‹ Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètesChapitre 5 sur 17 · IV.

IV.

--Pourquoi?... pourquoi?... fit l'ingénieur impatienté; te l'expliquer nous entraînerait trop loin... Qu'il te suffise de savoir que la vitesse orbitale de la Terre est de 29 kilomètres et demi par seconde, que la racine carrée de 2 est 1,414 et que ces deux nombres, multipliés l'un par l'autre, donnent un total de 42,570 mètres par secondes... As-tu compris, maintenant?

Le jeune comte agita ses bras en l'air désespérément.

--Ah! dit-il, pourquoi ce maudit courant ne tourne-t-il pas aussi bien en sens contraire?

--Il nous aurait fallu quinze jours à peine pour gagner la Terre.

--Tu avais dit un mois?

--Oui, en nous abandonnant au courant, comme un train de bois; mais en ajoutant notre propre vitesse à celle du fleuve aérien dans lequel nous nous trouvons... la durée du voyage se trouvait diminuée de moitié.

Puis, montrant à son ami les calculs au milieu desquels il venait d'être interrompu, il lui dit:

--Je viens de relever notre route depuis que nous avons quitté Mars; nous n'avons pas franchi plus de douze cents lieues... cent lieues à l'heure! quelle dérision!... Sais-tu combien de temps, de ce train-là, nous mettrions à gagner la Terre?... trois cent mille heures,... et sais-tu combien cela fait, trois cent mille heures?... Non, n'est-ce pas? eh bien! cela fait un peu plus de mille ans.

Un poids de mille kilos se serait soudainement abattu sur la tête du malheureux Gontran, qu'il n'eut certainement pas paru plus déprimé.

--Mille ans!... répéta-t-il, mille ans!... jamais je ne vivrai assez pour épouser Séléna.

--C'est peu probable, ricana Fricoulet, une semblable longévité n'est plus de nos jours, et Mathusalem lui-même n'a guère vécu plus de sept cents et quelques années.

--Mais alors, nous sommes perdus.

--Qui sait? peut-être y a-t-il un moyen de sauver la situation.

M. de Flammermont se jeta sur la main de son ami.

--Ah! ce moyen, supplia-t-il, trouve-le, Alcide, je t'en conjure.

--Pas en ce moment, par exemple, je tombe de sommeil et mes yeux papillotent tellement que tout danse devant moi;... demain, j'aurai la vue plus nette et les idées aussi.

--Mais d'ici demain, que va-t-il se passer?

--Absolument rien... La force du courant étant neutralisée exactement par notre propre force, l'_Éclair_ va demeurer aussi immobile que s'il était à l'ancre.

Tout en parlant, l'ingénieur donnait un dernier coup d'oeil au moteur, assujettissait solidement le levier qui correspondait avec le gouvernail; puis, souhaitant le bonsoir à son ami, gagna le petit logement qu'il s'était aménagé dans un coin de la machinerie.

Force fut bien à M. de Flammermont de rejoindre, lui aussi, son hamac où le sommeil se décida enfin à le visiter, en dépit des préoccupations terribles que venait de faire naître dans son esprit la révélation de Fricoulet.

· · ·

Pénétrant par les hublots, les rayons du soleil emplissaient déjà la machinerie d'une lueur éclatante, lorsque l'ingénieur se réveilla en sursaut.

--Parbleu! fit-il en se frottant les paupières encore toutes gonflées de sommeil, voilà qui est singulier,... j'aurais juré que je venais d'entendre rire...

[Illustration]

Et il demeurait là, assis sur son séant, tout hébété de ce brusque réveil, lorsqu'en effet, derrière lui, un éclat de rire moqueur retentit.

Il se retourna et vit, à la tête de sa couchette, debout, les bras croisés sur la poitrine et le considérant d'un air railleur, Mickhaïl Ossipoff.

--Bonjour, monsieur Ossipoff, dit-il; il est tard, hein?

--Quelque chose comme neuf heures du matin.

En un bond, Fricoulet fut à bas de sa couchette murmurant:

--Je suis véritablement honteux de m'être attardé ainsi.

--Il est autre chose dont vous auriez plus raison d'être honteux, monsieur Fricoulet, répliqua railleusement le vieillard.

--Et de quoi donc, je vous prie? demanda le jeune homme.

--Mais... de votre étourderie inqualifiable.

L'ingénieur attacha sur Ossipoff un regard interrogateur.

--Pouvez-vous qualifier autrement, demanda le savant, l'action d'un pilote qui dirige le bâtiment, à lui confié, dans une direction diamétralement opposée à celle qu'il doit suivre.

