‹ Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètesChapitre 4 sur 17 · CHAPITRE IV

CHAPITRE IV

COMME QUOI SIR JONATHAN PERDIT LA RAISON

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À l'aide d'un sextant, Fricoulet mesurait exactement la hauteur du soleil, pendant que Gontran et Ossipoff s'empressaient de fermer le «trou d'homme» par lequel les voyageurs avaient pénétré dans l'appareil.

Tout à coup, l'ingénieur murmura:

--Midi!

En même temps un petit timbre argentin résonna dans le silence: c'était le chronomètre de Farenheit qui sonnait l'heure.

--Nous partons, dit simplement Fricoulet.

Il poussa un commutateur: aussitôt un crépitement se fit entendre, suivi presque immédiatement d'une légère vibration qui ébranla les parois intérieures du cylindre et l'ingénieur ajouta:

--Nous sommes partis.

--Farceur! s'exclama l'Américain en se précipitant à l'un des hublots.

Mais, aussitôt, il poussa un retentissant _By God_ qui attira auprès de lui les autres voyageurs.

On était parti et l'_Éclair_ justifiait à merveille le nom dont il avait été baptisé, car déjà, en moins de quelques secondes, il avait emporté ceux qui le montaient à plusieurs milliers de mètres au-dessus de la surface martienne qui s'étendait au-dessous de lui comme une immense carte géographique.

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Les canaux, dont les eaux miroitaient aux rayons du soleil, formaient comme une résille étincelante dont eût été enveloppée la planète tout entière et les océans semblaient de gigantesques miroirs d'argent bruni qui renvoyaient jusqu'aux voyageurs la lueur intense que dardait sur eux le soleil, alors au Zénith.

Et, de seconde en seconde, l'_Éclair_ poursuivant sa marche rapide ainsi qu'une flèche lancée par un arc monstrueux, filait à travers l'espace, emportant ses voyageurs plus haut, toujours plus haut.

Farenheit, dont les enthousiasmes duraient peu et dont le caractère bougon trouvait toujours matière à récriminations, dit tout à coup:

--Savez-vous bien, mon cher monsieur Fricoulet, que cette position verticale de l'appareil n'a rien d'agréable,... l'homme n'est pas bâti pour marcher à la façon des mouches sur les cloisons,... les planchers ne sont pas faits pour les chiens...

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--Baste! répliqua Gontran, tout cela n'est qu'une question de principe... car, en ce moment, je voudrais bien savoir quelle différence vous trouvez entre les murs et le plancher?... une boîte carrée, parfaitement identique sur toutes les faces, n'a ni haut... ni bas...

--Au surplus, cher sir Jonathan, ce n'est qu'une question d'heures; du train dont marche l'_Éclair_, nous pourrons, avant dix heures, reprendre la position horizontale qui vous est si chère.

--Avant dix heures! répéta Ossipoff en fronçant légèrement les sourcils.

--Alcide a raison, mon cher monsieur, dit alors Gontran d'un ton dégagé... il ne nous faudra certainement pas plus pour atteindre le grand courant astéroïdal dont nous voulons nous servir pour rejoindre... pour atteindre, veux-je dire, les autres mondes vers lesquels nous entraîne notre curiosité.

Il avait prononcé ces mots avec un si imperturbable sérieux que l'Américain s'y laissa prendre et, tirant l'ingénieur à part, il lui grommela à l'oreille ces mots d'une voix menaçante:

--_By God!_ monsieur Fricoulet, il avait été convenu que nous tentions de regagner la Terre et voilà M. de Flammermont qui parle de continuer ce maudit voyage!--Qui trompe-t-on ici?

Fricoulet lui frappa amicalement sur l'épaule et répondit d'un ton gouailleur:

--Que vous importe, du moment que ce n'est pas vous?

Et il souligna sa phrase d'un coup d'oeil à l'adresse du vieux savant.

Cette réponse dérida Farenheit qui laissa entendre un petit ricanement moqueur suivi bientôt d'un «pauvre homme» rempli de commisération.

