CHAPITRE IX
À CHEVAL SUR UNE COMÈTE
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PARBLEU! voilà qui est fort!
Assis sur son séant, M. de Flammermont considérait avec stupeur ses compagnons étendus autour de lui, dans des positions diverses et dormant d'un profond sommeil.
Le jeune homme venait de se réveiller et ses yeux, en s'ouvrant, s'étaient naturellement tournés vers Séléna.
Mais Gontran était-il insuffisamment réveillé ou bien était-il le jouet d'une illusion d'optique? toujours est-il que le gracieux visage de la jeune fille lui parut noir comme de l'encre.
Il regarda les autres voyageurs; tous, des pieds à la tête, lui semblèrent avoir été plonges dans un bain de suie.
--Voyons, balbutia-t-il, voyons, je rêve, ou bien, pendant mon sommeil, il m'est survenu, dans la rétine, quelque incompréhensible accident.
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Il voulut se frotter les yeux; mais un brusque mouvement arrêta ses mains à mi-chemin.
Ses mains, à lui aussi, étaient noires et son complet de coutil blanc paraissait avoir été amidonné avec du noir animal.
--Cela! par exemple! c'est trop fort!
Non sans peine, engourdi encore par l'étrange sommeil qui l'avait terrassé en même temps que ses compagnons, il se leva et s'approchant de Fricoulet, le secoua violemment par les épaules.
--Hein!... quoi!... qu'arrive-t-il? grogna l'ingénieur en sursautant.
Puis, apercevant Gontran, qui penchait vers lui son regard anxieux, il partit d'un grand éclat de rire.
--Ah! fit-il, elle est bien bonne!... mais tu t'es trompé de savon, mon pauvre ami... à moins que tu n'aies l'épiderme si sensible qu'en vingt-quatre heures le soleil ait pu te transformer en nègre d'Éthiopie.
Et il riait à se tordre; mais son hilarité augmenta lorsqu'il s'aperçut qu'autour de lui tout le monde avait subi le sort de M. de Flammermont.
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--Ah! les bonnes têtes! exclama-t-il... regarde donc, Gontran; Ossipoff, avec ses cheveux et sa barbe en broussailles, ressemble exactement à une tête de loup... ah! ah! et Farenheit!... non, Farenheit vaut son pesant d'or!
Enfin, il réussit à reprendre son sérieux et demanda:
--Qu'est-ce que cette mauvaise plaisanterie?
--C'est pour en avoir l'explication, bougonna Gontran, que je viens de te réveiller... car, tu te moques des autres... mais si tu te donnais la peine de te regarder...
Il avait tiré de son vêtement un petit nécessaire de poche et tendait à l'ingénieur une glace minuscule, tout juste assez grande pour que l'on pût s'y mirer un oeil ou le bout du nez.
Fricoulet aperçut alors la face d'Auvergnat la plus réussie qui ait jamais embelli la boutique d'un charbonnier.
--Oh! elle est bien bonne!... elle est bien bonne!... s'exclama-t-il en riant aux larmes.
--Tu ferais bien mieux de m'expliquer la cause de ce phénomène, grommela Gontran.
L'ingénieur promenait ses regards autour de lui, espérant trouver, dans le paysage, quelque indice capable de le mettre sur la trace de ce qu'il cherchait.
Rien n'avait changé: ses compagnons et lui étaient bien, comme la veille, au sommet de la colline où ils avaient roulé la sphère; là-bas, dans le fond de la vallée, s'estompant dans une sorte de brume, apparaissait le dôme arrondi de la forêt et le bruit du ruisseau, chantant sur ses cailloux, parvenait jusqu'à eux.
Alors il leva le nez en l'air; le ciel était obscurci par une sorte de brouillard qui tombait en pluie fine ou plutôt en poussière impalpable, jetant sur le sol, sur les plantes, sur les arbres, une teinte uniformément grise et désolante.
--As-tu visité quelquefois un pays minier? demanda tout à coup l'ingénieur.
--Non; pourquoi?
--Parce que ce qui nous entoure en a absolument l'aspect; on jurerait que ce qui flotte dans l'air est de la poussière de charbon.
--Tout cela ne nous dit pas...
--Pourquoi nous sommes ridicules à ce point, tu as raison; mais peut-être M. Ossipoff pourra-t-il nous éclairer à ce sujet.
Et il s'avançait vers le vieillard avec l'intention de le réveiller.
