‹ Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vieChapitre 16 sur 18 · XV

XV

Ce fut l'abbé de Praxi-Blassans qui, débraillé, tout en sueur, le lendemain vendredi, sur le soir, vint à Meudon apprendre aux siens les décisions de la Chambre. Elle appelait Louis-Philippe d'Orléans à la lieutenance générale du royaume. Les Pairs, qui redoutaient le triomphe de l'anarchie, avaient accepté la solution immédiate. Enfin les troupes royales se débandaient autour de Saint-Cloud.

--Marmont a trahi le Roi, comme il a trahi l'Empereur... On espérait trop de sa mollesse... Polignac aurait dû le faire fusiller dans le jardin des Tuileries!... Le Dauphin a voulu briser en deux l'épée de ce fourbe, qui avait eu l'audace de faire lire aux régiments un ordre du jour propre à les exempter de se battre. Le Roi a cru bon de prier le duc de Luxembourg d'aller à la tête de son état-major reporter cette épée au Raguse... C'était une corde et une potence qu'il eût fallu, et présentées par le bourreau!...

Poussif, Édouard s'effondra sur un banc du jardin, dans les bras de la comtesse Aurélie, qui l'essuyait et le calmait.

Comme stupéfait de voir le calme relatif de sa famille, assise autour de verres, de flacons et de carafes toutes fraîches, il regardait Elvire, le teint de fleur, les grands yeux apaisés, l'ample élégance du chapeau en paille de riz, la légèreté de manches bouffantes, la souplesse des jupons à bandes roses. Il sembla ne pouvoir s'imaginer comment sa mère avait pu lisser, en ce jour de malheur, ses longues boucles grises, et draper une écharpe de blonde sur sa robe de mousseline. Qu'Omer fût debout, en culotte et en escarpins, en habit bleu; cela le passait! Que Mme Gresloup priât les servantes d'approcher un siège, de verser du sirop, d'enlever le petit chien endormi dans sa jupe à l'indienne, cela outrageait sa douleur... Ses préoccupations l'enfiévraient.

--Il y a du grotesque dans ce tragique!... ricanait-il... Le fils de Philippe-Égalité demeure introuvable. Les émissaires du Parti Industriel ne le peuvent dénicher à vingt lieues à la ronde... Le beau régent que voilà pour la minorité du duc de Bordeaux, si tant est que le Roi et le Dauphin consentent à l'abdication... Et les gens qu'a gorgés de tout Sa Majesté, ces mendiants de chaque heure s'en vont par toutes les portes du château, leurs paquets sous le bras... C'est une déroute de ducs et pairs, de gentilshommes du service, et de chambellans... Ah! jamais je n'ai vu l'humanité aussi bas. J'ai entendu bien des confessions criminelles: à tout prendre, les individus, seuls, sont moins capables de turpitudes qu'en compagnie. Et mon père, mon père qui se dérobe aussi!...

--Tais-toi!... fit Aurélie... M. de Châteaubriand n'était pas là non plus, je pense!

--Tu l'emportes, Omer!... reprit l'abbé... A la bonne heure!... On va te voir procureur général, pour le moins... Ton ami Montalivet est arrivé en poste, après la bataille. Il a couru tout de go, du Luxembourg à l'Hôtel de Ville, pour réclamer au général Dubourg la direction des ponts et chaussées. Malheureusement, M. Baude la veut pour lui. Ce matin, Dubourg est intervenu chez Laffitte, la cravache à la main, pour le contraindre, devant les députés libéraux, à proclamer la République. Laffitte s'est précipité sur la sonnette du président et l'a sans cesse agitée. Il a pu couvrir la voix de l'intrus. Comme il a de la vigueur, ton général comte dut sortir sans autre résultat... Bernadotte et les Philadelphes ont perdu le trône de France... encore une fois!...

Il se relevait, piétinait, s'éventait. Sa soutane grise de poussière, battait autour de ses jambes. Il but d'un trait le verre d'orgeat qu'un domestique lui offrit, puis jeta son tricorne au milieu de la pelouse. Il arracha son rabat qui l'étranglait. Deux grosses larmes roulèrent sous les paupières baissées de la comtesse Aurélie. Les ayant vues, il se précipita vers elle, tomba sur les genoux, et cacha sa tête dans la soie mordorée:

--Pardon, mère, pardon... mais je suis vaincu! Je suis vaincu!...

Sa frénésie l'étouffa. Chacun voyait, parmi les mèches dépoudrées, sa tonsure sale. Les plis de ses bas noirs descendaient en spirale jusqu'aux souliers à boucles. Douloureux et pantelant, il réfléchissait à la défaite de la Congrégation; et, tel un petit enfant chétif, il ne quittait pas l'abri des jupes maternelles.

