‹ Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètesChapitre 11 sur 18 · CHAPITRE XI

CHAPITRE XI

OÙ L'HEURE DE LA VENGEANCE SONNE ENFIN

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COMME bien on pense, nos voyageurs ne dormirent pas de la nuit.

Sombre, renfrogné, humilié, Mickhaïl Ossipoff s'était emparé de l'observatoire rudimentaire établi à la partie supérieure de la sphère et, l'oeil rivé à la lunette, s'absorbait dans la contemplation de Vulcain.

Par moments, abandonnant son instrument, il saisissait son carnet de notes qu'il couvrait de chiffres et de formules algébriques.

À quelques pas de lui ses compagnons étaient réunis, causant de ce prodigieux événement, le commentant, le discutant avec force gestes et exclamations.

Gontran était radieux et recevait les compliments de l'Américain avec une modestie admirablement jouée, se demandant en lui-même par quel miracle le hasard lui avait fait, si juste à point, adopter une théorie scientifique contraire à celle de M. Ossipoff, il est vrai, mais capable d'augmenter encore son prestige aux yeux du vieillard.

Quant à Séléna, elle exultait: d'abord parce que l'attitude agressive de son père à l'égard de Gontran, durant ces derniers jours, l'avait énormément peinée; ensuite... mon Dieu! ensuite, parce que, dans son esprit, commençaient à naître des doutes sur l'ignorance même de son fiancé en matière astronomique.

Plusieurs fois déjà, des inspirations véritablement géniales lui étaient venues, qui avaient tiré d'embarras Mickhaïl Ossipoff lui-même, plusieurs fois aussi ses théories audacieuses, que le vieux savant qualifiait de folies et Fricoulet d'absurdités, s'étaient trouvées confirmées, et voilà que de nouveau...

--Mon Dieu! pensait-elle avec une légère émotion au coeur, M. de Flammermont serait-il un homme de science!

À la dérobée, elle jetait sur son fiancé un regard admiratif.

Fricoulet, lui, était en proie à un double sentiment: le doute et l'ahurissement.

La découverte faite par son ami, bien qu'il l'eût contrôlée de ses propres yeux, lui semblait, encore maintenant, anormale, illogique, antiscientifique, antinaturelle.

Tout bougonnant, il dirigeait, à chaque instant, la jumelle de Farenheit vers l'immensité sombre, sur laquelle, à peine plus grosse qu'un point, noire et immobile dans sa course vertigineuse, apparaissait la planète.

--Insensé!... insensé! grommela-t-il lorsque, les yeux fatigués de son observation, il passa la lunette à l'Américain désireux, lui aussi, de contempler l'astre nouveau.

--Pourquoi, insensé? répliquait M. de Flammermont, parce qu'il a plu à un tas de savants--plus ou moins de bon aloi--de déclarer que Vulcain n'existait pas... il nous faudrait nier l'évidence! mais, c'est ça qui est insensé.

Et il ajouta, d'une voix vibrante:

--Je voudrais bien savoir comment tu concilies tes principes politiques avec tes principes scientifiques!... tu détestes l'autocratie gouvernementale et tu es partisan de l'absolutisme en matière de science... tu exècres le «tel est notre bon plaisir» de Louis XIV, mais tu l'admets dans la bouche de M. X. ou de M. Z. qui, du fond de son cabinet poussiéreux ou du haut de son observatoire incomplet, décrète gravement les lois de l'Univers...

Le jeune comte souligna sa phrase d'un petit ricanement moqueur.

--Moi, continua-t-il, je suis comme saint Thomas... je me soucie peu de tous vos calculs, et à tous ceux qui pontifient sur ce qui se passe à des millions de lieues de notre terrinsule, je demande «y êtes-vous allé voir?»

Fricoulet était littéralement abasourdi;, un moment, il demeura silencieux; puis, haussant les épaules, il répliqua avec un sérieux imperturbable:

--Cependant, si tu ne crois ni aux calculs ni aux déductions scientifiques, si, pour que tu croies à l'existence d'une planète ou d'une étoile, il faut que tu l'aies dans l'oeil, sur quoi as-tu basé ton opinion relativement à Vulcain? penses-tu que Le Verrier, que le docteur Lescarbault y étaient allés voir, comme tu le dis si bien, quand ils ont affirmé l'existence d'une planète intramercurielle?

Ce disant, il fixait sur Gontran ses petits yeux gris pleins d'une lueur malicieuse.

Jonathan Farenheit, s'adressant à M. de Flammermont, s'écria:

--Ne répondez pas, mon cher, c'est assurément la jalousie qui dicte ces paroles à M. Fricoulet.

Et toisant l'ingénieur d'un regard méprisant:

--Dame! fit-il, il n'est pas à la portée du premier venu de découvrir des planètes!

En ce moment la voix d'Ossipoff se fit entendre.

--Gontran! criait le vieillard, voudriez-vous monter un instant?

Le jeune homme fronça le sourcil.

--Hum! murmura-t-il d'un accent inquiet, que me veut-il?

--Sans doute te demander d'établir les coordonnées de Vulcain, répliqua Fricoulet.

M. de Flammermont jeta à son ami un regard interrogatif:

--Les coordonnées? répéta-t-il.

--C'est-à-dire de dresser à ce monde nouveau une sorte d'état civil: masse, densité, pesanteur, orbite.

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Le malheureux comte eut un geste effaré.

--Gontran, répéta le vieillard, Gontran, venez-vous?

--Voilà, voilà, gémit le fiancé de Séléna.

Et il mit le pied sur l'escalier intérieur qui conduisait au sommet de la sphère, semblable à un condamné à mort qui monte à l'échafaud.

L'ingénieur courut à lui, et se penchant à son oreille:

--Monde très petit, dont le diamètre n'excède pas quelques centaines de kilomètres, chuchota-t-il; orbite très inclinée sur le plan de l'écliptique, ce qui explique la rareté de ses passages sur le disque solaire... quant au reste, tu as les yeux trop fatigués par tes longues observations, pour pouvoir donner des renseignements certains... as-tu compris?

--Merci, murmura Gontran avec une amicale pression de main.

Quelques instants après, on entendit une série d'exclamations retentir dans l'observatoire improvisé; puis bientôt, une dégringolade rapide dans l'escalier et le vieil Ossipoff parut, suivi de Gontran stupéfié.

