III
A MAURICE BARRÈS.
PAUVRE LELIAN
(PAUL VERLAINE.)
«Une chose inexplicable, et qui fait, du reste, autant d’honneur à l’âme indépendante de Cervantès que de honte au ministre des faveurs royales, c’est l’oubli dans lequel fut laissé cet homme illustre, tandis qu’une foule d’obscurs beaux esprits touchaient des pensions qu’ils avaient mendiées en prose et en vers. On raconte qu’un jour Philippe III, étant au balcon de son palais, aperçut un étudiant qui se promenait, un livre à la main, sur les bords du Manzanarès. L’homme au manteau noir s’arrêtait à toute minute, gesticulait, se frappait le front avec le poing et laissait échapper de longs éclats de rire. Philippe observait de loin sa pantomime:
--Ou cet étudiant est fou, s’écria-t-il, ou il lit _Don Quichotte_.
Des courtisans coururent aussitôt vérifier si la pénétration royale avait deviné juste, et revinrent annoncer à Philippe que c’était bien le _Don Quichotte_ que lisait l’étudiant en délire. _Mais aucun d’eux ne s’avisa de rappeler au prince l’abandon où vivait l’auteur de ce livre si populaire et si goûté._»
Une autre anecdote rapporte que le 25 février 1615, l’archevêque de Tolède vint rendre visite à l’ambassadeur de France. Des gentilshommes français «aussi courtois qu’éclairés et amis des belles-lettres» parlèrent alors au chapelain du cardinal évêque, le licencié Francisco Marquez de Torrès, qui conte l’histoire--des ouvrages de Miguel de Cervantès.
Sur leurs éloges de ces œuvres, l’invitation adressée à ces jeunes gens de visiter l’auteur se vit accueillie «avec mille démonstrations de désir». Maintes questions s’ensuivirent sur son âge, sa profession et sa fortune; et plus encore d’étonnement d’apprendre qu’il était «vieux, soldat, gentilhomme et pauvre».
--Et quoi! s’écria l’un des interlocuteurs, l’Espagne n’a pas fait riche un tel homme.
--Alors, conclut le narrateur, un de ces gentilshommes, relevant cette pensée, reprit avec beaucoup de finesse: «_Si c’est la nécessité qui l’oblige à écrire, Dieu veuille qu’il n’ait jamais l’abondance, afin que par ses œuvres, lui restant pauvre, il fasse riche le monde entier._»
· · ·
Ne croirait-on pas lire, près de trois siècles écoulés, l’histoire de Paul Verlaine, le _Pauvre Lélian_ qui s’était composé lui-même cette euphonique et véridique anagramme de son nom, posée sur lui comme le _pas de chance_ de l’Infortuné cité par Baudelaire. «Existe-t-il donc, ajoute le poète, une providence diabolique qui prépare le malheur dès le berceau, qui jette avec préméditation des natures spirituelles et angéliques dans des milieux hostiles, comme des martyrs dans les cirques? Y a-t-il donc des âmes sacrées, vouées à l’autel, condamnées à marcher à la mort et à la gloire à travers leurs propres ruines?»
Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir, Peuple ingrat?...
Des exemples tels que ceux de la mort de Barbey d’Aurevilly, de Villiers d’Adam, de Verlaine, ébranleront-ils un jour les cœurs en frappant les yeux et les oreilles; et fondant les égoïsmes plus ou moins inconscients, procréeront-ils une génération de _satisfaits_ ingénieux et cordiaux qui désarment eux-mêmes leurs propres cruelles épreuves par la compréhension sensible et efficace des misères d’un supérieur autrui, d’un prochain de génie et de ses détresses sublimes? Ces fils de famille-là s’ennobliront d’un peu plus de préoccupations de la famille humaine, et de réhabiliter, entrecouper pour le moins leurs féeries et leurs fêtes d’un peu de soin de mortels et impériaux calvaires, et de la visite à de certains grabats où des être géniaux agonisent.
L’Antoine Watteau du vers vient de rendre le dernier soupir des _Fêtes galantes_; poète qui, par un miracle d’anomalie et par les douze cents tableaux d’un chemin de croix aux stations de garnis et d’hospices, a fait s’égrener tout le chapelet des vains aveux et le rosaire des baisers roses, s’ébruiter toute la musique des harpes en vernis de Martin et des guitares burgautées; a fait se condenser en précise et harmonieuse vapeur toute la grâce ensemble nerveuse et poupine, maniérée et mignarde des embarquements pour Cythère: Cupidos en abbé, Scaramouche et Mezzettin, Clymène et Clitandre, Cydalise et Tircis; toute la population en saxe, criblée de mouches, pailletée d’affiquets et de fanfreluches, des indifférents et des bergers aux miroitantes cassures du satin de leurs armures délicates, dont le poète a synthétisé l’élégante afféterie en ses derniers poèmes de porcelaine, et bien spécialement en cette petite pièce:
Les donneurs de sérénades Et les belles écouteuses Échangent des propos fades Sous les ramures chanteuses!
C’est Tircis et c’est Aminte, Et c’est l’éternel Clitandre, Et c’est Damis qui pour mainte Cruelle fait maint vers tendre.
Leurs courtes vestes de soie, Leurs longues robes à queue, Leur élégance, leur joie Et leurs molles ombres bleues
Tourbillonnent dans l’extase D’une lune rose et grise... Et la mandoline jase Parmi les frissons de brise.
