupteur.

C'était un homme vénérable, dont les boucles blanches tombaient, flocons gracieux, au long des joues en cire, dans sa cravate de mousseline, et sur le collet de son habit bleu.

--Au demeurant,... concéda ce vieillard,... le principal est d'enrégimenter les propriétaires pour la défense des biens publics et privés... Il convient de réorganiser d'abord la garde nationale avec les patentés...

La Fayette contracta ses sourcils roux, ses paupières flétries... Il étendit sa main aux veines gonflées et tordues... Toute sa corpulence oscillait sur les deux jambes en pantalon blanc.

--Il serait étrange et même inconvenant que ceux surtout qui ont donné tant de gages de dévouement aux libertés nationales refusassent de répondre à l'appel qui leur est adressé... Des instructions, des ordres me sont demandés de toutes parts... Le capitaine Roulon est venu, aux premières heures du jour, m'apporter chez moi la pétition de ses camarades...

Le héros sénile de l'Indépendance Américaine s'obstina, de la sorte, à solliciter le commandement des gardes nationales. Chacun attendit en silence la fin de cette harangue embarrassée. Un roquentin qui portait encore les cheveux en queue murmura, les paupières baissées, mais de façon à être entendu:

--Sied-il bien de remettre au chef des carbonari la direction de la force armée, dans un pareil moment?...

--Il a pris trop d'engagements avec les perturbateurs!... murmura, de même, un homme asthmatique; et il étendit ses bras de drap noir, ses mains molles en signe d'impuissance, à nier, malgré sa courtoisie, le réel des choses.

Personne n'invitait l'estafette à s'asseoir. Omer gardait aux jambes le balancement du cheval. Sa plaie le brûla. Il se fut retiré, si la stupéfaction de voir discuter ainsi les représentants libéraux ne l'eût figé là, confus de se rappeler sa foi de naguère, sa foi de la bataille, confus d'aimer encore la grisette sublime qui déployait les trois couleurs pour la victoire de la Loi. Ici, dans ce magnifique salon que peuplaient les nymphes de marbre, entre les meubles impériaux aux griffes de bronze, tous ces vieillards assis sur des sièges curules, les pieds dans les tapis turcs, redoutaient seulement les appétits de la foule qui, là-bas, rue de Rohan et au Palais-Royal, partout, embrassait la mort afin de leur livrer la France, sa richesse et son histoire. Devant la tapisserie de lampas violâtre, leurs faces impertinentes exprimaient de l'horreur pour ceux qui mouraient au bénéfice de leur ambition. Le beau Casimir Perier grignotait ses lèvres et froissait les plis de ses manchettes, en évoquant les excès du 10 Août, les massacres de Septembre, l'exécution des Girondins... Massif, et le menton pesant entre les pointes de son col jauni, M. Mauguin, l'avocat de Labédoyère et l'ami du colonel Fabvier, répondit rudement, à plusieurs reprises, mais pour soulever les protestations de toutes les bouches lippues, développées par la gourmandise, avides des bons mets qu'on savoure à des tables opulentes. Le sec Guizot assumait le rôle de l'esprit méthodique et mathématique qui ne se laisse plus leurrer par les élans généreux, et qui sait trop les périls des idées belles, au reste, adorées de lui... En vain, M. Audry de Puyraveau tendait vers les poltrons sa face attentive et mâle de vétéran, réfutait les appréhensions par des syllogismes nets, prononcés avec soin, tandis qu'il grattait nerveusement le favori de sa joue gauche; derrière les besicles d'or, ses yeux intelligents niaient le péril. Chauves au front et chevelus dans le cou, des ironistes se renversaient en manière de dérision, gonflaient de souffles dédaigneux leurs bouches qui les expiraient ensuite bruyamment. Ils écoutèrent M. Casimir Perier désignant Omer Héricourt:

--Demandez plutôt à ce jeune avocat! Il arrive cependant tout poudreux de la bataille pour nous apprendre la victoire... Demandez-lui s'il ne subirait pas mille morts plutôt que de voir une populace en furie, excitée par les criminelles imaginations des saint-simoniens et des fouriéristes, envahir sa demeure, s'emparer de ses biens, insulter à tout ce qui lui est cher, à une jeune épouse qui s'alarme au pied d'un berceau innocent... Voilà ce qui le menace, et ce qui nous menace, si nous ne prenons pas les mesures que la sagesse nous prescrit... Ayez garde que l'on ne replante la guillotine sur la place Louis XV! Ayez garde d'avoir à choisir entre la mort et l'exil, sans pouvoir soustraire vos enfants à la ruine qui frappera les biens des nouveaux émigrés, j'ose dire aussi des nouveaux suspects...

--Hélas! c'est là ce que nous promet la République!... assura, de son fauteuil, les doigts croisés sous le menton osseux, un thermidorien qui avait été le complice de Talleyrand.

--Le père de notre ami que voilà, le baron Alexandre de Laborde, a eu la tête tranchée sur l'échafaud...

--La canaille à ouvert le ventre de la princesse de Lamballe. On a dévidé ses entrailles, et on a promené son cadavre décapité!... Est-ce là ce que nous voulons revoir?... hurla du fond d'une ottomane un vieux nain singulier, qui secouait son mouchoir devant son rictus de squelette.

Alors, en chaque siège, des voix chevrotantes et fielleuses rappelèrent ensemble les massacres, les supplices... Inutilement le général Pithouët riposta, vociféra, joua de ses longs bras maigres et de ses prosopopées jacobines.

--Nous sommes les amis de la Révolution, puisque nous risquons en ce moment nos existences afin d'en ressusciter les principes... répliqua M. Laffitte... Toutefois nous la voulons sans victimes... Nous la voulons pure de toute infamie populaire qui la condamnerait d'abord à périr comme elle périt en 1814, sous les efforts de l'Europe indignée, vingt ans, par les crimes de Marat.

De leurs objurgations presque tous assaillirent le bouillant Pithouët, l'attentif Audry de Puyraveau, le massif Mauguin. Leurs ventres se bombaient dans les pantalons de nankin; le torrent de leurs paroles roula des images de têtes coupées, de cadavres, de ruines effroyables, et les larmes de toutes les veuves, les sanglots de tous les orphelins. Leurs yeux sincères semblaient revoir les calamités d'autrefois, les fleuves de sang, les fureurs des invasions cosaques venues châtier la France entière pour les méfaits de quelques terroristes.

--On pillera nos maisons comme ont été pillés les châteaux!... On vendra les biens à l'encan, et la société s'anéantira!... Sait-on où s'arrêtera la rage de la canaille en délire?...

Entre leurs imprécations, le général Pithouët se débattit sans défaillance.

Si franche fut leur peur qu'Omer imagina sa demeure envahie par les hordes avec lesquelles il venait de combattre. Sévérité menaçante de M. Buchez, blâme éternel inscrit au visage de Pied-de-Jacinthe, véhémentes indignations du major qui défendait sa foi saint-simonienne et promettait de tout soumettre au joug de sa théorie, cela lui parut soudain les éléments d'une nouvelle Terreur... Il se prévit accusé par le vieux dragon de Hohenlinden pour avoir été le disciple du Père Ronsin, condamné par M. Buchez pour son élégance, renié par son beau-père, envoyé à l'échafaud; sur le passage de la charrette, les tricoteuses chanteraient la carmagnole comme la mégère de la rue Saint-Antoine... Et la charrette qui avait conduit Chénier jusqu'à la bascule de Samson!...

Impassible, l'air maussade, M. Laffitte écoutait à peine la querelle, dans son fauteuil de velours rouge. Parfois il ramenait vers son occiput les mèches rares de sa nuque et de ses tempes, ou bien il rajustait ses lunettes sur la racine creuse de son nez. Sa lèvre inférieure avançait naturellement: cela lui donnait l'apparence du mépris continu. Il finit par heurter l'accoudoir du siège avec sa tabatière d'or; puis il précipita de petits coups secs:

--Messieurs... Messieurs!... Messieurs, s'il vous plaît!... Je crois discerner dans toutes les opinions émises le désir de former une commission municipale parisienne qui veillera à la défense, à l'approvisionnement et à la sécurité de la capitale...

--D'accord!... A la bonne heure!... C'est cela même...

On se rasseyait. On tira sur les genoux les plis des pantalons. En dépit du geste impatient que maîtrisait mal le général Pithouët, et du geste navré qu'esquissa M. de Puyraveau, la motion fut votée.