Gontran l'arrêta et, se plantant devant son ami:
--Ai-je l'air si grotesque que cela? demanda-t-il d'un ton navré.
--Grotesque! non... mais enfin, tu as l'air d'un nègre.
Et il reprit aussitôt:
--D'un nègre comme il faut, s'entend.
Le jeune comte eut un geste désespéré.
--Mais je ne veux pas que Séléna me voie ainsi.
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Fricoulet haussa les épaules:
--Quel inconvénient trouves-tu à cela, puisqu'il en est de même pour elle? au contraire, vous formez, elle et toi, le couple le mieux assorti qui se puisse contempler, au point de vue couleur, bien entendu.
--Ah! murmura Gontran, elle, c'est bien différent... une femme est toujours charmante.
Fricoulet fit la grimace.
--Tandis que tu crains pour ton prestige, dit-il ironiquement; au fait peut-être est-il préférable que nous nous débarbouillions; le ruisseau est à deux pas; courons y faire nos ablutions, avant qu'ils ne se réveillent.
En quelques enjambées, les deux amis dévalèrent sur le flanc de la colline, soulevant, à chacun de leurs pas, des nuages de poussière fine et impalpable dont le sol était couvert.
Gontran, qui avait devancé Fricoulet de quelques mètres, poussa un cri désespéré en lui montrant le ruisseau d'un geste désespéré.
--De l'encre!... fit-il... c'est de l'encre qui coule là... ma parole! c'est à devenir fou.
L'ingénieur s'agenouilla sur la rive, prit dans sa main quelques gouttes d'eau et constata, avec stupéfaction, que le ruisseau avait, lui aussi, subi une transformation analogue à la leur.
--Eh bien? demanda M. de Flammermont.
--Je n'y comprends rien.
En ce moment, des cris éclatèrent du côté du campement et les deux jeunes gens, croyant à un accident, se hâtèrent de rejoindre leurs compagnons.
Ceux-ci, réveillés, étaient debout, gesticulant comme des fous, et parlant avec une rapidité extrême.
--Je vous dis, hurlait Farenheit, que c'est une mauvaise plaisanterie; or, comme nous ne sommes pas à l'époque du carnaval, je n'admets pas qu'on abuse de mon sommeil pour me ridiculiser ainsi.
--Mais vous êtes dans l'erreur, mon cher sir Jonathan; comment voulez-vous admettre que M. de Flammermont, un homme sérieux, un homme si bien élevé, se soit permis... ah! pour ce qui est du petit Fricoulet, celui-là, je croirais volontiers...
--Mais non, papa, disait à son tour Séléna, M. Gontran n'eût certainement pas permis que M. Fricoulet me barbouillât de la sorte.
--Alors! quoi! quoi!... rugit l'Américain, en mettant le revolver au poing... je ne puis cependant pas supporter qu'on humilie en moi le pavillon étoilé des États-Unis!...
Un éclat de rire moqueur retentissant derrière lui, fit retourner Farenheit qui se trouva face à face avec l'ingénieur.
--_By God!_ s'exclama-t-il, vous aussi!
--Mais oui, moi aussi; comme vous, comme Gontran, comme les arbres, comme le ruisseau même...
Et frappant amicalement sur l'épaule de l'Américain:
--Calmez-vous, sir Jonathan, dit-il; l'auteur de cette aimable fumisterie--car c'est littéralement une farce de fumiste--n'est pas parmi nous... il est au-dessus de nous et bien à l'abri de vos coups... car je suppose tout simplement que c'est dame Nature.
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Ossipoff eut un brusque haut-le-corps.
--Que supposez-vous donc? murmura-t-il.
--Moi! absolument rien, sinon que nous sommes en présence d'un phénomène propre, sans doute, à la planète sur laquelle nous nous trouvons en ce moment.
L'Américain se croisa les bras et s'adressant au vieillard, il lui dit avec une surprenante animation:
--Et vous croyez que je vais me contenter de cela, moi? moi, que vous avez entraîné dans cette aventure inouïe, et sans précédent! comment, un phénomène se présente et vous, des savants, vous dont le métier est d'expliquer aux ignorants...
--Ou aux imbéciles, dit Fricoulet.
--Ou aux imbéciles, répéta l'Américain, la cause de ce phénomène, vous vous taisez... vous ne trouvez rien à répondre!--Non, mon cher monsieur, cela ne peut se passer ainsi--puisque vous vous êtes fait une spécialité du ciel, vous devez comprendre les choses qui s'y passent... erreur, monsieur Ossipoff, erreur vous répondrez.
