VII
Plusieurs fois, au comptoir de la boutique, enfin louée par Mme Cardoche dans cette maison de la rue Montpensier, Omer marivaudant avec sa blonde Angeline, la chère servante de leurs instincts, vit accourir le bachelier tout boueux d'avoir, à pied, franchi, la distance, entre Meudon et Paris. L'amoureux d'Elvire dut craindre que le frère ne s'étonnât de ces rencontres. Comme il le devinait soupçonneux malgré les prudences maladroites des grisettes dûment averties, il lui confia que ce magasin de modes était un lieu de rendez-vous pour les carbonari, et que lui-même y fréquentait afin de recueillir la correspondance de la Haute-Vente adressée là, sous enveloppes de commerce, par les Bons-Cousins de l'étranger. Chose d'ailleurs véritable. Urbain répondit heureusement que son père lui avait déjà fait pareille confidence; qu'il n'ignorait même pas l'existence, au grenier, d'une provision secrète de poudre, de pistolets, de sabres. Ces propos enflammaient l'imagination de l'adolescent. Il se promit d'être reçu à L'École Polytechnique, dès le premier examen. Officier d'artillerie tel que Carnot et Bonaparte, il saurait ensuite poursuivre la gloire.
Cydalise en était sûre. Elle l'affirmait tandis qu'aux turbans de gaze ses doigts malins ajoutaient des perles d'or. Sur un haut tabouret Noémie, silencieuse, maussade et prompte, coupait le fil avec ses dents cousait d'amples manches de tulle rose à un corsage de velours vert; dans le petit visage brun se crispaient les sourcils sur les yeux attentifs à la besogne. D'ordinaire Angeline piquait, autour d'un volant, des bouquets d'épis artificiels, et les ornait de coques en satin, tout en jasant à mi-voix. Lourde, mafflue, Mme Cardoche endoctrinait les pratiques. C'étaient quelques dames en forme de cloches, aux falbalas bruyants, aux capotes chargées de noeuds multicolores, et, dans le fond desquelles, apparaissaient, entre des boucles pommadées, des figures trop pâles, ou bien rougeaudes. Quelques-unes amenaient leurs petites filles dont les pantalons tombaient sur les chevilles, par-dessous les jupes écourtées. Les regards indiscrets de ces personnes contraignaient Omer et Urbain à choisir vraiment les soies des cravates et la peau des gants. Aussitôt le petit Gresloup devenait écarlate par la peur qu'il avait de paraître un objet de scandale, s'il souriait encore à la large bouche et aux yeux pétillants de Cydalise. Elle de l'y contraindre alors par des mines affriolantes, ou de soudaines grimaces vite effacées avant que les aperçut quelqu'une des acheteuses. Il redoutait même la bonhomie de la mère Cardoche, bien qu'il raillât la coutume de garder, au magasin, la capote cerise à rubans marrons et le châle jaune à ramages pourpres. Ainsi vêtue, elle trottinait, faisait la révérence aux clients, déployait les linons, étalait, de ses bras courts, les aunes de dentelles, faisait jaillir, des cartons, les couleurs diverses et joyeuses des taffetas, grimpait en geignant sur l'escabelle, tirait de leurs cases les pièces de toiles de Hollande, sans vouloir qu'Angeline l'aidât. Ces mouvements excessifs dérangeaient la draperie du châle jaune et pourpre. Il glissait les épaules, découvrait la collerette, tombait sur les hanches, dévoilant le dos rond sur quoi craquaient les coutures d'un velours fatigué. Et Mme Cardoche se hâtait davantage, vantait sa marchandise, éloquemment, donnait les conseils qu'autorisait son âge visible en dépit du fard rose plaqué sur ses pommettes, du fard blanc qui bouchait mal ses rides creuses et les fosses de ses joues molles.
Presque toujours elle persuadait les chalands par son air aimable, par les grâces de sa diction. Il était rare qu'ils partissent les mains vides. Angeline devait constamment abandonner son ouvrage, faire des paquets équarris, les ficeler de rose, et les remettre avec un sourire de sa claire figure, un geste de bon souhait.
Omer, à ces moments, désirait les saveurs du joli corps robuste, gras qu'il avait plusieurs fois soumis à ses voluptés avant de partir pour Rome; qu'il avait retrouvé depuis son retour à Paris, avec le fidèle accueil de cette douce fille. Elle se flattait d'être la maîtresse d'un carbonaro, qu'on disait héroïque pour son duel contre le neveu d'un évêque jésuite à la suite d'altercations politiques, pour sa présence aux émeutes de novembre 1827, pour le mystère entourant ce voyage en Italie où de grandes choses avaient été sans doute accomplies.
Docile et bienfaisante, elle livrait à son amant, s'il en voulait bien, une poitrine devenue magnifique, des jambes duveteuses et longues, enlaçantes comme des lianes, la franche odeur d'une chair saine, celle d'une chevelure de chanvre mêlée d'ors épars, les framboises de lèvres humides, chaudes et fondantes. D'avoir posé jadis chez Pradier, la nymphe Chloris caressée par Zéphir, elle conservait le goût des attitudes choisies. Elle préférait ses occupations de lingère à l'impudeur d'être mise nue devant tous les artistes d'un atelier; car un peintre déjà vieux l'avait, certain jour, trop rudement battue, comme elle se refusait à lui. Pourtant, elle disposait encore dans sa mansarde un rideau de velours cramoisi, de telle sorte qu'un étroit rayon de lumière venait seul toucher sa posture sans voiles. Elle savait offrir sa chevelure défaite aux flèches du soleil. Il semblait alors que l'astre pénétrait la fin d'une pluie fauve inondant les épaules et les bras de Diane, sa poitrine robuste aux pointes vermeilles.
Omer goûtait le contraste entre le souvenir de ces splendeurs intimes et la vue de l'allure innocente qu'Angeline s'attribuait, au magasin, sous la petite robe en serge, le tablier à bavette, le col plat bien blanc. Elle s'empressait à son ouvrage, leste et cambrée. Sans effort elle rangeait les cartons dans les cases, et, pour cela, levait les bras, tendait son échine souple, ou bien elle repliait délicatement les neiges des linons, les nuances de rubans, les dessins des passementeries. Son amant pensait quels plaisirs subtils ces mains préparaient et prolongeaient, à d'autres heures, ces mains qui semblaient uniquement sages et laborieuses par la hâte de leurs phalanges.
Quand l'heure de l'étude avait rappelé Urbain Gresloup loin de Cydalise, quand il s'était juché dans le coucou de Meudon, Omer en prenait à son aise. Qu'il prêtât l'oreille aux doléances de Mme Cardoche sur les difficultés de son commerce, qu'il l'interrogeât sur les souvenirs relatifs aux vertus de Labédoyère, qu'il fît chorus avec elle en invectivant contre les Bourbons, contre les juges, contre les bourreaux du jeune général, cela suffisait pour qu'elle tolérât les jeux.
--Il serait beau..., disait-elle..., que je vous empêche de courtiser mes jeunes filles! Au contraire, les mouchards qui vous guettent, et qui s'amusent à voir vos mignardises, ne soupçonneront jamais ce que je cache sous les combles.
