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CHAPITRE XI

LA BOÎTE À SURPRISE

[Illustration: 327]

Depuis trois semaines, on travaillait ferme au village de Las Pueblas: la présence des membres du Congrès avait mis dans la contrée une animation extraordinaire: tout alentour du bolide, des constructions étaient sorties du sol, comme par enchantement; guinguettes, restaurants faits de planches et de papier goudronné pour les ouvriers, hangars métalliques servant d'ateliers, tentes de toile pour les soldats, hôtel bâti en moins de trois jours pour abriter messieurs les savants.

Les hommes de troupe étant en nombre insuffisant, on avait réquisitionné tous les gens de la contrée pour manier la pelle, la pioche et pousser la brouette. Aussi, alléchés par la promesse d'une prime, les paysans avaient abandonné momentanément les travaux des champs, laissant en plan la famille et la charrue.

C'est que ce n'était pas une mince besogne, que celle qui consistait à arracher du sol, dans lequel il était encastré, ce bloc pierreux et à le soulever à hauteur suffisante pour le déposer sur l'énorme plate-forme qu'il fallait ensuite traîner jusqu'à Rio-de-Janeiro...

Le ministre avait pronostiqué juste, en disant aux membres du Congrès qu'ils trouveraient les moyens mécaniques de transport avant qu'il en eût trouvé, lui, les moyens pécuniaires.

Dès le lendemain du fameux déjeuner qui s'était terminé par l'outrecuidante proposition des Anglais, le promoteur de l'idée avait fait tous ses calculs, dressé tous ses plans et avait provoqué une réunion de tous ceux de ses collègues faisant partie de la Commission de mécanique et de mathématiques appliquées à l'industrie.

Le plan qu'il leur soumit était d'ailleurs d'une simplicité enfantine: il ne s'agissait pas d'autre chose que de dresser tout autour du bolide des grues à vapeur, accouplées trois par trois pour augmenter leur force, et de les faire haler, au moyen de chaînes d'acier passées sous lui, le bloc énorme, jusqu'à ce que sa base s'élevât à cinquante centimètres du sol; un fois là, les grues devaient se mettre en marche, parallèlement, de manière à déposer leur chargement sur une plate-forme faite d'énormes madriers de chêne, montés sur des trucks d'acier munis de roues fort basses, mais, par contre, très larges.

À ce chariot, qui ne mesurait pas moins de douze mètres de large sur trente mètres de longueur, quatre cents boeufs devaient être attelés, par dix de front, tandis qu'un système de crics électriques devait pousser par derrière.

Quelques coups d'aiguillon dans la croupe des boeufs, quelques courants dans les crics... et en route...

Ce moyen, par sa simplicité même, avait enthousiasmé les collègues de l'inventeur... à première vue; car il leur fallut ensuite passer au crible tous les calculs sur lesquels le spécialiste avait échafaudé son projet: cubage du bolide, son poids, force de tension des chaînes, force de traction des grues, élasticité des ressorts de la plate-forme, résistance des efforts combinés des boeufs et résistance des roues...

Tout cela bien examiné, bien pesé, bien vérifié, on avait convoqué d'urgence le président du Conseil et on lui avait soumis le résultat des études, en lui présentant un devis approximatif des dépenses nécessitées.

On arrivait au joli total de cent cinquante mille francs.

C'était une somme! et les savants, depuis deux jours qu'ils étaient arrivés à établir ce chiffre, avaient de grandes inquiétudes: les gens du village avaient causé et de leur conversation était ressortie, claire comme le jour, la confirmation de ce qu'avait dit le délégué des touristes anglais: le budget brésilien manquait totalement d'équilibre et, en dépit d'impôts ordinaires et extraordinaires, les caisses de l'État étaient remplies d'un vide, de plus en plus grand, de plus en plus intense.

Aussi n'y avait-il aucun espoir de voir le trésor fournir aux besoins de l'entreprise et encore bien moins pouvait-on espérer y arriver au moyen d'un nouvel impôt.

Cette perspective seule suffisait à jeter les habitants dans une fureur épouvantable, et ils ne parlaient de rien moins que de recevoir les percepteurs les armes à la main.

Or, une révolution pour le transport d'un caillou, fût-il céleste... En dépit de l'enthousiasme de l'empereur pour l'astronomie, les savants étaient bien obligés de douter qu'il poussât l'enthousiasme jusqu'à vouloir égorger son peuple...

Restait la cassette particulière de Sa Majesté: mais Sa Majesté était connue pour être foncièrement bonne et généreuse, et, à cette époque de l'année, il était fort à craindre que cette cassette fût à peu près dans le même état que les coffres du gouvernement.

Aussi, les savants avaient-ils senti une douce joie baigner leurs âmes, lorsque, après avoir jeté un coup d'oeil sur le devis,--ce fut même par là qu'il commença,--le président du Conseil des Ministres avait souri d'un air plein de condescendance et avait murmuré:

--Bien... très bien... la somme est raisonnable... et, du moment que vous garantissez le succès...

--Alors, monsieur le Ministre, avait demandé Fédor Sharp d'une voix étranglée par l'émotion...

--Alors, messieurs, vous pouvez marcher... Le gouvernement se charge des dépenses...

Ce fut une explosion de joie; on s'arrachait les mains du ministre pour les serrer; pour un peu on les eût baisées...

Et on avait marché.

Pendant que les hommes de troupe, secondés par les paysans recrutés à cet effet, creusaient, autour du bolide, un large fossé pour dégager sa base, des mécaniciens s'occupaient à monter les grues à vapeur et tout le matériel nécessaire à l'extraction, amené de Rio par trains spéciaux.