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--Vulcain! balbutia le vieillard d'une voix étranglée, Vulcain! eh bien! ce n'est point une planète sphérique... c'est un rocher prismatique, un fragment polyédrique... un bolide irrégulier.

--Permettez, s'écria M. de Flammermont, permettez, je proteste contre l'épithète de bolide.

--Vous aurez beau protester, répliqua Ossipoff, l'évidence est là contre laquelle vous vous débattriez en vain.

--L'évidence me démontre que le corps en question n'est point une sphère, c'est vrai; mais rien ne me prouve qu'il appartienne à la classe des bolides.

Mickhaïl Ossipoff n'aimait point la contradiction, aussi enveloppait-il Gontran d'un regard irrité; M. de Flammermont, de son côté, sentait qu'il s'était trop avancé pour reculer et jouait son rôle le plus consciencieusement possible; il considérait le vieillard d'un air fort mécontent.

Une scène nouvelle était sur le point d'éclater; Fricoulet intervint:

--Messieurs, dit-il d'une voix conciliante, je crois qu'il serait puéril de continuer la discussion à ce sujet; dans quelques heures, le monde qui nous porte aura assez rapidement marché dans l'espace pour que nous soyons à même de nous livrer, sur le corps qui nous occupe, à une étude approfondie... donc, suspendez vos appréciations jusqu'à ce que vous puissiez constater _de visu_ qui de vous deux est dans le vrai.

Séléna s'empressa d'ajouter:

--Voilà qui est bien parlé! monsieur Fricoulet... d'autant plus qu'une planète de plus ou de moins ne vaut pas la peine que deux hommes de votre valeur se boudent un seul instant.

Puis comprenant la nécessité d'une diversion, elle poursuivit:

--Je suis un peu comme saint Thomas, mon cher père, et j'estime qu'il fait bon de toucher du doigt pour être convaincu... d'autant plus que même les plus savants ne peuvent penser à tout... ni tout savoir.

--Où veux-tu en venir? demanda Ossipoff.

--J'en veux venir au monde qui nous porte, répliqua la jeune fille, et je me demande comment il se fait que deux hommes remplis de savoir, comme vous, mon cher papa, et vous, monsieur de Flammermont, vous n'ayez pas pu prévoir la singulière façon dont nous avons passé de Mercure sur cette comète.

--Par cette seule raison, riposta Ossipoff un peu piqué, c'est que les comètes étant des étrangères à notre monde, qu'elles ne font, du moins la plupart d'entre elles que traverser, arrivant de l'infini pour y retourner, il est absolument impossible de prédire leur apparition.

--Leur apparition... sans doute, mais leur retour, dit Fricoulet, qui ne négligeait aucune occasion de faire enrager le vieux savant; sur les quarante comètes qui ont été reconnues, il y en a, je crois, dix dont la périodicité a été constatée et vérifiée et, si vos suppositions sont justes, celle qui nous porte se trouve précisément faire partie de celles-là... donc...

--Donc, ajouta Farenheit, il devait être facile à vous, dont c'est le métier, de prévoir ce qui nous est arrivé.

--Eh! vous en parlez fort à votre aise, riposta Ossipoff, on voit bien que vous n'entendez rien à tout cela... et puis, j'avais la tête à autre chose qu'aux comètes.

--Très bien! déclara Fricoulet, donnez cette raison-là, soit; mais ne venez pas nous dire qu'il n'était pas possible de savoir qu'à date précise, la comète de Tuttle couperait l'orbite de Mercure; son dernier passage a été signalé en 1871, et comme sa période est de treize ans quatre-vingt-un jours, il suffisait de compter sur ses doigts pour savoir que sa réapparition devait avoir lieu en 1884.

--Mon Dieu! balbutia admirativement Séléna, comment est-on arrivé à pouvoir prédire à coup sûr des choses semblables?

Gontran sourit.

--Il y a quelques dix-huit siècles, dit-il, Sénèque déclarait que «les comètes se meuvent régulièrement dans des routes prescrites par la nature» et il affirmait que la postérité s'étonnerait que son âge eût méconnu une si incontestable vérité... mais ce ne fut qu'en 1758 que les comètes, après avoir épouvanté le monde par leurs brusques et soudaines apparitions, devinrent, grâce à Newton et Halley, des phénomènes célestes d'un ordre purement naturel.

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--Je me rappelle avoir vu des dessins tout à fait primitifs, et comme art et comme esprit, représentant des comètes dont la chevelure contenait des épées et des poignards teints de sang, dit à son tour Séléna.

Farenheit haussa les épaules:

--Quels sauvages! grommela-t-il.

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--Non pas, déclara Fricoulet, l'année 1557 n'est pas si loin de nous et Ambroise Paré n'était pas un âne... et cependant les comètes avaient encore, à cette époque et aux yeux des gens instruits eux-mêmes, une allure mystérieuse et terrifiante, comme en témoigne la description du chirurgien de Charles IX.

M. de Flammermont, à la mémoire duquel étaient soudainement revenues quelques bribes de _l'Astronomie du Peuple_, déclara doctoralement:

--C'est en 1558[5] seulement que, grâce aux études de Halley, se trouva vérifiée la prophétie de Sénèque: Halley ayant compris que, d'après les lois de l'attraction universelle, la marche des comètes devait décrire une courbe très allongée, calcula le retour de la grande comète de 1680: l'événement lui donna raison et, le 12 mars 1859, date indiquée par l'astronome, l'astre reparut dans le ciel... à partir de ce moment, il fut bien établi que les comètes tournaient autour du Soleil...

--Ni plus ni moins que de vulgaires planètes... mais en suivant un orbe plus allongé.

--N'avez-vous cependant pas dit tout à l'heure, objecta Séléna, qu'il y en avait qui arrivaient de l'infini et qui y retournaient?

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--Vous avez parfaitement raison, mademoiselle; mais pour vous faire comprendre cela, il me faudrait vous donner, sur la théorie de la parabole, des explications qui vous ennuieraient certainement beaucoup et, qu'à vrai dire, mon bagage scientifique ne me permettrait peut-être de vous fournir qu'imparfaitement.

--Au point de vue de leur composition même, poursuivit Séléna, est-ce que toutes les comètes ressemblent à celle sur laquelle nous nous trouvons?

--Non, la plus grande partie d'entre elles n'est qu'une simple masse nébuleuse, un amas de matière cosmique sans consistance. C'est une trace vaporeuse, un nuage gazeux...

--Peut-être même n'est-ce qu'une illusion d'optique, murmura M. de Flammermont.