Prétextant de ranger les archives et les munitions de la Vente, Omer montait aux mansardes. Là, dans les cartons à chapeaux, sous des touffes de fleurs artificielles, entre les pièces de jaconas, entre les rouleaux de soie, il classait la correspondance, les pièces dangereuses, il vérifiait si la poudre ne se gâtait pas, sous la couche de beurre qui la dissimulait dans les pots, et dans les barils. Il pestait un peu contre l'oncle Edme et les énergumènes de la Loge. Ne risquaient-ils pas de compromettre gravement leur groupe en accumulant ces provisions de cartouches inutiles? Angeline bientôt se montrait au bout du corridor. Alors fermant l'arsenal, il courait étreindre la bonne fille et la pousser dans la chambrette. Fougueusement ils se donnaient du plaisir sur l'étroit lit de fer que protégeait l'effigie lithographique d'un Bayard en armure. Exténué sous les griffes d'une luxure diabolique et merveilleuse, Omer doutait que des joies semblables le pussent tordre un jour contre le coeur de la candide Elvire. Et sa chair reconnaissante, repue s'émouvait de gratitude pour la grisette: debout, les seins moites, elle roulait le drapeau fauve de sa chevelure en fredonnant un couplet:
Saint Pierre perdit l'autre jour Les clefs du céleste séjour. (L'histoire est vraiment singulière!) C'est Margot, qui, passant par là, Dans son gousset les lui vola...
Le miroir incliné sur la muraille renvoyait l'image d'Angeline, de ses perfections corporelles, de sa denture en lueurs, de ses membres nacrés, pendant qu'il proposait un autre rendez-vous. Elle l'acceptait tel que le voulait la prudence à l'égard d'Elvire et de Dolorès. Vraiment la grisette s'embarrassait peu que ce fût dans le mystère d'une banlieue déserte, ou dans le laboratoire du cousin Cavrois, plutôt qu'à Tivoli, qu'aux théâtres du boulevard. Aimer de toute son humeur favorable, comme ce plaisait le mieux à son Omer, c'était l'unique voeu d'Angeline. «Cependant songeait-il, je serai l'ingrat ami qui t'abandonnerai, quelque jour, pour Elvire!»
Son bonheur de se laisser chérir était gâté par une pareille prévision de son égoïsme, et aussi par les cancans qu'il redoutait de l'effronterie habituelle à Cydalise. Cette maigre faubourienne, drôle et finaude, ne doutait plus apparemment que son amie ne fût, à nouveau, la maîtresse de l'avocat, depuis le retour d'Italie. Certes Angeline ne manquait pas à la discrétion; mais tout la trahissait de ses manières, de ses songeries, de ses joies et de ses tristesses mêmes qui, pour objet évident, n'avaient qu'Omer. Que Cydalise, dans l'intimité des plaisirs, renforçât les soupçons inéluctables d'Urbain, et Mme Gresloup, si elle interrogeait solennellement un fils respectueux, obtiendrait l'équivalent d'une délation. Urbain était encore incapable de protéger un secret contre ceux qui le voulaient conquérir.
Au milieu des plus belles fièvres, alors qu'il embrassait de toute sa vigueur la souplesse ardente de son Angeline, alors qu'il absorbait le sang des lèvres brûlantes, alors que se pressaient les frissons de leurs poitrines et de leurs hanches, l'amant imaginait la tragédie prochaine de la séparation.
Tentant de la préparer à ce malheur, il se feignait maussade auprès d'elle, même lorsque Dieudonné Cavrois, le samedi soir, désireux de faire une politesse à Mme Cardoche, les priait à dîner avec les lingères et deux membres de la Loge Ardente-Amitié, M. d'Orichamps, M. Mesnil: ils se targuaient d'être verts galants. On s'entassait alors dans le restaurant de Montparnasse connu des gourmets, à l'enseigne du «Gâteau de Beurre». Noémie, la petite bordelaise, recevait avec son gros ami qu'elle adorait depuis quatre ou cinq ans déjà. Coiffée d'un madras de soie neuve, elle était le boute-en-train; elle les amusait tous par la vivacité de ses reparties gasconnes, l'entrain de sa violente gaîté, par ses grimaces moricaudes. Au moyen d'une gazette, Cydalise se fabriquait d'abord un chapeau militaire et l'assurait sur sa tête pâlotte, malicieuse, emmaillottée de cheveux bruns, trouée d'yeux marrons à points d'or. Elle entortillait, autour de son cou maigre, la cravate noire du chimiste plus à l'aise, lui, pour engloutir les tranches de pâté, le vin des bouteilles diverses et nombreuses, les sauces des ragoûts qui barbouillaient son large et triple menton, même la serviette nouée derrière sa nuque. Peinte en rose sur les pommettes, en noir autour de ses yeux glauques, en blanc sur ses joues molles, Mme Cardoche trônait à la droite de l'amphitryon. Buvotant, elle jouait de l'éventail. Dès la troisième rasade, Noémie contait avec effusion, et nombre de cadédis, comment elle avait rencontré Cavrois au bal de la Chaumière, le jour de leurs libres accordailles. Elle exigeait qu'on l'écoutât, fière de la passion naïve qui secouait les deux globes apparents et menus de sa gorge dans une robe à rayures. Omer s'étonnait qu'elle ne fût pas interrompue par la modestie de Dieudonné. Au contraire le gros garçon, en dépit de son intelligence, agréait la rengaine d'un pareil hommage. Pourtant il offrait à grand bruit les assiettes chargées de légumes. Il en vantait l'arôme et la saveur. Noémie tolérait à peine cette intervention, mais elle se fâchait contre M. d'Orichamps, si ce gentilhomme, après avoir rajusté son habit à la française, et poli, du pouce, ses bagues héraldiques, essayait de couvrir la voix ingénue, pour avertir l'avocat d'une nouvelle circonstance favorable, croyait-il, à leur procès. Au préfet de la Congrégation, le marquis de Montmorency-Laval, il imputait la captation d'un testament par lequel un cousin, feu Théodore-Louis d'Orichamps avait choisi comme légataire universelle l'OEuvre de Saint-François-Régis, à l'exclusion des héritiers directs et légitimes. C'était un nouveau tour joué au plaideur par les ultras. Déjà, furieux, il avait dû répudier ses croyances de l'ancien régime, pour des injustices analogues. En effet son petit domaine d'Orichamps, un moulin, cinquante arpents, et une maison délabrée dans un parc sauvage, ayant été convertis en biens nationaux vers 1794, après le départ de leur propriétaire pour Coblentz, où il avait servi, comme fourrier, aux artilleurs du duc d'Enghien, l'ingratitude de Louis XVIII n'avait dédommagé son féal, ni par une pension, ni par la moindre bribe du milliard des émigrés.
Franc-maçon dans la loge Ardente-Amitié, il s'était alors offert au groupe des jacobins et des carbonari, par esprit de revanche. Voici qu'en la personne de son Préfet, la Congrégation le frustrait d'une part sans doute considérable dans la succession imprévue d'un cousin, le seul membre de la famille demeuré riche, depuis la tourmente révolutionnaire. L'hoir s'en indignait en déposant un os rongé de la gibelotte sur le bord de son assiette; il réussissait à couvrir la voix de Noémie. Triomphant, le fausset de l'homme mûr, ridé, digne et blafard expliquait, avec des mots obscènes, que l'oeuvre indûment héritière avait été fondée par un magistrat malade, et venu en pèlerinage sur le tombeau de saint François Régis, pour obtenir la guérison d'infirmités innommables devant les dames.
Ces insinuations calomnieuses excitaient toujours l'intérêt général. Le bavard avait beau jeu dès lors pour développer l'accusation, pour faire rire en plaisantant le voeu du magistrat qui s'était engagé, devant les puissances célestes, à marier religieusement les concubins.
