‹ Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètesChapitre 10 sur 18 · CHAPITRE X

CHAPITRE X

OÙ VULCAIN JOUE UN MAUVAIS TOUR À GONTRAN DE FLAMMERMONT

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FAUT de l'oxygène, pas trop n'en faut, avait déclaré Fricoulet, en faisant allusion aux perturbations mentales dont avaient été victimes ses compagnons et lui-même.

Aussi avait-on abandonné le sommet de la colline mercurienne pour établir le campement, c'est-à-dire la sphère elle-même, à mi-côte, en un endroit où l'air, scrupuleusement analysé, avait donné un mélange d'azote suffisant au bon fonctionnement de l'organisme des Terriens.

L'installation une fois terminée, Ossipoff déclara vouloir se consacrer exclusivement aux études qui lui étaient nécessaires pour constituer ce que Gontran appelait plaisamment l'état civil de leur véhicule; il laissait à ses compagnons le soin de pourvoir aux besoins matériels de chaque jour, ce qui n'était pas une mince besogne.

Dans un conseil tenu entre Gontran, Fricoulet, Farenheit et Séléna, il avait été décidé que l'on tiendrait en réserve, pour n'y toucher qu'à la dernière extrémité, ce qui restait de la provision de pâte alimentaire fabriquée dans la Lune et que l'on chercherait, sur le monde même où l'on vivait, des moyens d'existence.

On avait d'abord exploré minutieusement le fragment mercurien collé à la surface du noyau cométaire et qui représentait une superficie d'un kilomètre carré; pour des gens qui avaient, comme les Terriens, des bottes de sept lieues, c'était l'affaire de quelques minutes, mais la situation était trop grave pour qu'ils se livrassent, à la légère, à cette exploration.

Aussi avaient-ils divisé le territoire mercurien en trois segments aboutissant tous trois en un même point qui était le sommet de la colline; puis, se divisant la besogne, ils se mirent à fouiller chacun un segment, sondant le sol, déplaçant les rochers, examinant les plantes, montant dans les arbres, bref, ne laissant pas un pouce carré dont ils ne connussent exactement les ressources au point de vue culinaire.

Puis, chacun ayant fait son rapport sur la portion de terrain qui lui avait été dévolue, les deux autres avaient successivement recommencé la besogne des premiers, de façon à ce que rien ne fût oublié.

Au bout d'une dizaine de jours, les Terriens savaient scrupuleusement à quoi s'en tenir sur la quantité et la qualité des victuailles dont pouvait s'approvisionner leur garde-manger: une bande d'habitants mercuriens, c'est-à-dire de volatiles encornés, avaient partagé le sort des Terriens, et avaient été happés par l'attraction cométaire: leur nombre s'élevait exactement à cent soixante et un.

Tout d'abord, Farenheit avait proposé de les tuer pour être sûr de les avoir sous la main, au moment voulu; mais Fricoulet avait fait observer que cela était tout à fait inutile, vu que les volatiles ne pouvaient s'échapper de l'îlot natal sur lequel ils se trouvaient, l'expérience ayant démontré que l'air flottant au-dessus du sol cométaire était irrespirable pour eux.

--Laissons-les donc vivre, avait-il déclaré; ils sont enfermés là-dedans comme dans une basse-cour, et nous les sacrifierons au fur et à mesure de nos besoins.

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Puis on avait découvert, vivant dans des trous, à peu de profondeur de la surface, des animaux bizarres ayant la forme du lézard, sauf qu'ils étaient munis d'un grand nombre de pattes, et de la grosseur d'un lapin, dont ils avaient d'ailleurs le poil; on avait fait, sur l'un d'eux, un essai culinaire qui avait parfaitement réussi; ce qui n'avait pas médiocrement enchanté Gontran, dont l'estomac avait conservé le souvenir des théories d'Ossipoff touchant les représentants de l'humanité mercurienne et qui ne mangeait que du bout des dents, lorsqu'apparaissait sur la table un individu appartenant à la classe ailée de la planète.