--Que M. de La Fayette désigne les commissaires!... proposa M. Mauguin, espérant confier ainsi les choses au chef de la Haute-Vente, donc à la Haute-Vente elle-même.

Pendant que le vieillard hésitait au cours d'une interminable phrase, un laquais apporta sur un plateau deux cartes de visite à M. Laffitte.

--Ces cartes sont de M. Mignet, l'historien, notre ami... Elles m'avertissent qu'une bande dévaste l'archevêché, qu'elle s'est emparée du trésor épiscopal: des objets de valeur archéologique sont détruits.

--Vous le voyez! vous le voyez!... attesta M. Casimir-Perier... Ça commence... Voilà le règne du peuple qui commence.

Il englobait l'espace dans ses bras ouverts; la salive s'éparpillait hors de sa bouche blême... Le général Pithouët s'élança:

--Souvenez-vous du sermon sur la prise d'Alger! Monseigneur de Quélen a prononcé des paroles hostiles à la Charte, et que le peuple n'a pas oubliées...

--Cela suffit-il..., s'écria quelqu'un d'obèse et de fatidique, pour exercer des ravages dans un palais de l'État?... En vérité, quels que soient mes sentiments de tolérance à l'égard de certaines revendications déraisonnables, je ne saurais regretter assez que des voix autorisées prodiguent leurs excuses à de tels forfaits...

--C'est bien à cela que devaient aboutir les aberrations du jacobinisme exalté!... constatait un homme élégant et pâle... à la justification, que dis-je, à la louange des attentats les plus odieux!

A ces colères s'ajouta celle d'un monsieur borgne qui était le général Gérard, héros, jadis, dans le camp de Dumouriez, de Bernadotte, puis à Austerlitz, Iéna, Wagram, Smolensk, Lützen, Montmirail et Ligny.

La Fayette lui-même posa la main sur le bras de Pithouët; il le contint et lui conseilla le silence à l'oreille. Au milieu du bruit, on nomma les commissaires; et l'on résolut d'associer, dans le commandement des gardes nationales, le général Gérard à La Fayette, évidemment pour contrôler l'emploi de ces forces.

Devant ces craintes de personnes illustres et réputées pour la vaillance de leurs opinions libérales, Omer douta. Rassemblant ses esprits, il interrogeait, dans sa conscience, ce qui lui paraissait y luire de plus clair: la notion de la Loi. Certainement la Loi condamnait les pillards de l'archevêché. Si elle se doit d'imposer sa suprématie aux caprices de la couronne, elle ne se doit pas moins de l'imposer aux instincts de la plèbe destructrice. Les ouvriers qui avaient mis à mort le pitoyable voleur d'un couvert d'argent, ceux-là mêmes donnaient raison à ces députés, à ces législateurs chargés par la nation de faire respecter les règles de la justice. Ébaubi, tout à l'heure, d'entendre vilipender les libérateurs qu'il venait de suivre en extase, Omer se reprenait pourtant. Des citoyens intègres et sages lui dictaient peut-être son devoir: les aider, les servir, attendre d'eux la récompense. A la banque de M. Laffitte la Banque d'Artois et les Moulins Héricourt étaient redevables, en partie, de leur fortune. Évidemment, Dieudonné Cavrois parlait au nom de la tante Caroline et de M. Laffitte dans les discussions de la rue. «Maman ne veut pas de la République!» avait dit le gros garçon, l'arme fumante au poing. Seyait-il qu'Omer trahît les desseins de sa parente à l'heure où elle achevait d'accroître sa richesse, leur richesse, celle d'Elvire et de son fils?

Ces arguments se succédaient dans son esprit à mesure que les doctrinaires s'enflammaient en l'honneur de l'ordre. A cause de la chaleur, les hautes fenêtres demeuraient béantes sur la cour, qu'envahissaient sans cesse des soldats et des officiers de la ligne, des gens du peuple, des gardes nationaux, des nouvellistes et des solliciteurs aux aguets. Par-dessus les murs et les toits, la rumeur de la voie publique était aussi perceptible. En bouffées, le bruit des armes et les appels des orateurs arrivaient dans les feuillages ombrageant le vacarme des conversations particulières, parfois même générales, que tenaient là des intrus, malgré la consigne des domestiques et des portiers. A plusieurs reprises, Omer ouït des propos distincts: «La Seine charrie des chasubles, des dalmatiques, des surplis.--J'ai vu flotter les tableaux sacrés de Raphaël et du Guide, les feuillets arrachés des incunables, et les gravures du vieux temps, qu'on ne retrouvera jamais.--C'est du vandalisme!--C'est une turpitude!--On pille aussi les Tuileries.--Les détenus de la Conciergerie se sont évadés.--Aux Tuileries, je viens de voir le peuple sabrer un portrait qu'a signé le baron Gérard.--Des bandits ont percé de balles la duchesse de Reggio que David avait peinte.--On assassine les arts de la France!» répéta une voix enrouée, sans doute celle d'un rapin romantique. «Ils ont assis un cadavre en guenilles sur le trône!--C'est l'orgie infâme d'une canaille en délire.--Cela finira-t-il?--Il faut rétablir l'ordre.--Nous sommes ici pour rétablir l'ordre!» concluaient les militaires.

Ces paroles enchantaient les ennemis de la Révolution. Les dalles retentissaient sous les crosses et les fourreaux de sabres. Mille pas fiévreux raclaient le sol. M. Bertin de Vaux déclara:

--En présence de l'agitation qui règne au dehors, ce qui importe, c'est que le général La Fayette aille se montrer aux citoyens... Si nous ne pouvons retrouver Bailly, le vertueux maire de 1789, félicitons-nous d'avoir retrouvé l'illustre chef de la garde nationale!

M. Laffitte céda, baissant les cils pour dissimuler la contrariété de ses regards sincères:

--Le général La Fayette accepte le commandement de la garde nationale qui lui est déféré par...

--Par la Chambre.

--Non! non! ce n'est pas comme Chambre que nous agissons!... interrompit vivement le long M. Villemain, que troubla l'appréhension d'une responsabilité encore possible devant les tribunaux du roi: il ne se souciait pas de porter sur les épaules une tête convaincue de complot, au cas d'un revirement... Nous agissons simplement comme une réunion de députés.

Tous applaudirent à cette prudence. On se carra plus à l'aise dans les gilets de toile.

--Nous ne sommes ici que des citoyens qui s'assemblent pour sauvegarder l'ordre et la propriété dans des conjonctures extraordinaires..., définit M. Villemain.

A ce moment, Omer voulut se retirer, ayant compris que sa présence semblait à certains membres superflue. M. Laffitte, dont il alla prendre congé, le retint un peu. Le bruit courait que l'Hôtel de Ville était en la possession du général Dubourg, Omer confirma les probabilités de cette information. M. Laffitte pria l'estafette d'annoncer au comte la venue d'une Commission municipale et du général La Fayette. Celui-ci sortait, d'ailleurs, avec le général Gérard, M. Audry de Puyraveau et un colonel de ses familiers. Omer les suivit.

Ils allaient descendre l'escalier en répondant aux innombrables questions de ceux que les laquais repoussaient mal, lorsqu'à leurs oreilles il tonna formidablement. Puis, la fusillade s'égrena. Les échos de l'hôtel répercutaient le fracas de l'explosion; le sol trembla sous les pieds.

Nous sommes trahis!... s'écrièrent des êtres éperdus qui jouaient des coudes afin de gagner les issues du jardin.

--Les soldats de Polignac sont là!

Une subite image de l'échafaud, de l'exécuteur offrant sa main ironique, voilà ce qu'Omer évoqua durant la seconde où, d'instinct, se fermaient ses paupières. Par la porte ébranlée du grand salon, se bousculèrent alors les députés en séance, oublieux de leurs cannes et de leurs chapeaux. Des boucles blanches flottèrent sur des dos courbés. Des basques d'habits volaient... Dans la cour, Omer vit bondir par la fenêtre un vieillard agile... Deux élus du peuple coururent aux écuries, les ouvrirent et s'y verrouillèrent. Tous les yeux s'effrayaient. Juché sur le piédestal d'une colonne qui supportait la voûte du porche, un officier de la ligne adjura La Fayette de ne rien craindre. C'étaient les compagnies qui déchargeaient leurs armes en l'air. Ainsi voulait-on rassurer une bande de révolutionnaires qu'inquiétaient les forces des deux régiments installés autour de l'hôtel. A ces mots, le maigre, le long M. Villemain quitta la remise où il prétendait se blottir; et remonta très vite l'escalier en se mouchant au milieu d'un foulard.