--Ah! ça, petites pestes, mieux serait à votre pudeur de rougir plutôt que de nous donner, par une liesse intempestive, quelque raison de douter sur votre innocence!... s'écriait tout à coup le gentilhomme, levant son doigt blafard orné d'armoiries, en or... Sachez, mes bergères, que rien n'est moins facile que de décider certaines gens à s'embarrasser de prières, de formules et de serments pour persévérer dans une aimable besogne qu'ils menaient à bien, jusqu'alors, sans le secours de Notre Mère l'Église. Aussi bien fallut-il, maintes et maintes fois, leur payer la ripaille, afin qu'ils obtempérassent aux avis du juge Gossin. Ce qui fit que l'argent ne tarda point à manquer... Mais comme ces pieuses largesses persuadaient nombre de petits coltineurs et de harangères, qui, dès lors, tenaient aux processions, le rôle du peuple, à l'édification des passants, la Congrégation en fit son affaire. Voilà pourquoi les jésuites ont circonvenu, par toutes sortes de cautèles, mon infortuné parent: il en vint à coucher sur son testament saint François Régis, ses concubins et ses concubines, au détriment de votre serviteur encore que le concubinage soit de mon fait. Il ne tient qu'à vous, ma bergère! Je vous le dis, en vérité, gracieuse fille de Vénus...
Et il pinçait le menton d'Adélaïde, petite apprentie sournoise; il tapotait ces joues campagnardes, avec concupiscence. M. Mesnil l'approuvait de mille paroles, car la chaleur du vin animait ses yeux ternes d'ordinaire; il bousculait sans façon sa perruque roussâtre et sa calotte de soie noire, tirait ses bas, sous la table, engageait la main dans le fichu de sa voisine, laquelle était la dentellière du magasin, une veuve de trente ans, gaillarde et mamelue, chatouilleuse à l'excès. Ensuite il lui contait les aventures grotesques de ses nouveaux collègues, commis dans un bureau des Messageries.
Dieudonné Cavrois s'amusait de leurs plaisirs. Penché par-dessus la table, il remplissait leurs verres, et semait des gouttes violâtres sur la nappe. Il entonnait un refrain, dès que la conversation semblait faiblir. Ses bajoues tremblaient autour de sa bouche vibrante. Sa large main attestait le plafond bas souillé par les mouches de la dernière saison:
L'Amour, L'Amitié, le Vin Vont égayer ce festin; Nargue de tout étiquette!
En choeur Cydalise, Noémie, les lingères glapissaient alors jusqu'à dix fois de suite:
Turlurette, Turlurette, Bon vin et fillette!
Après quoi chacune embrassait le voisin qui lui plaisait le mieux. Qu'Angeline, docile à la coutume, posât ses lèvres sur la joue glabre et blette de M. d'Orichamps, Omer en souffrait, car l'avocat prenait soin de ne pas s'asseoir auprès d'elle: cela donnait le change sur leurs rapports. Même il affectait de rire avec l'une ou l'autre des compagnes que les invitées, sur la prière du généreux Cavrois, conviaient au festin.
Presque toujours, s'introduisaient, au milieu du repas, Grantaire et Bahorel, les étudiants pauvres inscrits à la Loge de l'Ardente-Amitié. L'amphitryon leur tirait vite l'aveu de leur appétit. Le garçon apportait deux couverts. Bahorel étendait, sur la nappe, ses longs bras en manches râpées, et ses grandes mains sales. Grantaire passait les doigts dans sa tignasse poussièreuse; il dévisageait les grisettes, qu'aussitôt Bahorel égayait par les extravagances de ses récits, celui par exemple de son voyage en Inde, où la reine d'Angleterre l'avait envoyé pour attacher la jarretière de l'Ordre à Zulma, tigresse du Bengale, le jour, femme, la nuit. Il ne manquait pas, du reste, de joindre le geste à la parole et de vouloir répéter sur les jambes de Cydalise l'opération. Grantaire discourait en philosophe sinistre. Sa rancune contre la sottise de Dieu, maladroit créateur du monde, ne s'apaisait point. Il lui reprochait d'avoir privé de seins la jeune Adélaïde qui rougissait, puis fondait en larmes, avant de braire. Mme Cardoche frottait le visage du souillon avec un mouchoir à carreaux, et le consolait aussi peu que M. d'Orichamps s'il lui pinçait violemment les cuisses.
Ces façons déridaient Omer, mais lui répugnaient aussi. L'oncle Edme et Dieudonné Cavrois prétendaient ces agapes nécessaires pour réunir les principaux meneurs de la Loge, et les obliger à une présence continue; car, du restaurant, on se rendait à «l'atelier». Cavrois dépensait beaucoup à cela, mais il communiquait aux F. F.·. la confiance dans son amitié, dans celle de son cousin, et du capitaine Lyrisse. Il régalait à tour de rôle, par séries, les compagnons et les maîtres de la colonne du Nord, de la colonne du Midi. On voyait, certains jours, se rassasier le tailleur Durtot et ses favoris blonds, l'épicier Mauravert, le mulâtre, qui vantait orgueilleusement ses expéditions de comestibles en Angleterre, les arrivages d'épices venus des îles sur des navires qu'il nolisait. Au nom du Grand Architecte, ces marchands savaient obtenir qu'Omer, à l'un, commandât deux manteaux, et à l'autre, les denrées coloniales utilisées dans la cuisine de Mme Héricourt. Ils fournissaient également de redingotes, de pantalons, de pruneaux, de cornichons et de confitures les autres F. F.·., même le bel Enjolras à tête d'archange qui gardait toute l'influence sur la jeunesse du Quartier Latin, et qui se pavanait mélancolique, austère, les yeux ravagés par le mépris, la main froide à serrer. Cydalise, pour amoureuse qu'elle fût de lui, ne parvenait point à le séduire. Cependant, railleuse, elle jouait à lui faire la cour, se prosternait à ses genoux, baisait dévotement les basques de l'habit brun à boutons de métal, le servait, tentait parfois une caresse lascive qu'elle retirait aussitôt, en simulant de l'effroi.
Enjolras haussait les épaules. D'un sourire il permettait qu'elle s'installât près de lui; mais comme il ne tardait point à disserter sur les philosophies promulguées par Maine de Biran et par Destutt de Tracy, comme Dieudonné Cavrois lui répliquait en citant les expériences de Gay-Lussac et de Thénard, comme Omer Héricourt se mêlait au débat, en notant les variations de la Loi, depuis les Douze Tables jusqu'au Code Napoléon, Cydalise plutôt que de bâiller de manière incivile, organisait des petits jeux. M. d'Orichamps s'arrogeait le droit de les conduire. Il prescrivait des pénitences aux partenaires qui avaient perdu. De par ses indications, le baiser à la capucine obligeait Angeline à s'agenouiller, dos contre dos, avec M. Mesnil, à lui prendre les mains râpeuses et mortes, à tourner la tête sur l'épaule, afin de tendre la joue à un baiser tremblant et visqueux. Ou bien Noémie cachait, de ses mains, les yeux d'Adélaïde, et il convenait que l'enfant devinât les possesseurs des lèvres successivement appliquées sur les siennes par Grantaire habile à épargner le contact de sa barbe hirsute, par Bahorel barbouillé de confitures, et la face tordue dans une affreuse grimace, par Mme Cardoche bien rasée mais rugueuse, par Cydalise imitant le bec d'oie.
M. Mesnil abandonnait cette distraction pour un mot d'Enjolras ou de Cavrois soudain entendu. Vivement il rajustait ses besicles, se dressait sur ses courtes jambes aux bas lâches. Selon sa foi, il protestait que l'homme est un dieu méconnu, qu'il mérite un culte, que son oeuvre est supérieure à celle de tous les messies. Il écarquillait ses gros yeux pâles; enfin, il approuvait les conclusions positives et scientifiques de Dieudonné:
--Messieurs! Messieurs! Je vous le dis... Il n'y a point dans les Olympes ni dans les Walhallas de divinité qui vaille M. le marquis de Laplace, voire le simple ingénieur qui construit des chars à feu et des piles de Volta. M. Cavrois que voici dirige la foudre dans ses appareils comme jamais ne le sut faire ce bon Jupin. Demain quand on connaîtra toutes les règles de la génération spontanée, nous recommencerons les miracles de Moïse, nous susciterons à notre gré les invasions de sauterelles et les pluies de grenouilles... Voilà mon avis, Messieurs!