Au recensement scrupuleusement fait, ces intéressants animaux avaient donné le chiffre respectable de deux cent vingt-trois.

À ces comestibles de poil et de plume si l'on ajoute certaines plantes que Séléna avait eu l'idée de faire cuire et d'assaisonner avec la graisse des premiers, on connaîtra, aussi bien que nos voyageurs eux-mêmes, le contenu de leur garde-manger.

Ce travail terminé, on en communiqua les résultats à Ossipoff, dont le visage s'assombrit.

--Hum! murmura-t-il; nous avons là de quoi manger à peine pendant six mois... et encore en ne faisant pas bombance.

Le nez de Farenheit, à ces mots, s'allongea démesurément.

--_By God!_ grommela-t-il, combien de temps pensez-vous donc que nous allons demeurer ici?

Le savant secoua la tête pensivement.

--Eh! eh! fit-il, peut-être bien six ans, si mes calculs sont exacts.

Une exclamation unanime accueillit ces mots.

--Six ans! répéta Gontran effaré, vous n'y pensez pas, mon cher monsieur Ossipoff.

--J'y pense fort bien, au contraire, répliqua le vieillard en se frottant les mains d'un air satisfait.

Puis, voyant l'expression de doute peinte sur tous les visages, il ajouta:

--Jusqu'à présent, j'ai tout lieu de croire que nous nous trouvons sur la comète découverte par Tuttle... un Américain... votre compatriote, mon cher sir Jonathan.

--Belle découverte, grommela celui-ci; il eut aussi bien fait de découvrir autre chose.

Ossipoff fixa sur le Yankee un regard plein de compassion.

--Ne l'eût-il pas découverte, cela ne nous eût pas empêchés de la rencontrer, d'être emportés par elle... et c'eût été une gloire scientifique de moins à l'actif des États-Unis.

L'amour propre national de Farenheit se trouva sans doute chatouillé agréablement par cette réponse, car il se tut aussitôt.

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--Cependant, père, dit à son tour Séléna, sur quoi vous basez-vous, pour pouvoir affirmer?...

--Pardon, je n'affirme rien, je suppose tout simplement; d'abord, la dimension de la comète qui nous porte est identiquement la même que celle de Tuttle... ensuite, le plan par lequel elle a coupé l'orbite de Mercure, et la date à laquelle a eu lieu cette conjonction...

--Alors, si c'est bien elle, fit à son tour Gontran, où va-t-elle nous entraîner?

--Elle nous fera contourner le Soleil d'abord... ensuite, nous couperons successivement les orbites de Vénus, de la Terre, Mars, Jupiter...

À mesure que le vieillard avançait dans son énumération, le visage de M. de Flammermont s'assombrissait graduellement.

--Mais où donc s'arrêtera cette course insensée? murmura-t-il.

--Dans les environs de Saturne... une promenade de trois cent soixante-dix millions de lieues à peine, riposta plaisamment Fricoulet; une misère, quoi!

--Tu ris, toi, grommela le jeune comte... mais si tu crois que cela m'amuse de me transformer en juif errant céleste, tu te trompes... car tout cela ne rapproche pas l'époque de mon mariage.

L'ingénieur haussa les épaules.

--Quand bien même, pensa-t-il, cette excursion n'aurait que ce résultat, je trouve qu'il aurait tort de se plaindre.

Cependant, un vague espoir restait au coeur de M. de Flammermont.

--Et si vous vous trompiez, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il tout à coup; si la comète qui nous emporte n'était pas celle que vous supposez?...

--Oh!... alors, répondit le vieillard, ce serait bien différent.

--Ah! ah!... dit Gontran d'un air satisfait.

--Oui, continua le vieillard, si je m'étais trompé, c'est que cette comète décrirait dans l'espace une ligne parabolique.

--En sorte que?...

--En sorte que c'est vers l'infini qu'elle nous emporterait.

Séléna joignit les mains dans un geste désespéré.

--Et nous ne reverrions jamais la Terre? murmura-t-elle.