--Et, dites-moi, mon cher monsieur Alcide--lorsqu'il était content, l'Américain appelait volontiers l'ingénieur par son petit nom--dites-moi, savez-vous avec quelle vitesse nous allons naviguer sur ce fleuve céleste vers lequel nous nous dirigeons, en ce moment?

--C'est là une question à laquelle il m'est impossible de répondre, en ce moment du moins, mon cher sir Jonathan, répliqua l'ingénieur; notre vitesse dépendra de la rapidité même de ce fleuve aérien; je vous ai dit qu'il nous fallait remonter le courant et vous comprendrez sans peine que, plus la vitesse en sera grande, plus lente sera notre marche puisque une partie de notre force sera employée à lutter contre ce courant qui tendra à nous emporter dans une direction opposée à celle dans laquelle nous voulons aller.

L'Américain hocha la tête d'un air approbatif.

--Je comprends, dit-il,... mais, encore une question,... cette force, dont vous venez de parler, êtes-vous certain de la posséder en quantité suffisante pour faire le voyage?... Cette hélice, qui nous pousse en avant, quel est le moteur qui la fait tourner? et ce moteur pourra-t-il la faire tourner jusqu'à ce que nous soyons arrivés?

Fricoulet se mit à rire.

--Votre question en contient plusieurs, dit-il; quoi qu'il en soit, je vais tenter d'y répondre... Vous avez remarqué, n'est-ce pas, ou tout au moins vous avez été, comme moi, à même de remarquer que les Martiens sont parvenus à un état intellectuel bien supérieur à celui auquel nous sommes arrivés nous-mêmes; ils ont perfectionné à un haut degré les moyens que nous connaissons d'utiliser la puissance presque infinie des forces naturelles... Bien plus, ils ont arraché leur secret à certaines de ces forces dont nous connaissons l'existence, tout en ignorant leur nature intime, par exemple la lumière, le son, l'électricité, les vents, les courants...

Se laissant emporter par ce sujet qui lui était si familier, Fricoulet menaçait de s'y étendre longuement et d'entrer dans des détails dont l'Américain bâillait à l'avance.

--Mais, en ce qui concerne plus particulièrement le véhicule qui nous transporte, dit-il pour couper court aux explications qu'il pressentait, quel procédé avez-vous appliqué?

--Le principe de l'électricité.

Farenheit parut étonné.

--J'ai cependant visité l'_Éclair_ en détail, murmura-t-il, et je n'ai aperçu ni machines, ni piles...

Fricoulet sourit.

--C'est que les Martiens, répondit-il, gens expéditifs en toutes choses, au lieu de fabriquer le fluide, se contentent de recueillir l'électricité naturelle, toujours en action dans la nature, et de l'emmagasiner dans des sortes de réservoirs d'où ils la tirent à volonté, au fur et à mesure de leurs besoins...

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L'Américain secoua la tête.

--Je n'ai pas vu de réservoir semblable, ici, dit-il.

--L'électricité nous est fournie par une sorte de batterie d'accumulateurs,... c'est le seul nom que je puisse donner à cet appareil; seulement, au lieu de lames de plomb, plongeant dans des dissolutions acidulées, ce sont des sortes de cartouches qui se dissolvent par un effet moléculaire.

--Mais alors, c'est de l'électricité solidifiée.

--En quelque sorte;... ce qui nous permet de disposer, sous un fort petit volume, d'une formidable quantité de fluide... du reste, si vous voulez me suivre, vous allez vous rendre compte, par vos yeux, du fonctionnement de l'appareil.

--Vous suivre! ricana l'Américain... c'est fort joli à dire,... mais la porte se trouve au plafond et, pour y atteindre...

--Pour y atteindre, riposta Fricoulet, vous n'avez qu'à m'imiter...

Ce disant, il plia légèrement sur les jarrets et, sans effort apparent, s'éleva jusqu'à la porte qu'il ouvrit et par laquelle il disparut.