Sa voix lourde retentit à travers la salle basse tapissée de médaillons peints, où l'on voyait, en mille vignettes le même vendangeur piétiner, dans la cuve, les raisins violâtres, à la lueur des quinquets. Grantaire feignait de prendre à la lettre l'ordre du petit jeu et il baisait le dessous du chandelier, tandis que la chandelle dégringolait avec sa bobèche en flamme sur la robe de Mme Cardoche épouvantée, gloussante. Bahorel élevait quatre tabourets à bras tendu, pour l'admiration d'Adélaïde. Ensuite elle tirait de sa poche une balle élastique et jouait toute seule dans un coin. L'enfant comptait quel nombre de fois elle renvoyait la pelote contre le mur sans la laisser choir à terre. Si, tout heureuse Adélaïde réussissait dix-neuf coups, M. d'Orichamps l'emportait de force, durant qu'elle gigottait, et lui donnait du talon dans les guêtres. Néanmoins M. Mesnil, à quatre pattes, acceptait d'être le «Pont d'Amour» sur qui trônait la bordelaise, embrassée longuement par son Dieudonné. Angeline et Cydalise tapaient la «main chaude» et noire qui offrait, la tête dans les jupons de Mme Cardoche, un Grantaire agenouillé. Le serveur versa dans les tasses le café fumant qu'on humait en silence. On entendit, au-dessous, rouler les sphères d'ivoire que poussaient les joueurs sur le tapis du billard. Omer consulta sa montre. Il fit un signe discret à son Angeline. Elle s'esquiva pour, dans la rue, arrêter un cabriolet de place, y attendre là son amant, et se blottir dans ses bras durant la course.
Les Carbonari de la Haute Vente siégeaient, presque tous les jours, dans la maison de Chaillot qu'habitait le chef des Templiers, l'ancien procureur impérial. Près de là le jeune homme congédiait sa maîtresse en pâmoison, et il sautait de la voiture, heurtait, de façon particulière, une porte basse qui tardait à s'ouvrir. Enfin les cailloux du jardin obscur s'écrasaient sous les pas du concierge portant la lanterne et que suivait le visiteur. Les arbres nus s'égouttaient sur les feuilles mortes des parterres. Il semblait toujours qu'un mouchard guettait derrière les troncs des ormes, derrière la nymphe de marbre accroupie sur le socle cylindrique. Le molosse aboyait au fond de sa niche. La mousse des degrés était grasse sous la botte. Dans la maison froide et sentant le moisi, un valet à mine de vétéran précédait Omer par les antichambres et l'escalier de pierres mal nivelées. Un lampadaire de bronze contenait entre ses glaces courbes la flamme minuscule d'une seule bougie.
En dépit des deux candélabres, le salon n'était guère mieux éclairé. Le docteur Buchez se tenait toujours près de la porte, aimant à reprocher leur retard aux gens. Il rappelait qu'en son temps, lorsqu'il avait introduit le carbonarisme en France avec Bazard, plus d'exactitude secondait leurs courages. Incontinent il prenait à témoin le capitaine Lyrisse et le général Pithouët de cette ferveur historique. Il empêchait celui-ci de rapporter une conversation importante tenue à la Chambre avec le général Sébastiani: la gauche avait l'imprudence de mettre en minorité le ministère Martignac dans la discussion de la loi communale et départementale. Mais le médecin austère haut cravaté de blanc, boutonné dans une redingote rustique, tenait à la déférence des carbonari plus jeunes. Bien que le général Pithouët et le général Lamarque se plussent à saluer cordialement le retardataire pour l'excuser en riant, et reprendre des propos autrement graves, M. Buchez ne lâchait pas sa victime. Il l'interrogeait sur tous les articles saint-simoniens parus dans les gazettes spéciales, et l'admonestait si elle avait omis d'en approfondir les doctrines. En outre il ne se privait pas de les commenter tout au long, heureux de faire paraître inférieur ce freluquet rendu trop notoire par quelques plaidoyers libéraux, un duel sans résultat grave, et une algarade avec les sbires du Saint Père. D'ailleurs l'avocat négligeait les causes de l'Ardente Amitié. Les Frères s'en plaignaient, à ce que dit, chaque fois M. Buchez. Il ne laissait pas d'insinuer, qu'à soutenir les intérêts du tailleur Durtot, de M. Roulon, propriétaire, rue Richelieu, de l'imprimeur Pied-de-Jacinthe, et du loueur Rambourg, Omer accomplissait un strict devoir de reconnaissance envers les membres de la Haute Vente, trop indulgents pour les écarts d'un dandy très frivole.
Il fallait que le général Pithouët vint lui-même arracher le fils de son ancien chef aux remontrances. Le député de l'opposition constitutionnelle se montrait, lui, fort affable. Il ne perdait pas une occasion de louer publiquement la mémoire du colonel Héricourt, d'unir, par ses paroles, les talents du fils au génie du père. Il vantait l'éloquence et le tact diplomatique d'Omer, car l'oncle Edme se lassait pas d'attribuer généreusement à son neveu le succès de la mission en Italie. Succès peu médiocre. Un bruit courait: les ministres de Charles X s'étaient résolus à combattre, en Morée, l'Égyptien et le Turk, parce que les Carbonari français, espagnols et italiens avaient paru prêts à descendre en Grèce, pour y ranimer la révolte, et, par là, nécessiter une intervention anglaise dont ne voulaient ni Charles X ni le tzar. Omer n'admettait guère qu'il eût ainsi déchaîné les événements. Quelques messages transmis à des messieurs aimables, quelques conversations philhellènes échangées dans les ventes romaines, quelques repas exquis savourés à la table des Frères Conosséi; avaient-ils tant fait? Quant à l'expédition de Frosinone elle était amusante aujourd'hui, comme le souvenir d'un spectacle théâtral. Toutefois le général Lamarque prétendait que cet incident avait considérablement ému les ambassades, à Rome. L'audace de l'agression, son bonheur, l'aide obtenue, croyait-on, de toute une population dévote pour enlever à l'Inquisiteur du Pape et à son escorte les papiers des Ventes, cela soudain avait paru le résultat d'une puissance très redoutable, occulte, et qui, soutenant la cause des Hellènes sympathiques à toutes les élites, pouvait ainsi gagner l'opinion. Les diplomates de la Sainte Alliance avaient alors convenu de ravir au parti révolutionnaire ce prestige. De là cette promptitude à débarquer les troupes du général Maison en Morée, contre les avis de l'Angleterre, puis cette nouvelle décision des Russes qui passaient le Pruth, opéraient déjà sur le territoire ottoman.
Aussi les carbonari se réjouissaient dans la Vente. Leur effort en exaltation depuis 1820, obtenait enfin une victoire. Le sang de leurs martyrs n'avait pas inutilement coulé sur tant d'échafauds. Un peuple allait devoir son indépendance à leur action. S'ils avaient été vaincus à Naples et en Espagne par les valets de la tyrannie, maintenant leur esprit commandait, en Grèce, les armées des monarques devenus libérateurs.
--Et c'est là vraiment une bonne farce!... répétait le chirurgien Ulysse Trelat dont le visage fin, tout rasé, symbole de malice, riait sous une mèche roide qui lui caressait l'oeil... La Sainte Alliance en marche pour jeter bas un souverain absolu, après avoir déclaré que les hétéries étaient indignes de compassion parce qu'elles se levaient contre leur maître légitime, le sultan! Et c'est nous qui les avons forcés à se contredire, les absolutistes!