--Jamais, répondit Ossipoff. Tu en parais désolée, comme si l'humanité terrestre avait quelque chose de regrettable.

La jeune fille ne répondit rien, mais Gontran s'écria:

--Il faut cependant que cette course prenne fin!

--Je ne vois à cela aucune utilité.

--Mais j'en vois une, moi, riposta M. de Flammermont en se croisant les bras; je ne puis jouer éternellement le rôle de fiancé... c'est un surnumérariat qui a assez longtemps duré, et il me tarde d'être nommé titulaire.

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Pour toute réponse, le vieillard leva les bras au ciel.

--En tout cas, poursuivit le jeune homme, quand tout ce que la planète contient de comestible aura été dévoré, il faudra bien aviser à remplir notre garde-manger...

--Hélas! murmura le vieux savant, c'est bien ce qui me navre.

Et il ajouta avec un bel enthousiasme:

--C'eût été si beau, cependant, de s'envoler par delà les mondes connus, par delà l'infini lui-même!

--La belle avance! grommela Farenheit.

--Si vous m'en croyez, poursuivit M. de Flammermont, nous nous arrêterons sur Vulcain.

Mickhaïl Ossipoff fit sur lui-même un bond formidable; en même temps, Fricoulet envoyait dans les côtes de son ami une forte bourrade, en lui murmurant à l'oreille:

--Imbécile!

L'ahurissement du jeune comte était complet; il se tourna successivement vers le vieillard et vers l'ingénieur, demandant:

--Quoi?... qu'arrive-t-il?... monsieur Ossipoff, pourquoi ce visage tragique, et toi, Alcide, pourquoi me considères-tu d'un air atterré?

--Oh! le malheureux!... le malheureux!... balbutia Fricoulet.

Ossipoff vint se planter à deux pas de M. de Flammermont:

--Vulcain! lui cria-t-il dans la figure, Vulcain!

--Eh bien! quoi... Vulcain!... que voulez-vous dire?

--Ne venez-vous pas de nous conseiller de nous arrêter sur Vulcain?

--Assurément oui... que voyez-vous d'étrange à cela?

Le vieillard fit entendre un petit rire sec et moqueur.

Puis, se croisant les bras, la face indignée et la lèvre amère, il lui demanda:

--Alors, vous croyez à Vulcain?

Cette question fit au jeune homme l'effet d'un pavé qu'on lui eût lancé dans la poitrine.

--Aïe!... pensa-t-il, j'ai dit une bêtise!

Et il hésitait à répondre, ne sachant trop comment il pourrait faire prendre le change au vieillard, lorsque, par un miracle sans doute, il lui revint en mémoire, avec une lucidité merveilleuse, certain passage des _Continents célestes_, parcouru par lui quelques jours auparavant.

Et, tout de suite, il comprit quel parti il pouvait tirer de cette circonstance.

--Alors, vous croyez à Vulcain? vous, répéta Ossipoff en le toisant dédaigneusement...

--Et pourquoi n'y croirais-je pas? demanda le jeune homme hardiment.

--En vérité, je vous admire! s'écria le vieillard... pour doter le système céleste d'une nouvelle planète, il vous suffit de l'affirmation d'un médecin de campagne qui, après avoir examiné le Soleil pendant une heure, déclare avoir vu passer, sur le disque solaire, une tache noire et ronde.

De nouveau, il ricana et ajouta:

--Mais cela ne suffit pas, monsieur, on fabrique une planète non avec son imagination, mais avec ses yeux!

--Vous m'accorderez, cependant, répliqua Gontran, que l'attitude du vieillard commençait à énerver, que Le Verrier n'est pas le premier venu, et que si l'affirmation faite par le docteur Lescarbault avait été basée sur une simple illusion d'optique, l'illustre astronome ne s'en fût point servi comme point de départ pour des études poursuivies sans interruption de 1858 à 1876!

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--Vous oubliez sans doute, riposta Ossipoff, la déduction faite par Le Verrier à savoir que cette fameuse planète passerait devant le disque solaire le 22 mars 1877, et qui tint en haleine les astronomes du monde entier; ils en furent pour leurs peines, car, sur le disque du Soleil, rien n'apparut au jour prédit!