Et il braqua le canon de son revolver sur la poitrine du vieillard.
Séléna jeta un cri et Gontran, se précipitant sur l'Américain, le désarma.
Froidement Farenheit prit sa carabine et l'arma.
--Ah çà! s'écria Fricoulet, vous êtes fou!... est-ce depuis que vous êtes déguisé en nègre que vous devenez aussi féroce?
Ossipoff, impassible jusque-là, s'avança vers l'Américain, les poings fermés, dans une attitude menaçante.
--Laissez, gronda-t-il, laissez, je me charge seul de lui faire son affaire.
Fricoulet le saisit à bras le corps.
--Y pensez-vous, monsieur Ossipoff! s'exclama-t-il... mais vous aussi, vous perdez la tête, voyons! que diable! un peu de sang-froid... deux hommes comme vous et sir Jonathan ne peuvent en venir aux mains pour une misérable question comme celle qui vous divise.
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Tout en parlant, il faisait tous ses efforts pour contenir le vieillard qui se débattait, criant, vociférant comme un énergumène.
Brusquement, Farenheit détendit ses bras auxquels Gontran se suspendait et la secousse fut si violente, si inattendue, que le pauvre jeune homme s'en alla rouler, les quatre fers en l'air, à une cinquantaine de mètres.
Puis, jetant sa carabine sur son épaule, l'Américain tourna les talons et partit à grandes enjambées; en quelques secondes, il eut disparu.
Gontran revint, furieux et proférant des menaces de mort:
--Où est-il? gronda-t-il, où est-il?
Personne ne lui répondit: Ossipoff, assis sur le sol, était plongé déjà dans une série de calculs gigantesques, accompagnés de dessins bizarres.
Séléna, le visage caché dans les mains, pleurait à chaudes larmes, en poussant de petits gémissements plaintifs.
Gontran tournait autour de la sphère, comme un cheval de manège, grinçant des dents et dressant vers le ciel ses poings menaçants.
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Tout à coup, le hasard de sa course l'ayant amené devant la jeune fille, il s'arrêta net et, d'une voix amère, presque insolente, il demanda:
--En vérité, mademoiselle, je vous serais bien reconnaissant si vous vouliez me dire la cause de ce désespoir... pourquoi ces pleurs? sans doute, parce que la nature s'est plu à noircir mon teint...
Il eut un hochement de tête et ajouta, avec un ricanement:
--Parbleu! je comprends! pauvre imbécile que j'étais... c'était mon physique qui vous plaisait... point autre chose... et ce physique étant détérioré, à votre point de vue, votre affection s'en va avec vos pleurs... mais si la beauté de mon âme, mademoiselle, était entrée pour quelque chose dans l'amour que vous vouliez bien avoir pour moi, vous ne vous désoleriez pas ainsi que vous le faites... car l'enveloppe matérielle, qu'est-ce que cela, je vous le demande, auprès...?
Il s'arrêta et apercevant Fricoulet qui l'écoutait parler, en fixant sur lui des regards ahuris:
--Du reste, votre attitude me prouve surabondamment que vous ne possédez que des notions fort imparfaites sur l'esthétique. Fricoulet vous dira qu'il y a de beaux nègres comme il y a de beaux blancs... l'esthétique à ce point commun avec la morale, c'est qu'elle dépend de l'éducation... elle change avec les latitudes.
Il parlait avec rapidité, hachant ses phrases, mâchonnant ses mots, tellement que Fricoulet ne pouvait l'interrompre.
--La morale, répéta le jeune comte avec un éclat de rire étrange... Tenez, mademoiselle, il y a des choses que vous ne savez probablement pas... Certaines peuplades de la Terre de feu ont coutume de manger les vieillards...
À ces mots, Séléna poussa un cri perçant et se précipitant vers son père, lui fit un rempart de son corps.
--Prenez garde, père, fit-elle, Monsieur de Flammermont veut vous manger.
Le vieillard suspendit son crayon:
--Qu'importe répondit-il froidement, je lui abandonne mon corps, à la condition qu'il me laisse ma tête pour calculer.
Et il se replongea dans ses raisonnements.
Gontran poursuivit en haussant les épaules:
--Il en est de même pour la beauté, si j'appartenais à certaines peuplades de l'Océanie, je pourrais trouver fort mauvais que vous ne portiez ni plumes dans les cheveux, ni coquillages dans les oreilles, ni anneau dans le nez.