En même temps, sous des hangars rapidement élevés, se construisait la gigantesque plate-forme et se forgeaient les trucks et les roues, destinés à compléter cet étonnant chariot...

À la hâte, on avait établi des parcs pour recevoir les boeufs que des maquignons allaient, non pas acheter, mais louer dans la contrée et qu'il s'agissait ensuite de dresser à porter le joug et à tirer...

Au bout de trois semaines, la base du bolide se trouvait dégagée suffisamment pour que l'on pût creuser, de distance en distance, des galeries souterraines afin d'y passer les chaînes d'acier dont les maillons avaient été, au préalable, vérifiés soigneusement, un à un.

À ce moment-là, les grues étaient montées, la plate-forme construite et hissée sur ses trucks, prête à recevoir sa formidable charge et à être attelée.

C'était assurément une grosse besogne de faite; mais ce n'était rien, comparativement à ce qui restait à faire.

Que l'auteur du projet eût fait une infinitésimale erreur, que l'épaisseur des chaînes ne fût pas suffisante pour résister à la terrible tension qu'elles allaient avoir à supporter, qu'un madrier éclatât, qu'un ressort se faussât, qu'une roue se brisât... et c'en était fait de tant d'efforts, de tant de peine, de tant d'argent...

Aussi, peut-on croire que les membres du Congrès ne dormirent guère cette nuit-là: c'était au lever de l'aurore que les grues à vapeur devaient commencer à fonctionner et, bien avant l'aube, les savants étaient debout, rôdant autour du bolide, soupesant les chaînes, palpant les madriers de la plate-forme, allant même jusqu'à inspecter les boeufs qui dormaient tranquillement, vautrés dans l'herbage.

Enfin, les clairons résonnèrent, envoyant aux quatre coins de la campagne les notes alertes du réveil et, en un clin d'oeil, une animation extraordinaire régna dans le village et ses environs.

Les mécaniciens allumèrent les chaudières, les bouviers se mirent à accoupler les boeufs dont l'attelage, fort compliqué, demandait au moins plusieurs heures, et les savants se mirent en marche dans la direction du bolide, escortant le président du Conseil qui, bien entendu, avait demandé à assister à la fête.

Lui seul avait une mine réjouie; tout autour de lui ce n'étaient que visages blêmes, portant toutes les traces d'une anxiété profonde; certainement que beaucoup de ceux qui se trouvaient là poussaient l'amour de la science assez loin pour préférer sacrifier,--si cela eût été possible,--l'un de leurs membres à l'éventualité d'un risque survenant à leur cher «caillou».

Malheureusement, c'étaient là des combinaisons impossibles à réaliser et force leur était de demeurer immobiles, inactifs et inutiles, formant un groupe compact, à quelques pas derrière le ministre.

[Illustration: 331]

Fédor Sharp, cependant, lui, se donnait un mal énorme, allant des mécaniciens aux bouviers, des soldats aux terrassiers, activant ici le jeu des machines, rectifiant le joug d'un boeuf, encourageant ceux qui maniaient la pioche, suppliant les soldats de faire bonne garde.

Ce bolide était son bien, sa chose, et il en soignait le départ comme s'il se fût agi d'un membre de sa propre famille... bien plus même.

La difficulté, dans cette opération hardie, c'était d'obtenir, de la part des dix-huit grues chargées d'arracher du sol ce bloc énorme, un ensemble parfait; il eût suffi d'une différence de niveau de seulement un centimètre pour qu'une chaîne supportant, de ce fait, un poids plus considérable que la chaîne voisine, se rompît.

Cette rupture partielle pouvait entraîner une rupture générale et d'une chute à faux résultait forcément, fatalement, une cassure dans le précieux caillou.

Rien que d'y penser, l'aréopage des savants en avait le frisson.

[Illustration: 332]

Cependant, les chaudières étaient en pleine activité et la vapeur circulait dans les tuyaux de chauffe, donnant sur les pistons leur maximum de pression.

Le moment était venu.

[Illustration: Alors, les récriminations commencèrent entre les membres du congrès (p. 342)., 333]

Peu à peu, avec une méticuleuse prudence, les chaînes se tendirent; mais, avant de donner le signal auquel le grand effort devait être tenté, Fédor Sharp, escorté de la commission spéciale de mécanique et de «mathématiques appliquées à l'industrie», visita chacune des grues, frappant d'un marteau d'acier sur chacune des chaînes, s'assurant que toutes rendaient bien, sous le heurt, un son égal; c'était là le seul moyen que l'on eût trouvé de vérifier si la tension était égale partout.

On fut obligé de faire de-ci, de-là quelques rectifications sans importance et qui, à la rigueur, n'eussent pas été indispensables; mais pouvait-on être trop méticuleux en une semblable circonstance?

Enfin, tout se trouva au point et Sharp, général en chef de cette armée de travailleurs, allait donner l'ordre de commencer, lorsqu'un grand bruit s'éleva du côté de la plate-forme: les deux cents paires de boeufs, accouplées cinq par cinq, non sans peine, on doit s'en douter, étaient là depuis une heure environ, aussi immobiles que si les bêtes eussent été de bronze, chacune d'elles tenue par un bouvier, l'aiguillon à la main; mais, au fur et à mesure que le soleil s'élevait au-dessus de l'horizon et que la chaleur devenait plus forte, l'impatience gagnait les boeufs et, en dépit de l'anneau passé dans leur narine, il devenait de plus en plus difficile de les empêcher de secouer la tête et d'imprimer conséquemment au joug qui les liait des mouvements brusques, lesquels se communiquaient à la plate-forme.