Omer eut quelque peine à retrouver son cheval. Un jeune soldat bouchonnait, plaignait en patois le malheureux animal, écumeux et sanglant. Il ne fut pas facile de se frayer un chemin à travers la foule et les troupes qui fraternisaient. On invitait les militaires à prêter serment sur le drapeau des trois couleurs. Plusieurs dames régalaient les petits tambours dans une pâtisserie. Sous leurs grands shakos noirs à pompons, les soldats transpiraient ce qu'ils achevaient de boire.

Au coin de la rue et du boulevard, s'empressait M. Mignet, dont les yeux astucieux, sous la chevelure abondante, examinaient chaque type de révolutionnaire au repos: ceux qui s'accoudaient sur leurs fusils, ceux qui bavardaient, les mains dans les poches, ceux qui s'asseyaient, fourbus, sur les bornes, ceux qui étanchaient, à l'ombre, la sueur de leurs fronts. La bouche fine et narquoise du jeune historien, à ce que put surprendre Omer, terminait ses compliments par ces mots:

--Courage, mon brave, vous allez l'avoir pour roi, votre duc d'Orléans!...

Ce que les gens ébahis ne paraissaient guère désirer. Ils hochaient la tête et soufflaient, s'attachaient à la boutonnière les noeuds tricolores que commençaient à vendre des fillettes, la corbeille au cou. En trottant, l'avocat réfléchit aux rapports qui liaient M. Laffitte et la famille d'Orléans. Le banquier, fréquemment, assistait aux réceptions du Palais-Royal. Son ami, M. Mignet, apparemment se chargeait de la propagande immédiate... Ainsi que les groupes en effervescence autour des bornes, Omer eût préféré la République, legs de Rome. Toutefois, entre Bernadotte au loin sur le trône de Suède, Napoléon II prisonnier dans Schoenbrünn, les trois ou quatre sectes de républicains prêts à la dispute intestine, déjà violente devant le passage de l'Opéra, prudemment, on pouvait songer au fils de Philippe-Égalité, au combattant de Jemappes et de Valmy. Ce prince était en posture de les supplanter par le fait simple de sa présence, par l'appui des financiers, du commerce, et de cette garde nationale qui s'équipait à la porte des boutiques, enfin par le prestige de son extraction royale... Peut-être fallait-il se garder de nuire à sa cause. L'avocat ne pouvait que compromettre l'avenir de son fils en obéissant aux espoirs vagues des Philadelphes, du comte Dubourg, de son oncle Edme, ou bien à ses propres aspirations vers la République latine des carbonari. Pour elle, autour des bornes, s'exaltaient les étudiants, et les sous-officiers de la ligne qui débouclaient leurs sacs.

Dans la chaleur accablante, Omer respirait l'âcre poussière levée par les milliers de pas. Tous ses membres lui pesaient autant que son épaule alourdie, pincée par la cicatrice naissante, râpée par les bords du bandage, lacérée. Les chairs de ses mollets furent bientôt un poids énorme. Ses paupières retombaient sur le spectacle de la foule anxieuse et rieuse. Les querelles des gens, leurs appels heurtaient son crâne. Le roulis du cheval lui meurtrissait les hanches, que coupait l'arête du ceinturon. Les façades réverbéraient le soleil. Ses traits éblouissants, lui blessaient les pupilles. La fatigue du corps, la fatigue de l'esprit étaient pareilles. L'une et l'autre engageaient l'estafette à chérir la solution la plus prochaine, afin que le repos suivît. Au surplus, mieux valait devenir le magistrat d'un souverain fidèle aux lois...

Cependant Omer décida qu'il ne lui seyait point de proposer avec enthousiasme le duc d'Orléans aux suffrages de l'Hôtel de Ville. Cela n'eût que trop révolté les Dubourg et les Ribéride. Adroitement, il insinuerait la chose en des conversations particulières, ainsi qu'un soupçon, et feindrait de croire que le général La Fayette administrerait d'abord l'État, selon la politique des Ventes.

· · ·

Après avoir gouverné sa bête parmi la multitude de la place de Grève, Omer, grâce à une énorme cocarde tricolore piquée sur la ganse de son bonnet de police, fut admis dans la salle Saint-Jean. Le comte Dubourg s'affairait au milieu des solliciteurs, des nouvellistes et des fonctionnaires; ils étaient respectueux devant le vieil uniforme républicain, qu'il avait de nouveau revêtu. Évariste Dumoulin rédigeait une ordonnance. Elle suspendait les droits d'entrée dans Paris, pour le bétail et les vivres maraîchers, à la satisfaction de quelques fruitiers et bouchers en blouses, délégation corporative. Un sergent de la garde nationale assurait au major Gresloup qu'un poste important venait d'être établi, selon les ordres, dans la Banque de France, et que l'argent du commerce se trouvait ainsi protégé.

--La Fayette se rend-il ici comme mandataire de Laffitte et de Casimir Perier, ou bien avec la volonté d'agir par lui-même et par ses amis personnels?... demanda brusquement le major à son gendre, dans l'angle de fenêtre où il l'avait acculé.

--J'ignore le fond de sa pensée..., répondit Omer; je puis dire qu'à la réunion des députés il a tout fait pour obtenir le commandement de la garde nationale, c'est-à-dire pour disposer de la force. Il l'a obtenu, mais ils lui ont adjoint le général Gérard... En tous cas, le général Pithouët, M. de Schönen et M. de Puyraveau font partie de la commission municipale...

--Ah! ils se sont constitués en pouvoir municipal?...

--Et M. Laffitte songe au duc d'Orléans...

La consternation de M. Évariste Dumoulin pâlit ses larges joues molles que creusaient les pointes du col. Dubourg et le major s'interrogeaient des yeux; ils regardaient leurs colères les envahir... Elles firent sourdement explosion. Ils murmurèrent qu'il fallait aussitôt convoquer, à l'Hôtel de Ville, les jacobins déterminés. Le major griffonna quelques mots à l'adresse de M. Buchez, de Blanqui. On entourerait la Commission de révolutionnaires capables, au besoin, de l'intimider par la violence.

Durant ce colloque, Omer remarquait le désordre du lieu. De nombreuses personnes s'entretenaient dans la salle, par groupes conversant à l'écart. Elles avaient déposé leurs fusils dans les encoignures des deux cheminées monumentales, sous la garde des figures allégoriques dressées en cariatides. Des portes s'ouvraient et se fermaient avec violence.

--Monsieur Baude!... Un officier d'état-major demande à parler confidentiellement à monsieur Baude!... criaient les voix les plus diverses de gens pour qui ce rédacteur du _Temps_ représentait le gouvernement provisoire.

Lambeaux d'imprimés, journaux divers, brouillons déchirés en miettes jonchaient les rosaces du tapis. Sur une grande table ovale, recouverte de velours à crépines, de l'encre s'étalait par flaques épaisses, entre des paquets de plumes d'oie, des paires de pistolets, une écharpe tricolore, quatre bouteilles vides, des verres à bière, et des écritoires de faïence à fleurs de lys. Armé d'un canif, Pied-de-Jacinthe coupait la tenture rouge d'un panneau, en affirmant qu'il allait, dessous, mettre à nu des affiches placardées en 1793. Cette opération intéressait nombre de messieurs qui portaient des sabres de cavalerie suspendus à leurs redingotes. A mesure que les doigts émus du vétéran arrachaient l'étoffe le long d'une fausse colonne, d'une cannelure d'or, un papier verdâtre apparaissait. Peu à peu l'on déchiffra:

TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

_Unité, Indivisibilité ou la Mort._

Théâtralement, ceux qui étaient coiffés se découvrirent devant ce vestige de la dure justice jacobine. Le dragon de l'an II rectifia la position et porta la main à la visière de son casque terni.

--Aujourd'hui le peuple est rentré chez soi!... dit-il ensuite.

Il dissertait, rappelait ses souvenirs de la guerre faite sous Jourdan. Ribéride vint parler à Dubourg.

--Général, voici le tapissier: de quelle couleur le drapeau?

Le comte hésita.

--Il nous faut un drapeau noir..., ordonna le major brusquement...; et la France gardera cette couleur jusqu'à ce qu'elle ait reconquis ses libertés.