Séléna se redressa et d'une voix pleine de dignité:
--Du moment que pour vous plaire, monsieur, il me faut renoncer aux coutumes de mon pays, c'est que vous ne m'aimez plus... c'est bien, monsieur, je vous rends votre promesse.
Et toute pleurante, elle se précipita dans les bras de son père qu'elle faillit jeter à la renverse. Fricoulet assistait, muet et impassible, à cette scène bizarre. Il prit sa tête à deux mains et murmura:
--Ma parole! je deviens fou!
Puis s'approchant de Séléna:
--Ne pleurez donc pas ainsi, mademoiselle, dit-il d'un ton dégagé, un fiancé de perdu, dix de retrouvés, il vous rend votre promesse, voulez-vous me la passer et prier monsieur votre père de me demander ma main!
Aussitôt Gontran répliqua:
--Puisqu'il en est ainsi, je demande à retourner à Paris; j'ai brisé ma carrière à cause de ce vieil ingrat, j'ai quitté ma famille, ma patrie pour cette pimbêche; mais, du moment que tout est rompu!
Il s'interrompit brusquement, saisi à la gorge par Fricoulet qui lui cria d'une voix furieuse:
--Ingrat!... pimbêche!... retire ces deux épithètes, ou sinon...
Un geste menaçant compléta sa phrase.
--De quoi te mêles-tu? gronda le jeune comte.
--Je défends l'honneur de ma nouvelle famille, répliqua l'ingénieur.
Pendant ce colloque, Ossipoff, impassible, continuait ses calculs et Séléna pleurait de plus belle.
--Du reste, poursuivit Fricoulet d'une voix vibrante, en accompagnant ses paroles de mouvements désordonnés, du reste, que fais-tu ici? maintenant que tu n'es plus le fiancé de Mlle Séléna, tu deviens un gêneur... un importun, retourne-t-en chez toi et laisse-nous jouir en paix de notre lune de miel.
--Mais je ne demande que cela, hurla M. de Flammermont, je ne demande qu'à rejoindre mon poste à Pétersbourg... la diplomatie, voilà mon fait; quant au mariage, ce n'était qu'une vocation d'occasion!
--En ce cas, qui te retient?
Le jeune homme haussa les épaules.
--Crois-tu, par hasard, que je puis m'en retourner à pied!
--Est-ce le moyen de locomotion qui te manque? grommela l'ingénieur en tirant son carnet sur lequel il griffonna quelques traits indéfinissables... tiens, regarde et dis-moi ce que tu penses de cela!
Gontran ouvrit démesurément les yeux.
--Cela! balbutia-t-il... cela...
--Eh! oui!... comment! toi, un savant, tu ne comprends pas que je vient d'inventer une machine qui va te permettre d'atteindre jusqu'aux étoiles?...
--Mais c'est en France que je veux aller.
--Eh! tout chemin mène à Rome... la distance n'est qu'un vain mot; les astres sont aussi rapprochés les uns des autres que les molécules d'un morceau d'acier... pour abandonner ce monde en fusion, il nous suffit d'enjamber un autre monde, eh bien! enjambons...
Tout en écoutant discourir son ami, Gontran avait choisi, dans son porte-cigare, un havane blond, très sec; puis après l'avoir fait, en véritable connaisseur, craquer tout contre son oreille, il en avait délicatement coupé l'extrémité avec son canif; ensuite il l'avait porté à ses lèvres, l'avait légèrement humecté en le roulant d'un air gourmand.
Puis, prenant une allumette, il la frotta.
Aussitôt, phénomène étrange et inexplicable, l'allumette s'enflamma en produisant une détonation épouvantable, en même temps une lueur intense, d'un insoutenable éclat, illumina l'espace.
Tous, Gontran le premier, poussèrent un cri de stupéfaction. Mickhaïl Ossipoff releva la tête de dessus ses calculs algébriques et considéra fort attentivement l'allumette qui projetait, dans un rayon de vingt-cinq mètres, une lumière semblable à celle d'un bec électrique.
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M. de Flammermont demeurait tout interdit, son cigare d'une main, son allumette de l'autre, très perplexe de savoir s'il devait se servir de l'une pour allumer l'autre.
Le vieux savant s'était levé et examinait, avec une attention soutenue, cet inexplicable phénomène.