Or, il était indispensable que celle-ci conservât une immobilité absolue, afin de recevoir sans heurt--même le plus léger--la masse énorme qui lui était destinée.

Bientôt un incident, auquel on n'avait pas songé, vint transformer en un désordre extrême une si belle régularité: un essaim de mouches qui sommeillaient dans les herbes, les ailes alourdies par la rosée, mais que les rayons du soleil, déjà ardent, avaient peu à peu réchauffées, s'éleva du sol, bourdonnant et tournoyant autour de ce grand troupeau de bêtes, dont l'odeur forte les tentait.

Les boeufs commencèrent par donner des signes d'inquiétude, furieux qu'ils étaient de se sentir immobilisés par leur joug, livrés pour ainsi dire sans défense aux attaques de leurs ennemies; de leur queue, remuée avec une régularité d'encensoir, ils tentèrent bien d'abord, se battant les flancs à coups redoublés, de mettre en fuite la peste ailée qui s'attachait à eux.

Mais lorsque les mouches, avec leur intelligence de bestioles, comprirent qu'elles trouveraient dans la tête des ruminants des places sans défense, elles vinrent se poser impudemment sur les mufles humides, pénétrant sans vergogne dans les larges narines, dardant les lourdes paupières de leurs aiguillons, s'accrochant aux fanons pleins de bave; alors, il y eut parmi les bêtes qui composaient ce gigantesque attelage, comme un remous énorme et la plate-forme s'ébranla.

Aux cris des bouviers, Sharp accourut, éperdu: si l'on ne trouvait pas un moyen de rétablir l'immobilité absolue, indispensable à la réussite de la tentative, c'en était fait: mais ce moyen, Sharp, avec son génie de grand capitaine, le trouva aussitôt.

Sur ses ordres, les cavaliers coupèrent, au ras de la croupe, la queue de leurs chevaux et les soldats d'infanterie accoururent armés de cet engin d'un nouveau genre au moyen duquel ils se mirent à chasser la maudite engeance, pendant que les terrassiers, abandonnant leurs pioches, fauchaient en hâte les grandes herbes et les amoncelaient en forme de petites meules auxquelles on mit le feu.

Le torrent de fumée, rabattu par une brise légère, aveugla, c'est vrai, le corps des savants, mais chassa définitivement les mouches, dont les dards avaient mis à deux doigts de sa perte le précieux bolide.

Ce danger conjuré, on rétablit, à l'aide de cales glissées sous les roues, l'horizontalité parfaite de la plate-forme et Sharp donna enfin le signal.

La vapeur s'échappa de toutes les chaudières avec un sifflement aigu qui déchira l'air matinal et fit fuir à tire-d'aile, dans le ciel bleu, les oiseaux épouvantés; les chaînes se tendirent et, sous le poids énorme qu'elles supportaient, il sembla un moment qu'elles allaient se briser, mais l'acier était de bonne trempe, et les maillons résistèrent: seulement, alors, il se produisit ceci, c'est qu'au lieu que les grues élevassent le bolide jusqu'à elles, ce furent elles au contraire qui parurent s'incliner vers lui; leurs flèches se courbèrent et, durant quelques secondes, on put croire qu'elles allaient éclater.

Durant ces quelques secondes, les coeurs des savants cessèrent de battre dans leur poitrine, le sang s'arrêta dans leurs veines et leur gorge serrée par l'angoisse s'opposa au jeu des poumons.

Anxiété vaine: les flèches des grues étaient d'aussi bon acier que les maillons des chaînes et, retrouvant leur souplesse, sous l'action de la vapeur qui semblait un sang généreux circulant dans leurs membres métalliques, elles se redressèrent, raidies dans un suprême effort.

--Il a bougé!... s'exclama Fédor Sharp.

Et les autres s'écrièrent à leur tour, bien qu'ils n'eussent rien vu:

--Il a bougé!...

Mais, à leur tour, les mécaniciens poussèrent des cris d'alarme: les chaudières risquaient d'éclater.

--Qu'elles éclatent! fit Fédor Sharp d'une voix qui sifflait, comme sifflait la vapeur dans les cylindres...

Les mécaniciens ouvrirent tout grands les robinets, la vapeur se précipita tumultueusement; les grues, comme si elles eussent eu une âme, semblèrent mettre un amour-propre humain à l'emporter, elles, machines intelligentes, dans cette lutte contre la matière brute.

Comme des athlètes, à bout de souffle, mais qui cependant mettent dans un dernier effort toute l'énergie qui leur reste, elles parurent arc-bouter leur armature d'acier, les maillons des chaînes s'allongèrent, se déformant sous l'invraisemblable tension, mais résistèrent au poids, et, cette fois, la masse énorme, incapable de résister, s'abandonna.

On la vit insensiblement s'élever..., s'élever..., puis sortir tout à fait de l'alvéole dans laquelle la violence de sa chute l'avait encastrée, et Fédor Sharp, à plat ventre, pour mieux juger des progrès du travail, suivait d'un oeil anxieux son cher bolide sortant des entrailles de la terre.

Enfin, quand il jugea que la base avait atteint le niveau de la plate-forme, il fit un signe: les grues s'arrêtèrent, soufflant d'une voix rauque, comme des travailleurs exténués, et tout le monde, d'un même geste, savants, mécaniciens, soldats, s'épongea le front, qu'une sueur abondante inondait: chacun de ceux qui étaient là avait peiné, comme s'il eût tiré à force de bras sur les chaînes qui halaient le bloc.