M. de Flammermont était quelque peu interdit, lorsque Fricoulet vint à son secours:

--Cependant, le 29 juillet 1878, lors de la dernière éclipse de Soleil, MM. Watson et Swift n'ont-ils pas annoncé avoir vu, dans la direction de Vénus, tout contre le Soleil éclipsé, deux planètes intermercurielles,... c'était, je crois, deux astronomes américains.

Farenheit, qui assistait avec un désintéressement absolu à cette discussion, se redressa soudain et, lançant sa casquette en l'air avec un indescriptible enthousiasme, s'écria:

--Hurrah! Hurrah! pour Watson et Swift,... s'ils ont découvert la planète Vulcain, c'est qu'elle existe réellement.

Et, se précipitant vers Gontran, il lui serra les mains avec énergie en disant:

--Vous êtes un savant,... un vrai savant.

Ossipoff haussa les épaules en enveloppant l'Américain d'un regard dédaigneux et, se tournant vers Gontran:

--M. Fricoulet oublie de vous dire que le monde scientifique, ému plus que de raison par cette déclaration, se mit en observation et constata que les deux fameuses planètes intermercurielles n'étaient autres que les deux étoiles Thêta et Zêta du Cancer.

Il se tut un moment pour donner à sa déclaration le temps de produire son effet et ajouta:

--Maintenant, sir Jonathan, libre à vous de crier Hurrah! pour vos astronomes américains.

Mais le Yankee, aussi bien par entêtement que par amour-propre national, répliqua:

--Ils ont bien découvert la comète qui nous porte, pourquoi Vulcain, découvert par eux, n'existerait-il pas?

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À un semblable raisonnement, le vieillard comprit qu'il n'y avait rien à répondre; d'ailleurs, Gontran, dans la mémoire duquel venait de luire soudain un argument nouveau, tiré des _Continents célestes_, demanda:

--Et l'orbite calculée par l'astronome allemand Oppolzer?...

--Cette orbite a eu le même sort que les précédentes, elle aussi a été reconnue fausse. Vous voyez, M. de Flammermont, de quelle valeur sont les arguments sur lesquels vous basez votre opinion... quant à moi, je ne vous cacherai pas que je vois avec le plus grand déplaisir, ce désaccord entre nous.

--Mais, mon cher monsieur Ossipoff... balbutia le jeune homme.

--Pour vivre heureux en famille, répliqua Ossipoff en secouant la tête, il faut être unis, il faut avoir une similitude parfaite d'opinions et d'idées; jusqu'à présent, j'avais pu croire qu'il en serait ainsi entre nous; je m'aperçois, avec douleur, que je me suis trompé. À partir d'aujourd'hui, il y a entre nous un abîme.

Et, sur ces mots prononcés avec une dignité douloureuse, le vieillard tourna les talons et descendant la colline, s'en fut cacher son humeur chagrine sous les grands arbres de la forêt.

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Un moment, Gontran et Séléna demeurèrent immobiles, se considérant avec stupeur, se demandant s'il fallait voir, dans les paroles d'Ossipoff, une rupture définitive de leurs beaux projets d'union.

--Gontran! murmura tristement la jeune fille.

--Séléna! répondit-il en lui prenant les mains.

Puis, brusquement:

--Eh! s'écria-t-il, au diable Vulcain et ceux qui l'ont inventé! ne pleurez pas, ma chère âme, je cours trouver votre père, faire amende honorable.

--Oh! Gontran, dit-elle, en enveloppant son fiancé d'un regard admiratif, vous feriez le sacrifice de vos opinions?

--Pour vous, Séléna, que ne ferais-je pas? Attendez-moi un instant, et nous revenons, monsieur Ossipoff et moi, la main dans la main, comme un gendre et un beau-père entre lesquels n'existe aucun nuage.

Déjà il s'élançait, lorsque Fricoulet, qui le guettait, le saisit par le bras.