--Ah! l'infortuné!... gémit Elvire, en pressant les doigts de son mari.

Omer acquit alors le sens complet de sa victoire, ce prêtre à bas, dans la poudre du chemin, cet orgueilleux parent fier de sa race, de son énergie et de ses espoirs gigantesques, n'était plus rien qu'un pauvre être anéanti par le désastre de sa faction. Pourquoi Denise avait-elle obscurément pressenti, en refusant de l'épouser, dix ans plus tôt, la faiblesse de ce jeune noble?... Comment la fille du colonel Héricourt avait-elle deviné ce destin sans gloire, avant de préférer l'oncle Augustin, aujourd'hui, couvert de lauriers, sur la terre d'Afrique, et, demain, seigneur parmi les grands de la terre... Quelle secrète influence avait averti la vierge engendrée par la force du héros?...

Omer s'enivra de triompher, en dépit de ses instincts lâches qu'avait domptés, à toutes les heures du péril, l'honneur héréditaire de Bernard Héricourt, du père encore présent dans la personne du capitaine Lyrisse, son disciple et comme sa survivance auprès d'un fils timide. «O mon père, pensa-t-il, vous ne nous avez pas abandonnés... Votre vaillance éperonna nos faiblesses et les sauva!...»

--C'est leurs ruses, toutes les ruses des carbonari, des francs-maçons, qui nous ont terrassés; la ruse des conspirateurs et la ruse de l'argent!... accusait Édouard, en montrant son cousin du doigt.

--Contre les ruses des jésuites!... riposta Omer.

--Réjouis-toi: tu viens de fonder le règne de la Bourse.

--Parce que ton laboratoire à miracles fait banque-route!...

--Omer!... supplia la tante Aurélie.

Le vainqueur et le vaincu se mesuraient. Tous les traits du prêtre se contractèrent en sa face exangue, parmi les mèches dépoudrées... Le rire sardonique d'un tiers interrompit ce jeu d'écoliers rivaux qui se menacent, bien décidés à s'en tenir là. Le comte de Praxi-Blassans se moquait d'eux. Il revenait de Paris, où il avait siégé parmi les Pairs, avant de revoir sa maîtresse à Meudon. Il avait encore sur l'habit les traces de fard que la belle avait omis d'épousseter...

--Ah çà!... dit-il..., vous puez le collège, autant que ces petits messieurs qui nous charriaient tout à l'heure, sur leurs épaules, notre vicomte de Châteaubriand, ahuri et charmé d'entrer au Luxembourg avec cette mascarade... Trêve de puérilités!... J'ai grand'-faim... Le messager du roi, ce pauvre Mortemart, nous a tous endormis par ses doléances, mais non rassasiés... Jamais ambassadeur ne fit pareille figure de sot! Il est resté parmi nous au lieu d'aller présenter lui-même, au Palais-Bourbon, les nouvelles ordonnances de Saint-Cloud. Laffitte et Benjamin Constant s'y sont impatientés tout seuls, et ils ont trouvé mauvais que le ministre d'un roi si mal en point ne se dérangeât lui-même... Alors ils ont appelé Louis-Philippe d'Orléans... A vrai dire, Mortemart avait voulu, ce matin, grimper sur une barricade que ne pouvait franchir sa voiture: voilà son talon qui s'écorche dans sa botte! Il n'a pu marcher davantage. Il a eu ses vapeurs. M. d'Argout a dû le porter aux Pairs; et on l'a plongé dans un bain... C'est à l'écorchure d'un podagre que Charles X et le Dauphin devront de perdre le trône, et le duc de Bordeaux de ceindre la couronne par-dessus son bourrelet, si tant est que le d'Orléans se satisfasse de la régence... Ce dont je doute fort!... Eh quoi! l'abbé, souperas-tu dans ce désordre? Tu es à faire peur! Demande une redingote et des bas à ton cousin!... Il sied que tu prennes avec décence le deuil de tes principes... Va, va, tu n'en seras pas moins évêque, quelque jour, à moins que je ne trépasse!...

--Pardonnez-moi, mon père: mitre ou tiare, ce n'est point d'un autre que je les veux recevoir, mais de moi!

--Oh! le fat! Paix donc! Tu sais combien je déteste l'affectation. Garde-moi ces paroles pour tes dévotes et tes prestolets... Peuh! Il fallait m'entendre plutôt que le Père Ronsin. Il n'a vu goutte, ton maître!

En maugréant, l'abbé s'éloigna pour réparer le dommage de sa toilette. La comtesse Aurélie, sur le banc de pierre, finit par s'affaisser, les yeux clos, et posa le menton dans ses mains constellées de joyaux, comme si elle voulait encore voir le passé, dans la nuit de ses paupières closes et tremblotantes.