Mais ce n'était là qu'une première partie de la besogne: la seconde partie était peut-être la plus périlleuse, car, pour la mener à bien, ce n'était plus une question de force mécanique sur laquelle les sciences mathématiques avaient pu fournir quelques pronostics; c'était maintenant une question d'habileté, d'adresse, de coup d'oeil.

Les grues devaient se mettre en marche sur les rails qui aboutissaient à la plate-forme, et il s'agissait de les faire marcher, parallèlement, pour ainsi dire au pas, sans qu'aucune d'elles dépassât, fût-ce de cinq centimètres, celle qui lui faisait face, sous peine de voir détruit l'équilibre du travail tout entier.

Le Président du conseil, sur la demande de Sharp, avait fait venir de Rio la musique militaire d'un des régiments en garnison et c'était au son des cuivres et des tambours que ce bataillon métallique devait se mettre en marche, les troupiers d'acier réglant leur pas sur la grosse caisse et sur les fifres.

On avait bien, il est vrai, avant d'enchaîner le bolide, répété plusieurs fois cette manoeuvre, et on était arrivé à une exécution parfaite; mais le poids immense qu'avait à supporter les grues n'allait-il pas s'opposer à une marche aussi parfaite?

Fédor Sharp ne pouvait se décider à ordonner que l'on commençât: si une fausse manoeuvre allait jeter bas le précieux caillou...

Incapable de parler, il fit enfin du bras un grand geste et le chef de la musique leva son bâton en l'air: alors, la grosse caisse résonna, les cymbales éclatèrent, les cuivres tonnèrent et cent cinquante coups de sifflet s'échappèrent, stridents, des chaudières.

Ensemble, comme si une baguette de fée les eût mises en branle, les grues commencèrent à glisser sur les rails, d'un mouvement lent, presque insensible. C'était un spectacle véritablement très curieux que celui de ces énormes bras d'acier qui se profilaient sur le ciel bleu, entraînant, suspendue aux chaînes qui pendaient d'eux, la masse énorme du bolide.

Il y avait à peine deux cents mètres à parcourir ainsi, et ces deux cents mètres, on mit près de cinq heures à les parcourir; les savants marchaient de chaque côté des rails, formant des petits groupes qui escortaient chaque machine avec une sollicitude quasi paternelle.

Les uns causaient avec les mécaniciens, s'intéressant au jeu des pistons, à la circulation de la vapeur dans les tuyaux, s'inquiétant lorsque l'arbre paraissait fléchir, ou lorsqu'il leur semblait entendre dans le grincement des roues quelque chose d'anormal. D'autres allaient plus loin: ils adressaient la parole à la machine même, l'encourageant par de bonnes paroles, comme ils eussent fait pour un cheval.

Maintenant, le bolide flottait au-dessus de la plate-forme et il fallait aux bouviers toute leur énergie musculaire pour contenir les boeufs qu'effaraient le ronflement des roues et les halètements de la vapeur.

--Halte! cria enfin Fédor Sharp.

La musique militaire se tut, les grues s'immobilisèrent, et, tout doucement, à un nouveau signal, détendirent les chaînes, jusqu'au moment où la base du bolide reposa sur la plate-forme; alors, avec des cales en bois et recouvertes de caoutchouc, dont la forme s'adaptait exactement aux sinuosités de la masse rocheuse, on mit celle-ci en équilibre parfait sur le char qui devait lui faire faire son voyage triomphal.

Comme la nuit était venue, on remit le départ au lendemain matin et les ouvriers, en signe de victoire, s'amusaient à parer le bloc de verdure et de branches d'arbres, arrachées à la forêt voisine.

Et, pendant que les savants banquetaient pour célébrer ce triomphe de l'industrie humaine, sous la présidence de Fédor Sharp, remplaçant le premier ministre, retenu à Rio par une affaire importante, le premier ministre, profitant de la nuit, arrivait incognito à Las Pueblas, se glissait jusqu'à l'unique posada du pays et là, dans une chambre hermétiquement close, se rencontrait avec un individu, arrivé aussi secrètement que lui, quelques instants auparavant.

Cet individu n'était autre que le touriste anglais que ses compagnons avaient envoyé--en guise de parlementaire--aux propriétaires du bradyte, pour leur faire l'étrange proposition que le lecteur n'a certainement pas oubliée.

--Je remercie infiniment Votre Excellence d'être exacte au rendez-vous, commença-t-il par dire.

--Ce qui est convenu est convenu, répondit l'autre avec dignité.

--D'ailleurs, observa malicieusement l'Anglais, n'est-ce pas demain que vous devez faire un premier versement sur les travaux exécutés?

Le ministre fit une légère grimace et inclina affirmativement la tête; puis, d'une voix à laquelle il s'efforçait vainement de donner une intonation détachée et qui trahissait une certaine angoisse:

--Vous avez les fonds? demanda-t-il.

L'Anglais tira de la poche de ses vêtements un gros portefeuille qu'il posa sur la table en disant laconiquement:

--Voilà!...

Une lueur de satisfaction s'alluma dans les prunelles du ministre qui étendit le bras; mais l'autre plaça sa main sur le portefeuille.

--Vous avez les papiers? interrogea-t-il.

L'homme d'État brésilien sortit, à son tour, une liasse de papiers portant l'estampille du gouvernement.