--Un moment, dit-il.

--Eh! laisse-moi! s'écria Gontran, ne vois-tu pas qu'elle pleure?

--Elle pleurera bien davantage encore, si je te laisse aller.

--Pourquoi?

--Parce que ce que tu vas faire est une bêtise insigne.

--Une bêtise?

--Sans doute.

Et, baissant la voix, à cause de Farenheit qui écoutait:

--Que vas-tu lui dire, à M. Ossipoff? poursuivit-il: que tu t'es trompé, que tu as mal compris ce que tu as lu dans les _Continents célestes_, que Vulcain n'existe pas; bref, tu veux lui donner la preuve que tu n'es pas plus astronome que sir Jonathan...

--Mais, répliqua M. de Flammermont, quand une gloire astronomique telle que Le Verrier se trompe, il me semble que moi...

--Il te semble mal; car cette gloire astronomique ne sollicite pas, comme toi, la main de Mlle Séléna; peu lui importe, en conséquence, son erreur.

Séléna se précipita vers l'ingénieur et, lui souriant à travers ses larmes:

--Monsieur Fricoulet, implora-t-elle, vous qui êtes si bon, aidez-nous de vos conseils... dites-nous ce qu'il faut faire... Gontran, lui, n'est pas astronome; il ne sait pas... guidez-le... et, qu'il le veuille ou non, ce que vous aurez décidé, je me charge de le lui faire faire...

L'ingénieur garda le silence quelques instants, l'air renfrogné comme toutes les fois qu'il s'agissait de donner un coup d'épaule pour remettre en droit chemin le char qui portait les espérances matrimoniales des deux fiancés.

Enfin, d'une voix bougonnante, il répondit:

--Puisque vous voulez bien me demander mon avis, je pense que ce que Gontran a de mieux à faire, c'est de continuer à jouer son rôle comme il l'a commencé... Tous les jours on rencontre, dans les instituts et dans les académies, des savants qui ne sont point d'accord sur tel ou tel point scientifique et qui n'en vivent pas moins en bonne intelligence.

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--Pourtant, dit Gontran en secouant la tête, tu as vu comment M. Ossipoff a accueilli mes théories sur l'existence de Vulcain?

Fricoulet eut un brusque haussement d'épaules.

--Eh! répliqua-t-il, ce n'est point une preuve cela... cet homme a été surpris, sur le premier moment, cela se comprend,... mais laissez-lui le temps de s'habituer à cette idée, que son futur gendre peut avoir, lui aussi des opinions personnelles, et vous verrez, tout s'arrangera.

--Vous êtes certain? interrogea Séléna inquiète.

--Parbleu! mais il faut que Gontran ne lâche pas pied et qu'il se tienne prêt à recommencer la bataille dès qu'il le faudra, surtout qu'il ne laisse pas percer le bout de l'oreille... tout serait perdu!

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Puis, frappant amicalement sur l'épaule du jeune comte:

--Allons! savant d'eau douce, dit-il, prends-moi tes _Continents célestes_ et viens-t-en sous les arbres préparer des arguments victorieux à l'adresse de M. Ossipoff.

Le soir, lorsqu'arriva le moment du repas, le vieillard vint s'asseoir à sa place habituelle, sombre, silencieux, enveloppé dans une dignité froide et offensée.

En face de lui, Gontran, affectant une attitude semblable, mangeait d'un air soucieux, jetant à la dérobée des regards sur Fricoulet, qui avait toutes les peines du monde pour ne pas éclater de rire.

L'ingénieur attendait avec impatience qu'une occasion se présentât de renouveler la discussion du matin.

Cette occasion, ce fut Farenheit qui la fournit tout naturellement en demandant au vieillard:

--Monsieur Ossipoff, voulez-vous faire un pari avec moi?

--Lequel? grommela le savant qui tenait rancune à l'Américain pour son langage du matin.

--Que mes illustres compatriotes Watson et Swift n'ont point fait erreur en constatant l'existence d'une nouvelle planète dans les environs du Soleil.

Ossipoff poussa un rugissement.

