‹ Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéralChapitre 10 sur 12 · CHAPITRE X

CHAPITRE X

LE TRIOMPHE DE SHARP CONTINUE

[Illustration: 292]

Depuis trois semaines, Fédor Sharp menait une existence tout à fait extraordinaire; c'était une suite non interrompue de réceptions scientifiques, de réunions mondaines dont il était nécessairement le héros.

Cela avait commencé par les journaux qui, tous, avaient voulu être favorisés, chacun à titre exceptionnel, d'une visite-conférence du célèbre explorateur et à laquelle ils avaient invité un petit clan d'amis triés sur le volet.

Puis les personnages officiels, qui n'avaient pas voulu demeurer en reste avec l'Empereur, avaient tenu à recevoir dans leurs salons celui que Sa Majesté Impériale avait honoré d'une audience particulière.

Enfin, les gens du monde, par «chic» et «pour être dans le train»--suivant les expressions ramassées à Paris, sur le boulevard des Italiens,--n'avaient eu de cesse qu'ils eussent exhibé chez eux l'homme du jour.

Et c'était vraiment un curieux spectacle que celui des élégants en habits noirs, de coupe irréprochable, de ces mondaines aux toilettes délicieuses, entourant, câlinant presque ce vieil homme, à la mine renfrognée, aux membres secs, auquel des vêtements noirs, ridicules de forme et peu propres d'aspect, donnaient une silhouette peu engageante et grotesque.

[Illustration: Il avait suffisamment de temps pour se recueillir, en tête-à-tête avec ses espérances et ses rêves (p. 298). 293]

Mais cette existence--si inusitée pour un homme qui, depuis trois ans, vivait seul, replié sur lui-même--n'aurait pu durer longtemps; aussi, n'avait-ce pas été sans un réel soulagement qu'il avait vu diminuer un peu l'engouement dont il avait été «victime»--c'était ainsi qu'il s'exprimait, maintenant que ses oreilles étaient rabattues des ovations et sa gorge desséchée par les conférences.

C'était à peine si, aujourd'hui, on le conviait à une réunion scientifique organisée en son honneur, dans l'après-midi, et si, le soir, entre une valse et un cotillon, il était contraint de se faire voir dans un salon, traversant rapidement les groupes vaporeux de danseuses, comme la sombre hirondelle traversant les essaims de moustiques dorés,--dont parle Bernardin de Saint-Pierre.

Seulement, maintenant qu'était passé l'enivrement des premiers jours et que les admirateurs et les curieux lui laissaient le temps de la réflexion, il commençait à regretter de n'avoir pas eu affaire à un peuple moins enthousiaste, mais plus pratique.

On avait parlé--dans il ne se souvenait plus quelle réunion,--de lui élever une statue en argent; volontiers, s'il eût osé, il eût fait comme Philippe-Auguste auquel un de ses sénéchaux communiquait semblable projet et qui tendit la main, de façon fort significative, disant:

--Voici le piédestal de la statue.

Ah! combien il regrettait que le hasard, au lieu de le faire tomber en Russie, ne l'eût pas fait tomber en Amérique; là, au moins, les gens ont un sens absolument juste de la vie et, lorsqu'ils éprouvent une admiration véritable pour un individu, ils traduisent cette admiration par autre chose que par des acclamations, voire même par des bouquets de fleurs.

Au point de vue honorifique, il est certain que le savant n'avait rien à ambitionner: sur sa table de travail s'empilaient les journaux dont presque toutes les colonnes lui étaient consacrées, et les bulletins des sociétés savantes enregistrant des ordres du jour plus élogieux, plus flatteurs les uns que les autres.

S'il lui avait fallu assister aux séances de toutes les sociétés savantes ou autres qui avaient tenu à «s'honorer» en le recevant dans leur sein, ils n'y aurait jamais suffi, même en se divisant en dix ou quinze personnalités différentes; de même que s'il lui avait fallu prendre au sérieux le titre de «correspondant» que les sociétés de l'Univers entier lui avaient décerné, il lui aurait fallu commander à une armée de secrétaires, lesquels, par surcroît, auraient dû user de la machine à écrire.

Mais quand il eut épuisé des centaines de cartes de visite, pour remercier de tous les honneurs qui lui avaient été décernés, et de tous les repas auxquels il avait été convié, et qu'il se trouva seul, désoeuvré, en présence du premier feuillet de papier blanc sur lequel il devait commencer à écrire ses relations de voyage, il fut saisi d'une sorte de dégoût des hommes, qu'il accusa d'ingratitude.

[Illustration: 295]

Certainement que si le mondain Gontran de Flammermont eût été appelé à traduire dans son langage de boulevardier les sentiments intimes du vieux Sharp, il n'eût pas manqué d'évoquer le souvenir de l'acteur Baron, incarnant dans «la Belle Hélène» le légendaire personnage de Calchas et disant, en visitant les offrandes.

«Trop de fleurs!... trop de fleurs!...»

Oh oui, trop de fleurs!... trop de discours! trop de repas! combien le moindre grain de mil--suivant la parole du fabuliste--eût mieux fait son affaire! pour l'instant, du moins; car pendant les quelques jours qui avaient suivi son retour, il s'était gonflé, comme le geai paré des plumes du paon, aspirant avec ivresse l'encens des flatteries.

Mais maintenant...

On lui avait bien promis qu'aussitôt la mort du directeur actuel de l'observatoire de Poulkowa, on lui donnerait ce poste, auquel, plus que tout autre, il avait droit.

D'un autre côté, un grand seigneur, propriétaire de plusieurs centaines de villages et d'une quantité de mines, en Sibérie, lui avait déclaré mettre à sa disposition le nombre de millions nécessaires à la construction du plus grand observatoire du monde entier.