Fricoulet lui marcha fortement sur le pied, et sans donner au vieillard le temps de relever la réflexion, il répliqua:

--Vous oubliez, monsieur Ossipoff, que la grande comète de 1811 avait un noyau solide ne mesurant pas moins de 1089 lieues de diamètres; celle de 1858 en possédait également un de 9000 kilomètres.

--Et celle de 1769 dont le noyau avait 4000 lieues de diamètre! s'écria Gontran.

Farenheit, qui écoutait en bâillant cette conversation, demanda tout à coup:

--Je croyais que le signe distinctif de la comète, c'était la queue... comment donc se fait-il que celle qui nous porte soit privée de cet appendice?

--D'abord, déclara Ossipoff, c'est une erreur de croire que toutes les comètes aient une queue; il en est qui n'en ont pas, comme il en est qui en possèdent plusieurs.

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--Pour faire compensation, sans doute, murmura plaisamment M. de Flammermont.

--Ensuite, poursuivit le vieillard, rien n'est moins prouvé que cet ornement caudal manque au monde sur lequel nous chevauchons...

L'Américain laissa échapper un violent éclat de rire.

--En vérité, dit-il, vous plaisantez... ou bien vous voulez me faire croire que je suis myope... À vous entendre, la queue des comètes atteindrait des milliers et des milliers de lieues de longueur... or, vous avouerez que, s'il en était ainsi, nous serions à la première place pour mesurer celle de notre comète... mais il n'y en a aucune trace.

Et se tournant vers l'Orient, il étendait la main pour désigner l'espace infini qu'éclairait seule la lueur douce des étoiles.

Ossipoff ricana d'un air moqueur:

--Parbleu! dit-il, si c'est de ce côté là que vous, la cherchez, je comprends que vous ne la trouviez pas...

L'Américain ouvrit démesurément les yeux.

--_By God!_ grommela-t-il, quelle est cette nouvelle plaisanterie, et de quel côté voulez-vous que je cherche la queue de la comète, sinon du côté opposé à celui vers lequel elle se dirige?

Peu à peu, la colère le gagnait et il s'écria en agitant les bras avec des mouvements désordonnés:

--Nous allons de l'Occident à l'Orient, donc...

Ossipoff eut un sourire de pitié, et regardant M. de Flammermont en lui désignant, d'un coup d'oeil, Jonathan Farenheit:

--_Vulgum pecus!_ murmura-t-il.

Gontran haussa les épaules d'un air de railleuse commisération.

--Ah çà! gronda le Yankee, m'expliquerez-vous?...

--Avec le plus grand plaisir, sir Jonathan; tout comme un grand nombre de vos pareils auxquels jamais ne prend fantaisie d'élever leurs regards vers l'immensité sidérale, vous croyez que la queue des comètes les _suivent_ dans leur cours... c'est là une erreur profonde; cet appendice caudal est toujours opposé au Soleil, comme s'il était l'ombre lumineuse de la comète.

--En sorte, ajouta Fricoulet, que si la queue suit, ou à peu près, la comète lorsqu'elle est avant son périhélie, elle la précède, au contraire, après cette époque.

--En sorte, ajouta Gontran, que dans la situation occupée actuellement par la comète, par rapport au Soleil, c'est sur notre droite qu'il nous faut chercher la traînée lumineuse.

L'Américain se croisa les bras d'un air furieux.

--_By God!_ hurla-t-il, suis-je donc aveugle que je n'aperçois rien, absolument rien?

--Non, mon cher sir Jonathan; vous n'êtes point aveugle; mais il se peut parfaitement que la comète qui nous sert de monture n'ait pas de queue... il y en a comme cela.

--Et de quoi est faite cette queue, cher père? demanda Séléna.

Le vieillard hocha la tête.

--Tu me poses là, ma chère enfant, répondit-il, une question fort embarrassante, attendu que, jusqu'à présent, l'on en est réduit là-dessus à de simples conjectures.

--Mais enfin, vous-même avez bien une opinion?

--Pour moi, je pense que l'on a affaire là à une simple apparence, à un mode spécial des vibrations de l'éther, impressionné par la comète, quelque chose comme un nuage qui se formerait et s'évaporerait sans cesse dans la trace de la comète.

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--C'est l'opinion de l'auteur de _l'Astronomie du Peuple_ que vous donnez-la, fit Gontran avec un sang-froid imperturbable.

--En vérité! répliqua Ossipoff... ce n'est pas la première fois que je me rencontre avec ce grand esprit, et ce m'est un inimaginable bonheur.

Il eut un mouvement d'épaules et ajouta:

--D'ailleurs, comme je viens de le dire, jusqu'à présent on ne sait que fort peu de choses de ces mondes étranges qui circulent à travers les Univers, les mettant en rapport les uns avec les autres, comme autant de messagers célestes; voici un siècle et demi à peine que l'on a commencé l'étude des comètes, et que peut-on apprendre en cent cinquante ans?

Sur ces mots, il se dirigea vers l'intérieur de la sphère et gravit pesamment l'escalier qui conduisait à son observatoire.

--Le voilà qui va retomber dans sa contemplation vulcanesque, murmura plaisamment Fricoulet.

Gontran tressaillit, et le tirant à part:

--Dis-donc, fit-il à voix basse, penses-tu qu'une planète puisse affecter une autre forme que la forme sphérique?

L'ingénieur regarda son ami avec étonnement.

--Pourquoi me demandes-tu cela? dit-il.

--À cause de Vulcain, je ne te cacherai pas que ce monde a un aspect bizarre qui m'inquiète.

--Eh! eh! ricana Fricoulet, tu n'es plus aussi convaincu que tout à l'heure de l'existence de la planète intramercurielle.

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--_Errare humanum est_, disait notre proviseur du lycée Henri IV.

--Mais il ajoutait: _Perseverare autem diabolicum[6]_, tu t'en souviens?

--Aussi, comme je n'ai rien de _diabolicum_ dans ma nature...

--Tu ne persévères pas dans ton opinion.

--Je ne dis pas cela, seulement...

--Seulement, tu es fort tenté de lâcher Le Verrier et le docteur Lescarbault, n'est-ce pas?

--Je voudrais que tu me donnes ton opinion... car, vois-tu, si ce que j'ai aperçu n'était pas Vulcain...

--C'en serait fait de ton mariage avec Mlle Séléna, ça, c'est certain... Ossipoff t'enverrait promener et il aurait raison; tu l'as assez humilié avec ta découverte.