--Ah çà! cria-t-il, avez-vous juré de me mettre hors de moi? j'ai dit, ce matin, ce que je pensais de la question, n'y revenons plus!

Puis, malgré lui, il demanda:

--Sur quoi vous appuyez-vous, pour dire des choses semblables, vous qui ne connaissez pas un traître mot des choses astronomiques?

--Sur ce que les Américains sont des gens froids et méthodiques qui ne s'emballent pas, comme les Russes ou les Français...

Le vieillard ricana grossièrement.

--Si vous n'avez pas d'autre argument à donner à l'appui de l'existence de Vulcain, dit-il...

En ce moment, M. de Flammermont, qui ne quittait pas des yeux Fricoulet, crut deviner, sur le visage de son ami, qu'il était temps d'attaquer.

--Monsieur Ossipoff, dit-il d'un ton froid et glacial, vous me pardonnerez de revenir sur un sujet qui vous est désagréable; mais je ne puis laisser passer, sans protester, les dernières paroles que vous venez de prononcer, elles mettent de nouveau en doute les découvertes de l'illustre Le Verrier, et...

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Ossipoff lui coupa la parole d'un geste net et tranchant comme un coup de sabre:

--Je vous dis, je vous répète, que votre Le Verrier n'a rien découvert du tout.

--Il est cependant inadmissible que, pendant vingt ans, des astronomes appartenant à différentes nationalités du globe, aient tous fait les mêmes constatations et que tous se soient trompés.

--Ou ils se sont trompés, ou ils ont pris pour un monde nouveau, quelque tache solaire.

Gontran se croisa les bras et, d'un air de défi:

--En ce cas, déclara-t-il, voulez-vous me dire comment vous expliquez les perturbations constatées dans la marche de la planète Mercure?

--À tout ce que vous voudrez, excepté à la planète Vulcain, qui n'existe pas plus dans le ciel que dans mon oeil.

--Cependant, ne sont-ce pas les irrégularités reconnues dans le mouvement d'Uranus qui ont amené Le Verrier à rechercher et à découvrir la planète Neptune?... Donc...

--Donc, il doit en être de même en ce qui concerne Mercure, n'est-ce pas?... grave erreur.

--Eh! s'écria Gontran en simulant une grande surexcitation, vous ne me répondez pas... Comment expliquez-vous?

--L'accroissement de 31'' que présente l'arc de Mercure dans le mouvement séculaire du périhélie?... tout simplement par le passage d'une nuée de corpuscules gravitant autour du Soleil, mais trop petits pour être distingués de la Terre... mais, quant à une planète... non, non, mille fois non...

--Monsieur Ossipoff, dit à son tour Fricoulet en riant sous cape, avez-vous vu les corpuscules dont vous parlez?

--Non pas... mais pourquoi cette question?

--Parce que je voudrais savoir pourquoi vous admettez, sans l'avoir constatée, l'existence de ces corpuscules alors que vous niez celle d'un monde que certains prétendent avoir aperçu!

Le vieillard ne répondant pas tout de suite, Farenheit prit ce silence pour une défaite et s'écria, en frappant l'une contre l'autre ses mains énormes qui claquèrent, comme des battoirs, dans l'air oxygéné:

--Bravo! monsieur Fricoulet. Bravo! monsieur de Flammermont... Monsieur Ossipoff, je vous renouvelle ma proposition, voulez-vous parier avec moi sur l'existence de Vulcain?... je mets cent dollars...

--C'est ridicule! bougonna le vieux savant.

--Ridicule! tant que vous voudrez... mais si vous êtes aussi certain que vous le paraissez de la non-existence de la planète, vous ne repousserez pas ma proposition... Si vous gagnez, vous achèterez, avec les cent dollars, un petit souvenir pour Mlle Séléna, à l'occasion de son mariage.

Un profond soupir s'échappa de la poitrine de Gontran.

--C'est ridicule, répéta encore une fois Ossipoff.

--Pariez-vous ou ne pariez-vous pas?