--Toujours l'effet de la pesanteur qui diminue à mesure qu'on s'éloigne du centre d'attraction, cria-t-il en passant sa tête par l'ouverture et en riant à la vue de la mine stupéfaite de l'Américain.

Celui-ci, revenu de sa surprise, imita l'ingénieur et, au bout de quelques minutes, tous les deux se trouvaient dans un compartiment spécial de l'_Éclair_, arrêtés devant une rangée de tubes établis dans un coffre et que l'ingénieur déclara être remplis d'électricité.

À la sortie du coffre, tous les courants produits étaient mesurés et régularisés pour, de là, être dirigés, par des conducteurs ordinaires, vers un moteur actionnant, au moyen d'une transmission de leviers, l'axe de l'hélice.

Ce moteur, réduit à la dernière puissance, comme volume et simplicité, était, en même temps, un transformateur, car il multipliait la puissance de l'électricité, à la manière d'une bobine d'induction de Rhumkorff, tout en utilisant cette électricité par l'attraction que des aimants artificiels d'une grande force--des électro-aimants, pour être juste--exerçaient sur des pièces disposées à cet effet.

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L'Américain écoutait en silence toutes les explications que lui fournissait l'ingénieur.

--Savez-vous bien, dit-il, quand Fricoulet eut terminé, qu'il y a toute une fortune dans ce système si simple et si puissant... _By God!_ si nous sommes revenus à temps pour la grande Exposition de Philadelphie, le diable m'emporte si nous n'obtenons pas, avec ça, la grande médaille d'or...

Et, supputant à l'avance les sommes considérables que pouvait rapporter l'exploitation de ce moteur nouveau modèle, l'Américain se frottait les mains.

--Eh bien! sir Jonathan, lui dit Fricoulet, êtes-vous toujours fâché d'avoir entrepris cette petite pérégrination aérienne?

--Je vous répondrai lorsque j'aurai réintégré mon domicile de la cinquième avenue, répliqua Farenheit;... car, voyez-vous, je crains toujours un accident qui recule le moment où je mettrai le pied sur la libre Amérique...

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--J'aime à croire que, cette fois, vos craintes sont vaines, cher sir Jonathan, et qu'avant un mois vous pourrez être rendu aux douceurs du commerce des suifs et aux honneurs de l'_Excentric-Club_.

--Que le Seigneur vous entende! répondit gravement l'Américain en soulevant sa casquette.

Ils regagnèrent la grande salle où se trouvaient leurs compagnons: Ossipoff, installé à l'un des hublots, examinait, à l'aide d'un télescope, Mars dont la surface diminuait avec une étonnante rapidité; dans un coin, à l'écart, Gontran et Séléna, assis côte à côte, causaient à voix basse, la main dans la main.

[Illustration: Séléna et Gontran, assis dans un coin, causaient à voix basse.]

Fricoulet, une lunette à la main, alla se poster à un hublot vacant, pendant que, pour passer le temps, Farenheit rédigeait un projet d'acte de société entre lui et l'ingénieur, tendant à l'exploitation du fameux moteur.

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Les heures s'enfuirent ainsi, rapides pour les voyageurs, et l'Américain s'aperçut tout à coup que le temps avait marché, à sa tête lourde de sommeil et à ses yeux tout gonflés.

--_By God!_ grommela-t-il avec un bâillement sonore, est-ce qu'il n'est pas bientôt l'heure de se coucher.

--Pour se coucher, riposta Gontran, il faudrait pouvoir tendre les hamacs et tant que nous serons dans la position verticale...

--Un peu de patience, que diable! dit Fricoulet, nous approchons...

Et il désignait l'espace d'un noir intense que rayaient mille traits de feu.

--Le fameux anneau, n'est-ce pas? lui demanda Gontran tout bas à l'oreille.

--Que veux-tu que ce soit? répondit l'ingénieur sur le même ton.