--Voici les mille bons, dit-il.

Et il en tendit un à l'Anglais qui lut à mi-voix:

«Bon pour un demi-kilogramme de bolide à délivrer au porteur par les soins de l'agent du gouvernement brésilien, fin courant!»

L'Anglais sursauta.

--Fin courant! s'exclama-t-il, cela nous mène joliment loin...

--Impossible d'avancer d'un seul jour, répondit le ministre d'une voix qui n'admettait pas de réplique; les délégués ne s'embarquent pour l'Europe qu'à cette date, et je ne tiens pas à soulever contre moi la réprobation de la science de l'ancien et du nouveau monde...

[Illustration: 339]

--Mais, c'est que nous mêmes...

--À prendre ou à laisser, déclara le Président du Conseil.

L'Anglais garda un moment le silence, paraissant réfléchir; puis, se décidant enfin:

--Nous nous entendrons avec l'agence Cook, car la fin du mois est également la date assignée à notre retour...

Il ouvrit son portefeuille et en tira une certaine quantité de traites qu'il passa au ministre en disant:

--Voici vos vingt-cinq mille livres, payables à vue, chez le premier banquier de Rio.

Et, pendant que le ministre prenait, avec une visible satisfaction, les précieux papiers, l'Anglais étendait la main vers la liasse de bons, disant:

--Vous permettez?

--Comment donc!

Et, méticuleusement, comme si c'eût été des billets de banque, le fils d'Albion se mit à compter les bons, un à un.

Au millième, il poussa un soupir de satisfaction, mit le tout dans son portefeuille, et le portefeuille dans sa poche.

--Maintenant, que nous n'avons plus rien à nous dire, fit le ministre en se levant, je vous demanderai la permission de retourner à Rio; je dois prendre le train demain à la première heure pour revenir ici, assister au départ du chariot... et je ne voudrais éveiller aucun soupçon...

Il se dirigea vers la porte, mais, sur le seuil, il se retourna:

--Surtout, recommanda-t-il, que cette affaire ne s'ébruite pas; cela pourrait m'occasionner le plus grand ennui...

L'Anglais l'ayant rassuré d'un sourire, l'homme d'État salua une dernière fois et disparut.

· · ·

À l'aube, tout était prêt pour le départ; les boeufs que l'on avait fait coucher sur place, et qui avaient passé la nuit à ruminer, se trouvaient sous le joug et les bouviers, l'aiguillon en main, attendaient le signal qui devait faire se mettre en mouvement l'énorme machine.

À l'arrière, les crics électriques étaient parés, et les électriciens, à leur poste, étaient prêts à envoyer dans les fils les courants qui devaient donner au chariot l'élan suffisant pour démarrer.

Sharp, lui, avait passé une partie de la nuit, debout, parcourant la route que devait suivre le véhicule, rectifiant, grâce à une équipe de terrassiers, les défectuosités qui pouvaient entraver quelque peu la marche en avant.

[Illustration: Successivement, Farenheit, Gontran, Fricoulet et enfin Ossipoff... (p. 348)., 341]

On avait dû, depuis trois semaines, abattre des bois, combler des fossés, empierrer des terres labourées, pour que les roues de la plate-forme ne s'enfonçassent pas jusqu'au moyeu, sous l'énorme charge qui pesait sur elles.

Ce n'avait pas été un mince travail et qui, dans des circonstances normales, eût coûté un prix fabuleux: heureusement que la fièvre qui brûlait les savants pour ce «caillou céleste» avait gagné le public, et les paysans, non seulement avaient consenti à bouleverser leurs champs, sans recevoir aucune indemnité, mais encore avaient offert gratis l'effort de leurs biceps.

Jusqu'au jour, Sharp avait parcouru à cheval la voie que devait suivre le monumental véhicule et il n'était revenu au campement qu'aux premières lueurs de l'aube.

[Illustration: 342]

Tout le monde était à son poste, attendant le signal du départ, que seul l'illustre savant s'était arrogé le droit de donner.

Après avoir inspecté d'un seul coup d'oeil tout son monde, après s'être assuré que chacun était à son poste et que tout était paré, Sharp, haut sur les étriers, dans l'attitude d'un colonel qui va commander la charge, brandit soudain au-dessus de sa tête son vieux parapluie de coton bleu, rapiécé et déteint.

La grosse caisse tonna, les cuivres éclatèrent, les cymbales tonnèrent et les boeufs, la croupe lardée au même instant d'un même coup d'aiguillon, tendirent le cou, s'arcboutant de toutes leurs forces sur leurs reins pour enlever la pesante machine, tandis qu'à l'arrière, les crics électriques poussaient de toute la puissance du courant.

Rien ne bougea: on eût dit que les roues étaient rivées au sol.

La grosse caisse tonna plus fort; les cuivres, les cymbales, les pistons firent rage, les aiguillons s'enfoncèrent plus profondément dans la chair des bêtes, dont on vit la peau se soulever sous l'effroyable torsion des muscles, et les électriciens envoyèrent dans les crics un courant d'une intensité capable de faire fondre les fils des électros.

Un grincement, alors, se fit entendre, dans les moyeux; la charpente entière craqua avec un bruit sinistre, à faire croire que tout allait s'effondrer; mais les roues tournèrent et la pesante machine, halée par les quatre cents boeufs, poussée par les crics, se mit à avancer.