--Singulier... singulier... balbutia-t-il, les sourcils froncés et les paupières à demi-baissées... est-ce que...?
Et tournant lentement sur ses talons, en mettant la main au-dessus de ses yeux pour donner à son rayon visuel plus d'étendue, il examinait le paysage d'un air soucieux.
En ce moment, on vit accourir, gravissant à grandes enjambées le flanc de la colline, Jonathan Farenheit.
--_By God!_ s'exclama-t-il en s'arrêtant essoufflé à quelques pas d'eux, vous voilà tous debout... j'ai eu une peur horrible.
Et, avec son mouchoir, il s'épongeait le front tout trempé de sueur.
--Qu'avez-vous donc? demanda Gontran, et pourquoi cette émotion?
L'Américain se retourna vers le jeune homme.
--Figurez-vous, répondit-il, qu'il vient de m'arriver une chose singulière; tenez, la même à peu près que celle qui nous est survenue avant hier au sujet de l'eau et des arbres, dans le désert.
--Un mirage! s'écrièrent les Terriens.
--Oui, un mirage... il m'a semblé voir briller tout à coup, au sommet de cette colline, comme un immense bûcher... une espèce de phare qui projetait jusqu'à moi ses rayons lumineux... alors, j'ai cru que quelque danger vous menaçait... c'est pourquoi je suis accouru.
M. de Flammermont prit dans sa poche une allumette et, la tendant à l'Américain:
--Le bûcher, le phare, dit-il, le voici.
Sir Jonathan frappa du pied avec colère.
--Allons, grommela-t-il, voilà les sottes plaisanteries qui recommencent; j'aime autant m'en aller... d'autant plus que j'ai vu là-bas des choses assez singulières...
Il n'avait pas fini ces mots qu'il se trouva entouré.
--Des choses singulières, répéta Mickhaïl Ossipoff d'un ton fort bizarre, et lesquelles donc?
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--D'abord, le pays a, depuis hier, complètement changé; la forêt, sur la lisière de laquelle notre sphère s'était arrêtée et que nous avons dû traverser avant de pénétrer dans cet effroyable désert où nous avons pensé laisser nos os, la forêt n'existe plus.
--N'existe plus! s'écria Gontran... ah çà! sir Jonathan, vous vous moquez de nous!
Et il étendait la main vers les arbres qui dressaient, en bas de la colline, leurs cimes feuillues.
Fricoulet regarda Ossipoff en mettant, d'un geste significatif, son doigt sur son front et en désignant l'Américain d'un hochement de tête imperceptible.
--Mon pauvre Farenheit, dit le vieillard, vous avez été victime d'un mirage, car d'ici vous voyez bien les arbres tout comme nous les voyons nous-mêmes!
--Oui, je les vois et, en bas, je les ai vus de même, mais, c'est à peine si cette forêt qui, hier encore, avait plusieurs lieues d'étendue, mesure aujourd'hui quelques mètres de profondeur!
--Ah! bah! et qu'y a-t-il maintenant à la place des arbres?
--Un pays étrange, tout nouveau, avec des montagnes de diamant!
Ceux qui l'écoutaient haussèrent les épaules, le considérant avec compassion.
--Vous me croyez idiot, grommela-t-il, je ne le suis pas plus que vous, et si je ne m'étais ému à tort au sujet du danger imaginaire que vous courriez... j'aurais déjà exploré ce pays fantastique et merveilleux... Du reste, vous n'avez qu'à venir avec moi...
--Eh! sir Jonathan, répliqua M. de Flammermont, laissez-nous donc tranquilles avec vos contes de fée...
--Pas plus contes de fée que votre histoire d'allumette, mon cher.
--Oh! par exemple! voilà qui est fort! riposta Gontran.
Et frottant aussitôt l'allumette qu'il tenait entre les doigts, il provoqua un phénomène identiquement semblable au premier.
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L'Américain, surpris par l'aveuglante lumière qui lui jaillit subitement au visage, bondit en arrière avec un _by God!_ formidable.
Tout à coup, Mickhaïl Ossipoff s'écria d'une voix émue.
--Mes amis, mes bons amis; il a dû se passer ici, pendant notre sommeil, des changements inexplicables, incompréhensibles, cette surexcitation nerveuse à laquelle nous sommes en proie, l'explosion formidable produite par une simple allumette, voilà deux preuves, l'une morale, l'autre matérielle, qu'il s'est produit certainement dans l'atmosphère une perturbation profonde.