Mais, en attendant que le directeur de Poulkowa fût décédé et que le nouvel observatoire fût construit, qu'allait-il faire?

Et des mouvements de rage lui crispaient les poings sur son bureau, quand il songeait que tant de fatigues, tant de misères, tant de périls n'aboutissaient qu'à un peu de gloire... et encore gloire éphémère... puisque déjà les journaux cessaient de parler de lui et que, dans les soirées, les comédies de paravent et les monologues avaient recouvré leur vogue d'autrefois.

De ce train-là, il serait oublié dans huit jours, et il n'avait rien gardé pour battre monnaie: dans les premiers jours d'emballement, il avait fait cadeau au musée de Pétersbourg de ce qui restait de l'appareil qui avait emporté Mickhaïl et ses compagnons du cratère du Cotopaxi dans la Lune.

Aussi lorsque, tout récemment, un barnum allemand était venu lui offrir une somme relativement forte, pour acquérir le vieil obus--aujourd'hui célèbre, en raison de ses pérégrinations intersidérales,--se proposant de le promener à travers l'Europe, Sharp regretta-t-il amèrement d'avoir gaspillé, si à la légère, ce qui représentait une petite fortune.

Un autre barnum--un Américain, celui-là--était venu lui proposer une combinaison magnifique et qui devait, forcément, donner des résultats inespérés: il ne s'agissait de rien moins que de l'engager, lui Fédor Sharp, à raison de deux cent cinquante roubles par jour, pour exhiber, tout comme un dompteur fait d'une bête féroce, l'aérolithe sur lequel il avait voyagé.

--Nous ferons de l'or, avait déclaré le barnum, et, si vous voulez, je vous donnerai 25% sur les recettes...

Malheureusement, cet individu avait fait sa proposition trop prématurément. Sharp était encore dans toute l'ivresse du triomphe et la pensée de s'exhiber ainsi qu'un bateleur avait fait se hérisser ses cheveux sur sa tête.

Il avait congédié l'homme avec mépris et avait renoncé, en faveur de l'observatoire de Poulkowa, à la part de propriété qu'il pouvait avoir sur le _Bradyte_.

Le lendemain même de cet acte de générosité, il recevait la visite d'un des plus gros bijoutiers de Pétersbourg, qui venait lui soumettre une idée de génie, qui pouvait être pour lui la source d'un gain considérable: le bijoutier en question voulait morceler le bradyte pour en fabriquer des presse-papier à chacun desquels serait joint un certificat d'origine signé de Fédor Sharp.

Le savant aurait un rouble seulement par signature; mais le bijoutier, qui avait pris ses mesures, affirmait que le bradyte ne cubait pas moins de cent mille presse-papiers...

C'était en effet une belle somme pour Fédor Sharp; mais, outre que l'aérolite ne lui appartenait déjà plus, il était encore dans la période d'enivrement et nul doute que cette nouvelle proposition n'eût eu le même sort que les précédentes.

Ainsi, non seulement, il ne résultait aucun résultat pratique de ses extraordinaires excursions, mais encore la gloire qu'il en avait récolté s'était déjà évanouie, telle une fumée!

Donc Fédor Sharp était dans son cabinet de travail, le dos appuyé dans son fauteuil, les paupières mi-closes laissant filtrer un regard haineux vers le papier immaculé sur lequel son porte-plume reposait.

Soudain, la voix d'un vendeur de journaux monta jusqu'à lui, apportant confusément des mots que l'oreille du savant ne saisit qu'imparfaitement, mais dans lesquels il lui parut cependant y avoir des syllabes qui surexcitèrent sa curiosité.

Il se dressa d'un bond, saisit en courant son chapeau, ouvrit la porte à la volée et se précipita dans l'escalier.

Une fois dans la rue, indifférent aux récriminations des gens qu'il bousculait, il se rua sur les traces du marchand, auquel il arracha l'une des feuilles qu'il tenait à la main, lui abandonnant--sans réclamer de monnaie, tellement il était ému--dix fois la valeur du journal.

Une porte cochère se trouvait à proximité, il s'y enfonça sans reprendre possession de lui-même, s'adossant au mur, car ses jambes flageolaient sous lui; à peine, en effet, avait-il jeté les yeux sur le journal, qu'au-dessous du titre en «manchette» suivant l'expression technique, imprimés en lettres énormes, il avait vu ces mots:

UN NOUVEAU BRADYTE.--FÉDOR SHARP AU BRÉSIL

Rapidement il avait parcouru l'article que concernaient ces mots. Cet article, fort court d'ailleurs, se composait d'une dépêche envoyée de Rio de Janeïro, par le correspondant du journal, annonçant «qu'un aérolithe énorme était tombé à une vingtaine de kilomètres de Rio, aérolithe de dimensions colossales, cubant environ quinze cents mètres; qu'en présence de ce phénomène scientifique, l'empereur dom Pédro avait résolu de réunir le plus rapidement possible à Rio un congrès de savants, composé de délégués de toutes les académies astronomiques du monde entier; qu'en outre, il se proposait de prier le très célèbre Fédor Sharp de venir lui-même à Rio, afin d'examiner s'il n'y aurait pas des liens de parenté entre cet aérolithe et son propre bradyte.»

À la suite de cette dépêche, le journal ajoutait que le chargé d'affaires du Brésil à Pétersbourg avait prié le président des Académies de réunir d'urgence ses membres, à l'effet d'écouter un message que l'empereur son maître lui avait fait «câbler», dans la matinée.

Presque tout de suite, Sharp revint à lui, reprenant l'usage de ses jambes en même temps qu'une grande joie lui gonflait le coeur; décidément, il avait eu tort de désespérer, la chance ne l'avait pas abandonné; bien au contraire, elle lui apparaissait plus grande et plus fortunée que jamais, sous la forme de cette courte dépêche.