Cette phrase, prononcée furieusement pour avertir les assistants du péril orléaniste, les attira. Leur indignation se donna carrière dès que le général eut avoué ses craintes:

--Nous voulons le rétablissement de la Convention, et que tout soit remis en l'état de choses qui existait le 8 thermidor.

--Orléans?... Un traître qui passa comme Dumouriez à l'ennemi... après la défaite de Nerwinde, lorsqu'il estima perdue la cause de la Révolution!...

Des portes s'ouvrirent encore. On ne s'entendit plus.

--Monsieur Baude?...

--Monsieur Baude vous recevra tout à l'heure!

--C'est Son Excellence le ministre de Suède!

--Monsieur Baude dicte une proclamation au peuple. Mais on peut voir le général Dubourg...

Celui-ci commanda le silence d'un geste impérieux et reprit son chapeau. Un homme blond, à la vue basse, entrait. Le bonnet à poil et l'uniforme flambant neuf de M. Évariste Dumoulin lui semblèrent d'abord majestueux; puis ce furent les épaulettes d'un colonel de hussards qui, large et trapu, frétillait sur ses petites jambes en bottes à coeur, et les embarrassait dans les courroies d'une énorme sabretache garnie d'un N en cuivre.

--Monsieur de Loewenhielm!... appela le général comte en s'avançant et faisant la révérence... Je suis heureux de souhaiter ici la bienvenue à Votre Excellence.

L'homme blond le reconnut enfin:

--Je désirais remercier, en votre personne, monsieur le comte, le gouvernement qui, dans un moment si troublé, a bien voulu veiller à ce que fût remis, en mon hôtel, le paquet intact de mes dépêches saisies à la barrière, sur mon courrier de Stockholm.

--Le roi Charles-Jean ne pouvait espérer moins de moi, d'un ancien ami du maréchal Bernadotte!... répondit Dubourg radieux, et qui rajustait son écharpe tricolore contre ses boutons à faisceaux de licteurs.

Le ministre examina le cercle formé autour d'eux; il attendit le silence absolu:

--Messieurs, je puis vous l'assurer déjà: rien n'égale le respect qu'inspire au corps diplomatique la conduite si sage des Parisiens. Je suis certain qu'à la cour de Suède la nouvelle de ces prodigieux événements ne sera point mal accueillie... Messieurs, notre souverain aime toujours profondément la cause de la liberté, pour laquelle il a si longtemps combattu avec le général Gérard et le général Dubourg, dans les rangs de la Révolution... Permettez-moi de me souvenir ici qu'en 1813, après Leipzig, il envoyait au général Davout, alors gouverneur de Hambourg, un émissaire pour le déterminer à concentrer les garnisons françaises dispersées dans les forteresses d'Allemagne: jointes aux forces suédoises, elles eussent pris à revers les troupes de la Sainte-Alliance, et sauvé la France de l'invasion. La fatalité voulut que notre agent ne sût pas convaincre le maréchal Davout... Mais, en mars 1814, l'empereur Napoléon, après la bataille d'Arcis-sur-Aube, se rendit dans l'est de la France, à Saint-Dizier, pour chercher, dans l'exécution de notre plan, sa sauvegarde. Le 25 mars, je quittais Liège avec le prince royal de Suède dans une chaise de poste. Nous courions au-devant de Napoléon. A Nancy, nous refusâmes l'entrevue que, par l'entremise de M. Alexis de Noailles, nous demandait le comte d'Artois, ce Charles X qu'aujourd'hui... Hélas! la partie fut perdue trop vite. Les alliés entrèrent dans Paris. Les habiletés de M. de Talleyrand trompèrent Alexandre, en faveur des Bourbons. Dans le même instant, le prince royal de Suède se disposait à réparer tant de malheurs avec l'aide de M. Benjamin Constant. Il n'a point dépendu d'eux que les choses tournassent mieux... Un sentiment tout humain de rivalité bien excusable empêcha les maréchaux Caulaincourt, Macdonald et Marmont de se confier à leur ancien camarade. Malgré les prescriptions des Philadelphes, ils refusèrent de l'aider dans la nuit du 4 au 5 avril 1814... Vous savez le reste. Le 8 avril, les sénateurs installaient sur le trône de France le frère de Louis XVI... Qui avait eu raison, Messieurs, cette nuit-là? Bernadotte, ou Marmont?... Aujourd'hui, cette glorieuse ville jonchée de cadavres, après quinze ans d'erreurs, répond pour nous!

Le comte de Loewenhielm leva dans ses mains gantées son chapeau de soie brillante à coiffe blanche; il hocha sa fine tête qu'encadraient les mèches grises et blondes, et regarda l'assistance. Sans doute espérait-il qu'on lui répondrait dans un sens flatteur pour l'ambition de Bernadotte. Seul, le général Dubourg rappela que Mme de Staël avait déjà vanté le patriotisme et la haute valeur morale du prince, mérites rares et non moins appréciés du général Gérard, du général La Fayette, qui venaient d'être choisis, par les députés libéraux, pour commander aux gardes nationales:

--J'ai eu l'occasion d'entendre dire au général La Fayette qu'il pensait sans cesse à ce que le prince royal de Suède et lui, pendant les Cent Jours, s'étaient promis de faire pour la liberté, l'indépendance et les trois couleurs nationales!

Quelques approbations timides, hésitantes, un: «Vive Bernadotte!» proféré par le colonel de hussards à la sabretache bruyante, firent que le diplomate put se retirer au milieu d'une ovation assez mesquine, mais réelle.

«Voilà ce qui peut aboutir des grands desseins particuliers aux Philadelphes de mon bisaïeul et de mon Edme,... calculait Omer.... Le comte Dubourg est l'agent de Bernadotte qui a pour amis La Fayette et le général Gérard... L'Hôtel de Ville va leur appartenir tout à l'heure... En tout cas, je suis le favori de ce gouvernement-là... J'ai un pied ici et un autre chez M. Laffitte par ma tante Caroline... Je puis dormir sur les deux oreilles!»

--Mieux vaudrait Bernadotte que le duc d'Orléans,... grommelait son beau-père.... L'homme importe moins que les termes d'une Constitution qui nous garantisse le libre exercice de tous les droits. Cela gagné, nous commencerons les réformes, et nous appellerons M. Fourier au ministère de l'Intérieur!

Evariste Dumoulin gourmanda le commis qui rapportait les épreuves d'un décret: l'imprimeur de la Préfecture ne voulait pas exécuter le tirage faute d'un visa que ne donnait point le chef de bureau.

--Où est-il, ce chef de bureau?... Où est-il?... Comment?... Quoi? «Il a cru que, vu les circonstances...» Ah çà! qu'est-ce à dire?... M. Baude et moi l'avons assez répété: tout doit rentrer, dès cette heure, dans l'ordre accoutumé... Chacun doit se livrer à ses travaux habituels... Sachez-le, Monsieur! La Commission municipale qui va siéger ici est un gouvernement provisoire! Il y a donc un gouvernement, qui saura punir aussi bien que récompenser...

--Général, l'inventaire est terminé. Il y a cinq millions dans les caisses de l'Hôtel de Ville, et plus... annonça tout de suite un autre commis qui présenta plusieurs pièces à la signature du comte Dubourg.

Omer se plongea dans un fauteuil de velours rouge. Sa tête s'appuyait au dossier. Bientôt ses paupières recouvrirent à demi ses yeux: ils ne virent plus que brouillés, les civils, les gens en uniformes, les gesticulations éparses dans la salle, entre les deux cheminées aux cariatides. Les voix et les tumultes du dehors se confondirent...

Plusieurs décharges de mousqueterie se mêlèrent à son cauchemar, l'éveillèrent. «C'est La Fayette!» disait-on autour de lui. Les messieurs se boutonnaient et se brossaient. Dubourg coiffait son chapeau à panache symbolique:

--Il faut le recevoir au perron.

--Nous lui demanderons d'abord quelles idées il espère servir ici!... affirma le major.

--Doit-on oublier qu'il fit tirer sur le peuple de la Révolution, au Champ-de-Mars?... questionna sévèrement Pied-de-Jacinthe qui fixait la jugulaire de son casque sous le menton, à l'ordonnance.

Par les escaliers sonores, la cohorte des carbonari, des demi-soldes descendit derrière eux.

--Vive La Fayette!... acclamait la place grouillante.