Timidement Mme Gresloup interrogea le comte sur ce qu'il savait du major.

--Votre mari, Madame, accommode les idées de Saint-Simon à la sauce des événements, et il s'égosille à réclamer pour sa République des garanties que lui refuse la Commission municipale qui pérore... Pardieu! Mme Cavrois n'arrive point d'Arras. Elle a pourtant dû apprendre, mercredi soir, aux Moulins-Héricourt, toutes ces pétarades... Quelque vingt heures dans la malle-poste ne sont pas pour l'arrêter. Elle pourrait bien me secourir de ses conseils lorsque son frère Augustin, avec mon fils aîné, chasse le Bédouin... J'ai donné l'ordre de nous mettre à la hausse! Il m'arrangerait de savoir ce qu'elle en pense, et ce que prépare son ami Laffitte.

Elle arriva, le soir même, après souper, avec son fils, dans une calèche attelée de quatre chevaux. Les postillons avaient arraché leurs boutons fleurdelysés; et les fils pendillaient sur les revers écarlates de leurs vestes.

--Eh bien!... cria-t-elle..., voilà notre barque au port! Le duc d'Orléans l'a juré: on recule à huit jours la liquidation en Bourse. Nous gagnerons à la hausse après avoir gagné à la baisse... Dieu soit loué, Aurélie!... Bonjour, Elvire! Plus belle, toujours plus belle!... Qu'on me montre Olivier... J'ai pour lui des coeurs d'Arras et des gaufres de Lille dans le coffre... Dieudonné, mon sac!... Et mon eau de pommes!... Ah! quelle chaleur!...

Hors de sa capote en paille de riz, la dame avança des baisers qu'elle colla sur toutes les joues. Dans son caraco de moire brune, des chairs informes flottaient, remuaient les chaînes d'or pendues au large cou mouillé. Elle s'assit dans le salon chinois; elle arrêta, de la main, la lumière de la lampe, qui l'offusquait à travers ses besicles d'argent. Ses grosses jambes écartées, dans la robe à fleurs vertes, maintenaient son volumineux cabas de tapisserie. Elle y puisa des croquignoles, qu'elle mangea. Affectueuse, elle serrait les mains, embrassait, riait sans dents, mais elle tiraillait toujours les bras d'Omer et de Dieudonné pour se faire décrire les épisodes de la bataille.

--Mes enfants, mes deux enfants, vous êtes les vrais fils de la bourgeoisie, vous savez... Que tu as chaud, Dieudonné! Veux-tu boire?

--La Science et la Loi, filles de la bourgeoisie... sourit l'abbé... Voilà donc ce qui succède à l'honneur du noble et à la foi du moine...

--Ah! ma soeur, que vous êtes heureuse, vous!... pleurait Aurélie.

Elle appela son fils près d'elle, sur ses genoux, comme une mère avide de consoler les peines de son nourrisson.

--Hein! mon Omer, c'est moi qui t'ai poussé à l'étude du droit; c'est moi qui, malgré toute la famille, t'ai sauvé de la tonsure!... plaisanta Caroline... Remercie-moi...

Quoique la moiteur de cette peau flasque et barbouillée de tabac lui fut désagréable, Omer déposa un long baiser sur la joue de la vieille femme. Il sut chérir là son autre mère, celle qui ne l'avait pas abandonné comme Mme Héricourt, pour Dieu, pour un Dieu sévère, vindicatif et jaloux, pour un calcul de prières échangeables contre la félicité du paradis; celle qui, par son génie, l'avait fait riche, puissant, fier, aimé des femmes, voué à toutes les délices de la vie; celle qui l'avait fait libre et vainqueur, celle-ci, cette vieille à demi chauve sous le serre-tête de toile brodée, cette lourde matrone un peu grotesque et qui recommençait, contente, son éternel geste de savonner ses mains aux bagues d'or nu.

--Eh bien, Omer!... demanda Dieudonné..., es-tu sage, ce soir?

--Les députés légalement élus ont décidé... Je respecte leur décision, parce que c'est la Loi...

--A la bonne heure!... Montalivet que j'ai vu dans les couloirs de l'Hôtel de Ville m'a composé une leçon que je dois te réciter: «Songez tous deux, m'a-t-il dit, que l'apaisement le plus prompt est indispensable pour rétablir la société sur ses fondements ébranlés. Les séditions peuvent éclater, les partis se former. L'état où se trouve Paris ne peut se prolonger. La stagnation des eaux peut devenir un foyer d'infection. Il nous faut un gouvernement demain. N'entrevoyez-vous pas comme moi ce que la révolution nous réserve de désordres et de luttes? Aux bons citoyens de réparer les ruines de la monarchie constitutionnelle. Il faut se rendre aux avis sages et véritablement patriotiques. Au rebours du général carthaginois, nous n'aurons pas su vaincre seulement: nous aurons su, de plus, user de la victoire...»