--Mais comment saura-t-on qui a gagné? demanda Séléna.

--Rien ne sera plus facile, répliqua le vieillard, étant donné le chemin que nous fait parcourir la comète, nous devons forcément, si elle existe, rencontrer Vulcain.

Puis à Gontran:

--À propos, vous ne m'avez pas dit quelle orbite vous préfériez: celle de Le Verrier, celle de Watson et Swift ou bien celle de l'Allemand Oppolzer?

Sans hésiter, le jeune comte répondit:

--Celle de Le Verrier, qui fait tourner la planète autour du Soleil en trente-trois jours.

Ossipoff eut un petit ricanement.

--Et qui est fort inclinée sur l'écliptique... ce qui explique la rareté des apparitions, c'est fort intelligent de la part de Le Verrier et de la vôtre aussi... eh bien! je vous le répète, si Vulcain existe, nous devons forcément le rencontrer... donc, attendons.

On attendit, en effet; plusieurs jours se passèrent pendant lesquels le ciel fut fouillé en tous sens par Gontran et Farenheit, mais inutilement.

M. de Flammermont, pour jouer son rôle de savant convaincu, devait passer de longues heures l'oeil rivé à la lunette, comme s'il se fût attendu à voir paraître l'astre tant discuté et dont il se souciait, au fond, comme un poisson d'une pomme.

Quant à Farenheit, du moment que des compatriotes, des habitants des États-Unis avaient affirmé l'existence de Vulcain, il y croyait, lui aussi, et il voulait être le premier à annoncer à Ossipoff qu'il avait perdu les cent dollars.

Le vieillard haussait les épaules avec pitié, en voyant les efforts de ses deux compagnons, et Fricoulet lui-même ne pouvait s'empêcher de ricaner.

Quant à Séléna, en elle-même, elle faisait des voeux pour que Gontran eût raison, et, tout bas, elle suppliait Dieu de faire un miracle en sa faveur en créant de toutes pièces la planète à l'existence de laquelle son bonheur était lié désormais.

Et telle était la préoccupation de tous qu'ils en oubliaient la chaleur épouvantable qui allait croissant chaque jour davantage; sans l'épaisse couche atmosphérique qui entourait le noyau cométaire, les Terriens fussent déjà tombés frappés d'insolation sous les intenses flèches solaires.

Maintenant, la comète n'était plus qu'à quinze millions de lieues du centre dévorant du monde et chaque heure l'en rapprochait davantage encore.

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Seules, les nuits apportaient un peu de fraîcheur et atténuaient l'accablante température du jour.

Alors, Farenheit et Gontran, l'un armé d'une jumelle marine retrouvée par lui au fond d'un coffre, l'autre avec la lunette d'Ossipoff, prenaient leur poste d'observation et demeuraient jusqu'à l'aurore, inspectant l'espace avec acharnement.

Or, un matin, le chronomètre de Fricoulet marquait trois heures et demie et M. de Flammermont s'assoupissait tout doucement, le nez écrasé sur sa lunette, quand une exclamation de l'Américain le fit tressauter.

--_By God!..._ je la tiens!... je la tiens!

Et aussitôt, pour manifester sa joie, il se mit à danser une gigue échevelée.

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--Vous la tenez! s'écria Gontran en courant à lui, qu'est-ce que vous tenez?

--Eh! la planète, parbleu!... la planète Vulcain!

--Ce n'est pas possible! répliqua le jeune homme plein d'incrédulité.

--Comment! pas possible?... vous ne l'avez donc pas vue, comme moi, tout à l'heure!... vous aviez cependant l'oeil collé à votre instrument.

Ne voulant pas avouer qu'il s'était endormi, le jeune comte secoua la tête.

--Non, dit-il... je n'ai rien vu...

--Eh bien! fit l'Américain en lui tendant sa jumelle, regardez avec cela, vous m'en direz des nouvelles.

À peine Gontran eut-il braqué l'instrument dans la direction indiquée par Farenheit, qu'à son tour, il poussa un cri de surprise, et se précipitant vers la sphère où Ossipoff, sa fille et Fricoulet sommeillaient:

--Vulcain!... dit-il... Vulcain!