--Vive la Charbonnerie, messieurs!... dit un soir le général Lamarque en haussant ses mains alertes et sa tabatière d'or jusqu'au bandeau de sa chevelure argentée... Pithouët, mon cher, nous pourrons encore, quelque jour, faire manoeuvrer nos troupes selon les besoins de notre conscience. Vous verrez ça...
--Nous le verrons certainement mon général..., assura le capitaine Lyrisse, tout à coup enthousiaste et vibrant...
Et ses bottes piétinèrent le plancher. La figure sèche enveloppée de mèches grises, le sourire du général Pithouët semblèrent douter encore. Grand et maigre, dans une polonaise à brandebourgs, il se leva, discourut. Selon lui, tout dépendait de l'influence des Bons Cousins sur les Francs-Maçons. Les Loges suivraient-elles les Ventes à l'heure dangereuse? Tout était là. Quelle mesure royale exaspérerait vraiment ces boutiquiers, ces propriétaires, ces artisans paisibles que les cérémonies rituelles distrayaient seulement comme une mascarade.
Et tout l'ordinaire débat se déduisait de cette éternelle question. M. Buchez voyait les choses au pire. Il claquait la table et son tapis de velours violet à crépines rougies, pour affirmer l'urgence de tenir les Maîtres et Compagnons par leurs intérêts. Il fallait soit les secourir, soit acheter leurs marchandises. Lui les soignait tous gratuitement ou presque. Durtot l'habillait. Mauravert le nourrissait. Pied-de-Jacinthe imprimait ses brochures médicales, outre les politiques. Qu'on imitât ces soins. M. Roulon, le propriétaire de l'imprimeur, se plaignait que les juges n'appelassent point l'affaire intentée à ses entrepreneurs. Deux députés connus, appréciés et redoutés pour leurs harangues, deux généraux de Napoléon, auraient pu facilement, s'ils en eussent pris la peine, déterminer les juges à quelque hâte. De quoi s'agissait-il? D'une visite opportune. Mais personne ne se démenait suffisamment.
Enfoncés sous des sourcils roides, ses yeux noirs visaient les deux soldats, la polonaise à brandebourgs de l'un et l'habit olive de l'autre. Il blâmait leur indifférence pour le salut de la liberté. Car M. Roulon était un personnage fort écouté par les F.·. Le décevoir, c'était perdre un allié précieux.
Omer eût bâillé dans le salon cramoisi dont les tentures éraillées, dont les sièges lourds ne flattaient pas le regard. Parmi ses collègues en costumes civils, le Nouveau-Templier vêtu de sa pourpre et de son hermine, pourvu de son glaive et de ses éperons d'or, était toujours confus d'obéir aux règles de son ordre qui lui prescrivaient un tel apparat carnavalesque, durant les séances où il le représentait. Silencieux, poli, discret, cet homme riche s'acharnait à parcourir des lettres et des rapports, à compulser, à parapher, à fouiller dans les cent tiroirs de chêne que contenait un énorme secrétaire de palissandre. Quand les récriminations de M. Buchez devenaient blessantes, il intervenait par un sourire, par une parole sourde et conciliante. Mais tous ses empressements s'évertuaient à l'égard du général Pithouët, du général Lamarque. Il leur offrait du tabac dans sa boîte d'ivoire, des rafraîchissements qu'apportait, sur un plateau de vermeil terni, le vieux domestique aux allures de vétéran.
Raspail arrivait, en retard, avec un parfum acide de combinaisons chimiques; et il saluait timidement, s'excusait, attristant sa figure noiraude. Ainsi les heures de la réunion s'écoulaient. Ulysse Trélat souvent lançait un bon mot de sceptique; l'on riait. M. Buchez rendait compte de ses travaux innombrables. Le Nouveau-Templier, timide et docile, lisait la correspondance qu'il échangeait avec les Ventes. C'étaient leurs réponses qui, sous enveloppes à titres de commerce, parvenaient chez Mme Cardoche, et qu'Omer allait recueillir. Aussi pensait-il à ses amours, à la lèvre fondante d'Angeline, à la vertu d'Elvire, à la passion de Mlle Alviña, pendant que M. Buchez l'accusait amèrement de ne pas conduire mieux le procès du loueur Rambourg. Le voisin de cet homme persistait à interdire le passage des voitures par la cour mitoyenne grevée de cette servitude. Après avoir perdu en première instance, si Rambourg ne gagnait pas en appel, il lui faudrait ailleurs chercher un domicile pour ses fiacres, ses haridelles, ses cabriolets, ses carolines et ses coucous. De là beaucoup de frais et en tous cas, la perte d'une clientèle de quartier. Rambourg supporterait encore moins l'avanie que le déboire. Brutal, sanguin, il avait conçu pour son adversaire une haine orgueilleuse, féroce. Humilié, il ne pardonnerait pas l'insuffisance de l'aide; il se détournerait de la Loge, emmenant avec lui ses cochers, ces anciens cavaliers de l'empire, habiles à propager en tous lieux, parmi le peuple, les idées libérales, et courageux pour exciter l'émeute. On les avait bien vus en novembre 1827. On leur avait dû les premières barricades, et la formation des attroupements.
M. Buchez ne ménageait pas davantage le major Gresloup quand le père d'Elvire arrivait de Meudon pour assister aux délibérations de l'Ardente-Amitié. Dignitaire de la Franc-Maçonnerie écossaise, vénérable, il gouvernait prudemment l'esprit des Enfants de La Veuve, sans les effaroucher par la crainte de la révolution imminente. Mais il leur démontrait, au moyen de discours habiles, comment les ministres de Charles X gouvernaient en dépit de l'Egalité et de la Fraternité, en dépit des doctrines en honneur au Temple. Ce que Raspail approuvait dans le col énorme de sa redingote.
Le major écoutait patiemment les remontrances inévitables. Contre son estomac en saillie, bombant l'habit marron, il croisait ses bras, puis approuvait chaque phrase solennelle par un signe de sa tête chauve, de sa face large. Parfois il grattait un peu la cicatrice rejoignant la narine à la lèvre fendue par un sabre de la Sainte Alliance. Il ne daignait pas répondre, abandonnant ce soin au général Lamarque dont la faconde s'exerçait brillamment, généralisait les questions, atteignait aussitôt l'avenir, promettait à leur désir la conquête de l'Europe, de l'Amérique et du monde. L'orateur parlementaire gesticulait, battait les basques de son habit, criait dans le visage de l'interlocuteur, et ponctuait ses périodes en aspirant une prise copieuse.
Dans son coin Ulysse Trélat imitait le joueur de cymbales; sa mèche gênait la malice de son regard. Cela n'empêchait guère le capitaine Lyrisse de poursuivre la discussion. Il découplait une meute de chimères. Il voyait le Turk chassé par le tzar, celui-ci converti aux idées libérales par les Grecs, ramenant de Schoenbrünn à Paris, Napoléon II, l'installant aux Tuileries avec un ministère Benjamin Constant. Alors les armées françaises expulseraient les Autrichiens d'Italie... Et là-dessus le prophète buvait un grand verre de punch, qui enluminait sa figure hâlée, couperosée, laurée de mèches grisonnantes et belles.
Raspail alors s'ébrouait, ravi de cette exubérance: lui-même renchérissait en dépit de son intelligence scientifique.
Par des arguments positifs, froids, didactiques et brefs, le major ripostait jusqu'au moment où sa parole se consacrait à l'éloge du Saint-Simonisme. Alors brusquement sa voix devenait colérique et péremptoire. Son visage se congestionnait. Ses deux poings menaçaient la sottise des contradicteurs, il envoyait de la salive avec les mots. Puis, sa personne, de nouveau, se figeait dans la froideur coutumière, après quelques instants de promenade à grands pas, le long de la pièce, pendant lesquels sa fureur d'apôtre s'apaisait.