Dieudonné pria son cousin de l'accompagner, le lendemain, au Palais-Royal. On y souhaitait que des gardes nationaux connus acclamassent le prince et lui fissent cortège, si besoin était, afin que les manifestations des révolutionnaires fussent prévenues ou contrariées par de plus importantes. A l'Hôtel de Ville, Montalivet et M. Roulon, avec Durtot, Mauravert et les autres, essayeraient de contenir les énergumènes de Blanqui, de Trélat, les étudiants d'Enjolras... Aux demi-soldes, le prince restituait des grades et des commandements. Au capitaine Lyrisse, un brevet de major serait offert avec une feuille de route pour l'Algérie, et l'inscription au tableau d'avancement. Ses amis du café Lemblin seraient pourvus de même; tous les officiers de l'Empire recevraient des emplois dans les brigades d'Afrique. D'ailleurs les généraux Gérard, Sébastiani, Heymès et Rumigny consentaient à paraître aux côtés du vainqueur de Jemappes et de Valmy, cependant qu'à l'Hôtel de Ville, La Fayette finirait par se résoudre à la neutralité, comme le général Lobau, voire le général Pithouët... Mais il fallait d'abord provoquer l'enthousiasme de la rue... Les deux régiments de ligne venus au drapeau tricolore demeureraient dans leurs casernes: ainsi esquiverait-on l'apparence même de s'imposer par la force. Le duc d'Orléans prétendait n'obtenir son élévation que du peuple. C'était de bonne politique, à condition que nul, parmi les citoyens respectueux de la Loi, ne se voulût dérober.

Dieudonné, de phrase en phrase, s'épongeait: son costume de garde national était lourd, avec les deux baudriers blancs, les épaulettes, bien que l'ourson fût resté dans la calèche, comme le fusil.

--Je repars tout à l'heure... Ah! ma petite Bordelaise!... gémit-il à l'oreille d'Omer... Quel malheur!... une balle dans la main... Trélat lui a retiré des esquilles... Elle souffre, ma Noémie! oh!...

Il secoua sa grosse tête joufflue, qu'une barbe de trois jours enlaidissait.

--Tu as parlé de départ!... protestait Mme Cavrois... Nenni! je te garde jusqu'à demain... Mme Gresloup fera dresser un lit pour mon garçon dans ma chambre...

--Il y a deux chambres contiguës..., dit Elvire.

--Point! Je veux mon garçon près de moi...

Le comte rejeta les gazettes pour donner le bonsoir à Mme Cavrois.

--Vous plairait-il de nous dire, ma belle-soeur, si M. Laffitte vous a confié quel serait le Dubois de notre Régent?

--Mais M. Guizot ou M. Charles de Rémusat... Je suis morte de fatigue... Les routes sont mauvaises... et les cahots m'ont brisée...

--Alors, bonne nuit de victoire, ma belle-soeur!

«Victoire...» Omer la lut aux yeux narquois du diplomate, aux yeux irrités d'Édouard, aux yeux dolents et las de la comtesse, aux yeux lumineux d'Elvire... Il évoqua le portrait de son père debout, une grenade fumante aux pieds, dans la neige que striaient les lignes sombres de l'infanterie lointaine, et les éclairs des canons. Le fils n'avait point failli non plus à la tâche. Le feu des Suisses avait ébloui ses regards, abattu sa vieille jument; un sabre ennemi avait répandu son sang. A son tour, il était le maître des barbares capétiens; il était la nouvelle force qui se dressait dans ce salon de campagne, devant le groupe inquiet du prêtre, de la comtesse et du comte, celui-ci plus anxieux que sa mine joviale et sceptique...

--Mes enfants, vous avez pris votre revanche de Waterloo sur les Suisses des émigrés!... conclut la tante Caroline, en les suivant par les couloirs.

Au milieu de leur chambre grise, Elvire amoureuse, dépouillée de ses atours, dans sa blanche robe de nuit, l'ange, pur comme un rayon, noua sa chair sacrée aux muscles de Lucifer triomphateur. Leurs os crièrent de joie. Leurs lèvres souffrirent d'être aspirées par leurs bouches suaves. Tout leur sang chanta des hymnes dans leurs veines battantes. Tous leurs nerfs se saisirent à travers les souples membres agriffés. L'un à l'autre, l'époux et l'épouse furent unis jusqu'à ne savoir discerner ni les parfums, ni les corps de leur fièvre. Les voix mélodieuses de la feuillée, que la brise nocturne éventa, les glorifièrent.