Oh! lentement, très lentement, car il fallait une double équipe de crics que des ouvriers plaçaient, l'une après l'autre, la seconde prête à continuer l'effort de la première, mais sans que la marche de l'attelage fût suspendue une seule seconde; les boeufs n'auraient pas été capables de donner un nouveau coup de reins suffisant pour remettre en route le céleste caillou.

Qu'importait, d'ailleurs, la lenteur avec laquelle on avançait? le principal, la seule chose, même, intéressante, était qu'on avançât, et du moment qu'on avançait, mieux valait que ce fût avec toute la lenteur possible, de façon à écarter toute éventualité d'accident.

On juge si, les premiers mètres parcourus, ce résultat fut l'occasion d'un triomphe pour le promoteur de l'idée du transport de l'aérolithe à Rio; ce furent des congratulations à n'en plus finir, congratulations dont Sharp fut le premier à donner le signal, bien qu'en dedans de lui-même il enrageât fort, considérant que ce succès amoindrissait le sien, que ce collègue lui volait impudemment une part de sa gloire.

Et, chose curieuse, lui qui, depuis trois semaines, s'était employé à la réussite de cette entreprise de toutes les forces de son corps et de son esprit, voilà, qu'au fur et à mesure qu'on avançait, et que le succès se dessinait, il faisait des voeux pour qu'un accident quelconque survînt... En même temps que le chariot demeurerait en panne, la gloire du collègue s'évanouirait, et Fédor Sharp demeurerait le seul triomphateur...

Et même--c'est à peine si Sharp osait se l'avouer à lui-même--le bolide dût-il subir une avarie, il préférait cette solution à un succès complet.

Il ne se doutait pas que la Providence se disposait à exaucer ses souhaits de façon aussi complète; autrement l'insensé eût certainement préféré une gloire partagée au néant qui l'attendait.

Mais l'homme est ainsi fait, que souvent c'est lui-même qui est l'artisan de son propre malheur, que c'est lui-même qui supplie Dieu d'intervenir dans ses affaires, et que Dieu, alors, les règle au mieux de la justice et de l'équité.

La fureur de Fédor Sharp ne faisait que croître à mesure que le véhicule roulait plus avant sur la route de Rio; il en était arrivé au point de souhaiter, qu'à défaut d'un accident matériel, les Anglais intervinssent pour arrêter le convoi et l'empêcher d'aller plus loin.

On voyait toujours à l'horizon, maintenue par la cavalerie du gouvernement, qui faisait escorte au convoi, la troupe de touristes de l'agence Cook, et Sharp, qui ignorait l'accord secret intervenu entre eux et le premier ministre, ne pouvait se douter qu'ils suivaient le précieux bolide, non plus pour tâcher de s'en emparer, comme précédemment, mais pour surveiller le gage des vingt-cinq mille livres remises au président du conseil.

[Illustration: 344]

Il avait été un moment question de faire halte à midi, pour permettre aux gens et aux bêtes de se reposer, tout en mangeant; mais la commission spéciale de mécanique et de «mathématiques appliquées à l'industrie,» après un examen approfondi de la question, avait déclaré que le chariot une fois arrêté, elle ne répondait pas qu'il pût se remettre en branle: les quatre cents boeufs avaient, dans la première montée, donné une somme de traction qui les avait épuisés de près de la moitié de leurs forces, et, s'il leur fallait recommencer, ils en seraient certainement incapables.

Il serait donc nécessaire d'avoir recours à d'autres attelages, ce qui demanderait non seulement le temps de les trouver, mais encore de les dresser... et, alors, il n'y aurait plus aucune raison pour que cela finît jamais.

On décida donc que les gens et les bêtes se réconforteraient tout en marchant; les bouviers attachèrent à la tête de leurs ruminants des musettes remplies d'orge, pendant que le corps savant cheminait, dévorant à belles dents une tranche de viande froide intercalée entre deux tartines de pain.

Depuis six heures, environ, le véhicule roulait, et l'on n'avait encore fait qu'un petit kilomètre, ce qui, au dire de la commission de mécanique et de «mathématiques appliquées à l'industrie,» était déjà un résultat merveilleux, lorsque, soudain, un craquement sinistre se fit entendre: c'était un essieu qui venait de se rompre.

Le chariot s'arrêta aussitôt, les boeufs immobilisés comme par enchantement, et chacun regarda son voisin d'un air terrifié...

Qu'allait-il arriver?

Cette question, on ne fut pas longtemps à se la poser, car les événements se chargèrent de répondre presque immédiatement.

Un second, puis un troisième craquement suivirent, à une minute d'intervalle, le premier et la plate-forme s'abattit du côté droit sur ses roues pulvérisées.

À peine si l'on eut le temps de pousser un cri d'effroi, et le bradyte, glissant sur le plan incliné, toucha le sol; puis, en vertu de sa masse et du mouvement acquis, il bascula sur lui-même.

Le malheur voulut qu'à l'endroit où se produisait la chute, le terrain s'inclinât légèrement, suivant une pente douce, sur une distance d'environ trois cents mètres, et, ces trois cents mètres, la masse énorme les parcourut, roulant sur elle-même, avec une vitesse chaque instant croissante, écrasant tout sur son passage, moissons, arbres, maisons; un troupeau de moutons fut réduit en bouillie, et un petit hameau fut pulvérisé.

Le corps savant suivait, consterné, son cher caillou dans cette course furibonde, tremblant à chaque volte qu'il faisait, craignant qu'un accident lui survînt.

Et la commission de mécanique et de «mathématiques appliquées à l'industrie,» désespérée, se sentant déshonorée, ne parlait de rien moins que d'aller, à titre d'expiation, s'étendre sur le passage du bradyte.