--Dame! murmura Gontran, l'air n'est peut-être pas composé, à la surface de Mercure, des mêmes éléments qu'à la surface des autres planètes.
--En tout cas, quelle que soit sa composition, il n'y a aucune raison pour qu'aujourd'hui elle ne soit pas la même qu'hier, riposta Fricoulet, et cependant, il est certain...
--Certain que quoi?
--Certain que l'expérience de l'allumette est chose probante, car je me rappelle qu'aux Arts et Métiers, bien souvent, le professeur nous a fait détonner de l'oxygène pur au moyen d'une simple allumette.
--Mais oui, s'écria Ossipoff, c'est bien de l'oxygène pur que nous respirons! pouvons-nous attribuer à une autre cause l'espèce de folie qui nous a frappés subitement? seulement...
--Seulement? demandèrent en choeur les autres Terriens...
--Je me demande comment a pu être produit ce changement subit de l'atmosphère.
--Peut-être, insinua timidement M. de Flammermont, peut-être est-ce ainsi que la comète manifeste son influence.
Le vieux savant se frappa le front.
--C'est juste,... murmura-t-il, la comète... Je l'avais oubliée totalement.
--Mais qu'est-elle donc devenue? demanda Fricoulet en pirouettant sur ses talons, le nez en l'air, pour fouiller le ciel aux quatre points cardinaux.
--Elle a disparu.
--Disparu! s'écria Ossipoff, ce n'est pas possible.
Il se précipita sur sa lunette et la braqua successivement dans toutes les directions:
--Rien, balbutia-t-il stupéfait... absolument rien!... voilà qui est incompréhensible.
Et se tournant vers M. de Flammermont:
--Comment expliquez-vous cela? demanda-t-il.
--Je ne l'explique pas, répondit le jeune homme avec un sang-froid merveilleux, je me borne à constater.
--Eh bien? demanda Farenheit, en présence de ces faits surprenants et incompréhensibles, continuez-vous à mettre en doute ce que je vous ai dit tout à l'heure?
--Vos montagnes de diamant!
--Oui, mes montagnes de diamant... suivez-moi et vous ne tarderez pas à vous assurer qu'elles existent bien réellement!
Il tourna les talons et descendit la colline, suivi de ses compagnons, dont le scepticisme premier avait fait place à une certaine angoisse. Dans quelle aventure nouvelle étaient-ils donc plongés?
Chose bizarre, à mesure que s'abaissait le niveau du sol, l'air qu'ils respiraient leur paraissait n'être plus le même, en même temps, la fièvre qui leur brûlait le sang s'abaissait, leur cerveau se dégageait, leurs nerfs se détendaient, bref, peu à peu ils redevenaient eux-mêmes.
C'est à part eux qu'ils faisaient ces constatations, osant à peine se regarder, tout honteux qu'ils étaient de la folie passagère qui leur avait fait tenir un langage aussi ridicule.
Enfin, ils arrivèrent au ruisseau dans lequel Fricoulet et Gontran avaient tenté vainement de faire leurs ablutions; d'un bond, ils le franchirent et se trouvèrent sur la lisière de la forêt dans laquelle ils s'engagèrent.
Au bout de quelques pas, ils s'arrêtèrent soudain, tous du même mouvement, en apercevant, à travers les arbres, un paysage qu'ils ne se rappelaient pas avoir vu la veille.
--Le mirage, toujours le mirage, grommela Fricoulet.
Néanmoins, il se remit en marche avec précaution et avança jusqu'au point où la forêt s'interrompait brusquement.
On eût dit qu'une main de géant avait arraché la portion de sol sur laquelle se trouvaient les Terriens, pour la transplanter en un autre monde tout différent de celui où les arbres mercuriens avaient pris racine.
Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, l'oeil embrassait un sol noir, couvert d'une fine poussière, brillant sous les rayons solaires, comme de la poussière de charbon de terre; de ci, de là, émergeaient des blocs énormes, noirs aussi et miroitant comme de l'argent bruni.
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Coupant cette plaine et courant du nord au sud, un fleuve charriait des eaux noirâtres au-dessus desquelles flottait un impalpable nuage gris.
Enfin, l'horizon était barré par une haute chaîne de montagnes, étincelant de tous les feux du soleil, qui se jouaient à leur surface polie comme des miroirs et qui renvoyaient jusqu'aux Terriens, des rayons irisés, comme l'eussent pu faire les énormes facettes de gigantesques brillants.