L'Amérique, pays des gens pratiques! le Brésil, pays des gens aux emballements prompts!

C'était la gloire!... c'était la fortune!...

Son premier mouvement fut de se précipiter vers le monument où se tenaient les séances des Académies. Mais il réfléchit que, n'appartenant pas à ce docte corps, ce serait faire montre d'un empressement un peu excessif et qu'il serait plus décent à lui d'attendre que le ministre du Brésil vînt, par une démarche officielle, confirmer la nouvelle donnée par le correspondant du journal.

Il domina donc son impatience de savoir et reprit le chemin de chez lui, s'efforçant de marcher lentement pour ne pas exciter la curiosité des passants, et aussi pour faire passer le temps, se doutant bien qu'une fois rentré, il serait furieusement talonné par la curiosité.

Mais du plus loin qu'il aperçut sa maison, il fut tenté de se mettre à courir; une foule considérable envahissait la rue et il se douta que quelque chose se passait là, le concernant.

Il ne se trompait pas; dès qu'il fut reconnu, les vivats éclatèrent; et enthousiastes, mais respectueux, ceux qui se trouvaient là lui frayèrent un passage jusqu'à sa porte; l'escalier même était plein de monde: personnages officiels, notabilités scientifiques, journalistes de marque se pressaient sur les marches en une cohue confuse qu'il eut peine à percer pour arriver à son modeste logement.

Le ministre du Brésil l'attendait, entouré des bureaux des différentes Académies, afin de communiquer à l'intéressé, avec le plus d'apparat possible, le cablegramme expédié par dom Pédro.

Quand le savant eut remercié, avec une émotion admirablement jouée, du grand honneur qui lui était fait, un attaché à la maison de l'Empereur annonça à Fédor Sharp que, sur les ordres du Tzar, le ministre de la Marine avait télégraphié à Odessa pour que, dans les huit jours, un navire fût prêt à partir pour le Brésil, et qu'en même temps le ministre des Affaires Étrangères avait télégraphié aux ambassadeurs d'informer les gouvernements auprès desquels ils étaient accrédités que la Russie offrait gratuitement le transport aux délégations de toutes les Sociétés scientifiques.

Cela fait, le Président des Académies instruisit Sharp que les votes avaient eu lieu d'urgence pour désigner les délégués chargés de l'accompagner à Rio et que ces délégués se tenaient à sa disposition pour s'entendre avec lui sur les mesures à prendre.

Pendant six jours, les réceptions, les repas recommencèrent avec accompagnement d'ovations et de fleurs: de nouveau, Fédor Sharp redevint le héros du jour, mais il n'écoutait plus les compliments flatteurs que d'une oreille distraite et les parfums des fleurs laissaient ses narines insensibles.

Il songeait au Brésil, à cette terre que les légendes se plaisent à dorer et à endiamanter sur toutes les faces, et il se disait que, là-bas, les honneurs avaient chance de le mener à la fortune.

Le sort de l'homme est de vivre d'espérance, et, l'espérance aidant, il se fit dans la manière d'être de Sharp une révolution radicale: aimable, souriant, il se montra plein d'entrain dans les préparatifs du départ.

D'abord, il s'agit de scier une assez notable partie de son propre bolide, afin d'avoir un point de comparaison pour étudier celui dont il allait, par delà les mers, dresser l'état civil; et ce ne fut pas une petite affaire, car il fallut procéder, comme on procède pour les pierres de taille, le corps savant ne voulant entendre parler ni de pioches, ni de pics, encore moins de mines.

Ensuite, il s'agit de procéder à un emballage minutieux, car il fallait que l'«échantillon», ainsi que disait Sharp, arrivât non brisé; il était par-dessus tout urgent de mettre les différents éléments constitutifs du précieux bradyte à l'abri des principes dissolvants de la brise marine; et cela donna lieu à un emballage d'un genre spécial et coûteux.

Puis, il fallut transporter de Pétersbourg à Odessa cet encombrant colis, et quatre trucks accouplés par un système de passerelle furent nécessaires pour le contenir; ces trucks furent attelés au train spécial que le ministre des Voies et Communications mettait à la disposition de Sharp et de ses compagnons.

Une fois à Odessa, où l'on arriva l'avant-veille du départ, l'explorateur céleste dut partager son temps entre les réceptions auxquelles il lui fallut prendre part, et les soins nécessaires au transbordement de l'«échantillon» du train sur le pont du navire.

Enfin, on appareilla, et ce fut vraiment un beau spectacle que ce steamer pavoisé aux multiples couleurs de toutes les nations dont les représentants se trouvaient à bord, franchissant la jetée aux acclamations d'une foule en délire qui ne cessait d'applaudir et de crier, que pour écouter, tête nue, toutes les fanfares de la ville exécutant à l'unisson le «Boje Tsara Krani!...»

[Illustration: Sharp avait tellement supplié qu'il avait obtenu de monter en croupe de l'un des cavaliers (p. 307). 301]

Une multitude d'embarcations firent même, pendant très longtemps, la conduite au navire qu'elles n'abandonnèrent que fort avant, en pleine mer, et parce que la nuit s'approchait et les contraignait à rejoindre le port.

À partir de ce moment, Sharp mena une existence relativement tranquille; bien qu'il lui fallût, tous les soirs, absorber du champagne, plus peut-être que ne l'eussent comporté son caractère et sa dignité de savant,--les délégués de chaque nation recevant leurs collègues à tour de rôle--il avait encore suffisamment de temps pour se recueillir, dans sa cabine, en tête-à-tête avec ses espérances et ses rêves.

Car, plus il y pensait, et plus il demeurait persuadé que c'était la Providence qui avait machiné la féerie dans laquelle il jouait actuellement le rôle principal: de temps en temps, il est vrai, passaient devant ses yeux, mais tellement vagues, tellement estompées, qu'avec un peu de bonne volonté il ne les aurait pas reconnues, les silhouettes de Mickhaïl Ossipoff et de ses compagnons de voyage.

