IV - L’AÈDE
A LÉON DAUDET.
(FRÉDÉRIC MISTRAL.)
Mistral est un fleuve admirable de poésie, qui mire en son cours, chantant et nuancé, des rives sinueuses et fleuries, des sites peuplés et gazouillants, un ciel ensoleillé et sonore, plein de rayons, de rires et de rêves. Et c’est peut-être en ce temps de poésie, d’instinct plutôt brumeuse et languide, la plus distincte caractéristique de cette Muse de Mistral: _la lumière et la joie_. Lui-même, le poète, l’a bien exprimé dans sa chanson des _Bons Provençaux_, dont j’interprète librement ce couplet:
Quand le mois de mai fleurit, Tout brûle de vivre. Et quand le soleil sourit, Qui ne s’en enivre? Nous autres, bons Provençaux, Soyons les joyeux oiseaux De la _soleillade_ Et de la Maïade.
Et ailleurs:
Dix fois sur onze,--il me semble que les morts ont--moins de vieillesse--que les vivants d’aujourd’hui.--Car, dans tout son orgueil,--le siècle meurt d’ennui;--et, sans les jeunes filles--que largement nous donne--le bienfaiteur divin,--la joie prendrait fin.
Le merveilleux bruissement parfumé qui s’exhale des grands poèmes de ce trouvère, comme d’un beau paysage crépitant et criblé de clartés, à l’heure de midi, vibre tel qu’un orchestre, lequel assimilerait parfois leur chantre à un Wagner sans trouble, dont _Mireille_ serait le Lohengrin et _Nerto_ les Maîtres-Chanteurs. Oui, Mistral a, du maître de Bayreuth, le retour du _Leitmotiv_, l’art des énumérations familières et joyeuses, de noms ou de choses, l’instrumentation harmonieuse des voix simultanées de la foule; et, à plusieurs reprises, dans son œuvre, tels tours de pensée spiritualiste et sublime sur la survie de l’amour des âmes, aux transports sensuels[36].
[36] _Calendal_, ch. X, Str. 62.
Son goût descriptif de la nature, ses retours aux souvenirs d’enfance[37] l’apparentent souvent aussi à l’admirable Valmore, à cette différence près, des perles du rire qu’il égrène en de méridionaux paysages, tandis que le Nord de Marceline se diaprait du collier, perpétuellement défilé, de ses intarissables larmes.
[37] _Les Iles d’or: Rancœur._
Et, plus près, moins sans doute en influence qu’en rapport d’esprit et contagion de pensée, simultanée matérialisation d’idées en divers cerveaux, voici, entre autres, deux curieuses similitudes.
De Mistral (_Nerto_):
Dans le château étaient sept salles Où les sept démons capitaux Pouvaient battre l’aile à leur aise, Princes des sept péchés mortels.
De Verlaine:
Dans un palais soie et or, dans Ecbatane, De beaux démons, des Satans adolescents, Aux sons d’une musique mahométane Font litière aux sept péchés de leurs cinq sens.
On a goûté, non sans raison, le _Couplet des cheveux_, dans le Pelléas et Mélissande de M. Mæterlinck. Relisez, dans le cinquième chant de _Nerto_, les adieux de _la Nonne_ à sa chevelure.
Et, pour conclure hâtivement sur un sujet qui requerrait bien des pages, que de pittoresques et poétiques expressions au cours de l’œuvre du chantre de Maillane: cette _volée d’évêques_ au mariage du roi; et, dans la bagarre du cimetière, ces combattants _qui jouent aux barres parmi les sépultures_. Puis _la colonnade à front divin_--_de cette forêt qui embaume_--et _lui tisse un manteau de calme_, qui nous mène au magnifique morceau sur les arbres sacrilègement émondés, que dut tant admirer Michelet, avocat de la même cause de nature dans sa _Montagne_.
Eux, solennels chalumeaux--que l’air, à plein gosier--fait chanter comme des orgues,--eux, riches et bons, qui versent la fraîcheur et l’ombre--depuis des ans qui ne se nombrent,--eux, chevelure sombre--de la terre, et parrains des sources et des fontaines...--Laissez-les vivre!