· · ·

Fier cavalier sous l'uniforme bleu aux aiguillettes scintillantes, Omer, le lendemain, précéda la Commission parlementaire chargée de transmettre au duc d'Orléans l'appel de la Chambre. Dans son hallucination propre, l'avocat imaginait être le licteur de la Loi reparue sur les ruines de la barbarie capétienne. Derrière lui marchaient peut-être les douze mandataires du Sénat et du Peuple romain, et non les seuls représentants de la France libérale. Omer eût voulu l'annoncer aux sentinelles des barricades, aux combattants souillés par ces trois jours de lutte, aux servantes qui recevaient le pain dans leur tablier, et le lait dans le pot de faïence, aux garçons qui entr'ouvraient les magasins, aux groupes qui lisaient les affiches. Mille et mille fois étaient imprimés, sur les murs, les mérites du fils de Philippe-Égalité, les noms illustres de Jemappes et de Valmy qui réveillaient dans les mémoires le souvenir jacobin: «Le duc d'Orléans a porté au feu les couleurs tricolores; le duc d'Orléans peut seul les porter encore!...»

Le fusil sur l'épaule, Dieudonné Cavrois commentait magnifiquement les termes des affiches; il conjurait les flâneurs de ne pas attirer les Cosaques contre une République précaire! Les gens hochaient la tête, indécis, surtout fourbus. Ils sollicitaient la marchande établissant son réchaud de café noir; ils s'arrachaient les tranches de pain.

--Plus de Bourbons!... protestait parfois un adolescent hargneux à la porte d'un café.

--Vive La Fayette!... répondaient, au loin, d'autres intransigeants.

Mais, sur le seuil des boutiques, l'épicier à casquette verte, l'herboriste en tablier de serge, le boulanger au jupon court et aux bras nus, l'opticien en redingote, le drapier, sa plume aux doigts, le caissier aux manches de lustrine, approuvaient, du geste, les paroles du gros étudiant...

La délégation pénétra dans la cour du Palais-Royal. Parce que les couples de colonnes à l'antique soutenaient les corniches de pierre linéaire, encadraient les portes et les fenêtres principales de la façade, Omer aima parader devant ce décor. Là, rasé de frais, le hausse-col au menton et le bonnet à poil bien lustré, M. Roulon vint aux nouvelles; il introduisait ses mains dans ses gants blancs d'ordonnance. Le vieillard fardé de rose avait quitté sa canardière pour une badine, son schapska pour un chapeau de cérémonie; il avait chaussé des bottes à revers, endossé une redingote olive, et pirouettait à l'intention des jeunes filles. Car, dehors, à la grille de la cour d'honneur, se pressaient les curieux, les furieux, les humbles et les niais, les femmes en capotes de paille, les minois des grisettes, et les favoris hirsutes des révolutionnaires. A travers les barreaux, des artilleurs acceptaient les remerciements du public, qui les félicitait d'avoir suivi la cause du peuple. Installé sur le soubassement d'une colonne, Rambourg indiquait, de même, à deux Cauchoises, ses amies, les fenêtres du prince; et, de temps à autre, il meuglait:

--Vive le duc d'Orléans!

Tout à coup, la voix de Mme Cardoche le seconda. Elle était sur la place, contre la grille qu'empoignaient ses gants rouges. Les roses et les lys des préparations cosmétiques, les boucles postiches lui avaient rendu momentanément une jeunesse embellie par les rubans aurore de sa capote, la mousseline tuyautée de sa guimpe, et le nansouk de sa robe à deux volants. Comme il l'appréhendait, Omer aperçut, séparée d'elle par quelques badauds, Angeline charmante d'être fraîche, coiffée de rouleaux et de coques d'or. Il admira la naissance de la gorge solide, la taille étroite dans la ceinture, le corps opulent et ferme sous les ballons des manches, la jupe d'organdi et l'écharpe cerise. Elle se détourna, bien qu'elle le voulût revoir aussitôt, à la dérobée.

Il s'obligea d'aller à la grille leur rendre hommage. Cydalise, avec Urbain, soignait la Bordelaise, à ce qu'elles dirent. Omer essaya de consoler par des sentences philosophiques l'amour déçu de sa petite amie. Tous trois se parlèrent longtemps. Il leur apprit comment la délégation décidait le prince, pourquoi l'on attendait la proclamation que composait l'imprimeur de la Chambre, et pourquoi l'on s'inquiétait de ne recevoir aucune réponse de l'Hôtel de Ville aux messages des députés. Pourtant les regards d'Angeline et de son amant exprimaient d'autres choses. Elle reprochait. Il s'excusait. Elle implorait de nouvelles faiblesses. Par des phrases générales, il alléguait indirectement ses devoirs de citoyen, d'époux et de père. Cavrois questionnait Mme Cardoche sur les souffrances de sa maîtresse.