Au soleil, six mille figures se haussaient par-dessus la houle des épaules en chemise. C'était un champ de visages fervents parmi les pointes des fusils et des piques. Hissés sur des chaises que portaient de robustes gaillards, les blessés, dans leurs linges sanglants, trouvaient la force d'agiter les trois couleurs des banderoles. On s'écartait devant les civières où des hommes barbus agonisaient. Une mer humaine remuait jusqu'à la Seine. Au loin, des enthousiastes, montés sur le portique central du Pont Suspendu, brandissaient leurs drapeaux dans la lumière, devant les tours quadrangulaires de Notre-Dame. Au bras du colonel Carbonnel, M. de La Fayette marchait, affable, à travers l'infinie rumeur qui le sacrait chef. Des fenêtres, les femmes lui jetaient à foison des faveurs rouges, blanches, bleues, qui tournoyaient avec grâce en tombant. Des naïfs lui tendaient des verres pleins. Les gardes nationaux plantaient leurs oursons sur leurs baïonnettes et les élevaient le plus haut possible. Avec cette lourde figure plombée, ce grand corps adipeux, engainé dans le col d'or et les aiguillettes du costume, tout le souvenir de la gloire révolutionnaire ressuscitait sur le sol de Paris. Derrière le remous de gens qui poussaient des gamins battant le tambour, le vieillard faisait des révérences, serrait des mains, remerciait ceux qui débarrassaient le chemin des pavés et des poutres... Une longue lanière de soie tricolore flottait à son habit. Les fidèles de sa suite, enrubannés de même, semblaient les commensaux d'une noce, celle du vieux temps révolutionnaire et de la jeune liberté victorieuse que représentaient maintes filles dépoitraillés, les poings aux hanches, et la mine ivre de joie publique.

La Fayette était nu tête. Ses cheveux gris et roux laissaient voir le crâne blême, par endroits. Il monta lentement les degrés, avisa le drapeau noir déployé au-dessus du linteau, devant la statue équestre d'Henri IV, et fit tout de suite une moue de sa lèvre morte. Le major, s'étant incliné, lui demanda précipitamment à voix basse:

--Est-ce notre Grand-Élu que nous recevons, ou l'envoyé du Parti Industriel?

Les regards de ces deux hommes examinèrent réciproquement leurs âmes secrètes, supputèrent la valeur des menaces tacites et des engagements.

--C'est votre Bon Cousin La Fayette,... répliqua-t-il.

Et il tendit la main au général Dubourg, pour l'attouchement mystérieux des carbonari.

--C'est donc leur Grand-Elu,... reprit celui-ci à voix haute que les Bons Cousins accueillent dans la maison du Peuple libre... Je lui remets mes pouvoirs... A tout seigneur, tout honneur!...

S'effaçant, il livra sa place, au centre de son état-major, quand La Fayette se retourna vers la multitude confiante, vers les pans des drapeaux, les baïonnettes rigides, les chapeaux agités, vers les maisons aux fenêtres garnies de femmes applaudissantes, semeuses de couleurs... Un essor de pigeons s'envola, par-dessus la forêt des cheminées, vers l'azur. A cet instant, Omer se rappela la grotte des Carbonari romains dans le Valabre et son initiation tragique.

Était-il vrai que «l'Ausonie était libre», selon le mot rituel?

Les amis du triomphateur l'emportèrent, entre les colonnes, à travers les voûtes sonores, dans les escaliers ombreux. Des mains le tiraient. Il trébuchait, répétant:

--Laissez, mes amis, laissez. Je connais l'Hôtel de Ville mieux que vous!...

Enfin on l'assit derrière les bouteilles de bière et les paquets de plumes d'oie. La tenture fendue par le canif de Pied-de-Jacinthe révélait le placard verdâtre de la Commune:

TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

_Unité, Indivisibilité ou la Mort._

--Il n'est plus besoin de drapeau noir, puisque voici la victoire du peuple!... Qu'on arbore le drapeau de Valmy!... Vous y consentez, n'est-ce pas, général?... et vous, major?... Maintenant nous allons organiser la défense... Les troupes des camps de Saint-Omer et de Lunéville pourraient bien dès cette heure marcher sur Paris...

On écoutait, chapeau bas, ses paroles tranquilles et mélodieuses. En uniforme de garde national, l'épicier Mauravert taillait une plume avec ardeur, lorsque La Fayette l'eut remercié:

--Ne craignez-vous pas, général, un nouveau manifeste de quelque Brunswick? Les armées de la Sainte-Alliance...

--Bien fin qui le dira!

--Un prince de sang royal... fidèle à la Charte et qui accepterait le pouvoir, conjurerait peut-être toutes sortes de périls... Le duc d'Orléans...

--C'est un bon homme. Il est bon,.. répondit La Fayette en écrivant la première ligne de sa proclamation... Entre nous, je le crois bon... et un peu bête...

--Un souverain sage, docile, que conseilleraient les ministres et les Chambres... cela rassurerait le commerce... Voilà ce que veut le commerce!

--Ce n'est pas ce qu'espèrent l'armée, ni le peuple, ni la jeunesse studieuse, monsieur le boutiquier!... interrompit rudement le major... Allez à vos pains de sucre, je vous prie.

--Monsieur est donc épicier?... demanda La Fayette en souriant... Beau métier, et fructueux, de plus!...

Confus, Mauravert s'éloigna. Sa bouche mulâtre frémissait de rage.

Ensuite La Fayette affecta de consulter Dubourg et le major, avant chaque mot de son factum.

Debout, appuyé des deux mains à la poignée du sabre, comme sur une canne, Omer se désola de résister mal à la somnolence. Ses jarrets s'engourdirent, et, tout à coup, chancelèrent. La moiteur de sa chair dégageait des miasmes étouffants, et aussi le cuir de ses bottes, le drap de son uniforme. La sueur dégouttait de ses cheveux. Une sorte de buée lui cacha soudain les choses, les hommes, l'altitude infinie de la salle poussiéreuse, et les allégories mamelues des deux cheminées. Il perdit, un instant, connaissance, dans une torpeur heureuse où il sombrait loin du monde. Le cliquetis de ses éperons, lorsque la jambe s'arcboutait d'instinct pour l'empêcher de choir, le réveillait, furieux contre lui-même. A l'heure où se formait le gouvernement, à l'heure où son beau-père et le comte tenaient le pouvoir, allait-il ainsi devenir un dormeur inutile qu'on évincerait? Se mouvoir était impossible: un silence respectueux régnait dans la salle, naguère si bruyante. Omer essaya cependant. Le signe impératif de son beau-père le contraignit à l'immobilité. Alors il lutta de son mieux. Avec son doigt il se décollait les cils, et les mouillait de salive... Il ne saisissait plus que par fragments les phrases de la proclamation...

--«J'accepte avec dévouement et avec joie les devoirs qui me sont confiés... Et, de même qu'en 1789, je me sens fort de l'approbation de nos honorables collègues aujourd'hui réunis à Paris... La vérité triomphera, ou nous périrons ensemble...»

L'estafette rêva que l'Hôtel de Ville s'effondrait: son sabre s'échappait de ses mains vagues, et ce fut un tintamarre de ferraille tourbillonnant autour de ses mollets.

--Voyez donc ce pauvre enfant qui dort debout!... compatit la voix charitable de La Fayette.

Omer l'eût tué. Le major l'envoya s'étendre sur le grabat du lampiste, dans le cabinet voisin. Il y puait l'huile; cela n'empêcha point l'époux d'Elvire de s'endormir aussitôt sur la couche sordide. A peine eut-il le temps de distinguer les quinquets bien fourbis et leurs abat-jour de tôle verte alignés sur des planches. En choisissant quelques-uns, l'homme de service tira, plus tard, le héros du sommeil. Par la porte s'engouffrait le tumulte de voix nombreuses, le bruit des crosses labourant les parquets. Omer regarda sa montre: il était sept heures trois quarts. Une voix véhémente exigeait du pain pour les ouvriers combattants, ou les fonds indispensables aux achats.

--Il est plus de quatre heures: ma caisse est fermée! Je n'y puis rien,... répondait l'accent péremptoire de M. Casimir Perier.

Rageusement, la plupart criaient:

--Vive Charras!...

Et M. Casimir Perier:

--Silence!

Omer rentra dans la salle. Il apprit que M. Laffite, Benjamin Constant et les membres de la Commission municipale étaient arrivés.

Par une belle phrase, La Fayette autorisa les délégués de l'émeute à se pourvoir sur la caisse de l'Hôtel de Ville; et il ordonna de préparer un bon.