--Eh! c'est surtout cet imbécile de Farenheit avec son observatoire... enfin, je voudrais te demander un service.

--Lequel?

--Ce serait de monter là-haut et de regarder dans la lunette.

--À quoi cela t'avancera-t-il?

--À être de suite renseigné sur mon sort... cette incertitude me torture...

--Volontiers... attends-moi un moment.

M. de Flammermont accompagna son ami jusqu'au bas de l'escalier et, anxieux, s'assit sur la première marche.

Dans l'intérieur de la sphère, Farenheit, roulé dans sa couverture, dormait déjà à poings fermés; derrière la toile de tente qui faisait à Séléna une sorte de chambrette séparée, la respiration calme et douce de la jeune fille se faisait entendre, semblable au bruissement d'ailes d'un papillon.

--Oh! mon bonheur! murmura Gontran, que de peine j'aurai eu pour te conquérir.

Un appel, chuchoté à voix basse, lui fit relever la tête et dans le carré clair de ciel que découpait dans l'ombre de la sphère l'ouverture supérieure de l'escalier, il aperçut la silhouette de Fricoulet qui se penchait vers lui.

--Pstt!... Pstt!... fit l'ingénieur.

M. de Flammermont se redressa:

--Qu'y a-t-il? demanda-t-il à voix basse.

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--Monte vite, sans faire de bruit... M. Ossipoff s'est endormi.

Léger comme un sylphe, le jeune comte gravit les marches et se trouva bientôt sur la plate-forme, aux côtés de Fricoulet qui, d'un signe de tête, lui indiquait Mickhaïl Ossipoff, accroupi près de la lunette, les mains croisées sur les genoux, le menton appuyé sur la poitrine; par ses lèvres entr'ouvertes, un souffle puissant passait, troublant le silence d'un bourdonnement sonore.

--Chut! dit l'ingénieur en mettant son doigt sur sa bouche, surveille-le pendant que je vais examiner Vulcain.

Il s'approcha de la lunette, enjamba le corps du vieillard endormi, et braqua l'instrument dans la direction où avait été signalée la planète.

Longtemps il demeura en observation, puis, tout à coup, il tressaillit et il grommela d'une voix sourde:

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--Crédié! ce n'est pas possible!

--Quoi? qu'est-ce qui n'est pas possible? demanda Gontran pris d'inquiétude.

L'ingénieur ne répondit pas tout de suite; cramponné à la lunette, il regardait de toutes les forces de son rayon visuel.

--Parle, mais parle donc! supplia le jeune comte.

Fricoulet s'écarta, prit son ami par le bras, et, l'entraînant vers l'escalier, lui dit ce seul mot, impérativement:

--Viens.

En quelques secondes, ils furent en bas.

--Malheureux! dit alors l'ingénieur, sais-tu ce que c'est que cette prétendue planète que tu as découverte?... c'est le boulet que Sharp nous a volé!

Gontran fit un saut formidable.

--Tu es bien sûr? murmura-t-il d'une voix étranglée.

--Aussi sûr que je te vois là... c'est notre boulet qui tombe avec une rapidité vertigineuse et--qui plus est,--qui tombe sur notre comète.

--Grand Dieu!... que faire?... je suis perdu! jamais Ossipoff ne me pardonnera.

Fricoulet se frottait les mains.

--Tant mieux! tant mieux, grommela-t-il, en perdant l'amitié du père tu perds en même temps l'affection de la fille, et tu évites les chaînes dont tu te préparais à te charger.

Et, dans son enthousiasme, il lança son chapeau en l'air, criant:

--Vive la liberté!

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Gontran le saisit par le bras, et le secouant rudement:

--Tais-toi, malheureux! gronda-t-il, tais-toi... et si tu ne veux pas que je me tue devant toi, trouve un moyen de me tirer de là.

--Eh! bougonna l'ingénieur, impressionné malgré lui par l'énergie sombre avec laquelle M. de Flammermont avait prononcé ces mots; eh! tu me prends décidément pour ton terre-neuve; depuis que nous avons entrepris cette excursion céleste, voilà déjà plusieurs fois que je me jette à l'eau pour te sauver, cela devient fatigant, à la fin... surtout qu'il s'agit de faciliter une chose contraire à mes principes: ton mariage.

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Gontran lui prit les mains.

--Je t'en supplie... dit-il, voyons, tu es mon ami, presque mon frère.

--C'est précisément pour cela...

--Me préfères-tu donc mort que marié?... demanda M. de Flammermont.

--Mort!

--Je te jure que si, lorsque l'aube se lèvera, tu n'as pas trouvé un moyen de me sauver, je me tuerai.

Fricoulet semblait en proie à une indécision profonde.

--Écoute, dit-il enfin; cette fois-ci encore, je vais faire l'impossible... car c'est l'impossible vraiment, que de faire prendre au vieil Ossipoff des vessies pour des lanternes.

--Oh! tu es bon! balbutia le jeune comte.

--Dis que je suis bête! répliqua l'ingénieur d'un ton bourru.

--Mettons que tu es bête, car je ne veux pas te contrarier, et dis-moi comment tu vas t'y prendre?

--Je vais commencer par mettre le vieux dans l'impossibilité de constater la transformation du soi-disant Vulcain en obus de Sharp.

--Et pour cela?

--Pour cela, il me faut remonter là-haut; si le bonheur veut qu'Ossipoff continue son petit somme, tout ira bien...

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Il revint au bout de cinq minutes, tenant à la main un petit objet qu'il montra, en souriant, à M. de Flammermont.

--Qu'est-ce que cette machine-là? demanda celui-ci en écarquillant les yeux.

--Tout simplement l'objectif de la lunette.

--Que va-t-il dire, quand il s'apercevra de cela?

--Il dira ce qu'il voudra; l'important, c'est qu'il ne puisse suivre l'obus dans sa chute.

Et, faisant disparaître la lentille dans sa poche:

--Maintenant, ajouta-t-il, il faut nous préparer au départ.

--Comment! au départ! s'écria Gontran en sursautant.

--Oui, nous allons au devant de Sharp.

M. de Flammermont serra les poings avec fureur.

--Ah! le gredin! grommela-t-il, nous allons donc enfin mettre la main dessus.