Fricoulet eut un geste effaré:

--Que voulez-vous dire? murmura-t-il, tout en ayant cependant le pressentiment de ce qu'allait lui répondre le vieillard.

--Il avait été convenu hier soir, n'est-ce pas, que je prenais le quatrième _quart_, c'est-à-dire que je devais m'éveiller vers six heures du matin; or, vous savez, n'est-ce pas, que lorsqu'on s'endort avec l'idée bien arrêtée de s'éveiller à heure fixe, il est bien rare que le sommeil ne vous abandonne pas précisément vers cette heure-là... C'est ce qui m'est arrivé à moi;--il était cinq heures et demie environ lorsque je suis sorti de ma couchette.. et bien m'en a pris, car en passant par la cabine de nos amis, je les ai vus ronflant tous les deux, à qui mieux mieux,... quant à vous, vous dormiez non moins profondément qu'eux...

--Les forces humaines ont des limites, dit Fricoulet en manière d'excuse.

Ossipoff haussa les épaules et continua:

--Cela, d'ailleurs, n'avait pas une grande importance, et je pris la direction de la machine... mais, alors, savez-vous de quoi je m'aperçus?...

L'ingénieur ne répondit pas, mais il lança au vieillard un regard inquiet.

--Je m'aperçus, poursuivit Ossipoff triomphant, que la proue de notre appareil était dirigée vers la Terre... ah! pour un pilote, vous êtes un bon pilote, monsieur Fricoulet.

Et il se prit à ricaner.

--Alors, qu'avez-vous fait? demanda l'ingénieur d'une voix tremblante.

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--Vous le demandez!--mais ce que vous eussiez fait à ma place en vous apercevant d'une si complète méprise... J'ai changé notre direction, bord pour bord... j'ai forcé le moteur à donner toute sa puissance et, en quelques heures, nous avons regagné tout le temps que votre incurie nous avait fait perdre... en ce moment, nous sommes à plus d'un million de lieues de Mars... Fricoulet se croisa les bras sur la poitrine et, enveloppant le vieillard d'un regard mi-furieux, mi-railleur.

--Eh bien! dit-il, vous avez fait de la belle besogne.

Ces mots plongèrent Ossipoff dans un ahurissement profond.

[Illustration]

--Que voulez-vous dire par là? demanda-t-il.

À peine avait-il prononcé ces paroles que Fricoulet le regretta; mais il était trop tard.

Sans répondre à la question du vieillard, l'ingénieur s'écria:

--Alors, vous nous emmenez sur Jupiter?

--Assurément... et de là sur Saturne,... sur Uranus,... sur Neptune.

--C'est de la folie,... il nous faudra des années pour parvenir jusqu'aux dernières planètes du système solaire?

--Des années!... pourquoi cela?--nous franchissons 85,000 mètres par seconde, soit 76,620 lieues à l'heure, ou 1,850,000 lieues par 24 heures... Allez, dans deux mois, nous serons sur Jupiter et, avant cinq mois, nous atteindrons Saturne.

Comme il achevait ces mots, Farenheit apparut sur le seuil de la machinerie, il était tout pâle et ses joues tremblaient de colère.

--Monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix où l'on devinait une colère difficilement contenue, j'aime à croire que ce que je viens d'entendre n'est qu'une plaisanterie.

--Une plaisanterie!... et pourquoi cela?

--Parce que je me moque de Saturne et de Jupiter autant qu'un poisson d'une pomme... s'écria-t-il;... parce que j'entends rejoindre au plus tôt la cinquième avenue... et que vos planètes du diable n'en sont nullement le chemin.

Ce disant, il s'était avancé et se tenait devant le vieillard, menaçant, les poings convulsivement serrés.

--Mon cher sir Jonathan, répliqua Ossipoff avec beaucoup de calme, je suis véritablement fâché de ce qui arrive; mais ce que vous demandez est de toute impossibilité.

L'Américain se tourna vers Fricoulet.

--Vous m'avez donc trompé? grommela-t-il furieusement.

L'ingénieur haussa les épaules.

--Pouvais-je prévoir, répondit-il, que la vitesse de l'_Éclair_ serait égale à celle de ce maudit courant.

--On ne promet pas, quand on n'est pas sûr de tenir, répliqua Farenheit.

--Eh! je ne vous ai rien promis, moi, s'écria l'ingénieur, que l'entêtement de Farenheit commençait à énerver, adressez-vous à Gontran...

Celui-ci, attiré par les éclats de voix, entrait dans la machinerie.

--Pourquoi mon nom? demanda-t-il.