--Demandez plutôt à Omer Héricourt.., disait-il alors, confiant à son disciple la défense de leurs principes.
Le jeune homme s'efforçait à le servir malgré les objections déconcertantes que présentait Ulysse Trélat, trop moqueur. Il fallait qu'Omer se souvînt d'avoir été pansé par lui, lors de son duel, pour accepter les railleries excessives du chirurgien, railleries spirituelles et ineptes à la fois. Elles faisaient rire les auditeurs, mais ne signifiaient rien de réel contre les choses qu'elles vilipendaient. Les deux généraux cependant, le capitaine Lyrisse lui-même les goûtaient fort, se déridaient, plaisantaient sans fin; ce qui vexait Omer. M. Buchez le défendait en écrasant la verve de Trélat sous quelque lourde maxime bien sévère.
L'heure de se rendre à la Loge marquait la fin du débat. Par un escalier en vis, par de tortueux corridors, par l'arrière-boutique encombrée de tonneaux vides et de caisses béantes où sonnaient les bruits et les chansons de la taverne, on passait d'une maison à l'autre, on atteignait la longue salle déjà pleine de F. F.·. qui conversaient. Le ruban de moire bleue constellée, le tablier aux broderies emblématiques décoraient les poitrines et les ventres, toute la corpulence de Cavrois, le gilet rouge de Ribéride, la redingote graisseuse de Bahorel, la maigreur de Pied-de-Jacinthe que le général Pithouët appelait «mon adjudant» en souvenir du temps où ils étaient les dragons de la République Indivisible. Maintenant, l'éditeur de brochures révolutionnaires se plaignait d'être la bête noire du procureur royal chargé de poursuivre les délits de presse.
Avant que le Vénérable eût pris place à l'Orient, il saisissait Omer au bras, l'avertissait d'un nouvel exploit décerné contre lui, tantôt pour un dessin satirique de son journal _Le Marteau_, tantôt pour une réédition de certaines pages choisies dans les oeuvres de Voltaire et suffisamment hostiles au Pouvoir. Il se lamentait. Son avocat ne s'occupait pas de lui. Le colonel Héricourt était plus attentif aux besoins de ses cavaliers. Le vieillard exagéra les litanies en l'honneur du mort pour blâmer ainsi la tiédeur de l'héritier. Frère-Terrible, il tenait à la main un glaive à lame onduleuse dont il tapait les carreaux, comme d'une canne, afin de donner le ton aux défaillances de sa voix enrouée.
Bientôt, M. Roulon, roidi dans sa redingote noire, s'approchait, les mains derrière le dos. Il mâchonnait son dentier, le mettait en place, et se joignait à l'imprimeur pour obséder l'avocat. Rambourg le suivait. Sa main violâtre s'abattait sur l'épaule d'Omer; mais le poids de son ventre forçait le loueur à s'asseoir sur la colonne du Midi. Il entraînait l'avocat dans son affaissement pour lui promettre, à voix basse, de rares débauches, avec des filles expertes et des vins célèbres, s'ils triomphaient en appel. Mais le tailleur Durtot consultait sur le moyen de recouvrer le montant des traites souscrites par quelques dandys oublieux. L'ébéniste, aux mains vernies par les encaustiques, avait toujours quelque mobilier fourni chez une femme entretenue, et que les huissiers avaient saisi, pour le compte d'autres fournisseurs, sans que lui-même fut payé. Quant à l'épicier Mauravert, il multipliait à plaisir ses litiges avec les maraîchers et les maîtres du roulage, pour peu que les livraisons de légumes ou de fruits eussent tardé. Entre eux tous, Omer ne savait auquel vouer son obligeance. Étudiant en droit, Ribéride l'aidait; toutefois les clients avaient moins de confiance en ce grand garçon qui portait une chevelure taillée comme celle des pages. Ils lui tournaient le dos, revenaient à l'avocat.
Que la loge fut tendue d'azur, étoilée d'or pour les réceptions d'Apprentis et de Compagnons, qu'elle fût tendue de noir et parsemée de larmes et d'ossements pour les réceptions de Maîtres, qu'elle fût même travestie en éboulis de rochers pour l'admission d'un Rose-Croix, chaque séance devenait ainsi l'heure d'une consultation juridique. De même, M. Buchez tâtait les pouls, examinait les langues, auscultait les poitrines et les dos, harcelé, lui, par le grand dadais royaliste qui se croyait poitrinaire, et par le singulier petit vieillard prolixe, fardé de rose, surmonté d'un toupet en filasse. Pied-de-Jacinthe montrait son oeil récemment opéré de la cataracte. Alors M. Buchez aigrement invitait Ulysse Trelat et le Dr Bianchon à le secourir.
En vain les cochers de Rambourg, sur un signe du capitaine, chutaient impérieusement les bavards. Eux, sans doute, atténuaient un peu leur murmure mais ne l'interrompaient point. L'ex-chasseur à cheval Dambeton les menaçait même de son poing noir et crevassé par les engelures; tandis que l'ancien cuirassier Brémondot portait en avant son front énorme et ses épaules d'athlète, défiait, des yeux, les perturbateurs. «Hôoh» faisait le canonnier Bridoit, comme s'il s'adressait à ses chevaux: il rejetait en arrière la pèlerine de son carrick afin de manier à l'aise un fouet imaginaire.
Jamais Omer ne put entendre complètement les admirables discours d'Arago, l'orateur de la loge, sur l'harmonie des mondes comparée à l'harmonie sociale: il n'entrevoyait que mal, entre la bajoue sanguine de Rambourg et le profil mulâtre de Mauravert, la belle tête de savant. Jamais il ne put causer avec ses amis du quartier latin, Ribéride l'Enflammé, Enjolras le Saint, ni même avec cet étrange Blanqui, le sarcastique, l'enthousiaste qu'exaspéraient les sottises débitées par les F. F.·. Ce petit précepteur nouait ses deux mains nerveuses sur son genou, se mordait les lèvres en haussant les épaules. De l'oeil seulement, Michel Chrestien, en prononçant ses harangues fédéralistes, pouvait signifier à son ami ce que son travail contenait de passages notables. Le général Dubourg obtenait le silence quand sa voix militaire commentait les événements précis de la politique: l'entrée «de Guizot au Conseil d'État», la nomination de «Portalis au ministère des Affaires étrangères», les manoeuvres du prince de Polignac guettant l'heure de reprendre le pouvoir, et quand il affectait de craindre un coup d'État contre le ministère Martignac. A quoi le général Pithouët se hâtait de répondre en appelant, sur les monarques parjures, la colère des peuples.
Ces phrases pompeuses exitaient la verve admirative de Grantaire. Elles accaparaient l'attention des F. F.·. Ribéride serrait les mains de l'orateur. Il suffisait alors que le général Lamarque parlât, de sa place, pour les émouvoir. On se rappelait encore les héroïsmes de ce vieillard frétillant. A la tête de cent soixante-quinze soldats, n'avait-il pas emporté d'assaut la ville de Fontarabie défendue par trois mille hommes? C'était lui, lui dont l'habit olive à boutons d'argent était si neuf, lui dont les gestes agiles attestaient le plafond et l'étoile symbolique de plâtre doré, et les trois lumières rituelles, et l'autel du vénérable à l'orient, et les autels des surveillants à l'occident, et les emblèmes astronomiques brodés aux bandoulières de moire, sur tous les coeurs.