--Ah!... fit Angeline,... la Bordelaise est heureuse, elle! On l'aime. Elle n'est pas de ces pauvres filles que sacrifient des ingrats?

Omer eut pitié de cette douleur. Il se pardonnait, cependant. Jamais il n'avait promis l'éternité de son caprice à cette petite lingère. A qui la faute si elle s'était éprise plus que de raison? Un passant, le lendemain, la distrairait.

Tout à coup on entendit la foule honnir un homme en veste, qui prêchait:

--On veut dérober au peuple les fruits de sa victoire! Les d'Orléans sont des Bourbons. Les Bourbons ont toujours sacrifié à leurs courtisans les intérêts du peuple... A bas les Bourbons!

Cent messieurs aux chapeaux ornés de cocardes tricolores s'étaient précipités sur l'importun; quelques hâbleurs se trouvèrent pour le protéger: une bagarre rapide s'ensuivit. Dans l'esprit d'Omer, la protestation de cet inconnu s'alliait à la plainte d'Angeline. Il lui fallut recourir à son idée de la Loi pour ne pas douter de sa vertu.

Or, à la fenêtre centrale du Palais, des personnes parurent qui lancèrent une pluie d'imprimés. Ceux qui les attrapèrent dans la cour les rejetèrent, par la grille, sur la place. Mme Cardoche tendit ses mains rouges vers la manne spirituelle, et la foule aussi. Des enfants ramassaient les feuilles à terre. Cavrois lut, de sa grande voix joviale, le factum de Louis-Philippe. Le prince annonçait qu'il n'hésitait pas à faire tous ses efforts pour préserver Paris de la guerre civile et de l'anarchie:

«Les Chambres vont se réunir; elles aviseront au moyen d'assurer le règne des Lois et le maintien des droits de la nation. La Charte sera désormais une vérité!»

--Vive la Charte!... répondit l'immense clameur de la multitude reconnaissante.

--Plus de Bourbons!

--Ce n'est pas pour la Charte de Louis XVIII que nous avons combattu,... déclarait un jeune homme qu'une énorme écharpe tricolore ceignait à la taille... La liberté tout entière, voilà ce qu'il nous faut! Voilà qui est plus précieux que les intérêts de la boutique!...

--Payerez-vous nos échéances, l'avocat?...

--Voilà cinq jours que les affaires sont arrêtées!...

--Soumettons-nous à la Loi,... conseillait Omer, du haut de son cheval... Il n'y a que la Loi. La volonté des représentants est son expression...

--Vive le duc d'Orléans!... répétèrent Rambourg, ses deux Cauchoises, et Mme Cardoche.

--Vive le héros de Jemappes!...

Et, dans cette acclamation, les cris hostiles furent étouffés un instant pour renaître aussitôt. Omer et Cavrois se fatiguèrent à défendre les mérites du lieutenant-général contre les ergoteurs républicains, assez vite malmenés d'ailleurs par la bourgeoisie trafiquante du Palais-Royal et des rues voisines.

A midi, tous les marchands sortirent de table en pantalons de nankin frais, la cocarde au chapeau et les gants à la main, comme un jour de fête. De temps en temps, pour être applaudi, se montrait, au grand balcon du Palais, le prince, en uniforme à feuillages d'or, sa face molle encadrée de favoris trop noirs et surmontée d'un toupet luisant. Il s'inclinait. La foule prolongeait son vivat. Il rentrait. Vers une heure, des savoyards arrivèrent avec la chaise à porteurs de Laffitte et celle de Benjamin Constant, que suivaient les quatre-vingts députés signataires de l'adresse. Une rumeur de louanges les honora. En robes claires et en canezous de mousseline, nombre de femmes perchées sur des chaises, des bancs, agitaient les dentelles de leurs mouchoirs, leurs écharpes, les panaches de leurs chapeaux larges et enrubannés. Des bavardes leur désignaient le visage méditatif de M. Laffitte derrière ses lunettes, la longue chevelure et le profil marmoréen de Benjamin Constant, l'air absorbé de M. Labey de Pompierre, la mine à la fois audacieuse et renfrognée de M. Dupin, la maigreur de M. Guizot, l'attitude satisfaite et les joues engoncées dans la cravate du général comte Sébastiani, le chapeau rond de M. Firmin Didot, la casquette à côtes de M. Odier, la redingote sanglée de M. de Kératry et sa raideur, toutes les carrures notoires supportant les grands collets des habits bleus, ou les plis chiffonnés des redingotes brunes. Dieudonné présenta les armes, M. Roulon fit le salut militaire. Au hasard, partout, des apprentis battaient le tambour. Lorsque les crocheteurs qui trimbalaient la chaise de M. Laffitte s'arrêtèrent au bas de l'escalier, il eut quelque peine à en sortir, la canne tâtonnante. Il cherchait une main solide, qu'Omer offrit.