--Nous ne voulons pas de votre argent!... refusèrent plusieurs portefaix... Le peuple ne s'est pas battu pour de l'argent, à la caserne de Babylone!...

--Je me retire dans le sein de la Commission Municipale!... déclara solennellement M. Casimir Perier.

Et il sortit à reculons, en insultant de ses yeux autoritaires le polytechnicien qui présentait cette dizaine de tâcherons, d'ailleurs effroyables, couverts de poussière, masqués de sueur noire, vêtus de chemises en lambeaux et tachées rouge, de pantalons en loques.

--L'entendez-vous?... grogna le général Pithouët.

Puis, s'adressant à l'oncle Edme, assis sur le bord de la table:

--Vous meniez des hommes résolus. Pouvez-vous compter sur leur zèle?

--Sans doute?

--Assez pour leur enjoindre d'arrêter les députés.

--Oh! pour cela, je ne m'y engage point. Ils croiraient que je veux me faire Premier Consul.

--Dans ce cas, la révolution avorte!

--Nous verrons bien!...

--On verra ça!... fit Pied-de-Jacinthe.

Et il frappa sur le fourreau de son bancal.

Un ricanement de menace tordit les bouches des républicains rassemblés là. Les poings serrèrent les fusils. Démoniaque et grimaçant, sa mèche dans l'oeil, Trélat répétait:

--Il faut empêcher qu'aucune proclamation ne soit affichée: la signature désignerait un chef, avant que la forme même du gouvernement puisse être déterminée par le peuple. C'est un danger de dictature!

--Il existe une représentation provisoire de la nation,... ajoutait Enjolras, dont les paupières rouges encadraient les yeux fulgurants... Qu'elle reste en permanence jusqu'à ce que le voeu de la majorité des Français ait pu être connu...

--Qu'elle s'occupe aussitôt des moyens de consulter la nation!... recommanda Grantaire, monté sur la table, qu'il arpenta.

La Fayette se leva, souriant, et quitta la salle Saint-Jean pour celle de la Commission. Il touchait les mains offertes. Sa lourde figure promettait ce que l'on voulait:

--Toute autre mesure serait intempestive et coupable.

--S'il faut que l'un se dévoue pour poignarder le d'Orléans qu'on nous accommode,... lançait la voix démente de Ribéride,... je serai celui-là... Plus de royauté!

Tous l'applaudirent. Les bouteilles de bières, renversées, roulèrent...

--Général La Fayette,... avertit Bahorel, ses mains sales en l'air,... général La Fayette, prenez garde!... Vous choisissez le chemin de l'antre où l'on perd sa popularité!

Le vieillard lui fit face, posa ses deux mains tremblantes contre ses décorations; il se raffermit sur ses jambes en pantalon blanc, et remua ses lèvres incolores:

--La popularité est un trésor précieux à mon coeur; mais, comme tous les trésors, il faut savoir le dépenser dans l'intérêt du pays!...

--Soyez notre chef pour fonder la République selon les principes du grand philosophe Saint-Simon!... proposa le major Gresloup, les yeux dans les yeux.

--Il ne m'appartient pas de constituer le gouvernement définitif. C'est aux Représentants d'assumer cette responsabilité.

--Tu nous livres à Casimir!... pleura Grantaire, qui parcourut la table à grandes enjambées, et feignit de s'arracher les cheveux.

La Fayette sourit, sortit... Dubourg, d'un coup de poing sur ses paperasses, commenta cette attitude.

--Le général Lobau refuse de signer le décret autorisant la garde nationale de Versailles à commencer l'attaque contre la caserne d'artillerie!... vint dénoncer Urbain en nage.

Il cracha de colère et remit son bicorne.

Pied-de-Jacinthe frappa du pied:

--Il recule donc aussi, l'aide de camp de Joubert!... le volontaire de la Révolution!...

--Rien n'est plus dangereux, dans une révolution, que les hommes qui reculent,... professa Bahorel, sentencieux et lugubre.

--Eh bien, je vais le faire fusiller!... décida Urbain.

Et il courut au balcon pour appeler les gens de sa bande.

--Mazette!... dit le major, qui l'arrêta... Fusiller le général Lobau! Un membre de la Commission municipale, du Gouvernement provisoire!

--Lui-même... Et je dirais à ces braves gens de fusiller le bon Dieu, qu'ils iraient!

--D'abord la vie n'est qu'un crime de Dieu!... appuya Grantaire.

Omer les empêcha difficilement de convoquer par la fenêtre les gaillards aux bras velus, casqués, et qui buvaient, tour à tour, la liqueur du marchand de coco...

Au milieu de ces démences, l'estafette se réveilla complètement. En sa conscience, il les blâmait. De l'un à l'autre, il allait, endoctrinant, avec la certitude d'accomplir son devoir.

--Nous nous sommes battus pour le triomphe de la Loi sur l'arbitraire... Respectons la Loi... Ne tentons rien que la Loi ne puisse justifier... C'est aux députés légalement élus à se prononcer selon les sentiments de la Nation...

Dans un fauteuil à crépines d'or, s'effondra la masse du loueur Rambourg. Ses mains violâtres jouaient avec ses bouts de bretelles multicolores, tandis qu'il grommelait:

--Vous attirez sur nous les Cosaques, vous attirez sur nous les Cosaques!...

--Gare aux Cosaques!... renchérissait Mauravert.

Cette peur de l'étranger gagna les rangs de la garde nationale que M. Roulon et M. Buchez échelonnaient de marche en marche, sur l'escalier intérieur. Baïonnette au clair, l'ébéniste repoussait déjà rudement les ouvriers en guenilles dans les coins d'ombre. Une patrouille entoura même deux récalcitrants et, malgré toutes protestations, leur arracha les fusils, les gibernes.

--Votre tâche est finie,... leur persuadait un caporal que défiguraient des furoncles... Il faut que l'ordre se rétablisse... Les Cosaques n'attendent qu'un prétexte pour nous infliger les désastres de 1814 et 1815... Voulez-vous perdre la France en effrayant les rois de la Sainte-Alliance par cet aspect révolutionnaire?...

--Vive notre bon roi qui capitule!... clamait à tue-tête, d'en bas, le petit vieillard au schapska.

Omer descendit au perron afin de discerner les causes des rumeurs que provoquait ce cri.

Un monsieur fort âgé, saluant à droite et à gauche, jurait, sacrait, riait, la couperose étincelante, et sa chevelure blanche au vent. Courfeyrac reconnut M. de Semonville, ambassadeur et grand référendaire, qui gravissait les marches, courbé en deux, et les bras étendus, en manière de balancier:

--Morbleu! le Roi retire les ordonnances! Mille millions de bombes!... Ah! jarnidieu, le ministère est à bas, mes amis! Ça y est, corbleu!... Le général Gérard est ministre de la Guerre, et Casimir Perier aux Finances! Nom d'un tonnerre!

Dans l'espoir d'amadouer la crapule par des jurons fraternels, le ci-devant les prodiguait:

--Sacré nom! Polignac s'en va... M. Perier aux Finances! Le général Gérard à la Guerre! Morguienne!... Le Roi retire les ordonnances... Peut-on parler à M. de La Fayette, jeune homme?...

--Eh! mon neveu, je vous donne le bonsoir. Je suis aise de vous voir si bon air.

C'était le comte de Praxi-Blassans, qui secondait l'ambassadeur;

--Nous accourons de Saint-Cloud. Sa Majesté retire les ordonnances... Ces messieurs viennent en son nom...

Il indiqua MM. de Vitrolles et d'Argout.

--Vive la Charte! Vive le Roi!... cria M. Roulon.

--Vive le Roi! Vive le Roi!... hurla Mauravert, pour couvrir les «Vive la République!» de la grande salle.

--Vive le Roi!... rugit Rambourg... Enfin, l'ordre sera rétabli...

--Vive le Roi!... entonna toute la garde nationale, qui présenta les armes à MM. de Semonville, de Vitrolles, d'Argout et de Praxi-Blassans.

--Vos boutiques seront sauves, morbleu!... décréta M. de Semonville.

--Hé! hé! les choses ne sont pas avancées autant que je le craignais,... dit Praxi-Blassans à l'oreille d'Omer... Voici du travail pour M. de Châteaubriand qui a flairé la bonne aventure. Il est de retour et m'est venu faire visite. J'ai porté son message à Saint-Cloud... Peste soit de vos barricades! J'ai failli vingt fois me rompre le col. Mais vos sans-culottes sont plus polis que ceux de jadis: ils hissaient nos voitures pour leur faire franchir les tas de pavés...