Sharp, en dedans de lui-même, jubilait; sa gloire, à lui, demeurait intacte, et celle de son collègue et concurrent s'évanouissait.

Mais un proverbe dit qu'un malheur n'arrive jamais seul; une fois de plus, les événements se chargèrent de démontrer l'exactitude de ce proverbe: au bout des trois cents mètres, une haie se trouvait, clôturant la propriété dans laquelle venait de se produire l'accident, et cette haie côtoyait une excavation de terrain formée par une carrière de pierres en exploitation.

Cette excavation pouvait avoir une cinquantaine de mètres de profondeur.

Le bradyte fit un bond et disparut aux yeux épouvantés des savants; puis, presque aussitôt, il y eut un bruit sourd, comme la détonation lointaine de plusieurs batteries d'artillerie tirant à la fois, et un immense nuage de poussière s'éleva de l'excavation, masquant le paysage.

Moins de cinq minutes plus tard, une foule énorme était réunie au fond du trou: savants, bouviers, soldats, et jusqu'aux touristes de l'agence Cook, accourus dès qu'ils avaient eu le pressentiment d'une catastrophe, étaient là, considérant, d'un air accablé et stupéfait, la masse pierreuse, les flancs ouverts.

Les Anglais, gens pratiques, leur premier étonnement passé, commençaient à ramasser les débris, lorsque Sharp, tiré, à cette vue, de son anéantissement, donna l'ordre aux troupiers de faire évacuer la place et de former un cordon de sentinelles assez serré pour que nul importun ne pût le franchir.

Alors, les récriminations commencèrent entre les membres du congrès scientifique, chacun d'eux rejetant sur son voisin la responsabilité de l'accident; Sharp l'avait belle en main pour écraser celui qui avait failli amoindrir sa gloire, et, durant une heure, il l'accabla, lui et ses collègues de la commission de mécanique et de «mathématiques appliquées à l'industrie».

Quand il eut fini de parler, après avoir, en manière de péroraison, déclaré que les noms de ces misérables seraient à jamais cloués au pilori de l'histoire scientifique du XIXe siècle, il demanda ce qu'il convenait de faire.

Un des membres présents dit alors que, tout en déplorant ce qui venait d'arriver--au point de vue esthétique--il ne convenait peut-être pas--au point de vue astronomique--de s'en attrister outre mesure.

Tel qu'il était auparavant, ce bloc de terre céleste ne permettait d'en étudier que la surface; peut-être fallait-il voir dans cet accident malheureux un dessein de la Providence, qui permettait aux savants de la planète Terre de plonger dans les entrailles de ce fragment mystérieux.

--Quelle joie! messieurs et collègues, s'exclama le digne homme, s'échauffant à sa propre éloquence, si nous pouvions retrouver dans ces flancs pierreux des vestiges de l'antique humanité qui, peut-être, a habité à la surface du monde auquel ce bradyte a appartenu... Chaque jour ne découvre-t-on pas, sous l'écorce de notre globe, des coquilles, des armes, des monnaies qui nous permettent de reconstituer l'histoire de nos ancêtres... Qui nous dit que nous n'allons pas nous trouver en présence de semblables vestiges qui nous révéleront les mystères de l'infini!

On applaudit, et, parmi ceux qui applaudirent le plus fort, sera-t-on étonné que nous citions les membres mêmes de la malheureuse commission chargée d'examiner les moyens pratiques de transporter à Rio le fameux bolide? l'un de ceux-là même n'eut-il pas l'audace d'insinuer que, tout bien réfléchi, on devait leur savoir gré d'avoir provoqué un incident dont la science profiterait dans des proportions si larges?

Sharp lança à celui-là un regard furieux, grommela quelques paroles inintelligibles, en réponse au blâme que contenait cette insinuation perfide, et, railleusement, proposa à l'assemblée de voter des félicitations à ceux de leurs collègues dont les erreurs mathématiques avaient amené ce beau résultat.

Cependant, le président du conseil, après avoir, dans un petit discours bien senti, tenté de ramener la concorde entre les membres du congrès, déclara que la seule chose à faire était de mettre à profit l'accident survenu, et l'on procéda à la nomination d'une commission spéciale, dite «commission des fouilles».

Immédiatement, sans prendre le temps de se reposer, les commissaires, saisis d'une belle ardeur, se firent donner des pioches, des pics, et, munis de lanternes, descendirent dans la crevasse du bradyte, pendant que les autres, réunis sous une tente dressée tant bien que mal, se déclaraient en permanence, sous la présidence de Fédor Sharp.

Il n'y avait pas une heure que les «commissaires des fouilles» avaient disparu, qu'ils ressortirent soudain, pâles, tremblants, en proie à une émotion inexprimable.

On s'empressa autour d'eux, les accablant de questions; mais leur trouble était si grand que, durant quelques instants, ils furent incapables de prononcer aucune syllabe.

Enfin, l'un d'eux, faisant sur lui-même un violent effort, réussit à dire d'une voix à peine intelligible:

--Dans le fond de la crevasse, à moitié enfoncé dans la terre, nous avons découvert un bloc métallique.

--Quelque mine, sans doute, observa Sharp.

--Non pas... cela semble porter la marque d'une fabrication humaine.

Les bouches s'entr'ouvrirent dans une exclamation stupéfaite; mais Sharp, qui ne s'emballait jamais, riposta d'un ton narquois:

--Je ferai observer à notre collègue que ce bloc est un fragment de la comète de Tuttle, laquelle est inhabitée...