Quel autre poème que _La Mort du loup_ se pourrait, par exemple, comparer à la fin du _Vieux Moissonneur_, qui, debout dans son blé et mûr comme lui pour la récolte suprême, se voit fauché avec ses épis en un coup de faux aveugle et imprudent?... Le vieux moissonneur, _mourant et mutilé_, qui s’écrie: «Peut-être que le Maître, Celui de là-haut,--voyant le froment mûr, fait sa moisson.--Allons, adieu! moi, je m’en vais tout doucement...--Puis, enfant, quand vous transporterez la gerbe sur la charrette,--emportez votre chef avec le gerbier.»
Et le _Blé lunaire_, cette ballade à la lune, sans le vif esprit de celle de Musset, combien n’est-elle pas plus exquise! Voici,--non certes une version, mais une interprétation de cette enchanteresse mélopée, intraduisible au cours berceur de ses deux rimes, tour à tour paresseuses et cristallines:
LE BLÉ LUNAIRE
La lune mi-pleine Dévide Sa laine.
On entend au loin L’onde qui gazouille, Tourbillonne et mouille Le tour du moulin.
La lune limpide Dévide Son lin.
Le rieur ruisseau Reflète la lune Qui, dans la nuit brune Jette un blanc réseau.
La lune sereine Dévide Sa laine.
Dans les arbres verts Folâtrent les lièvres; Et, sur les genièvres, Sifflent les piverts.
La lune rapide Dévide Du lin.
Dressée au déclin De sa noire borne, La chouette morne A l’œil cristallin.
La lune lointaine Dévide Sa laine.
Les chauves-souris Font leur promenade; A la cantonade Les chiens font leurs cris.
La lune candide Dévide Son lin.
Caha et cahin, Un charretier passe, Qui court vers la place Ou vient du ravin.
La lune hautaine Dévide Sa laine.
Le vieillard grognon Ou la pauvre vieille, Dans l’âtre sommeille Sous son lumignon.
La lune pallide Dévide Son lin.
Neuf heures! clin! clin! A l’horloge sonnent. Les grillons l’entonnent Sur leur fifrelin.
La lune d’or pleine Dévide Sa laine.
Sur un front charmant Se glisse une mante Parmi la tourmente Au long sifflement.
La lune rigide Dévide Son lin.
Un beau garçonnet, Grand agneau qui bêle, A pris de la belle Le bras mignonnet.
La lune incertaine Dévide Sa laine.
Ce gentil lutin Et cette coureuse Sur la pente heureuse Errent au lointain.
La lune frigide Dévide Son lin.
Le doux aparté Glisse en courbes molles, Sous des lucioles, La pâle clarté.
Et la lune vaine Dévide Sa laine.
C’est ainsi que l’on Cueille, sous la brune, Le blé de la lune A plein corbillon.
La lune livide Dévide Son lin.
L’amour nouvelet, A la belle étoile Met, au lieu de voile, Sa peau d’agnelet,
La lune sereine Dévide Sa laine.
Mais le vin d’œillet Que sa main nous tire, Quand la lune vire, Devient aigrelet.
La lune perfide Dévide Son lin.
Le jeune câlin Dans l’ombre s’esquive, La belle pensive S’en revient de loin.
Et la lune reine Dévide Sa laine.
Et l’esprit malin Que la nuit enchante Au fond de la sente Rit comme un poulain.
La lune languide Dévide Son lin.
· · ·
Mistral inaugure un poème sans rimes. Il est de ces dieux auxquels on peut dire: Que leur volonté soit faite! La question en elle-même n’existe guère. Les rimeurs ont fait leurs preuves de chefs-d’œuvre. Les chemins sont ouverts à la rime assonante, que l’auteur des _Poèmes Saturniens_ déclare ne pas aimer:
... Fi de l’aimable et fi de la lie! Et je hais toujours la femme jolie, La rime assonante et l’ami prudent.