Promptement, l'estafette le renseigna sur les esprits.

Les envoyés de Charles X furent introduits dans l'antichambre qui précédait le bureau de la Commission municipale. Dès que la porte s'ouvrit, le comte de Praxi-Blassans cria très haut:

--Messieurs, voici le repentir du roi!... de façon à être entendu par tous.

M. de Semonville, trébuchant de droite et de gauche, attrapa cependant les mains de La Fayette qu'il étreignit à la lueur ronde de la lampe.

--Il y a quarante ans, marquis, quarante ans! Ici même, et dans des circonstances, ma foi, assez près d'être pareilles...

A l'aspect de ces grands seigneurs, Casimir Perier, ému, accentuait la déférence, s'inclinait devant M. d'Argout, silencieux et gourmé. Les autres membres de la Commission s'étaient levés, puis rassis. Triste et noble, M. Laffitte, de ses narines, humait l'air; M. de Puyraveau se prêtait la mine d'un juge qui condamne à mort; Benjamin Constant rejetait en arrière son grand visage aux longues boucles blanches et jaunâtres, il affectait de la hauteur. M. Mauguin ni M. de Schönen ne continrent pas leurs colères:

--Vous vouliez donc nous faire assassiner tous par vos Suisses?...

--Égorger Paris!...

M. de Vitrolles atténua mal son sourire de sceptique devant ces rhéteurs. Mais le général Pithouët dévisagea si franchement l'espion royal que celui-ci se détourna vers Casimir Perier:

--En quittant Saint-Cloud, nous ignorions qu'il existât un gouvernement provisoire, une commission municipale. Nous pensions traiter avec un général placé à la tête du mouvement... Nous ne portons aucune preuve de notre mission: le Roi ne pouvait apposer sa signature sur un acte qui eût, par là même, reconnu légale la fonction d'un chef révolutionnaire.

Au signe de M. Laffitte, les huissiers se préparèrent à fermer les portes.

--Ce soir, je n'ai pas le caractère officiel qu'il faut pour me mêler de tout ceci,... confia Praxi-Blassans à son neveu, en se retirant de façon à ne pas se confondre avec les mandataires du Château... Le Roi n'a point voulu donner de signature, parce qu'il espère pouvoir désavouer mes collègues... Aussi bien, rien ne me semble assez sûr pour que je me compromette: il n'y a point urgence... J'ai ouï dire que les gens du Parti Industriel dépêchaient quelques-uns des leurs à Neuilly, pour quérir le duc d'Orléans... «Attendons la fin!» comme dit le fabuliste... Il serait sage d'aller prendre quelque repos dans votre campagne. Ma voiture de chasse est au Quai Pelletier. Courons rassurer ces dames. La comtesse habite à Meudon depuis avant-hier; elle y alla, lorsque les balles commencèrent de casser nos vitres... Vous et moi, nous avons des devoirs d'époux, de pères. Vous vous êtes bien tenu jusqu'à présent, et pour le mieux de nos intérêts: je n'aurais pas agi d'autre sorte à votre place. Mais je ne me soucie pas que vos amis, les charbonniers, vous fassent faire la tête chaude, à l'instant inopportun. La Banque d'Artois en pourrait souffrir... Après le grabuge, il y aura des places vides et bonnes à briguer. Vous vous êtes suffisamment montré pour obtenir des fous; et, si l'on ne vous rencontre point trop au Gouvernement provisoire, vous n'aurez, au cas de son échec, rien à redouter des sages, quant à votre liberté ou votre fortune... Le principal était qu'on me reconnût dans ce lieu. Les plus subtils peuvent attribuer à ma parole sur le repentir du roi le sens de l'ironie royaliste ou celui de l'orgueil révolutionnaire. Ce n'est pas dans un tel moment qu'il sied d'omettre les principes de la diplomatie, dont le premier enseigne l'excellence des phrases ambiguës aux heures douteuses. Je puis souper tranquille... Faites vos adieux à votre beau-père, en vous excusant sur l'état de votre blessure.

Le comte se bourra le nez de tabac. Dans la salle Saint-Jean, il examinait les énergumènes qui se pressaient vers la table aux flaques d'encre, où persistaient encore les traces des semelles de Grantaire. Satisfait d'être convaincu, l'époux d'Elvire joignit avec peine le major, qui l'approuva de partir. A Blanqui, le général Dubourg promettait de se rendre, le lendemain matin, chez M. Laffitte, et d'en tirer une réponse claire: le banquier l'eût éludée, ce soir, au milieu de la Commission municipale. Pierre Leroux fronçait les sourcils, secouait sa tignasse, frappait les meubles, faisant tressaillir, dans les verres, la limonade, et, dans les assiettes, la charcuterie, les tranches de pâté:

--Mes amis du passage Dauphine se disposent à consolider leur barricade, et à fondre les gouttières de leurs maisons pour mouler des balles neuves!

--La Fayette nous doit d'établir la république américaine;... affirmait la tête olympienne de Michel Chrestien.

--Le duc d'Orléans est la meilleure des républiques... essaya de soutenir M. Mignet, que des huées chassèrent aussitôt sur le palier, dans les rangs de la garde nationale.

Cavrois le recueillit, opposant sa large carrure aux fureurs des acharnés. Ensuite, il embrassa, contre sa poitrine molle, Omer suffoqué:

--Eh! cousin... Maman l'avait bien dit!...

Dehors, le peuple banquetait. Des femmes distribuaient du vin, du pain, des morceaux de viande froide. Leurs bonnets à ruches luisaient dans tous les groupes, à la clarté de quelques lampions remplaçant les réverbères détruits. Au milieu des ruisseaux, les ivrognes ronflaient. Une odeur âcre planait dans la poussière suspendue. Omer songea que bientôt il respirerait la fraîcheur des bois...

Distingua-t-il vraiment le bonnet rouge et les cheveux blonds d'Angeline, ses larges yeux qui l'aimaient là-bas, bien qu'obscurcis par la peine? La capote de la mère Cardoche se penchait sur la menotte bandée de la Bordelaise dont Cydalise, dans ses bras maigres, berçait les pleurs et le corps enfantin... Alerte, Praxi-Blassans entraîna son neveu. Les valets abaissèrent le marchepied de la voiture. Au fond, une femme était blottie.

--Et votre blessure, Omer?... interrogea la voix curieuse d'Élodie.

--Mademoiselle nous accompagne,... imposa le comte;... je lui ai retenu un logis à quelque distance de votre domaine...

--Ah!... fit Omer, choqué de savoir cette fille près de vivre quelques jours à Meudon, non loin d'Elvire.

Par la portière il regarda disparaître la Grève, pleine de rumeurs et de fusils. Debout sur une caisse, l'homme en armure légendaire chantait, sous le casque, pour un cercle de badauds attentifs et las:

Le feu sacré des républiques Jaillit autour de Bolivar; Les rochers des deux Amériques, Des peuples sont le boulevard. L'Afrique même est à la veille D'expulser des tyrans jaloux...

Au refrain, sa femme levait la chandelle, dans un cornet de papier, afin de mettre en lumière la figure tragique du chanteur:

Partout la liberté s'éveille, Réveillez-vous!

La foule reprit en choeur, de ses voix mâles et menaçantes, de ses voix ivres et enrouées, de ses voix enfantines, de ses voix chaudes et amoureuses:

Partout la liberté s'éveille, Réveillez-vous!

En clameur, cela jaillit de cent poitrines. Mille bouches le répétèrent... L'appel du peuple assaillit la façade énorme, rectangulaire et noire de l'Hôtel de Ville, les lueurs roses des fenêtres nombreuses où des ombres s'empressaient, jusque dans le gracieux belvédère découpé sur le scintillement des étoiles.

Le coin d'une maison bruyante, en fête, fut tourné. Le chevalier légendaire fut caché, puis toute la place... Omer écouta longtemps le refrain de victoire.