Est-ce pour se redonner l’illusion de ce gentil faste que le mourant d’hier avait, ces derniers temps, instauré dans son exigu logis la touchante et somptueuse manie de dorer lui-même au pinceau son mobilier si modeste? Tout y passait, pincettes et chaises, serrure et cordon de sonnette.
Et parmi le bariolage de quelques bégonias en carton, les nuances douces des balais à confetti, les taches crues d’autres souvenirs de carnaval, entre tout le jardin des Hespérides des oranges du jour de l’An sur des tasses retournées, le mirage lui revenait des pavanes de muguet aux relents de bergamote.
· · ·
Mais il est un autre Verlaine, tant d’autres Verlaine qu’on ne saurait énumérer en un revenez-y rapide: le _mystique_, celui qui clamait lundi dernier devant nous, en un élan de pieux amour, la religieuse invocation:
_Tantus labor non sit cassus!_
et le _désolé_, dont ces exquises petites strophes résument toute l’essence:
Les sanglots longs Des violons De l’automne Blessent mon cœur D’une langueur Monotone.
Tout suffocant Et blême quand Sonne l’heure, Je me souviens Des jours anciens Et je pleure
Et je m’en vais Au vent mauvais Qui m’emporte, De çà, de là Pareil à la Feuille morte.
Ce qu’il sied d’affirmer aujourd’hui, c’est en ce poignant désarroi d’existence, le cœur d’excellent et pur aloi qu’était Verlaine, «_l’âme enfantine_» qu’il a chantée, et qu’il remporte entière aujourd’hui, non contaminée par les douloureuses voies traversées.
Le sonnet suivant, inédit et inconnu, en contient une parcelle tendrement chantante. Verlaine l’écrivit pour la duchesse de Rohan[34] qui en possède le manuscrit,
Je n’ai jamais été dans la Bretagne, mais J’en rêve, chaque nuit, et tout le jour j’y pense. Comme aux choses de mon enfance, que j’aimais, Tant qu’à la fin, et sous forme de récompense,
Je revois le clocher que je n’ai vu jamais. --O la Bretagne, et ses clochers à jour, où danse, A travers ce brouillard épais où je rimais, La cloche, pour bercer un peu ma vieille enfance.
Car j’ai rêvé que je rimais, vêtu de lin. Tel, innocent, autour du parc de Josselin Un berger contemplant la nuit tout étoilée.
Et, de plus ignorant qu’Olivier de Clisson Fût autrefois maître et seigneur de la vallée S’en va paisiblement en chantant sa chanson.
[34] Le 22 novembre 94.
Je me souviens parmi des lettres, et des lettres reçues de lui, d’une entre autres, toute spontanée, violemment inspirée à sa bonne foi par la lecture irritée de quelque anodine malice à mon endroit que lui attribuait certaine feuille. Message aussi émouvant et attendri que celui des deux amis de La Fontaine[35]:
Vous m’êtes en dormant un peu triste apparu. J’ai craint qu’il ne fût vrai, je suis vite accouru, Ce maudit songe en est la cause.
[35] Voir le P.-S. à la fin du volume.
Et je finirai cette hâtive nénie par un dernier mot de Verlaine prononcé peu d’heures avant de mourir, mot mystérieux et oraculaire, éclairé déjà du jour de l’au-delà par celui qui connaîtra une fois de plus et prouvera l’exactitude du vers consolant:
Sur la pierre des morts croît l’arbre de grandeur.
Verlaine agrippait déjà ses couvertures du geste significatif caractérisé par l’expression antique «_Stragulæ vestis plicaturas_» et il murmura ces mots, comme écartant de dessus son lit un trop lourd faix invisible: «_Otez, ôtez-moi toutes ces couronnes!_»
Des couronnes, il s’en nouera quelques-unes pour lui dans le présent; combien et de toujours plus belles à venir, en immarcessible laurier, et de véritables immortelles!
· · ·
Entre de plus modestes fleurs se tressa le tendre poème qui suit, dont le feston devait enguirlander un _tombeau_ du Poète. Ce volume n’a pas paru; et sans que j’aie pu recouvrer mon manuscrit qui n’était pas double. C’est donc de mémoire que j’en rassemble les bouquets épars, pour les disperser de nouveau, incomplètement effeuillés au-devant d’une chère Mémoire:
Tous les Masques, les Mezzetin, Les Trivelin, les Scaramouche, Cydalises à l’œil mutin, Une mouche au coin de la bouche, Tous les bleus bergers de Watteau Avec leur rose châtelaine Ont drapé de noir leur bateau Et mènent le deuil de Verlaine.
Tous les Tircis et les Myrtil, Les Clitandres et les Clymènes Avec leur fraîcheur de pistil, Les inhumains, les inhumaines Ont mis un crêpe à leur chapeau Et pleurent comme Madeleine, Car sous leur galant oripeau Ils pleurent l’âme de Verlaine.
Il les avait faits si polis Sous le bleuté de leur quinconce; Il les avait peints si jolis Sous le jabot qui les engonce; Nul azur ne les rendra plus, Nul carmin, que d’ombre vilaine... Leurs zinzolins sont révolus Ils pleurent sur l’art de Verlaine.
Et les Cupidons potelés Qui semblent des bouquets de roses, Et les palombes dételés Du chariot des Cypris moroses, Mignonnement endoloris Avec leur plume de pleurs pleine, Pleurent Chloé, pleurent Chloris, Pleurent sur le cœur de Verlaine!