Et, à l'Américain:

--Quelle heure avez-vous, sir Jonathan? demanda-t-il.

--Onze heure cinquante-cinq minutes, monsieur Fricoulet.

--C'est bien, dans cinq minutes vous pourrez dire deux mots à votre oreiller.

--Sommes-nous donc déjà dans le fleuve d'astéroïdes? questionna Mlle Ossipoff.

--Oui, mademoiselle,... mais j'attends que nous y soyons entrés plus avant pour nous laisser aller au courant et reprendre notre position normale...

Il s'élança vers la salle des machines et, la main sur le levier, attendit.

--Quelle heure? cria-t-il de nouveau à Farenheit.

--Minuit! répondit celui-ci.

Fricoulet arrêta le propulseur et l'_Éclair_, abandonné à la seule force du courant météorique, en travers duquel il se trouvait, évolua lentement sur lui-même, comme fait une barque placée en travers d'un fleuve et que le courant replace dans le fil de l'eau; l'effroyable distance, qui séparait maintenant de Mars le véhicule des Terriens, annulait toute pesanteur, si bien que l'_Éclair_ était devenu un nouvel astre de l'infini, et non plus un appareil inerte comme l'était l'obus, au sortir du Cotopaxi.

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En quelques minutes, l'évolution fut accomplie et le moteur remis en action, l'_Éclair_ fila avec le courant.

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--Sapristi, murmura Gontran à l'oreille de l'ingénieur, qu'est-ce que tu viens de faire là?

--Tu le vois bien, ce me semble.

--C'est précisément parce que je le vois que je te demande si tu n'es pas fou?

--Pourquoi cette question?

Le jeune comte amena son ami à l'arrière du bateau et lui montrant, par le hublot, un astre lumineux dont les rayons irradiaient l'espace.

--Qu'est-ce que c'est que cela? fit-il.

--Tiens,... cette question!... mais c'est le Soleil.

--Très bien, et ce petit point à peine perceptible qui semble une tache sur le disque solaire,... qu'est-ce que c'est?

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--La Terre.

--De mieux en mieux... et dans quel sens marchons-nous, je te prie?

Fricoulet étendit le bras vers l'avant du bateau.

--Dans ce sens-ci, répondit-il.

--C'est-à-dire qu'au lieu de nous diriger vers la Terre, comme il avait été convenu,... nous lui tournons le dos... Ai-je raison de te demander si tu sais ce que tu fais.

Fricoulet haussa les épaules et, enveloppant son ami d'un regard plein de commisération.

--Et voilà un garçon qui se prétend né pour la diplomatie! ricana-t-il.

--Réponds; tu te moqueras de moi après.

--Penses-tu, demanda l'ingénieur, que M. Ossipoff soit tellement absorbé par la contemplation des choses célestes, qu'il ne puisse se rendre compte de la direction que nous suivons? et penses-tu que, lui voulant se rendre sur Jupiter, il ne se serait pas aperçu que nous n'en prenons pas le chemin?

--Alors?...

--Alors, j'ai mis le cap sur Jupiter, mais en même temps j'ai mis le moteur en petite vitesse afin de ne pas faire trop de chemin inutile, et sitôt que l'honnête et crédule vieillard,--de la confiance duquel nous abusons outrageusement,--sera plongé dans les douceurs du sommeil, je vire de bord, donne au moteur toute sa force, nous nous élançons vers notre planète natale, et demain, à son réveil, lorsque ton futur beau-père s'apercevra de ce changement de route, il sera trop tard pour revenir sur nos pas...

Et, _in petto_, le jeune ingénieur ajouta:

--Si, après une farce semblable, Ossipoff persiste à vouloir donner la main de sa fille à Gontran, je veux que le diable me croque.

M. de Flammermont serra énergiquement la main de son ami.

--En effet, dit-il, voilà ce qui s'appelle de la diplomatie.

--Mais ce n'est pas tout, ajouta Fricoulet, tu vas voir.