--Plaise à Dieu qu'ils ne se réveillent pas comme ces braillards l'exigent à cors et à cris!... souhaita le comte... Nous aurions sur les bras toutes les utopies des Babeuf, des Saint-Simon, des Fourier, et autres abstracteurs de la quintessence humanitaire. Ces rêveurs persuaderaient aisément la canaille de mettre les biens en commun, en s'aidant du fer et du feu jusqu'à ce qu'ils aient obtenu leur mer de limonade, espoir saugrenu de ce M. Fourier... M. de Rothschild, grâce au ciel, jouait à la hausse: comme il perd tout, il obligera M. Laffitte à choisir un souverain qui proroge le terme de la liquidation en Bourse, et, par là, donne le loisir de compenser les déboires. Ces affaires d'écus primeront le reste devant le Parti Industriel... autant dire devant les boutiquiers qui tremblent pour leurs tiroirs..., et les préfèrent à toutes les républiques... Tenez... voyez donc... voyez, chère Élodie!

Oursons en tête, buffleteries blanches en croix, gibernes et briquets au dos, une patrouille imposante barrait la rue des Arcis.

--Avancez à l'ordre, ou je fais feu!... enjoignait aux passants le chef, qui parut être le F.·., commis de banque.

Des guerriers en loques, traînant leurs fusils et leurs piques, voulurent passer outre; ils invectivèrent. On les couchait en joue: un caporal maigre hurla, l'insulte à la bouche.

--Bas les armes! Rendez vos armes! Quiconque n'est pas en uniforme doit déposer les armes...

Omer avisa les favoris blonds du tailleur Durtot: il empoignait au col de chemise un homme gras et bas sur jambes... N'était-ce pas un typographe de l'imprimerie Pied-de-Jacinthe?... Il lui ressemblait.

--On ne fait pas partie de la garde nationale, avec cette allure-là, mon garçon! Vous avez la mine d'un bandit...

--La loi n'autorise que les gardes nationaux à porter les armes,... renchérit le F.·. auprès d'un homme en redingote déchirée... Vous ne le savez pas?

--Je le sais bien... mais...

--Mais quoi?... Livrez votre fusil..., vos cartouches!... Fouillez-le, Durtot: il pourrait en avoir dans ses poches.

--Je suis M. Godefroy Cavaignac,... se récriait la victime... J'appartiens à la société des Amis du Peuple; et c'est une indignité! Mon frère est officier... Je refuse de vous abandonner mes armes... Si mes habits sont abîmés, c'est que je me suis battu, corps à corps, avec un soldat de l'infanterie royale!

--A d'autres! Vous vous expliquerez à l'Hôtel de Ville...

--On m'a tout à l'heure arrêté, puis relâché, à la Croix-Rouge, à cause de la même erreur... Je vous dis que je me nomme Godefroy Cavaignac.

--Je m'en f... Vous n'avez pas d'uniforme: suffit!... Lâchez ce fusil...

--Bah! notre travail est fini pour lors... philosophait le typographe désarmé... Il faut laisser le reste de la besogne aux savants...

La voiture s'éloigna vite de la bagarre.

Durant le trajet, Omer répondit sèchement aux propos d'Élodie. Néanmoins il s'amusa de sentir leurs jambes se chauffer dans l'ombre. Elle tournait en ridicule ce qu'elle avait entrevu de l'émeute. Pourtant elle l'obligea de conter les détails de la rixe avec l'artilleur, sur la place de la Bastille, et comment, au Louvre, il avait tiré deux coups de feu contre un officier suisse. Elle s'étonnait qu'il n'eût point, en trois jours de bataille, tué plus d'ennemis. Le comte la taquinait sur ses illusions touchant les choses de la guerre. Pendant qu'il éternuait, à plusieurs reprises, elle toucha secrètement le corps du jeune homme, en deux caresses audacieuses, par-dessous la soie légère de sa mante, ce dont Omer tira vanité.

· · ·

A Meudon, il abandonna le comte et son amie devant l'auberge. Ensuite, la voiture franchit la grille de sa maison. Là, guettait Elvire. Elle fit arrêter les chevaux. Tout de suite elle se ruait à son cou. Elle riait et sanglotait.

--Dieu soit loué! Te voilà. Voilà mon Omer. J'ai retrouvé mon Omer... Tu souffres? Ah! que j'ai pleuré!...

--Il est courageux comme Bernard!... disait la tante Aurélie, au seuil de la villa.

--Embrasse ton fils... Embrasse Olivier...

Elvire emmena son mari tout de suite dans leur appartement.

Elle le déshabillait, le lavait, le baisait. Telle Angeline, la veille et le matin.

--Qui t'a soigné? Qui t'a pansé?

--Trélat.

Quand il fut dans le bain, elle le câlinait encore, l'accablait de questions...

--Et tu l'as tué! Mon Dieu!... Moi, je serais morte de peur...

Il comparait les grâces élégantes de l'épouse aux instincts affectueux de la grisette. Chevelure plus belle, mains d'opale, yeux durs et lumineux, corps moins animal en ses attitudes décentes. Elle lui plut davantage...

--Ah! chère Elvire, je n'aspirais qu'à votre parfum dans cette foule... Et ce fut le principal de mes sentiments...

--Vous dites vrai?

Elle le regarda; les clartés de ses yeux durs le pénétrèrent: l'âme menteuse du mari se déroba dans les détours des paroles...

Au sortir de la baignoire, il avouait:

--Je ne me souviens pas... J'étais comme le bouchon qui flotte sur le torrent... et que l'eau jette contre les obstacles, qu'elle saisit dans ses replis, qu'elle attire en arrière, pour le jeter encore...

Cela le surprit qu'au fond de soi-même il estimât juste cette comparaison. Pourtant il se jugeait héroïque. Il se revoyait au Carrousel, dans la petite rue où il avait voulu lâcher son cheval contre les soldats... La politesse d'Elvire démentit la métaphore du bouchon. Sa politesse ou sa foi dans la vaillance des Héricourt? Il ne sut.

--C'est pour toi, mon fils, que j'ai versé le sang et que j'ai bravé la mort,... dit-il au poupon que la mère lui présentait... Tu vivras dans une ère de justice que ton aïeul et ton père t'auront préparée, sous les trois couleurs!

Bien qu'il prononçât sourdement cette phrase, il se remercia de l'avoir composée majestueuse. Il n'avait rien entendu de plus grand, au théâtre, que ce simple cadeau d'un avenir heureux, offert aux mains débiles d'un petit enfant. Malgré lui, des larmes noyèrent ses cils, tant il s'admirait.

--Omer, je vous adore! justifiait Elvire.

A petits coups de lèvres douces elle effleurait la plaie de l'épaule, dans la chemise béante, puis l'érosion de la joue. Il serrait contre soi la chaleur du jeune corps et ses courbes, et les globes menus de la poitrine haletante, qui palpitaient. La communion de leurs âmes se compléterait par la communion des corps.

«C'est ici le double amour! Je me devine en son coeur qui me pense... Angeline me reste étrangère au milieu des plus délirantes voluptés. Je ne suis pas elle, comme je suis Elvire en cet instant!»...

Respectueuse d'un maître vaillant, la camériste disposait les argenteries de l'en-cas, les cristaux limpides sur le vermeil ancien du plateau. Omer eut aux doigts l'ivoire poli de son couteau, et, aux regards, la beauté suave de quatre lys qu'offrait une bergère en porcelaine de Saxe, élancée du guéridon, délicate, rosée aux joues, la gorge visible dans le fichu, et le sourire mièvre... La lavande avait embaumé les damassures du linge. Sous la gelée blonde, la volaille froide conviait l'appétit. L'or du vin coula dans les verres avec un bruit liquoreux... Sur le velours de la molle ottomane, au flanc d'Omer, Elvire inclinait sa candide figure de vertu, ses yeux, «le ciel et la mer» profonds, son teint de pêche duveteuse que couronnaient le bronze et l'or de la chevelure abondamment répandue.

--Je t'adore,... murmurait-elle.... Il faut que rien de cette heure ne périsse...

--Qu'elle s'éternise dans une vie nouvelle, fille de cette nuit heureuse, ô mon Elvire!

La chambre était haute. La joie des lumières brillait autour du petit lustre, éclairait le gris simple des lambris moirés. La couche amoureuse s'étalait, blanche dans la pénombre, sous les ondes lourdes des courtines. Au fond du berceau, l'enfant était endormi, serein, joufflu, ses bras potelés hors des dentelles. La fraîcheur du parc entrait par la fenêtre avec le vol d'un papillon nocturne, avec les senteurs des viviers, des parterres et des charmilles. Outre Elvire, l'orgueil d'Omer embrassait tout ce bonheur, toute cette magnificence de la nuit, les astres mêmes, la nature et la victoire.