Plusieurs qui y excellent ont supérieurement enseigné d’exemple (et bien que leurs vers réguliers me semblent préférables), qu’on pouvait produire de nobles et charmants poèmes, aux gracieuses idées, aux images neuves, aux vers précieux, sans toujours les rimer. Et, si je leur adressais un reproche, ce serait même celui de rimer quelquefois. Il y a autant, voire plus de difficulté à ne rimer jamais qu’à rimer de temps à autre. Mais une expresse loi n’est-elle pas désirable et nécessaire? Si l’assonance peut sembler insuffisante, c’est après une série de rimes. De même, l’oreille exercée par une suite d’assonances se sentira blessée par la trop nette précision d’une rime inattendue.
Mais tel ne saurait être l’avis de poètes qui, précisément, prétendent libérer par l’extension des moyens, les idées soi-disant emprisonnées dans les moules des formes trop familières, les percussions de sonorités trop prévues.
Gautier ne pensait pas ainsi; la présente strophe en fait foi:
Point de contraintes fausses! Mais que, pour marcher droit, Tu chausses, Muse, un cothurne étroit.
Et, n’y aurait-il pas bien de la mélancolie à enregistrer la monotonie du tour de roue de la Fortune ramenant _le mode_ rejeté tout comme _la mode_ condamnée: et l’indigence de prosodiques innovations consistant en la restauration, par leurs disciples, de ce que les grands ancêtres poétiques mirent tant de temps et prirent tant de peine pour forger: l’_élision_ et la _rime_.
La suppression de cette dernière me semble réservée, ainsi qu’elle le peut faire, à exprimer occasionnellement et selon sa durée, un trouble momentané ou prolongé. Mais, en dehors de ces cas spéciaux, les plus réussis des poèmes sans rimes offriront toujours trop de ressemblance avec ces traductions littérales et linéaires, telles que celles du _Palais hanté_, dans la maison Usher de Poë[38].
[38] Vers eux-mêmes curieusement ressemblants à ceux évoqués plus haut des deux poètes Mistral et Verlaine.
Je m’en tiendrai donc, quant à moi, sur ce sujet de la rime, au sentiment de Jacques Peletier, dont M. Alphonse Daudet nous scandait, l’autre soir, expressivement, la jolie pièce de _l’Alouette_: «Il faut--profère gentiment ce poète du XVIe siècle--que je dise cela de moi, que j’ai été celui qui plus ai voulu rimer curieusement,--et suis content de dire _superstitieusement_. Mais ainsi est-ce que jamais propriété de rimes ne me fit abandonner propriété de mots ni de sentences.» N’est-ce pas concluant et bien dit?
J’ai écrit, dans mon étude sur la poésie de Marceline Desbordes-Valmore: «N’est-ce pas du fait de cette beauté trop prisée, que le lieu commun est devenu tel? Mais qu’il porte en soi la force ou le charme de vaincre cette période de profanation, et le voilà promu lieu éternel?»
Et quand Verlaine, dans sa _Fête galante_, écrit «au pâle clair de lune _triste_ et _beau_», ne rend-il pas, de par le choix et la place, à ces trois épithètes, tout le lustre dont l’usage pouvait les avoir dédorées?
Non, la rime ne nuit point au rythme qui, lui-même, ne gâte rien à la rime.
Quelle meilleure preuve que le surprenant et délicieux poème de M. Dierx, un des plus parfaits poètes de ce temps et de bien des temps? Je veux dire _l’Odeur sacrée_, pièce prosodiée, ainsi qu’un chant de Virgile, en laquelle l’auteur s’est fait une loi et un jeu de prouver et trouver les souplesses de notre langue, et son pouvoir, de par l’allitération (naïvement et souvent niaisement reprochée à de plus audacieux), de babiller en dactyles et s’alourdir en spondées, lutter enfin avec le latin et finalement l’emporter sur lui, et non sans l’avantage triomphant des tintinnabulantes rimes.
Quant aux écoles, ne pourrait-on pas dire qu’elles ne font que _des écoliers_, et que les vrais maîtres sont les esprits avant tout conscients et respectueux des trésors acquis par un langage et par un art? Ceux-là, loin de vouloir tout remettre en question et de troubler de fond en comble, se contentent de joindre un jonc de plus à la Syrinx, et de faire moduler à la gamme éternelle un accord jusque-là inentendu et d’une plus ineffable mélodie.