--Oh! oh! répliqua l'ingénieur, si tu veux arriver à un résultat, il faut mettre une sourdine à ta rancune... Sharp peut être tout ce que tu voudras: un voleur, un assassin, un être indigne de toute pitié, mais comme c'est lui qui tient ton bonheur entre ses mains, il faut le traiter avec douceur.

Gontran écoutait parler Fricoulet, doutant de ce que ses oreilles entendaient.

--Je t'avouerai, dit-il, que je ne comprends pas un mot à tout ce que tu me racontes.

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--Nous causerons de cela en voyageant, répondit l'ingénieur; le plus urgent est de nous mettre en route.

Quelques instants après, les deux amis quittaient sans bruit le campement; tous deux avaient revêtu leur respirol; Gontran emportait la lunette marine de l'Américain; Fricoulet tenait à la main sa lampe électrique portative, dont le réflecteur projetait, à cinquante mètres en avant, un faisceau lumineux grâce auquel ils se dirigeaient comme en plein jour.

Quand les premières flèches solaires s'élancèrent par delà l'horizon, Gontran et son compagnon avaient franchi environ une soixantaine de kilomètres; devant eux, une vaste étendue d'un liquide grisâtre, étincelante comme un miroir d'argent bruni, leur barrait la route.

Gontran poussa un cri de désappointement.

--Comment faire? murmura-t-il.

Fricoulet, qui fouillait l'horizon à l'aide de sa jumelle marine, fit un brusque mouvement, demeura quelques minutes encore, immobile, penché en avant comme attiré par un spectacle du plus puissant intérêt; puis passant l'instrument à son compagnon:

--Regarde, dit-il simplement.

Au loin, sur cet océan bizarre, une masse apparaissait, flottant à la surface, et tranchant, par son aspect blanchâtre, sur le liquide sombre qui l'entourait.

On eût dit une bouée marine gigantesque sur laquelle les rayons du soleil se réfléchissaient comme en un miroir métallique.

--Sharp! s'exclama M. de Flammermont...

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--Oui, répondit l'ingénieur en appliquant son tube parleur sur l'ouverture pratiquée à la partie supérieure du casque de Gontran, oui, c'est le boulet de Sharp qui, suivant mes prévisions, est venu tomber dans cet océan cométaire.

Le jeune comte se livra à une mimique désordonnée.

Fricoulet fit signe de la tête qu'il avait compris.

--Comment allons-nous faire, te demandes-tu, pour nous emparer du véhicule et de son contenu? Ça va être la chose la plus simple du monde: ou bien, cette nappe d'eau que nous avons en face de nous et que j'ai baptisée, peut-être bien à tort, du nom d'océan, n'est qu'un marais sans profondeur; en ce cas nous rejoindrons l'obus à pied, _pedibus cum jambis_; ou bien, nous enfoncerons et alors nous aviserons à nous construire une sorte de radeau.

--Un radeau! riposta M. de Flammermont, mais pour cela il nous faudrait revenir au campement, couper les arbres de la forêt mercurielle et les transporter ici, outre que ce serait là une besogne formidable, Ossipoff nous mettrait la main dessus.

--Allons, allons, fit l'ingénieur, ne te désole pas par avance, il sera temps de le faire si nous ne pouvons employer le moyen le plus simple et le plus naturel qui est de nous servir de nos jambes.

Ce dialogue avait lieu au sommet de falaises assez élevées qui, de leurs crêtes noircies et poudreuses, surplombaient le liquide miroitant.

S'accrochant des pieds et des mains aux anfractuosités de ces roches bizarres, les deux compagnons eurent tôt fait d'arriver au pied que venaient battre lourdement et sans bruit des vagues toutes petites et grisâtres.

Fricoulet se baissa, prit dans le creux de sa main quelques gouttes de ce liquide étrange qu'il considéra durant quelques minutes avec attention.

--Ce n'est pas de l'eau, murmura-t-il dans le casque de Gontran.

Celui-ci eut un mouvement d'épaules indiquant que la composition chimique de ce liquide lui importait peu.

--Imprudent, répondit Fricoulet, puisque l'occasion se présente à toi de préparer ta réponse à une des questions que peut te poser Ossipoff, profite donc de cette occasion et retiens que ce que tu as la sous les yeux est une combinaison d'hydrogène, de carbone et d'oxygène. Cette espèce de brouillard très léger que tu vois flotter à la surface est du gaz acide carbonique,... bref, une sorte d'eau de seltz en ébullition.

Fricoulet eût parlé longtemps encore, mais il eût parlé dans le vide; Gontran, que ces questions scientifiques intéressaient médiocrement, avait fait en avant quelques enjambées qui l'avaient aussitôt porté à une centaine de mètres du rivage.

C'est à peine si, à cette distance, le liquide dans lequel il marchait lui montait aux chevilles, aussi agitait-il triomphalement ses bras en l'air, faisant signe à l'ingénieur de le rejoindre.

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Fricoulet allongea ses petites jambes et rapidement fut aux côtés de son ami qui reprit la marche en avant.

À mesure qu'ils avançaient la profondeur de cette nappe mobile et étincelante comme une nappe de mercure, augmentait, mais pour ainsi dire insensiblement, descendant en pente douce, peut-être d'un demi-millimètre par mètre, en sorte qu'après avoir parcouru environ deux lieues, le liquide leur arrivait au milieu de la poitrine.

Il est vrai que plus ils avançaient, plus leur marche devenait difficile, en raison de la masse liquide fort lourde au travers de laquelle il fallait se mouvoir et qui, par moments, en raison de leur légèreté, les soulevait comme des bouchons, leur faisant perdre pied, en même temps que leur centre de gravité, ce qui leur faisait exécuter des culbutes fort désagréables.

Il est vrai aussi que, maintenant, l'obus leur apparaissait nettement, dans tous ses détails, masse énorme, toute étincelante sous les rayons ardents du soleil, flottant à la surface avec une légèreté surprenante.

Fricoulet fit signe à son ami de s'arrêter; puis, ajustant son _parleur_ sur son casque:

--Si tu m'en crois, dit-il, tu demeureras ici pendant que moi je continuerai la route; il est inutile que nous nous fatiguions tous les deux, alors qu'un seul peut faire la besogne, d'autant plus qu'il se peut parfaitement que là-bas on perde pied et qu'il faille se mettre à la nage... or, je crois me rappeler que tu n'es pas fort sur l'article natation...

--Au lycée, répondit M. de Flammermont, on ne nous menait au bain froid qu'une fois par semaine, en sorte que je n'ai pu faire de sensibles progrès, mais, enfin, j'en sais suffisamment pour me tirer d'affaire.