--Deux cents ans se sont écoulés depuis que, de l'autre côté de la Manche, on parlait aussi de violer la grande Charte, de renvoyer le Parlement, de lever l'impôt par ordonnance. On essaya. Vous savez quels en furent les résultats: la tête de Charles Ier roula sur l'échafaud de Westminster..... Les peuples aussi ont leurs coups d'État..... je dis que les peuples aussi ont leurs coups d'État et que, bouleversant la terre jusque dans ses entrailles, ils ne laissent sur le sol que de sanglantes ruines.
La voix prophétique du héros déclinait dans une rumeur de protestations timides et d'applaudissements vigoureux. Le bandeau de cheveux, au-dessus du front énergique, semblait un diadème d'argent clair que tous contemplaient, avec l'étonnement de se surprendre ainsi, très enclins à la foi dans une espèce de miracle soudain. Le Dr Bianchon lui-même demeurait stupide, lourd et carré dans sa redingote brune.
M. Gresloup profitait, en général, de cette chaleur de sentiment pour lever la séance, selon les formules du statut. Puis chacun, en riant de Bahorel grotesque, se défaisait de ses insignes, et l'on s'en allait par groupes. Dehors, on commentait les paroles des généraux. Pour quelques jeunes gens drapés dans leurs manteaux à l'espagnole, le dadais royaliste estimait ces propos téméraires et injurieux à l'égard du Roi. Le petit vieillard fardé de rose, entre des rentiers à redingote, jugeait de telles phrases dangereuses pour la Loge, et dénonçait quelques mouchards parmi les F. F.·. s'éloignant sous leurs parapluies tendus. L'ébéniste craignait que le commerce ne pâtît de toutes ces perturbations prédites à trop grand fracas; et autour de lui, de braves boutiquiers se clapissaient déjà sous les triples collets de leurs vieux carricks. Mais Enjolras dirigeait un choeur d'éphèbes en habits collants qui répétaient à pleine gorge les adjurations terribles. Bahorel ouvrait l'ère des violences, assaillait à coups de canne les enseignes, le bas géant d'une bonneterie et le plat d'étain d'une auberge. Grantaire, afin de réveiller le bourgeois, miaulait de sinistre façon. M. d'Orichamps exigeait que Dieu manifestât sa prétendue faveur pour la Congrégation en frappant de sa foudre les «libertins»; et, dans l'attente de ce cataclysme, lui demeurait tête nue, sous l'averse. Le silence du Seigneur convainquait le rationalisme du ci-devant. A l'exemple de son ami, découvrant sa calotte de soie noire et sa perruque roussâtre, M. Ménil, timide, blasphémait, les lunettes vers le ciel. Il importait que le Dr Bianchon leur fît craindre un rhume.
Cependant le pas lointain et rythmé d'une patrouille dispersait les conspirateurs. Le cuirassier Brémondot se hissait sur le siège de son fiacre, rassemblait les rênes, invitait Combeferre et Michel Chrestien à monter. La file des voitures s'ébranlait. Plusieurs fois, dans la berline de M. Gresloup, Omer s'installa en compagnie du général Pithouët. Les expériences de Cavrois les intéressaient tous, bien qu'ils ne s'occupassent nullement, comme le major, de fixer l'image solaire reçue dans la chambre noire. La controverse scientifique les excitait. On allait donc à Montparnasse vers onze heures du soir. Les fiacres du canonnier Bridoit et du chasseur à cheval Dambeton dégorgeaient les étudiants animés par les discussions du trajet. La face archangélique d'Enjolras endoctrinait la tête de Jupiter plantée par la nature sur les épaules de Michel Chrestien. Courfeyrac et Combeferre, les dandys, combattaient la thèse du gros Cavrois sans omettre de tirer leurs manchettes de linon. M. Buchez et le comte Dubourg abominaient les Bonapartes. L'insolence de Blanqui ricanait aux objections du capitaine Lyrisse qui se fâchait, tempêtait, sautait, gesticulait, attestait les souvenirs de ses batailles et la pensée de Napoléon; tandis qu'Omer continuait par d'adroits propos à sonder les intentions du major relativement au destin d'Elvire. Le père ne se laissait pas circonvenir. Silencieux et souriant à son habitude, il se dérobait. Le comte Dubourg et le général Pithouët secondaient au mieux leur jeune ami en parlant de la demoiselle, de ses attraits, de sa grâce, en interrogeant sur ses occupations, et en imaginant ses espérances. Était-elle ambitieuse? N'exigerait-elle pas un mari capable d'acquérir une renommée de capitaine, d'homme politique, d'orateur, d'avocat?
Sans que M. Gresloup répondît explicitement, la bande s'engouffrait entre deux boutiques closes, dans un étroit couloir sans lumière, dans une cour remplie de futailles en piles, et qui fleurait puissamment l'alcool de vin. On trébuchait dans la nuit sur trois marches. Enfin le laboratoire s'ouvrait, s'illuminait au gaz; un gaz fabriqué là même. Coiffé d'un bonnet à poil, harnaché d'un uniforme de garde national et de ses bufleteries blanches, le squelette présentait les armes aux visiteurs, dans un coin de la grande salle. On lisait les formules scientifiques inscrites au charbon sur le plâtre nu des murailles, entre les portraits de Manuel, du général Foy, de Riego, de Bolivar, de Pépé, de Toussaint-Louverture, de tous les libérateurs. On respirait les âpres parfums des acides alignés en groupe de fioles jaunes, vertes et noires sur vingt guéridons penchés que les livres en piles chargeaient aussi. On entendait bouillir des liquides dans les matras de quelques fourneaux de terre. Le paravent d'images guerrières, abritait le sommeil de Noëmie qui ronflait paisiblement au fond de l'alcôve. Ses bas d'ailleurs et ses jupons d'indienne, son corset de coutil s'amoncelaient au milieu de l'ottomane décousue.
D'un long baiser calin, Dieudonné Cavrois réveillait sa maîtresse. Elle baillait, s'étirait, riait, consentait à faire du punch. On voyait surgir l'enfant brune, ses épaules menues en chemise de grosse toile, ses petits bras agiles qu'un duvet noir assombrissait. Elle tordait ses cheveux en un chignon, nouait les cordons de sa jupe. Ensuite elle courait en savates, remuer une vaisselle disparate dans un buffet d'acajou.
Bientôt le punch flambait au creux de la soupière. Le feu bleuâtre illuminait les sourcils froncés d'Enjolras, la grimace sardonique de Blanqui, le profil méchant de Trélat. Lui s'inclinait vite sur une cornue à demi pleine, ainsi que Bianchon calme, méticuleux, ainsi que Raspail friand de comprendre. Large et content, Cavrois expliquait son oeuvre en bras de chemise. De temps à autre il tisonnait le poêle. M. Gresloup étudiait l'image laissée sur une plaque enduite d'iodure d'argent, par une timbale que Noémie avait posée là. Et Cavrois de prétendre que l'iodure d'argent fixerait l'image, tout comme le bitume de Judée, sur les plaques métalliques de la chambre obscure. Sujet de discussions fréquentes qui toujours attirait le major au laboratoire de Montparnasse.