Les crimes dont il s'était rendu coupable à leur égard, lui semblaient maintenant tellement lointains qu'à peine s'il conservait précis le souvenir de quelques détails: sans doute eût-il été plus correct de ne pas envoyer Ossipoff aux mines et, l'ayant retrouvé dans les solitudes lunaires, de ne pas voler l'engin métallique sur lequel il comptait pour continuer son voyage.

Mais, outre qu'il était de la catégorie des gens qui, dans la vie, n'entrevoient que le but à atteindre, sans se préoccuper des moyens employés pour y parvenir, il se disait, pour alléger sa conscience--oh! pas bien chargée, on peut le croire--que ce n'était pas dans un intérêt personnel de gloire ou de fortune qu'il avait agi.

Et cela était vrai, tout d'abord; lui aussi, tout comme son collègue de l'observatoire de Poulkowa, était un affolé de science, un emballé des astres, et le souci seul d'être utile à l'astronomie l'avait poussé à se débarrasser d'Ossipoff.

On dira logiquement qu'il eût mieux fait de joindre ses efforts à ceux de son collègue; à cela, il eût répondu que Mickhaïl Ossipoff était plutôt un rêveur qu'un homme d'action et que, avant de passer de la théorie à la pratique, des années et des années se fussent écoulées; en outre, le père de Séléna était un exclusif, un jaloux de sa propre science, et avec lui aucun accommodement n'eût été possible.

Tel avait été le sentiment premier qui avait fait germer dans la cervelle de Sharp l'idée de se débarrasser de son collègue; puis, très rapidement, sur le souci de l'intérêt de la science, en général, était venu se greffer le souci de son intérêt propre, de sa gloire, de sa fortune, et lorsqu'il avait réussi à convaincre Jonathan Farenheit, Sharp était bien décidé à gagner la grosse somme, grâce aux actions d'apport qui lui avaient été consenties lors de la formation de la «Selene Company limited».

[Illustration: 303]

Maintenant, il lui avait fallu en rabattre de ses espérances premières; les mines de diamants de la Lune étaient une chimère, comme aussi la possibilité de jamais recommencer le hardi voyage qu'il venait de terminer.

Comme un bon jobard, il s'était laissé, durant trois semaines, endormir par les félicitations, les fleurs et les honneurs platoniques, mais, puisque précisément au moment où il désespérait, naissait l'espoir de trouver une occasion de battre monnaie avec sa gloire, cette occasion il entendait bien ne la pas laisser échapper, sous quelque forme qu'elle se présentât.

Ah! un barnum pouvait venir maintenant lui proposer un engagement pour exhiber par les deux mondes le bolide en question et donner aux badauds des explications plus ou moins scientifiques! il était son homme, fallût-il pour cela remplacer sa sévère redingote noire et son officielle cravate blanche par un vêtement baroque de clown.

Oui, oui, plus que jamais, Fédor Sharp avait honte de sa gueuserie; il voulait être riche et il le serait.

Et quand il songeait, par hasard, à Mickhaïl Ossipoff, il s'applaudissait du tour qu'il lui avait joué en le laissant en plan sur Mercure; s'il avait suivi le vieux savant et ses compagnons dans la sphère de sélénium sur laquelle ils comptaient pour poursuivre leur voyage, il aurait, selon toutes probabilités, partagé leur sort; c'est-à-dire que son être serait, comme les leurs, rentré dans le grand Tout.

Tandis que, de la sorte, non seulement il était seul à récolter une gloire dont une bonne partie, la meilleure (il se l'avouait _in petto_), revenait à Mickhaïl Ossipoff, mais encore la Providence avait si bien fait les choses qu'elle l'avait débarrassé d'une victime gênante.

Voilà dans quel esprit se trouvait Fédor Sharp lorsque le bâtiment qui le portait, lui, ses compagnons de voyage et le fameux «échantillon», arriva en vue de Rio.

En même temps que le pilote, qui vint à bord pour leur faire franchir les passes, arrivèrent en foule des barques remplies, à couler, de notabilités officielles, scientifiques et littéraires, pressées de rendre hommage au héros du jour et Fédor Sharp recommença à s'enivrer du parfum capiteux des flatteries et des ovations.

Avant même d'être débarqué, il lui fallut, pour satisfaire, sans tarder, la curiosité des nouveaux venus, faire une conférence dans laquelle il résuma, aussi succinctement que possible, les différentes phases de son voyage.

En débarquant, à l'extrémité même de la passerelle, un carrosse de l'Empereur l'attendait pour le mener au palais, où Sa Majesté lui fit l'accueil le plus cordial qui se pût rêver.

En lui donnant congé, dom Pédro voulut même bien lui dire qu'il l'aurait conservé plus longtemps auprès de lui, mais qu'il ne voulait pas priver ses concitoyens du plaisir de lui présenter leurs hommages.

Dans la cour du palais, un autre carrosse, aux armes de la ville, celui-là, se trouvait pour mener le héros sur une grande place, au centre de laquelle un haut piédestal de granit se dressait, qui devait supporter quelques jours encore auparavant l'effigie en bronze d'un général brésilien quelconque.

Pour l'instant, le général brésilien gisait à terre, recouvert d'une bâche de toile et, contre le piédestal, un escalier de bois, recouvert d'un tapis écarlate, était dressé.

Alors, le président de la municipalité expliqua à Fédor Sharp que la ville, pour honorer plus particulièrement le savant, lui avait donné le titre de «citoyen de Rio» et que, pour lui faire prendre pied, à la vue de tous, la cité à laquelle il appartenait désormais avait décidé de le faire assister, du haut de ce piédestal, au défilé des sociétés savantes et corporations ouvrières, venues non seulement d'étranger, mais encore de tous les coins du Brésil.