--Du moment que cela est absolument inutile, reste ici, repose-toi, car tout à l'heure nous aurons besoin de toute notre force musculaire.

--As-tu ton revolver? demanda Gontran.

--Oui, je l'ai. Mais pourquoi cette question?

--Parce que ce misérable est capable de sauter sur toi.

--À ce sujet là tu peux être tranquille... D'après ce que m'a dit de lui le vieil Ossipoff, Fédor Sharp possède un bagage scientifique assez complet pour savoir que s'il mettait seulement le bout du nez à l'un des hublots, c'en serait fait de lui... Donc, quelles que soient ses mauvaises intentions à mon égard, il sera dans l'impossibilité absolue de les manifester. Sur ce, je pars, attends-moi, prêt à me rejoindre au premier signal.

Il s'éloigna et, le plus rapidement qu'il lui fut possible, reprit son chemin vers l'obus.

Après une heure de pénibles efforts, tantôt marchant, tantôt nageant, il y atteignit enfin harassé, rompu, près de défaillir et d'un suprême effort, s'accrocha à l'un des écrous extérieurs de l'engin, au moment ou ses forces l'abandonnaient.

[Illustration]

Quand il eut repris haleine, il se hissa jusqu'à l'un des hublots pour jeter un regard à l'intérieur du boulet et se trouva nez à nez avec Sharp, séparé seulement de son ennemi par la vitre épaisse contre laquelle l'autre s'aplatissait le visage, examinant avec une curiosité anxieuse cet être auquel son casque de sélénium donnait un aspect fantastique, terrifiant.

--Eh! eh! fit à part lui Fricoulet, ce bon Fédor me paraît être rien moins que rassuré... tant mieux, nous en viendrons plus facilement à bout.

À ces mots, il attacha solidement à l'une des oreillettes de l'obus l'extrémité du filin métallique qu'il avait eu la précaution d'emporter et revint sur ses pas, déroulant derrière lui le câble, au fur et à mesure qu'il s'éloignait.

Tout à coup, au bout d'une centaine de mètres, il s'arrêta; il venait de sentir le sol sous ses pieds et, en même temps, l'extrémité de l'amarre étant entre ses mains, il se la lia autour du corps et fit signe à Gontran de venir le rejoindre.

Le jeune comte, dont la curiosité décuplait les forces et le courage, l'eut rejoint rapidement, puis, sur les indications de son ami, il s'attela lui aussi au filin et, tous deux, exigeant de leurs muscles toute l'énergie dont ils étaient capables, ils se mirent à gagner le bord, traînant après eux la masse métallique énorme qui, en raison de son peu de pesanteur et de la densité extrême du liquide, glissait à la surface comme un traîneau sur la glace.

Enfin, après deux heures d'efforts acharnés, la poitrine sèche, le corps trempé de sueur et calciné par le soleil, ils tombèrent épuisés sur le rivage où ils demeurèrent inertes, anéantis, pendant quelque temps.

Un bruit léger leur fit dresser l'oreille et les tira de leur torpeur. Fricoulet se dressa sur son coude et écouta, alors, se penchant vers M. de Flammermont:

--Si je ne me trompe, dit-il, le Sharp dévisse ses écrous et se prépare à sortir.

Gontran fit un bond formidable, l'ingénieur le saisit par le bras.

--Si tu aimes Séléna, dit-il avec autorité, tu vas me jurer de ne rien faire, de ne rien dire que je ne t'y aie autorisé, de demeurer vis-à-vis de ce misérable aussi calme, aussi indifférent que si tu ne le connaissais pas, sinon, je te plante là et tu te débrouilleras avec Ossipoff comme tu l'entendras.

Gontran, muettement, étendit la main.

--J'ai ton serment, reprit Fricoulet, cela me suffit; maintenant, écoute moi... Le Sharp va sortir, mais à peine aura-t-il mis le pied dehors, qu'il lui arrivera ce qui vous est arrivé à Farenheit et à toi, il tombera asphyxié... aussitôt, nous nous précipiterons sur lui et nous le réintégrerons dans sa coquille où nous l'accompagnerons. Là, nous le ferons revenir à lui et nous causerons tout à notre aise.

Comme il achevait ces mots, une exclamation retentit, suivie d'un bruit sourd.

C'était Fédor Sharp qui, suivant les prévisions de Fricoulet, venait de tomber à la renverse, le visage déjà noirci et les yeux sanguinolents.

Les deux amis sautèrent sur lui, le saisirent l'un par les épaules, l'autre par les jambes et, sans perdre un instant, le transportèrent sur un des coussins circulaires de l'obus.

Dix minutes après, Gontran et Fricoulet, débarrassés de leur casque, étaient moelleusement enfoncés dans les capitons du divan; dans leur main droite ils tenaient un revolver, dans l'autre, un verre rempli jusqu'au bord d'un excellent porto dont les soutes de l'obus avaient été abondamment pourvues, lors du départ du Cotopaxi.

[Illustration]

--Mon Dieu! dit Fricoulet en humectant ses lèvres dans le liquide odorant, que c'est bon de se sentir chez soi!

Et choquant son verre contre celui de M. de Flammermont:

--À la santé de cet excellent M. Sharp, dit-il plaisamment.

Un profond soupir attira leur attention du côté du malade qui manifestait ainsi son retour à la vie, en accentuant cette manifestation par des frémissements des jambes et des bras.

--Attention, fit Gontran, le gredin revient à lui!

--Je t'en supplie, dit Fricoulet, ne te sers pas d'expressions semblables, sinon ma combinaison échouera.

--Mais tu ne m'en as pas parlé de ta combinaison!

--Peu t'importe, du moment qu'elle a pour but de te sauver.

[Illustration]

En ce moment, Sharp se redressa sur le coussin, frotta longuement ses paupières de ses poings fermés, comme quelqu'un qui se réveille d'un long sommeil, puis soudain il demeura immobile, frappé de stupeur à la vue des deux hommes qui le regardaient en souriant.

Ensuite, il voulut crier, mais la voix s'étrangla dans sa gorge; il voulut se lever, mais les deux canons de revolver, braqués sur lui, l'immobilisèrent.

--Mon cher Gontran, dit alors Fricoulet en souriant, voudrais-tu me faire le plaisir de me présenter à l'estimable M. Sharp?