Le collègue ainsi pris à partie répliqua, non sans quelque aigreur, en désignant ceux qui l'avaient accompagné dans son exploration:

--Cependant, je me permettrai de faire observer à monsieur Sharp, que je ne suis point seul à avoir fait cette constatation. Ces messieurs ont remarqué comme moi--et leur dire contrôle le mien, il me semble--que le bloc en question n'a nullement l'aspect d'une agglomération minérale due à la seule nature; il porte l'empreinte d'un travail intelligent.

--Nierez-vous que la nature soit l'artisan intelligent, par excellence! s'écria Sharp que la contradiction énervait.

--Assurément non, mais enfin, je ne pense pas que la nature soit à même, pas plus à la surface de la comète de Tuttle qu'à la surface de notre planète, de river ensemble des plaques de métal, de fabriquer des écrous... de...

Sharp devint tout pâle et balbutia:

--Vous avez constaté des rivures... des écrous?...

--En outre, poursuivit le savant, nous pouvons déclarer qu'il ne s'agit pas d'un bloc plein, mais creux et qui a résonné sous les coups de nos pics, il nous a même semblé distinguer l'ouverture d'un trou d'homme.

--Il fallait ouvrir... pénétrer à l'intérieur... s'écria le président du Conseil des ministres, en proie à une grande exaltation.

--Nous l'avons vainement tenté; ainsi que je vous l'ai dit en commençant, ce bloc, enfermé dans les entrailles du bradyte, en est sorti sous le choc produit par la chute et est enfoncé dans le sol... il faudrait des terrassiers armés de pelles pour le dégager.

[Illustration: Il suivait avec une angoisse poignante les progrès de la résurrection (p. 356)., 349]

--Prenez des soldats et hâtez-vous! commanda le ministre, saisi, malgré lui, par le côté de plus en plus mystérieux de cette aventure.

Les savants se précipitèrent sur les pas des troupiers; quant à Fédor Sharp, il lui sembla un moment que ses jambes allaient se dérober sous lui; sa langue était sèche et sa gorge, contractée, ne laissait passer qu'en sifflant l'air de ses poumons; en même temps un cercle d'acier lui serrait les tempes au point qu'il croyait que son cerveau allait éclater, et un poids énorme, pesant sur sa poitrine, l'étouffait.

[Illustration: 350]

S'il eût osé, il fût demeuré là, éprouvant une insurmontable répugnance à suivre ses collègues; mais l'instinct, plutôt que la compréhension bien nette de la situation, le poussa à faire comme les autres, et, d'une marche pour ainsi dire automatique, il rejoignit la foule qui formait cercle autour des travailleurs.

Saisis par l'impatience, les savants, le ministre lui-même, avaient saisi qui une pelle, qui une pioche, qui un pic, et s'étaient mis à donner un coup de main aux troupiers.

Seul, Sharp, adossé à la paroi du bolide, aux rugosités duquel ses ongles se cramponnaient, demeurait à l'écart, immobile, sentant croître d'instant en instant l'étrange malaise qui s'était emparé de lui à la nouvelle de la surprenante découverte faite par ses collègues.

Ses yeux étaient comme rivés sur cette masse métallique que les pioches et les pelles dégageaient peu à peu de la terre et, au fur et à mesure que la forme s'en accusait davantage, il sentait prendre corps en lui-même le pressentiment affreux qui l'avait saisi dès le premier instant.

Si dans cette enveloppe d'acier se trouvaient ses victimes; si soudain allaient apparaître à ses yeux ceux qu'il avait volés, trahis, ceux qu'il croyait perdus à jamais dans l'infini des cieux, ceux dont, en cet instant même encore, il usurpait la gloire?

Et, chez le misérable, ce n'était pas la torture du remords, c'était l'appréhension de la justice, du châtiment.

Enfin, tout le monde aidant, les pelles, les pioches, les pics avaient fait leur ouvrage: «l'_Éclair_»,--car c'était bien lui, les lecteurs l'ont certainement reconnu--était dégagé de l'enveloppe rocheuse dans laquelle il séjournait depuis qu'il avait fait, aux environs de Saturne, la rencontre du bolide qui portait Sharp.

Avec mille précautions,--et les savants tinrent à se charger eux-mêmes de cette délicate besogne,--l'appareil fut transporté à quelque distance, et là, après avoir été examiné, palpé, ausculté, il fut décidé qu'on forcerait sans tarder ce qui semblait être l'ouverture de ce coffre étrange.

Sous les coups redoublés des pics, le trou d'homme que des écrous fermaient intérieurement, s'ouvrit: mais alors, il y eut une bousculade, chacun voulant entrer le premier et tous prétendant pénétrer.

On dut procéder par tirage au sort au choix de cinq membres du congrès, chargés d'explorer les flancs de l'appareil, et, hardiment, bien qu'un peu pâles, les cinq savants pénétrèrent.

La face exsangue, les yeux désorbités, sans mouvement, sans souffle, Fédor Sharp attendait.

Un cri retentit à l'intérieur de l'_Éclair_ et un savant sortit, tenant entre ses bras un corps inerte: c'était celui de Séléna; puis successivement apparurent Farenheit, Gontran, Fricoulet et enfin Ossipoff...

À la vue de ce dernier, Sharp poussa un grand cri, porta les mains à sa tête, comme si un choc lui eût brisé le crâne, et tomba raide.

On s'empressa auprès de lui: il était mort!

[Illustration: 352]