Muets d'ahurissement, Ossipoff et ses compagnons demeuraient immobiles sous les arbres, considérant ce pays étrange qui s'étendait devant eux, à quelques mètres au-dessous du niveau même de la forêt.
--Hein! s'écria Farenheit après leur avoir laissé le temps d'admirer, hein! étais-je aussi fou que vous le prétendiez, quand je vous disais avoir vu des montagnes de diamant?
Et il étendait triomphalement la main vers l'horizon irradiant.
--De diamant... de diamant..., bougonna Fricoulet... rien ne prouve que ce ne soit pas tout simplement du cristal de roche.
L'Américain demeura un moment silencieux, la mine déconfite; puis, soudain:
--Rien ne prouve non plus que ce ne soit pas du diamant, répliqua-t-il.
--D'accord! riposta l'ingénieur; il suffirait, d'ailleurs, d'avoir un échantillon...
Il n'avait pas prononcé ces mots, que Farenheit, enjambant le talus qui séparait du sol le tronçon de forêt, sur la lisière duquel ses compagnons étaient arrêtés, s'élançait dans la direction des montagnes, objets de sa convoitise.
Au bout de quelques enjambées, les Terriens le virent s'arrêter, regarder à ses pieds, puis se baisser pour ramasser sans doute un objet qui avait attiré son attention.
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Mais soudain, comme frappé de la foudre, l'Américain tomba à la renverse et demeura immobile.
Obéissant à l'impulsion de sa généreuse nature, croyant d'ailleurs à un simple accident, M. de Flammermont courut au secours de sir Jonathan.
Arrivé près de lui, il se pencha, mais, tout comme son compagnon, à peine le jeune homme se fut-il courbé vers le sol, qu'il roula comme une masse!
Séléna poussa un cri terrible et voulut s'élancer.
--Imprudente! fit Ossipoff en la saisissant par les épaules.
Puis, se tournant vers Fricoulet:
--Il doit régner, au ras du sol, un air méphitique, lui dit-il rapidement; comment faire pour sauver ces malheureux?
Et, à sa fille qui sanglotait:
--Voyons, dit-il, ne t'affole pas... laisse nous le temps de réfléchir; à nous deux, que diable! nous trouverons bien une idée.
--Je l'ai trouvée, cria Fricoulet, ne bougez pas et attendez-moi ici.
Et, courant à toutes jambes, il disparut derrière les arbres, dans la direction de la colline.
Quelques instants après, il revenait, ayant endossé un respirol et faisant signe au vieillard d'avoir bon espoir, il se précipitait vers l'endroit ou gisaient, côte à côte, M. de Flammermont et sir Jonathan, soulevant, dans sa course, autour de lui, des nuages de poussière noire et opaque.
L'un après l'autre, il chargea sur ses épaules, les deux corps inertes et, toujours courant, revint vers Ossipoff.
Puis, arrachant brusquement son respirol, il cria au vieux savant:
--Chargez-vous de Gontran, moi, je garde l'Américain, et vite, vite, à la sphère.
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Sans demander d'explication, Ossipoff prit M. de Flammermont sur son dos, et, aussi rapidement que possible, suivit l'ingénieur qui courait devant lui.
En quelques enjambées, on eut atteint le sommet de la colline, la, on étendit les deux malades côte à côte, et Fricoulet collant sa bouche à la leur, se mit à leur insuffler l'air de ses propres poumons, ainsi que cela se pratique pour les noyés.
--Mais pourquoi les avoir transportés ici? murmura Séléna qui épiait, avec anxiété, les résultats de ce sauvetage.
--Parce que l'air que nous respirons étant composé d'oxygène pur, la médication que j'emploie doit être plus énergique.
Comme il achevait ces mots, l'Américain se redressa sur son séant, saluant, par un formidable éternuement, son retour à la vie; on eût dit que Gontran n'attendait que ce signal pour sortir de sa torpeur et, comme un écho fidèle, son éternuement répondit à celui de l'Américain.
--Brrr! fit celui-ci en se secouant les membres, quelle désagréable sensation.
--Moi, dit à son tour M. de Flammermont, je n'ai rien senti, ça a été comme un coup de massue que l'on m'eût asséné sur la nuque.