--Restez avec moi, monsieur Héricourt. Faites-moi la grâce de m'aider à marcher. Cette foulure me gêne fort.

Au travers d'une cohue déférente, on pénétra dans le Palais. Sur les bras de quatre amis, Benjamin Constant recueillait, pour son courage de valétudinaire, des murmures flatteurs qu'il écoutait sans joie. Quelqu'un dit tout haut:

--Il doit deux cent mille francs au jeu, et il se demande si le nouveau régime acquittera sa dette.

Omer fut indigné de cette irrévérence. Des gens debout sur les fauteuils cachaient à demi les murs, les colonnes dorées, les tableaux des batailles révolutionnaires, les portraits des Chartres et des Montpensier en habit de guerre, devant les places fortes qu'ils avaient assiégées ou défendues. Une dame en turban se trouvait mal, verdâtre, entre des personnes qui lui firent respirer des sels... De la poussière tourbillonnait dans les rayons de soleil. M. de Vatimesnil levait son chapeau pour garantir ses yeux de la lumière trop ardente. On passa des portes... Durant une halte, un colonel du génie, hagard, annonça qu'il arrivait de l'Hôtel de Ville, que La Fayette y refusait de se rendre au Palais-Royal, que M. Jules de la Rochefoucauld s'y laissait éconduire par le général Dubourg; que toutefois, La Fayette promettait au général Gérard de se conformer à l'opinion de la majorité... Un monsieur chauve, en gilet blanc, assura que Charles X rassemblait vingt mille hommes à Rambouillet, que le Dauphin mènerait ces forces, le soir même, sur Paris. M. Laffitte haussa les épaules; ses yeux malins clignotaient derrière ses lunettes, et sa lèvre inférieure parut plus méprisante. Néanmoins il dit aux députés:

--Dans ce cas, Messieurs, que serions-nous demain?

--Nous serions pendus!... répliqua tout de suite Benjamin Constant, avec un accent de dépit et de colère.

Là-dessus, M. Villemain protesta qu'on n'avait rien commis d'illicite en choisissant, au cours de pareils troubles, un lieutenant général parmi les membres de la famille régnante; que, pour lui, il réprouvait les termes de l'affiche apposée par la Commission municipale, et notamment la première ligne: «Charles X a cessé de régner sur la France!» La bouche frémissante, le général Sébastiani renchérit encore:

--Eh! qui vous parle de changeaient de dynastie?... Cette question est étrangère aux actes que nous avons votés.

--L'affiche de M. Thiers!...

--J'ignore les insanités que des individualités sans mandat publient par voie d'affiches!

Mais le cabinet du prince s'ouvrit. Une poussée violente jeta les députés en avant, fit trébucher M. Laffitte et chanceler Benjamin Constant. Des huissiers continrent mal la députation, sa suite. A coups de coudes, ils protégeaient la personne de Louis-Philippe, très pâle, entre ses favoris noirs et sous les frisures de ses beaux cheveux en toupet. Il souriait, saluait, tendait ses mains fines; il serra celles de M. Laffitte qui, sans gêne, lui dit à l'oreille, montrant sa jambe malade:

--Deux pantoufles et un seul bas!... Dieu! si _la Quotidienne_ nous voyait!... elle dirait que nous faisons un roi... sans culottes!

Et de rire tous deux, qui n'en avaient guère envie. Le banquier toussa. D'une voix mesurée, il débita l'adresse, au milieu des chuchotements. Le coeur du prince se soulevait et s'abaissait sous la large moire rouge de la Légion d'honneur, sous les broderies d'or et les brillants des plaques. Dans son pantalon blanc, ses fortes jambes tressaillirent, deux ou trois fois, pendant qu'il répondait:

--Je travaillerai au bonheur de la France comme un bon père de famille!...

Puis, faute de savoir quelle contenance adopter, il s'abîma, lui, ses ordres et son épée, dans les bras de M. Laffitte, que soutenait Omer. Les deux hommes essuyèrent leurs yeux en se dénouant. Le prince entraîna son ami vers la fenêtre, le balcon. Et l'on entendit la place rugir:

--Vive le duc d'Orléans! Vive Laffitte!