[Illustration: 305]

Une cervelle, plus forte encore que celle de Sharp, eût été quelque peu déséquilibrée par de semblables honneurs; aussi lui fallut-il se raidir pour gravir, sans vaciller, les degrés de l'escalier; et, tout en montant les marches, il se demandait consciencieusement quelle attitude il allait falloir prendre sur la plate-forme.

Problème embarrassant.

Il fallait quelque chose qui donnât une haute idée de la science astronomique incarnée en sa personne et, en même temps, qui laissât percevoir une certaine modestie, toujours inséparable d'un vrai savant.

Machinalement, une fois arrivé en haut, il se campa sur ses hanches, le corps portant tout entier sur la jambe gauche, la jambe droite légèrement fléchie, la tête raide, les regards tombant à terre; une des mains, fermée, se plaça derrière le dos, l'autre à demi-cachée dans l'ouverture du gilet, un peu déboutonné...

Sans qu'il l'eût voulu, ses membres avaient eu une réminiscence de la posture favorite d'un grand homme et, ainsi que les journaux de la ville le firent remarquer le lendemain, sans aucun blâme d'ailleurs, Fédor Sharp avait _posé_ en Napoléon Ier de l'astronomie.

Le président de la municipalité demeura sur la dernière marche de l'escalier, un peu au-dessous du niveau de la plate-forme, pendant que les membres de la municipalité elle-même se groupaient en bas du piédestal.

Alors, les cuivres d'une fanfare, dissimulée dans des feuillages, éclatèrent; quatre pièces d'artillerie, disposées à chaque coin de la place, tonnèrent à la fois; aussitôt, d'une large rue, dans lequel il était massé, le cortège déboucha, marchant lentement, faisant le tour du piédestal sur lequel Fédor Sharp, immobile, eût semblé véritablement coulé en bronze si, de temps à autre, il n'eût incliné la tête pour saluer les délégations que le président de la municipalité lui nommait tout bas à l'oreille, au fur et à mesure qu'elles défilaient.

Cela dura une heure, une longue heure, durant laquelle, en dépit du soleil qui dardait fort, Sharp ne donna le moindre signe de défaillance; il est vrai de dire que, suivant les instructions données par le chef de la municipalité, un domestique tout chamarré d'or était venu se mettre derrière le héros, afin de tenir ouvert, au-dessus de sa tête, un immense parasol aux couleurs russes et brésiliennes.

La fin du cortège se composait d'une troupe innombrable d'individus des deux sexes, mais, cependant, dont la majeure partie appartenait au sexe masculin, vêtus, pour la plupart, d'habits de voyage en étoffes voyantes et coiffés de casquettes de drap ou de chapeaux mous en feutre (côté hommes), de robes mal coupées disparaissant sous d'amples ulsters, et coiffées de chapeaux extraordinaires de mauvais goût (côté femmes); ces individus avaient tous à la main, uniformément, un parapluie et une couverture roulée dans une courroie, comme, non moins uniformément, en bandoulière, un sac de cuir et un étui à lorgnette; cette lorgnette, ils s'en servaient pour le moment à dévisager Fédor Sharp, avec le sans-gêne qui caractérise l'Anglais en voyage.

Surpris et quelque peu choqué, le héros abandonna son immobilité de bronze, en laquelle il était figé depuis près d'une heure, pour se pencher vers le président de la municipalité et lui demander ce que c'étaient que ces gens-là.

[Illustration: 307]

L'autre, alors, lui expliqua que depuis que s'était répandu dans le monde entier la nouvelle des solennités scientifiques dont Rio allait être le théâtre, les «Cooks» et les agences similaires avaient organisé de tous les points du globe des excursions pour le Brésil, à prix réduits; que, depuis huit jours, s'étaient abattus sur le pays des bandes de curieux à longues dents et à favoris jaunes, avides de contempler les traits de l'homme du jour et de voir ce fragment de terre céleste dont la Providence avait favorisé le territoire brésilien.

--C'est la fortune de la ville, dit en souriant, pour terminer, le président de la municipalité.

--Mais c'est aussi la ruine des musées, répondit Sharp, faisant allusion au sans-gêne bien connu avec lequel les enfants d'Albion font leur possible pour emporter «des petits souvenirs».

En dépit de ces mots plein de méfiance, notre héros ne put faire autrement que de saluer le plus gracieusement qu'il lui fut possible ces gens venus de si loin, uniquement pour contempler ses traits.

Le défilé une fois terminé, Sharp fut reconduit en grande pompe à son hôtel, où il eut juste le temps nécessaire de changer ses vêtements poudreux pour un habit noir et se rendre ensuite au grand banquet offert par le gouvernement aux délégations scientifiques.

Le banquet fut ce que sont tous les banquets officiels, c'est-à-dire une suite non interrompue de plats refroidis où des viandes déguisées flottent dans des sauces poivreuses et innommables, arrosées de vins généreux, soi-disant des plus hauts crus et qui n'ont coûté à leurs propriétaires que le soin de les baptiser.

Au dessert, commença la série des toasts, et Sharp se levait déjà pour répondre au déluge de compliments sous lequel une quinzaine d'orateurs le noyaient depuis une heure, lorsqu'un valet apporta au président du conseil des ministres, à la droite duquel le héros se trouvait assis, un pli cacheté.

--Urgent, dit le valet...

Le ministre déchira l'enveloppe d'un doigt nerveux.

--Diable! murmura-t-il après avoir parcouru les trois ou quatre lignes que contenait la missive.

Il réfléchit quelques secondes, tira son carnet sur l'une des feuilles duquel il griffonna en hâte quelques mots.

--Ceci, en toute hâte, au ministère de la guerre, commanda-t-il.