[Illustration]

Et voyant que M. de Flammermont avait toutes les peines du monde à contenir son indignation, il ajouta:

--Mon ami Gontran éprouve à vous retrouver, après si longtemps, une émotion si profonde que vous le voyez, la joie le rend muet, mais, moi, qui n'ai pas les mêmes raisons que lui d'être ému en vous voyant, je tiens à vous dire qui je suis: je m'appelle Alcide Fricoulet, je suis ingénieur et, si Mickhaïl Ossipoff a pu, quand même, mettre à exécution ce beau voyage intersidéral dont vous lui avez emprunté l'idée, c'est un peu grâce à moi.

Le visage livide déjà de Sharp, pâlit encore davantage et, dans une crispation nerveuse, ses lèvres blêmes se contractèrent.

--Je vous dis cela, poursuivit Fricoulet, non pour me vanter,--mon ami, M. de Flammermont, peut vous affirmer qu'au point de vue de la modestie, la violette n'est rien auprès de moi,--mais afin que nous nous connaissions bien mutuellement... est-ce compris?

[Illustration]

L'ex-secrétaire perpétuel de l'Institut des sciences de Pétersbourg ne répondit pas tout de suite; enfin il se décida à demander d'une voix caverneuse:

--Où voulez-vous en venir?

--À ceci: à bien vous persuader que vous êtes dans notre main et qu'il vous faudra en passer par où nous voudrons... vous devez deviner, n'est-ce pas, que si nous n'avions pas eu besoin de vous, les petits joujoux que voici vous auraient déjà fait sauter la cervelle.

Ce disant, il passait sous le nez du misérable, tout tremblant, le canon de son revolver.

--Oui, monsieur Sharp, poursuivit Fricoulet, nous avons besoin de vous: «On a souvent besoin d'un plus gredin que soi» a dit La Fontaine; nous en fournissons la preuve... d'abord, est-il bien nécessaire de vous démontrer qu'une mort certaine vous attend ici et que tous ceux dont vous vous êtes joué se disputeront le sanglant plaisir de vous envoyer rejoindre les vieilles lunes? Non, n'est-ce pas, vous devez, aussi bien que nous, connaître les sentiments professés, à votre égard, par Mickhaïl Ossipoff, Gontran de Flammermont et Jonathan Farenheit.

Fédor Sharp devint verdâtre.

--Moi seul, j'avais quelque sympathie pour vous, du jour où, enlevant Mlle Séléna, vous mettiez mon ami Gontran dans l'impossibilité de l'épouser; mais, grâce à votre lâcheté et votre inhumanité, nous avons retrouvé Mlle Séléna, en sorte que l'abîme où je voulais empêcher M. de Flammermont de rouler, s'est de nouveau creusé sous ses pas... voilà pourquoi j'ai contre vous une dent personnelle, implacable que je consens à ne point enfoncer dans votre vilaine chair... à une condition.

--Laquelle? murmura le malheureux.

--C'est qu'au cours de vos pérégrinations autour du Soleil, vous aurez indubitablement constaté l'existence de la planète Vulcain.

[Illustration]

Sharp fit, sur son coussin, un bond formidable.

--Ah çà!... s'écria-t-il, vous êtes fou!

--Fou!... et pourquoi cela?

--Parce que nul, mieux que moi, ne peut nier l'existence de cette planète enfantée par une illusion d'optique de quelques-uns et l'imagination trop ardente de certains autres.

--Cependant, dit Fricoulet toujours souriant, M. de Flammermont que voici, non seulement croit à Vulcain, mais encore, il n'y a pas vingt-quatre heures de cela, en a observé le passage sur le disque solaire.

Sharp demeura un moment bouche bée, ne sachant si l'ingénieur parlait sérieusement ou bien s'il se moquait de lui.

Enfin, il fit entendre un petit ricanement et, s'adressant directement à Gontran:

--Je voudrais, monsieur, que vous m'expliquassiez, commença-t-il...

Fricoulet lui coupa la parole.

--Les explications, dit-il, d'une voix rude, sont inutiles, la situation est celle-ci: avez-vous, oui ou non, constaté l'existence de Vulcain? si oui, M. de Flammermont vous pardonne d'avoir enlevé sa fiancée et de l'avoir abandonnée, au risque de la faire mourir de faim; en outre, nous nous engageons à vous réconcilier avec Ossipoff et Farenheit; sinon, les joujoux que voici vont débarrasser votre vilaine âme de sa vilaine enveloppe.

--Je crois à l'existence de Vulcain, s'empressa de dire Fédor Sharp, et je suis prêt à l'attester à la face de l'Univers entier.

--En ce cas, mon cher monsieur Sharp, Gontran et moi sommes vos amis, tenez votre promesse... nous tiendrons la nôtre.

[Illustration]

Le misérable tendit ses mains que les deux jeunes gens serrèrent en signe de réconciliation, mais non sans une grimace de dégoût.

--Maintenant partons, dit Fricoulet en se levant; les autres, là-bas, doivent être dans une inquiétude mortelle, il est temps d'aller les rejoindre.

--Un moment, déclara Gontran, laisse-moi faire un brin de toilette.

Ce disant, il alla vers le placard et poussa un soupir de satisfaction en constatant que ses effets étaient dans l'état ou il les avait laissés.

[Illustration]

Vivement, il enfila un pantalon de nankin, endossa un veston de tissu très léger et compléta cette transformation en se coiffant d'un chapeau de paille de genre dit Panama.

--Tu as l'air d'aller pêcher à la ligne, dit Fricoulet en riant.

--Ou d'en revenir, répliqua le jeune comte, car c'est une fameuse proie que nous avons capturée là.

Vivement, l'ingénieur suivit l'exemple de son ami, puis après avoir endossé leur respirol et fait endosser le sien à Sharp, ils sortirent tous trois de l'obus, fermèrent la porte soigneusement et reprirent le chemin du campement.

Le Soleil commençait à disparaître de l'horizon, lorsqu'ils arrivèrent au pied de la colline mercurielle qui leur servait de refuge.

Là, ils retirèrent leur casque et délibérèrent sur la marche à suivre en vue d'une réconciliation entre Sharp et ses ennemis.

Fricoulet proposait de partir en ambassadeur et de négocier la chose, Gontran, au contraire, était d'avis d'y aller carrément, de voir l'effet que produirait la brusque apparition du misérable sur ceux qui avaient à se plaindre de lui et d'agir suivant les circonstances.