Et il secoua rudement le vieux savant et l'ingénieur.

Tous deux se dressèrent sur leurs pieds, en proie à l'ahurissement inséparable d'un brusque réveil.

--Vulcain!... Vulcain!... répétait M. de Flammermont d'une voix étranglée par l'émotion.

Et, saisissant Ossipoff par le bras, il l'entraîna au dehors.

--Regardez, dit-il en étendant la main vers l'espace, regardez!

--Mais c'est la constellation de l'_Aigle_ que vous me montrez là, riposta le vieillard; qu'y a-t-il à voir par là?

Fricoulet qui, lui, s'était déjà emparé de la jumelle de Farenheit et l'avait braquée vers la constellation indiquée par Gontran, s'écria:

--Oui, monsieur Ossipoff, c'est, en effet, dans la direction de l'_Aigle_, qu'il faut regarder... non loin de _Wega_.

Hochant la tête dans un mouvement d'incrédulité, le vieux savant mit son oeil à l'oculaire, mais aussitôt ses mains furent saisies d'un frisson convulsif, ses lèvres tremblèrent et il dut s'appuyer sur l'épaule de sa fille, tellement son émotion était grande.

--Mais, Dieu du ciel! s'exclama-t-il après quelques instants; c'est un astre nouveau que je viens d'apercevoir.

--Et un astre qui se trouve exactement dans la position où doit se trouver Vulcain, ainsi que vous-même l'avez dit, répliqua Gontran d'une voix mordante.

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--Du reste, ajouta Fricoulet, les yeux toujours à la jumelle, comme nous courons à la rencontre de cet astre, nous pourrons, avant deux jours étudier sa configuration et même sa géographie.

En proie à une émotion extraordinaire, Ossipoff avait de nouveau braqué sa lunette sur l'espace.

--Eh bien! monsieur Ossipoff? demanda M. de Flammermont avec un sourire railleur, que pensez-vous de cette tache solaire?

Le vieillard s'avança vers lui, la tête basse, l'air piteux:

--Ah! mon cher enfant, murmura-t-il en lui tendant la main, combien j'ai d'excuses à vous faire...

--Alors, vous convenez que les honorables sir Watson et Swift n'étaient pas des imbéciles? fit à son tour Farenheit.

Ossipoff enleva la calotte de drap qui lui couvrait le crâne.

--Sir Jonathan, répondit-il, acceptez en votre nom comme au nom de vos illustres compatriotes, toutes mes excuses.

L'Américain prit un air digne et répondit:

--Je les accepte, monsieur Ossipoff, en vous engageant à retenir cet exemple qui vous prouve combien on a tort d'accuser à la légère, sans avoir de preuves entre les mains.

Puis se tournant vers Gontran:

--Je tiens à vous dire devant tous que vous êtes un grand homme, un véritable savant que je suis heureux de connaître et d'apprécier à sa juste valeur.

Il se croisa les bras sur la poitrine et ajouta:

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--Savez-vous quel emploi je vais faire des cent dollars perdus par l'honorable M. Ossipoff?... le premier noyau d'une somme que je consacrerai à l'édification d'un observatoire, sur le sommet des Cordillères.

Et comme on le regardait avec curiosité et étonnement:

--Je n'y connais rien, c'est possible; mais je veux être le Bischoffsheim de l'Amérique... et j'espère que M. de Flammermont voudra bien me faire l'honneur d'accepter la direction de ce nouvel établissement.

À cette proposition inattendue, Gontran demeura tout interdit; Fricoulet dut se retourner pour dissimuler le formidable éclat de rire qui lui montait de la gorge aux lèvres.

Quant à Ossipoff, jamais visage humain ne refléta pareil ahurissement.

--Il est bien convenu, ajouta l'Américain avec un geste cavalier, que si M. de Flammermont a besoin d'un préparateur, je ne l'empêcherai nullement de s'entendre avec vous, mon cher Ossipoff.

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