Et quittant le petit coin dans lequel tous deux chuchotaient si mystérieusement depuis quelques minutes, l'ingénieur s'approcha des autres voyageurs.

--Mes amis, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien, établir les _quarts_; nous avons tous besoin de repos et maintenant que nous voici dans la bonne route, nous pouvons, sans danger, prendre quelques heures de sommeil; donc, étendez-vous sur vos hamacs, quant à moi, je prends le quart immédiatement.

--Pourquoi vous plutôt que moi? demanda Ossipoff.

--Parce que j'ai besoin d'étudier le moteur, de voir s'il fonctionne avec régularité, de noter sa dépense de forces.

Ce disant, il adressait à Gontran un coup d'oeil d'intelligence.

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--Je demande à prendre le _quart_ après toi, fit le jeune comte.

--C'est entendu... à toi le numéro deux... le numéro trois sera pour sir Jonathan... Quant à M. Ossipoff, il prendra le _quart_ avec la fin de la nuit.

Sur ce, l'ingénieur se retira dans la machinerie, tandis que Gontran et Farenheit, après avoir souhaité une bonne nuit à Ossipoff et à sa fille, regagnaient leur hamac respectif.

L'Américain n'eut pas plutôt la tête sur l'oreiller qu'il s'endormit profondément comme le témoigna un ronflement sonore et semblable à un soufflet de forge.

Fut-ce ce ronflement, fut-ce pas plutôt l'inquiétude qui empêcha le jeune comte d'imiter son compagnon; toujours est-il qu'il ne put fermer l'oeil.

À la fin, lassé de se tourner sur son matelas comme une carpe dans une poêle à frire, furieux de voir le sommeil le fuir obstinément, M. de Flammermont se leva doucement et, sans bruit, se dirigea vers la machinerie.

--Puisque je ne dors pas, pensa-t-il, mieux vaut que je prenne le _quart_ tout de suite, et que Fricoulet aille se coucher; sans doute aura-t-il plus de chance que moi.

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Il ouvrit la porte, mais l'ingénieur, penché sur une feuille de papier qu'il noircissait de chiffres, était tellement absorbé dans ses calculs qu'il n'entendit point entrer son ami.

Gontran s'avança jusqu'à lui et, sans mot dire, lui mit la main sur l'épaule.

Fricoulet tressaillit et, relevant la tête, montra au jeune comte son visage, qu'un voile d'inquiétude assombrissait.

--Ah! c'est toi! fit-il d'un ton singulier.

--Oui,... c'est moi... pas moyen de dormir... alors je viens te relever... mais qu'as-tu donc?... ce front plissé... ces sourcils froncés... qu'arrive-t-il?

L'ingénieur haussa furieusement les épaules.

--Il arrive, grommela-t-il entre ses dents, que le fleuve dans lequel nous sommes immergés, marche dans un sens tout à fait contraire à la direction que nous voulons suivre; au lieu de couler vers la Terre, il en vient.

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--Tu ne m'apprends rien de nouveau,... je sais cela tout comme toi; mais c'était prévu cela, il était convenu que nous remonterions le courant.

--Seulement il n'était pas prévu que la vitesse de ce courant serait égale à notre vitesse propre.

--En sorte?

--En sorte que, depuis plus d'une heure que l'_Éclair_ a viré de bord, il est aussi immobile qu'une pierre... il ne recule pas, c'est vrai, mais il n'a pas avancé d'un millimètre.

--Je croyais cependant que ce moteur pouvait imprimer à notre bateau une vitesse considérable.

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--En effet, 42,570 mètres par seconde, ce n'est pas peu de chose, j'imagine, riposta l'ingénieur avec amertume.

--Mais quelle est donc la rapidité des corpuscules qui nous environnent?

--Elle est égale à la vitesse de la translation de la Terre multipliée par la racine carrée de 2.

--Pourquoi? demanda Gontran qui n'avait conservé que des réminiscences très vagues des cours de cosmographie suivis autrefois au Lycée Henri