Cette seule passion et celle du saint-simonisme rompaient son flegme. Lorsque le général Pithouët, le capitaine Lyrisse et le comte Dubourg l'entreprenaient sur le sort d'Elvire, devant Omer, M. Gresloup se contentait de recevoir les compliments, et de répondre que sa femme attendait tous les dons des fées pour leur fille, qu'elle la voulait heureuse comme les princesses des contes, que, pour l'instant, elle la soignait de son mieux, car l'enfant paraissait délicate. Le DrBianchon la saignait tous les mois. Cela dit, il redevenait l'homme muet, froid et méditatif qu'Omer connaissait bien, une sorte de bloc impassible, indifférent à toutes choses, hormis au papisme industriel et à l'optique. Toutefois il félicitait Omer de ses exploits au Palais. Il lui serrait fortement la main; il le remerciait d'avoir embrassé la cause du libéralisme; il le louait des notions acquises en économie publique; il qualifiait généreusement les mérites de celui qu'il nommait son disciple. Certes M. Gresloup l'aimait bien. A la manière dont il glissait son bras sous celui du jeune homme, dont il lui frappait amicalement l'épaule, dont il examinait l'habit neuf, les deux gilets, les gants, toute la personne agréable, saine, élégante, le major avouait sa prédilection. Néanmoins il se gardait évidemment d'inviter Omer à Meudon plus que le nécessaire. Il s'ingéniait même, durant les heures de séjour dans Paris, à le rassasier de délices chez Véry, pour se dispenser ensuite de l'emmener à la campagne, près de l'étang où les amoureux s'étaient avoué leurs âmes. Omer essaya de le faire parler sur Mlle Alviña, sur les lingères de Mme Cardoche, pour surprendre un soupçon, une réticence. M. Gresloup ne se trahit point. Il demeura seulement le dur philosophe ennuyé de toutes choses, sauf de sa manie mentale. En sorte que la meilleure tactique était encore de paraître auprès de lui dans toutes les occasions politiques, et de faire le champion libéral.
Désormais l'avocat fut assidu quotidiennement rue de Richelieu, à la librairie Pied-de-Jacinthe. Il s'efforça mieux de le soustraire à la prison, d'obtenir la réduction des amendes que payait, en sous-main, la banque Laffitte, par l'entremise de M. Roulon. Omer fut au prétoire l'avocat circonspect et logique dont la parole sèche, claire, limite les droits de l'accusateur, invoque les précédents, cite les cas favorables à la cause, raille les excès de pouvoirs, et les assimile à des conceptions barbares ou grotesques. Dans la salle lambrissée de chêne, devant le tableau du Christ terne endormi sur la croix peinte, il fut l'orateur inlassable rappelant les héroïsmes du soldat jacobin, son dur labeur d'avoir arraché la France à l'appétit des monarques qui comptaient alors se partager la Patrie, comme ils s'étaient partagé la Pologne à la fin du siècle précédent. Si le vieil imprimeur se souvenait trop de ses enthousiasmes juvéniles, convenait-il de le frapper sans indulgence? L'histoire ne requérait-elle point, déjà, cette indulgence pour tous les soldats glorieux qui avaient sauvé la terre latine convoitée par l'orgueil de la Maison d'Autriche, la cupidité de la Maison de Prusse, et la voracité des tzars. A qui devaient-ils de posséder encore un trône, ces Bourbons que les cours d'alors éconduisaient, que l'on méprisait, que l'on reléguait par avance au rang des Sthanislas Leczinski? A qui le devaient-ils, sinon à tout ce peuple magnifique dont les armes avaient lui sur les bords du Danube, de la Sprée, du Borysthène?
Rejetant les amples manches de la toge noire, les mains pieuses, les mains filiales évoquaient, par leurs gestes, l'âme admirable de ceux qui avaient servi le colonel Héricourt dans la chevauchée de Murat sur les champs de l'Europe, qui avaient refoulé les appétits des loups rués vers la belle France. Les paroles retentissaient hors de ses lèvres tremblantes et véridiques. De grands frissons secouaient son échine, quand ses périodes faisaient allusion à l'effort de son père dont ce vétéran avait été l'auxiliaire fidèle. Tout-à-coup, en dépit de ses ruses, quelque chose de puissant maîtrisait sa verve. Des accents, inconnus de sa rhétorique, émouvaient sa voix. Tressaillant et frémissant, il eût juré que la force du colonel Héricourt s'exprimait par le tonnerre de sa bouche. Il voyait les juges pâlir dans leurs poupre, il entendait les échos de la salle vibrer, les murmures de l'assistance grandir et l'acclamer: un instant il craignait de s'évanouir, tant son être habituel se fondait, disparaissait au bénéfice de cet élan formidable qui possédait ses organes, grondait dans sa poitrine, éblouissait son cerveau, et dominait, par sa voix, les hommes.
Ensuite, traversant les vestibules, il était le chef que saluaient l'archange Enjolras lui-même, et Michel Chrestien, à la face olympique, et Cavrois qui, dans ses bras énormes, étreignait son cousin, et Grantaire qui, dans ses mains moites et grasses, serrait les mains du triomphateur, et Bahorel qui narguait le gendarme au moyen de citations latines. Pied-de-Jacinthe, malgré tout grincheux à cause de la condamnation, le remerciait d'une poignée de main vigoureuse et militaire.
Peu à peu les habitants de la rue Richelieu reconnurent l'avocat libéral quand il pénétrait dans la librairie. Les badauds arrêtés devant les caricatures ôtaient leurs couvre-chefs. Omer ouït, maintes fois, des gens le nommer à l'oreille de leur voisin, s'il examinait les dessins du _Marteau_ encadrés dans les cintres étroits de la devanture, parmi les livres de Thiers sur la Révolution Française, _Les Orientales_ d'Hugo, les charges représentant un Charles X aux dents longues, tantôt déguisé en jésuite, tantôt écrasé, à gauche, par le dos de Martignac, à droite, par le dos de Polignac, qui s'arcboutaient pour lui nuire. Ici c'était le _Pieu Monarque_, un poteau couronné et vaguement dégrossi à la ressemblance du souverain. Là c'était lui-même accoutré en chasseur, surmonté d'une casquette à côtes de melon, et, de ses lèvres épaisses, de sa denture, de ses paupières lourdes, riant à un petit oiseau tué qu'il tenait sur sa paume. Les badauds se plaisaient à reconnaître leur roi sous ces avatars grotesques. D'ailleurs les cochers de Rambourg se ralliaient aux _Enfants de Momus_, l'estaminet voisin. Attachant le sac d'avoine aux oreilles de leurs bêtes, ils ne manquaient pas de souligner les intentions des dessins par des lazzis agressifs. Le colossal Brémondot ne s'en faisait pas faute, pour peu que le vin à quatre sous l'eût égayé, et qu'il regrettât le temps de sa gloire, quand, au trot de son cheval d'armes, il épouvantait, de sa stature et de son armure, la population des villes conquises. Doué de mémoire, le canonnier Bridoit, fredonnait les romances séditieuses que les artisans répétaient au fond de leurs échoppes. Et, comme Pied-de-Jacinthe distribuait aux commis de l'armurier Lepage, son vis-à-vis, les gazettes et les brochures invendues, tout ce coin de la rue Richelieu devenait frondeur. Non loin de là, se réunissaient au Palais-Royal, dans le café Lemblin, les demi-soldes que prêchaient le comte Dubourg et le capitaine Lyrisse. Aux devantures des libraires, les étudiants d'Enjolras, de Ribéride parcouraient, entre les pages non coupées, les livres nouveaux. Une atmosphère jacobine régnait.
Omer, dans ce quartier, se promena beaucoup. A trinquer avec les Enfants de Momus, à discuter avec les carabins dans la galerie d'Orléans qu'on achevait, sa personne devenait populaire. Il le crut, s'en glorifia. Il en jouit. D'autant que pour se rendre du Palais-Royal à la librairie Pied-de-Jacinthe, il fallait franchir la rue Montpensier, rire à Cydalise et à Noémie occupées derrière le comptoir de Mme Cardoche, saluer la patronne, lui réclamer la correspondance de la Vente, et, sous ce prétexte, lutiner la charmante Angeline, flairer cette poitrine opulente, respirer l'odeur de ces cheveux fauves, apaiser même, dans ces bras doux, le désir de posséder Dolorés, la passion d'aimer Elvire.