[Illustration]

Ce fut ce dernier avis qui prévalut et, lentement, la petite troupe se mit à gravir la croupe boisée que surmontait, éclairée par la lueur éclatante de Vénus, la sphère de sélénium.

Séléna, en apercevant Gontran qui marchait en tête, poussa un cri de joie et courant au jeune homme, les mains tendues, lui dit avec des larmes dans la voix:

--Enfin! vous voilà donc, méchant! si vous saviez dans quelle inquiétude vous nous avez mis.

--Pardonnez-moi, ma chère Séléna, répondit M. de Flammermont, je travaillais à notre bonheur.

À l'appel de la jeune fille, Farenheit était accouru.

--_By God!_ dit l'Américain, il était temps que vous revinssiez, je commençais à devenir fou... le vieux m'a fait démonter et remonter sa lunette plus de quatre fois... il paraît qu'il manque l'un des verres, il est dans une fureur épouvantable... du reste, écoutez-le.

Là-haut, dans l'espèce d'observatoire organisé au sommet de la sphère, on entendait des paroles furieuses entrecoupées de jurons et d'exclamations désespérées.

--Monsieur Ossipoff! appela Fricoulet, monsieur Ossipoff! descendez donc un instant... nous avons quelque chose de fort intéressant à vous communiquer.

Quand le vieillard les eut rejoints, l'ingénieur retourna en arrière, vers Sharp qu'il avait laissé tapi dans un coin d'ombre et revint en tenant le misérable par la main.

Quand il apparut dans le cercle de lumière formé par la lampe de sélénium, ce fut une stupeur qui fit reculer de quelques pas Ossipoff et l'Américain.

Puis soudain, sans dire un mot, Farenheit se précipita les bras en avant, les mains ouvertes, formidables tenailles qui allaient enserrer le cou de l'ex-secrétaire perpétuel.

[Illustration]

Heureusement Gontran de Flammermont se dressa entre les deux hommes; en même temps, le vieillard, se suspendant aux basques de l'habit de l'Américain, le tirait en arrière.

--Un moment, sir Jonathan, dit-il d'une voix ferme, cet homme m'appartient avant vous... il a été mon ennemi bien avant d'être le vôtre, vous conviendrez donc que ma vengeance doive s'exercer avant tout autre.

--Votre créance est privilégiée, dit Fricoulet en ricanant.

L'Américain écumait.

--Comment! gronda-t-il, cet homme se sera joué de moi, il m'aura ruiné, il aura tenté de m'assassiner, et je devrais me croiser les bras, tranquillement... oh! non, la loi du Lynch n'est pas un vain mot.

Sharp se tourna vers lui.

--Pardon, sir Jonathan, dit-il avec un sang-froid merveilleux, c'est à tort que vous m'accusez de vous avoir ruiné... que vous avais-je promis? des mines de diamant... eh bien! j'ai tenu plus que je n'avais promis, puisque c'est sur un pays entier de diamant que vous êtes en ce moment.

--Si j'y suis, ce n'est pas ta faute, misérable, gronda Farenheit.

--Votre blessure! riposta Sharp. Bast! dans votre pays fait-on attention à ces détails? En Amérique vous vous donnez des coups de revolver comme des coups de chapeau et vous ne vous en voulez pas davantage pour cela.

L'Américain allait répondre, Ossipoff lui coupa la parole.

--Ce misérable m'appartient et je ne permettrai à personne de porter la main sur lui avant que je n'aie déclaré ma vengeance satisfaite.

Un sourire railleur plissa les lèvres minces de l'ex-secrétaire perpétuel:

--Votre vengeance! répéta-t-il d'un ton sardonique; avant que de chercher par quel supplice de cruauté raffinée vous pourriez vous payer sur ma peau de tous mes forfaits, laissez-moi vous demander si les questions astronomiques vous passionnent toujours comme par le passé?

Un peu interloqué par cette question, Ossipoff répondit après un moment de silence:

--Je ne saisis pas bien le motif de votre demande?

--C'est que j'aurais un marché à vous proposer.

--Un marché!... Lequel?

--Pendant les vingt jours qu'a duré le voyage que je viens de faire dans l'espace, à proximité du Soleil, je me suis livré à des études approfondies sur l'astre central de l'Univers; il m'a été donné de connaître et d'expliquer bien des phénomènes qui plongent, depuis des siècles, les astronomes terrestres dans une stupéfaction profonde... ces études, ces observations, je les ai consignées, au jour le jour, sur un carnet; laissez-moi la vie sauve, pardonnez-moi, acceptez-moi comme un collaborateur dans l'excursion que vous avez entreprise et ce carnet est à vous.

--Jamais! hurla Farenheit, jamais! n'acceptez pas, monsieur Ossipoff! c'est un marché de dupe!

Le vieillard, la tête inclinée sur la poitrine, réfléchissait; enfin, il releva son visage contracté par une profonde émotion et répondit simplement:

--Fédor Sharp, au nom de la science, j'accepte!

--Mais ces notes, répliqua l'Américain, nous les trouverions après votre mort.

--Vous ne trouverez que des chiffons de papier couverts de signes absolument incompréhensibles!

--Mon enfant, demanda Ossipoff en se tournant vers Séléna, consens-tu à oublier ce que t'a fait cet homme?

--Mon père, répondit la jeune fille, si vous pardonnez, je pardonnerai!

--Et vous, monsieur de Flammermont?

[Illustration]

--Je mets, à mon pardon, une condition, déclara l'ancien diplomate, c'est que M. Sharp nous dira sincèrement ce qu'il pense de la planète Vulcain.

Il se fit un silence et chacun, sauf l'Américain auquel cette question importait peu, attacha anxieusement ses regards sur Fédor Sharp.

Comme celui-ci paraissait hésiter, un petit bruit sec se fit entendre dans l'ombre: c'était Fricoulet qui armait son revolver.

Sharp tressaillit et d'une voix légèrement tremblante:

--J'ai vu, de mes yeux vu, la planète Vulcain et j'ai constaté que, suivant les pronostics de Le Verrier, elle décrit, autour de l'astre central, un orbe de 33 jours; au surplus, c'est plutôt une masse nébuleuse qu'un monde proprement dit.

Ossipoff devint pâle tout à coup et, se penchant à l'oreille de Gontran:

--Pardonnez-moi, dit-il, et oublions nos discussions; en fait d'astronomie, je ne suis qu'un enfant auprès de vous.

[Illustration]