Dix ou douze fois, l'acclamation unanime ébranla les vitres, retentit dans les entrailles. A l'intérieur, on se congratulait. Enfin Omer fut nommé au prince, qui lui dit:

--Votre oncle, Monsieur, le général Héricourt, se couvre de gloire en Algérie. A son retour de Grèce, le colonel Fabvier m'a parlé du capitaine Lyrisse avec la plus sincère estime. Vous venez de verser votre sang pour la défense de la loi... Les Héricourt sont une famille de héros. Je me félicite de vous connaître et de... de... C'est donc à moi de faire visite à La Fayette!... acheva-t-il soudain, oubliant Omer et répondant à un propos qu'il surprenait.

Cette question le préoccupait, bien qu'il affectât de sourire. Son nez, trop mince pour ses joues larges, se pinçait encore. Aussitôt l'on fit volte-face. Un monsieur asthmatique, à cheveux gris, qui fendait les groupes, gesticula vers les valets:

--Le cheval de Monseigneur!... Les chevaux des généraux!... Les chevaux des officiers!...

Et tout le monde se bouscula. M. Laffitte, au bras d'Omer, gémit. Il regagna sa chaise à porteurs. Les savoyards le balancèrent, à la tête des députés qui se massaient dans la cour. Benjamin Constant s'arrangea dans une brouette de laitier qu'avaient découverte ses amis, excédés par leur charge illustre. Devant eux, et derrière les quatre huissiers de la Chambre qui se plaçaient, le claque sous le bras leurs verges à la main, le prince prit rang, sur une bête assez fringante. Un homme que l'ivresse rendait hilare ouvrait la marche, battait le tambour: il en avait ceint le tablier de cuir pardessus sa blouse de maçon. Près de lui, un jeune monsieur à moustache cirée, la cocarde sur la cime du chapeau, arborait un étendard tricolore.

Au flanc de ce cortège informe, chevauchèrent les généraux Gérard et Rumigny, dont Omer suivit les habits brodés, resplendissants. On sortit. L'enthousiasme des boutiquiers devint une frénésie étourdissante. Groupés au seuil des magasins, juchés par grappes sur des bancs, entassés aux fenêtres avec leurs femmes, ils s'égosillaient, ils applaudissaient, brandissaient les cylindres de leurs chapeaux à cocardes; ils se haussaient sur les pointes; ils jetaient des sous aux gamins et aux apprentis en liesse, ou bien faisaient luire le bleu, le blanc, le rouge de leurs drapeaux innombrables.

Aux guichets du Carrousel, Louis-Philippe, un instant, se trouva bloqué par l'affluence des ouvriers qui, casquettes basses, lui secouaient la main. Les joies véhémentes de la bourgeoisie excitaient le peuple: il se décidait à courir, à crier, à chérir ce beau monsieur doré, blême, affable, et son toupet sans défaut, et l'aune de ruban républicain épinglée à son bicorne. Appuyé sur les Cauchoises, et ses mains violâtres dans leurs fichus, Rambourg, qui marchait parallèlement, abusait de son organe infatigable. M. Roulon et un capitaine du génie, l'épée au clair, flanquaient à droite le coursier du prince, que flanquaient à gauche Dieudonné Cavrois, sa corpulence et son fusil. On s'empressait d'abattre les barricades au passage; on renversait les tonneaux de pierres, qui s'écroulaient avec fracas; et des nuées suffocantes montaient. Le vieillard fardé de rose commandait, de la badine, ce travail hâtif; il se campait ensuite sur ses bottes à revers, au faîte des décombres, et il attendait que Louis-Philippe parvînt à sa hauteur pour l'assaillir de ses voeux. Des naïfs les répétaient en ovation.

--Il se souviendra de ma figure, je pense!... confiait-il tout bas à M. Roulon.

Le long du quai moins pourvu de peuple, l'accalmie fut pénible au cortège. Partout, afin de démentir une affiche qui déclarait Louis-Philippe issu de Valois et non de Bourbons, un placard, fraîchement collé, encore humide, divulguait la généalogie complète:

AU PEUPLE!...

_Louis-Philippe d'Orléans est un Bourbon... Il est de la branche cadette; Il est le fils de Louis-Philippe-Joseph (dit Égalité), mort en 1793; Lequel était fils de Louis-Philippe, mort en 1785; Lequel était fils de Louis, mort en 1752; Lequel était fils de Philippe II (Régent), mort en 1723; Lequel était fils de Philippe Ier, mort en 1701; Lequel était frère cadet de Louis XIV; Et l'on ose dire qu'il est un Valois!_