Ensuite, se penchant vers son voisin, il lui dit, en souriant:

--Vous ne sauriez deviner l'ordre que je viens de donner, mon cher savant.

Sharp esquissa un geste vague.

--Il me serait bien difficile, Excellence, balbutia-t-il, de deviner...

--Je viens de donner l'ordre de faire partir de suite, par train spécial, pour «las Pueblas» un demi-régiment de ligne et un escadron de cavalerie.

L'astronome eut un haut-le-corps.

--Las Pueblas!... fit-il; mais n'est-ce point le village aux environs duquel est tombé le fameux bradyte?

--Précisément...

[Illustration: Ce fut autour de ces tables que la troupe affamée fut invitée à prendre place (p. 312). 309]

Alors supposant, étant donné le cérémonial avec lequel il avait été reçu, que ces troupes n'étaient expédiées que pour attester de manière éclatante en quel honneur le gouvernement brésilien le tenait, Fédor Sharp balbutia avec une confusion admirablement jouée...

--C'est trop, Excellence... en vérité... c'est beaucoup trop...

Le ministre hocha la tête, tandis que ses lèvres s'allongeaient dans une moue significative.

--Heu!... murmura-t-il, je craindrais plutôt que ce ne fût pas assez; ces diables d'Anglais sont légion...

Sharp, à ces quelques mots, comprit qu'il s'était trompé et eut le pressentiment vague d'un danger.

--Que Votre Excellence daigne m'expliquer, dit-il, car je ne saisis pas très bien...

--C'est fort simple... le maire de las Pueblas me télégraphie qu'il vient d'arriver des bandes d'excursionnistes, lesquels n'ont rien eu de plus pressé que d'attaquer le bradyte à coups de canne, de parapluie... quelques-uns même ont des pics dissimulés sous leurs vêtements.

Sharp se leva, tout pâle.

--Ah! mon Dieu! s'exclama-t-il.

--Le maire ajoute que, si l'on n'y met pas ordre avant demain, les excursionnistes auront «débité», c'est l'expression dont il se sert, le bradyte entier... Et voilà pourquoi j'envoie des troupes...

Son interlocuteur lui saisit les mains, et, d'une voix émue:

--Ah! merci, Excellence!... balbutia-t-il, merci au nom de la science...

--Mais où allez-vous?... Vous partez!... et votre discours...

--Ce n'est pas le moment des discours, répondit le savant en proie à un inexprimable émoi... Je vous demande la permission de partir par le train qui emporte les troupes... Ma place est là-bas... les intérêts dont il s'agit sont trop considérables... En restant ici, je déserte mon poste qui est à l'endroit du danger...

Ces dernières paroles, il les avait prononcées à haute voix, en sorte qu'au milieu du silence général provoqué par sa surprenante attitude, tout le monde les entendit.

Promptement mis au courant par quelques mots que le ministre jugea de dire pour excuser Sharp, les délégués des sociétés scientifiques se levèrent comme un seul homme et déclarèrent qu'ils accompagnaient leur chef et que les Anglais leur passeraient sur le corps avant de porter leurs mains sacrilèges sur le bradyte.

Seuls, les représentants des académies de Londres s'abstinrent, expliquant dans un langage fort sensé et plein de modération que, tout en blâmant, au nom de la science, l'attitude de leurs compatriotes, ils ne pouvaient cependant risquer de se trouver mêlés à des actes d'hostilité contre eux.

Deux heures plus tard, le train spécial, bondé de troupes et de savants, s'arrêtait en gare à las Pueblas et, à la lueur des torches, les savants, emboîtant le pas aux fantassins, se dirigèrent vers l'endroit où gisait le précieux bloc.

La cavalerie avait pris les devants de manière à déblayer le terrain par quelques charges pacifiques et à empêcher toute effusion de sang. Sharp avait tellement supplié l'officier commandant le détachement qu'il avait obtenu la faveur de monter en croupe d'un des cavaliers.

Et c'était une chose étrange et grotesque tout à la fois que cet homme, long, maigre, en habit noir et cravate blanche, enlaçant de ses grands bras la taille du soldat, tandis que son pantalon, remonté jusqu'aux mollets, laissait voir le bas de la jambe qu'emprisonnaient imparfaitement de tire-bouchonnantes chaussettes blanches.

Le maire, en personne, avait tenu à servir de guide et, monté sur un petit cheval plein de feu, il trottait en tête du détachement, tenant au poing une lanterne qui indiquait la route à suivre.

Bientôt, on s'engagea à travers champs et la course devint moins rapide, jusqu'au moment où le guide s'arrêtant, étendit la main devant lui, en disant:

--C'est là!...

Dans l'ombre vaporeuse de la nuit, que la pleine lune, semblable à un grand plat d'argent, éclairait, une masse sombre apparut, à environ cinq cents mètres, quelque chose comme une petite colline qui barrait le paysage, et dont la silhouette s'estompait, empêchant d'en bien saisir l'exacte conformation.

Et, très vagues aussi, se voyaient des formes humaines, les unes entourant la masse en question, les autres accrochées à ses flancs, d'autres, enfin, perchées sur sa crête, et qui s'agitaient.

--Au galop! au galop! cria Sharp.

En même temps, il appliqua sur la croupe du cheval qui le portait un coup de parapluie formidable, en sorte que la bête bondit en avant, entraînant à sa suite tout le détachement, dont les hommes crurent qu'un commandement avait été lancé par leur chef.

Ce fut une débandade: les formes humaines que l'on avait aperçues de loin prirent la fuite de toutes parts, épouvantées par l'arrivée de ces cavaliers dont on ne pouvait distinguer les uniformes, et qui empruntaient à la nuit un aspect fantastique.