--Certainement, affirma Ossipoff, il règne à la surface de ce sol une couche de gaz irrespirables: ammoniaque, acide carbonique, ou autre de même nature... Qu'est-ce que cela peut bien signifier?
Et Fricoulet dit à son tour:
--Acide carbonique dans le bas,... oxygène pur dans le haut, c'est inexplicable.
--À moins, répondit Gontran qui en revenait à ses moutons, à moins que vous n'adoptiez mon idée de l'influence de la comète.
--Eh! riposta Fricoulet, la comète, la comète! c'est fort joli à dire, cependant tu conviendras que si elle avait dû exercer sur Mercure une influence quelconque, c'est lorsqu'elle se trouvait à proximité, tandis que, maintenant, on ne la voit même plus.
--En effet, continua Ossipoff, ce que dit M. Fricoulet me paraît logique, j'ai eu beau fouiller le ciel dans tous les sens, nulle part je n'ai trouvé trace de comète... elle est donc, à présent, à une telle distance que l'on ne peut admettre son influence.
Un éclat de rire formidable éclata--cette explosion d'hilarité était due à Farenheit.
--Vous me rappelez, dit-il, l'histoire d'un paysan fort distrait qui cherchait son âne, alors qu'il était perché dessus,... vous cherchez la comète dans le ciel, et c'est elle qui vous porte.
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Il regardait, d'un air triomphant, les Terriens qui le considéraient complètement ahuris.
--Alors, suivant vous, balbutia Ossipoff, nous ne serions plus sur la planète Mercure?...
--Dame! dit Fricoulet après avoir réfléchi, il faut bien admettre que nous sommes sur un autre monde, puisque le pays tout entier a changé!
Soudain, il se frappa le front.
--Et tenez, il me revient en mémoire un fait que tous nous avons oublié; rappelez-vous hier soir, alors que nous contemplions la marche rapide de la comète, l'étrange sommeil qui s'est emparé de nous et nous a terrassés!...
--Eh bien!
--Eh bien!... c'était assurément l'atmosphère qui se raréfiait par suite du rapprochement de la comète,... peut-être, cette nuit, a-t-elle eu avec Mercure un point de contact et, à la suite de ce heurt, une infinitésimale partie de la planète se sera trouvée collée à la surface de l'astre sur lequel nous sommes en ce moment...
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--Mais alors, balbutia Séléna, où allons-nous?
Fricoulet leva les bras au ciel.
--Comment le savoir? répondit-il.
--En cherchant quelle est la comète sur laquelle nous chevauchons.
--Il est douteux, ricana l'Américain, que nous trouvions un état civil qui nous renseigne à ce sujet.
Le vieux savant réfléchissait.
--Il y aurait bien un moyen, dit-il...
Il chercha dans une caisse, y prit un baromètre, le consulta et déclara:
--Le baromètre accuse une hauteur de quatre cents pieds au-dessus du niveau de la mer, correction faite de la hauteur de l'atmosphère; à cette hauteur, le regard s'étend en droite ligne, dans tous les sens, jusqu'à une distance de douze kilomètres.
Il tourna lentement sur ses talons et étendant la main:
--Il est facile de constater qu'ici l'horizon est plus rapproché; le monde où nous sommes est donc plus petit que Mercure et on peut évaluer son diamètre à huit cents kilomètres à peine. Pour sa nature, je vous répondrai que cette comète est à une période de formation qui correspond à l'époque tertiaire; c'est une sphère de carbone, puisque nous rencontrons ici tous les états allotropiques de ce corps simple: noir de fumée, graphite, acide carbonique et autres...
L'Américain fit un geste impatienté.
--Tout cela, s'écria-t-il, ne nous dit pas vers quel point se dirige cette comète.
--Étant donnée la façon dont elle a coupé l'orbe de Mercure, il est probable qu'elle va contourner le Soleil avant de prendre la route de son aphélie.
--Mais le nom de cette comète? continua imperturbablement l'Américain.
--Eh! fit Ossipoff exaspéré, je n'en sais pas plus que vous... il me faudra plus d'un mois d'observations pour arriver à établir toutes ses coordonnées... au surplus, si son nom vous intéresse tant que cela, demandez-le lui à elle-même.
--Perdus! nous sommes perdus! grommela rageusement Farenheit.
--Eh non! riposta Gontran d'une voix vibrante, nous allons chevaucher à travers le ciel, à la manière des génies de l'ancien temps, sur un hippogriphe[4] de diamant, à queue et à crinière de flamme!
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