--Ah! vous voilà! hurla Farenheit en se précipitant vers lui,... m'avez-vous, oui ou non, promis de me faire rejoindre la Terre?

Stupéfait, le jeune comte demeura un moment sans répondre; puis, d'un coup d'oeil il désigna Ossipoff à l'Américain.

Mais celui-ci s'écria:

--Eh! à quoi bon tant de mystère?... il sait tout maintenant; on peut parler devant lui.

Les sourcils du vieillard se froncèrent.

--Alors, c'était un complot? demanda-t-il, en promenant autour de lui un regard inquisiteur.

Gontran courba la tête.

--Nous voulions faire votre bonheur malgré vous, murmura-t-il; il ne faut pas nous en vouloir.

--Mon bonheur, à moi, c'est de satisfaire ma curiosité scientifique.

--Vous êtes un mauvais père... vous n'aimez pas votre fille, répliqua Gontran,... vous la sacrifiez froidement à votre égoïsme de savant.

--C'est-à-dire que si elle était votre complice en cette circonstance, c'est elle qui se conduirait comme une mauvaise fille;... elle a, pour être heureuse, toute sa vie devant elle: moi, quelques années à peine me restent,... je suis condamné à mourir bientôt.

Fricoulet que, même dans les cas graves, sa manie de plaisanter n'abandonnait jamais, ajouta:

--Et l'usage est d'accorder aux condamnés à mort tout ce qu'ils demandent... sauf la vie, bien entendu...

Séléna accourut, et, le visage tout en larmes, se jeta au cou du vieillard en murmurant:

--Pardon, père... mais je l'aime tant!

--L'aimes-tu donc plus que moi? répliqua Ossipoff dans le coeur duquel venait de se glisser subitement un sentiment de jalousie paternelle.

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Cependant Farenheit ne devait pas tenir Gontran quitte à si bon compte.

--Vous m'avez dit que vous étiez un homme d'honneur! gronda-t-il: ce serait, je crois, le moment de le prouver,... vous m'avez promis de me reconduire à la Terre--reconduisez-m'y et allez ensuite au diable... si cela vous convient.

--Mon cher sir Jonathan, répliqua le jeune comte, je vous ai fait, il est vrai, cette promesse... mais je l'ai faite un peu à la légère.

--_By God_!... un homme de votre valeur ne s'engage pas à la légère--je vous somme de tenir votre promesse.

--Je ne m'y refuse pas, répliqua M. de Flammermont, mais je vous demande un délai.

L'Américain respira et demanda, d'un air un peu plus satisfait:

--Un délai de combien?

--De mille à douze cents ans.

À peine Gontran avait-il prononcé ces mots, que Farenheit poussant un rugissement terrible, se précipita sur lui, les mains grandes ouvertes, prêtes à la strangulation.

Mais, tout à coup, il s'arrêta net, fixa, sur le jeune homme, des yeux démesurément agrandis; puis l'expression farouche du visage disparut pour faire place à une expression niaise.

--_By God_! dit-il, tandis que sa bouche se fendait dans un large éclat de rire,... Jupiter,... Saturne,... voilà de belles planètes,... des mondes nouveaux, où il doit y avoir beaucoup à faire au point de vue industriel et commercial,... qu'en pensez-vous, mon cher Gontran?...

Et il s'avançait, la main tendue vers M. de Flammermont qui ne comprenait rien à ce brusque revirement.

Fricoulet appuya le doigt sur son front, pour indiquer qu'à son avis l'équilibre cérébral de l'Américain venait de se déranger soudainement.

--Vous pourrez dire que celui-là est bien une de vos victimes, murmura-t-il à l'oreille d'Ossipoff.

--Pourquoi cela? demanda le vieillard.

--Parce que c'est assurément la rage qui lui a détraqué la cervelle.

Comme il achevait ces mots, Farenheit poussa un cri strident, et portant ses deux mains à son front, recula jusqu'à la cloison, avec tous les signes de la plus profonde terreur; en même temps, ses yeux, injectés de sang, paraissaient vouloir sortir de sa tête, une légère écume blanchâtre frangeait ses lèvres, et tous les muscles de sa face étaient agités de tressaillements convulsifs.

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Enfin, il s'affaissa sur le plancher où il demeura étendu sans connaissance.

--Vite, dit Fricoulet à Gontran, prenons-le, moi par les pieds, toi par les épaules et enfermons-le dans sa cabine,... qui sait si ce n'est point un cas de folie furieuse.

[Illustration:--Qui sait si ce n'est pas un cas de folie furieuse?]