Quand les premiers rangs firent halte, et, à leur tête, bien entendu, à vingt mètres au moins en avant, le cavalier qui portait Sharp en croupe, la place était nette; de-ci de-là, à terre, des objets abandonnés par les fuyards, dans la précipitation de leur fuite: lorgnettes, couvertures, chapeaux et casquettes de voyage.

Avec une agilité que l'on n'eût osé soupçonner de sa part, Sharp sauta à terre, et se mit à courir comme un fou, contournant la base du bolide, s'arrêtant par moments pour passer ses mains sur les parois rocailleuses, tel un avare caressant son trésor.

Quand il fut revenu à son point de départ, il commença à escalader le roc, s'aidant de son parapluie comme d'un alpinstock, s'accrochant des mains à la moindre anfractuosité, lorsque l'ascension était par trop rude.

Enfin, après avoir manqué de se rompre le cou au moins vingt fois, il parvint à la crête, et, lorsque les délégués scientifiques arrivèrent, derrière le détachement d'infanterie, ils aperçurent, argentée par un rayon de lune qui la frappait en plein, la silhouette démesurée de Fédor Sharp, se détachant, ainsi qu'une apparition fantastique, sur le fond sombre de la nuit.

Alors, il dressa au-dessus de sa tête son parapluie, dont l'ombre parut s'allonger jusqu'au disque étincelant de la Lune, et il cria à tue-tête:

--Vive la science!...

D'en bas, dans un hurra formidable poussé par toutes les langues du monde entier, montèrent jusqu'à lui ces mots:

--Vive Fédor Sharp!

Il salua gravement; puis, tandis que l'officier sous le commandement duquel se trouvaient placées les troupes, prenait les dispositions nécessaires pour faire respecter l'intégralité du bolide, c'est-à-dire plaçait tout autour, à une distance de cent mètres, une série de petits postes, lesquels détachaient en avant d'eux des sentinelles; puis envoyaient des patrouilles de cavalerie et d'infanterie afin de battre au loin la campagne et d'empêcher le retour offensif des touristes de l'agence Cook, les savants, eux, s'arrangeaient pour camper tant bien que mal sur le champ de bataille.

[Illustration: 313]

Nul doute que plusieurs d'entre eux--un grand nombre même, peut-être--ne pensassent, à part eux, qu'il était exagéré de compromettre ainsi la santé de la fleur des pois des savants du monde entier, en passant la nuit à la belle étoile, après un repas plantureux; la tête échauffée par les vins, l'estomac surchargé de mets épicés, on a grande chance d'attraper une bonne congestion.

Aussi, chacun de ceux qui étaient là, livré à lui-même, se fût empressé de retourner au village, et de s'accommoder tant bien que mal dans l'unique hôtellerie qui s'y trouvait; mais le respect humain faisait paraître les plus vaillants ceux précisément qui avaient le plus de velléités de retraite, personne ne voulant être le premier à attacher le grelot.

Au demeurant, une mauvaise nuit est bientôt passée, et les soldats ayant prêté leurs propres manteaux aux savants, ceux-ci s'y enroulèrent, et, étendus sur le sol, les pieds tenus chauds par des feux allumés de distance en distance, ne tardèrent pas à s'endormir, durant que les officiers fumaient force cigares et buvaient force verres d'aguardiente.

Aux premières lueurs de l'aube, clairons et trompettes sonnèrent. Ce réveil en campagne effaroucha dans les maïs et les caféiers les petits oiseaux qui sommeillaient encore; quand les savants se furent bien étiré les bras et bien distendu les mâchoires, les reins quelque peu courbaturés par la dureté du sol, et la tête un peu lourde des libations de la veille, ils s'avisèrent de regarder, et demeurèrent véritablement stupéfaits.

Certes, le gouvernement brésilien n'avait pas exagéré les choses, lorsque, par l'organe de ses représentants officiels, il avait annoncé au monde savant de l'Univers qu'il était tombé sur son territoire le plus extraordinaire spécimen de terre céleste qui pût se voir, et ceux qui, sur la foi d'une semblable affirmation, avaient fait le voyage, ne pouvaient sincèrement pas regretter leur déplacement.

Qu'on s'imagine un bloc qui, de face, présentait une superficie d'environ 1,300 mètres carrés, ne mesurant pas moins de quarante mètres de longueur sur une trentaine de mètres de haut, gigantesque caillou, tombé de l'infini sur la terre, et qui, dans sa chute, s'était enfoncé dans le sol d'au moins une demi-douzaine de mètres.

Alentour, c'était une véritable dévastation, à croire qu'un gigantesque incendie avait passé sur les champs et sur les bois: ce n'était que troncs d'arbres calcinés, que moissons détruites; on eût même dit que les flammes avaient pénétré jusque dans le sol, pour s'en aller détruire les racines, que l'on apercevait, dans des crevasses, tordues et noirâtres.

Sur la terre, une épaisse couche de cendres, fine et impalpable, se soulevait en tourbillon sous le moindre souffle d'air, empuantissant l'atmosphère et obscurcissant le ciel bleu.

Et la troupe des savants, aussitôt que les yeux avaient été suffisamment ouverts pour regarder, et les cervelles suffisamment désembrumées pour comprendre, s'était ruée à l'assaut du bolide, pour l'examiner, le palper, l'ausculter en tous ses coins et recoins.

Tandis que les uns en photographiaient les différentes faces, les autres arpentaient ces mêmes faces, en prenaient les dimensions, engageant entre eux des discussions à n'en plus finir sur un écart de quelques centimètres à peine entre leurs différentes mensurations; d'autres, encore, en faisaient l'escalade, pour en calculer la hauteur.

[Illustration: 315]

Bientôt, il arriva un moment où tout le monde se trouva réuni sur une sorte de plateau qui formait, pour ainsi dire, la cime de cette montagne minuscule, et alors, sous la conduite de Fédor Sharp, commença la visite en détail du bolide.

