Scène 1
Maisonneuve, M. et Madame d’Ailleboust, Brigeac
La salle du Fort.
M. d’Ailleboust, à Maisonneuve –Au premier bon vent, la Notre Dameva filer à Québec. Nous partirons donc bientôt, mon cher ami.
Maisonneuve– Je vous suis bien reconnaissant de votre visite. C’est une preuve d’amitié.
Madame d’Ailleboust – Une preuve sûre, certaine, une preuve terrible, M. de Maisonneuve.
Maisonneuve– Vous avez été parfaitement bonne de venir, Madame, mais je vous soupçonne d’être fort contente de partir.
Madame d’Ailleboust – Je l’avoue humblement, vivre longtemps à Ville-Marie est au-dessus de mes forces. Jamais je ne comprendrai comment j’ai pu y passer quelques années… Ah ! j’entends la guitare, – les colons vont chanter. (Cantiques à la Vierge chantés par les colons.)
Ces chants à la Vierge font du bien. Ils me laissent une impression de sécurité. Je croyais voir la Sainte Vierge couvrant Ville-Marie de sa protection.
Maisonneuve – Ce n’était pas une illusion, Madame, veuillez m’en croire.
Madame d’Ailleboust – Je souhaite cette confiance à tous ceux qui vivent ici.
Brigeac, à Madame d’Ailleboust –Est-il vrai, Madame, que Mademoiselle Moyen va rester à Ville-Marie ?
Madame d’Ailleboust – Mais oui, Monsieur, du moins, je le crois.
M. d’Ailleboust – Ce serait bien surprenant. À Québec elle sera (sic) relativement fort bien. Ici, les loups ont rôdé à l’entrée du bois, ces nuits dernières. Leurs hurlements sont bien lugubres.
Brigeac – Et le danger continuel, – les prières des agonisants tous les soirs…
Madame d’Ailleboust – Les hurlements des loups, le danger continuel, la prière des agonisants tous les soirs ne troublent pas cette petite. Je lui ai proposé de l’emmener avec nous à Québec, lui promettant qu’elle y serait comme notre fille. Elle a remercié, elle veut vivre à Ville-Marie et se dévouer aux blessés.
Maisonneuve – La brave enfant !
Brigeac, à Maisonneuve –Vous l’avez rachetée, Monsieur le Gouverneur, et elle se sent bienvenue chez nous.
Madame d’Ailleboust – Puis, devoir sa délivrance au brave des braves, qui a failli être scalpé. – Songez-y, – il y de quoi impressionner une jeune fille et la rendre reconnaissante.
Brigeac – D’autres que le Major auraient bien risqué leur vie pour elle.
Madame d’Ailleboust – Vous êtes jeune, Monsieur de Brigeac, vous êtes généreux, vous êtes chevaleresque, et la belle orpheline vous intéresse, – c’est bien naturel.
Brigeac – Elle est si touchante, si à plaindre. Cette vie renfermée dans l’hôpital, entourée de pieuses. C’est terrible. – Il lui faudrait de l’air, de l’exercice.
Madame d’Ailleboust – Malheureusement, à Ville-Marie, la promenade est périlleuse.
Brigeac – Quand le service le permettra, je serai toujours prêt à l’accompagner, pour la protéger, pour la défendre au besoin…(À Madame d’Ailleboust.)Ai-je tort d’espérer, Madame, que vous voudrez bien le dire à Mademoiselle Mance ?
Madame d’Ailleboust – Mais sans doute.
M. d’Ailleboust – La résolution de cette enfant ne tiendra point. Mademoiselle Mance et Sœur Bourgeoys restent à Ville-Marie, – mais elles sont des héroïnes trempées dans le courage. Voyez-vous, il n’y a rien de plus terrible à supporter que la peur.
Madame d’Ailleboust – Mon seigneur et maître, vous exprimez mes sentiments – La crainte des Iroquois me suivait partout. – C’était une hantise… Mais quand j’entendais le tocsin d’alarme, – les hurlements de ces démons, la peur se glissant dans mes os avec toute son horreur, une sueur glacée me couvrait toute. – Je me sentais défaillir, prête à mourir de peur.
Brigeac – Alors, Madame, comment avez-vous pu vous décider à venir vivre à Montréal ?
Madame d’Ailleboust – J’y suis venue avec des transes épouvantables.
M. d’Ailleboust, à BrigeacMon ami, Monsieur de Maisonneuve avait besoin de moi pour fortifier le fort.
Maisonneuve – Le fort n’était protégé que par une palissade de pierres. Je n’entends pas grand chose aux fortifications. – C’est M. d’Ailleboust qui a fait construire nos bastions.
Madame d’Ailleboust – Je n’avais pas, moi des attraits, – des marques de la volonté divine comme mademoiselle Mance et Sœur Bourgeoys. Mais je me disais : « Si mon mari veut aller à Ville-Marie, j’ai la vocation d’y aller avec lui. » Je comprenais que Dieu ne me devait pas d’autre signe.
Brigeac – C’est admirable. Madame. Votre courage est de bon aloi.
Maisonneuve – Le sentiment du devoir vous a fait trouver la force héroïque.
Madame d’Ailleboust – Toute femme trouve la force dans un grand sentiment ; – et vous verrez que cette petite Mademoiselle Moyen ne s’en ira point. – Quand on a quinze ans et qu’on doit tant à un homme admirable, s’en tenir à la reconnaissance, ce serait bien merveilleux.
Maisonneuve – Vous croyez que cette enfant va aimer le Major, un homme presque de mon âge.
Madame d’Ailleboust – Monsieur, un héros n’a point d’âge, et je crois qu’elle l’aime déjà immensément, et c’est bien facile à voir, ou plutôt, ça saute aux yeux. Dans sa candeur, elle prend ce sentiment pour de la reconnaissance, de l’admiration. Mais vous pouvez m’en croire, le Major est aimé comme il n’arrive pas souvent à un être humain de l’être, et, quand tous les arbres de l’île de Montréal se changeraient en Iroquois, – comme vous disiez autrefois, Monsieur de Maisonneuve, mademoiselle Moyen ne s’en ira point.
M. d’Ailleboust – Pauvre petite ! ! Maintenant qu’elle est sauvée, le Major n’aura jamais une pensée pour elle. Il écoute toujours si l’on crie au secours, – comme on disait d’un ancien chevalier, il n’est venu ici que pour se sacrifier.
Maisonneuve – Et comme il dit : – pour avoir la gloire de mourir pour Dieu.
Madame d’Ailleboust – Voyons, messieurs, vous n’alliez pas la plaindre. Le plus grand bonheur en ce pauvre monde, c’est d’aimer ardemment, de tout son cœur, – et quand l’admiration s’ajoute à l’amour, c’est encore plus beau.
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