Le savant semblait faire les honneurs de chez lui, et avec cette même passion effrénée qui l'avait soutenu au milieu des plus terribles épreuves, il conduisit, pendant plusieurs heures, ses invités à travers toutes les sinuosités du bloc rocailleux, s'arrêtant presque à chaque pas pour leur faire admirer tel détail, leur faire constater telle particularité, les intéresser à telle curiosité.

Montant, descendant pour remonter encore, allant à droite pour aller à gauche, et ensuite revenir sur ses pas, Fédor Sharp était infatigable, semblant se soucier peu de l'éreintement, visible, cependant, de ses collègues qui se traînaient à sa suite, suant, soufflant, s'épongeant le front et tirant la langue.

[Illustration: 316]

--C'est le tour du propriétaire, ricana l'un des délégués français, membre de l'Académie des sciences et homme de beaucoup d'esprit.

À tout instant, c'était pour Sharp l'occasion d'une nouvelle conférence, traitant tantôt de minéralogie, tantôt de géologie, tantôt d'astronomie, et le tout avec une assurance qui stupéfiait ses interlocuteurs.

Ce diable d'homme--canaillerie à part--était universel.

Cependant, il arriva un moment où le «tour du propriétaire» étant fait, et plus que fait, car plusieurs fois on était revenu sur ses pas, le président du conseil qui, tout le temps, s'était attaché à la personne du savant, lui insinua timidement à l'oreille, que, peut-être, serait-il temps de se reposer; en déjeunant, on pourrait arrêter l'ordre et la marche des travaux du congrès.

Une très agréable surprise attendait l'assistance: pendant que Fédor Sharp faisait visiter à la société dans tous ses coins et recoins le fameux bolide, les hommes de troupes élevaient, sur la crête, une tente immense, sous laquelle des tables étaient dressées, et ce fut autour de ces tables que la troupe affamée fut invitée à prendre place pour se réconforter un peu.

[Illustration: Allez dire à vos compagnons que vous êtes des vandales! (p. 320). 317]

Pour dire vrai, pendant presque toute la durée du repas, la science fut laissée de côté, et Sharp eut beau continuer ses conférences, on ne l'écouta que d'une oreille fort distraite--ventre affamé n'ayant point d'oreilles. En outre, par une attention délicate du maire de las Pueblas, la fanfare du village était venue rehausser de l'éclat de ses cuivres celui de cette cérémonie, et les fanfares couvraient la voix de l'orateur.

Au dessert, cependant, il put prendre sa revanche: c'était l'heure réglementaire des toasts, et les musiciens, ayant le gosier complètement desséché, furent se rafraîchir, ce qui permit à Sharp de faire entendre à ses auditeurs repus sa voix quelque peu éraillée.

Il commença par affirmer que le fragment pierreux qui l'avait déposé aux environs de Pétersbourg et celui-là même sur lequel il se trouvait présentement en si éminente compagnie, appartenaient, l'un comme l'autre, au bradyte détaché de la comète de Tuttle, sur lequel il avait traversé, plusieurs mois durant, une notable partie de l'espace...

Il n'en voulait pour preuves que les éléments constitutifs de l'un, qui se trouvaient être exactement les mêmes que chez l'autre; au point de vue minéralogique, identité semblable, comme aussi au point de vue géologique, ainsi que pouvaient le prouver les différentes couches constatées chez l'un et chez l'autre.

Enfin, ce qui prouvait, à n'en pouvoir douter, que le fragment duquel il était sorti s'était détaché de la masse énorme dont il était question, c'était la collection d'épreuves photographiques, prises par lui, de toutes les faces de son bolide, et dont l'une des faces semblait vouloir se raccorder exactement à la face droite du bradyte brésilien.

--Tout cela, messieurs et chers collègues, ajouta-t-il en terminant, est à vérifier en détail, car nous sommes en présence de l'un des plus importants problèmes qui se soient jamais présentés aux hommes de science, et je n'entends nullement poser qui ne soit contrôlé et recontrôlé par les hommes éminemment compétents que vous êtes... Je me permets seulement, étant pour ainsi dire de la maison (il sourit avec fatuité en disant ces mots), de vous donner quelques indications sur les aîtres; libre à vous, maintenant, de décider ce que vous avez à faire.

On juge si cette apparente modestie--de la part du héros du jour--produisit un effet considérable sur ces hommes de science, jaloux et infatués d'eux-mêmes; ils applaudirent à tout rompre, et l'un d'entre eux, prenant spontanément la parole, remercia le savant éminent de la confiance qu'il voulait bien avoir dans les modestes lumières de ses collègues, lesquels feraient appel à tout leur savoir et à toute leur bonne volonté pour répondre à la confiance que Sa Majesté l'Empereur avait bien voulu avoir en eux...

Ensuite, le café pris, on se mit à délibérer par groupes sur la manière dont il convenait d'organiser les travaux; ces groupes n'étaient pas formés, comme on pourrait le croire, par nationalités, mais par spécialités: instinctivement les astronomes s'étaient joints aux astronomes, les géologistes aux géologistes, etc.; et cela formait comme autant de commissions discutant la question, chacune au point de vue de sa compétence particulière.

--La première chose à faire, ce me semble, dit alors le ministre, président du conseil de Sa Majesté dom Pédro, serait de mettre en présence ce bradyte et l'échantillon que vous avez apporté de Pétersbourg. Les études comparatives seraient de beaucoup facilitées, je crois, par ce système.

On applaudit.

Sharp fit observer alors combien serait difficile le transport du colis pierreux amené d'Odessa; il ajouta qu'en outre cela occasionnerait des frais, dont il priait Son Excellence de se rendre compte, avant de s'engager dans cette opération.

Avec une grande dignité, le ministre répondit que, dans une question aussi importante pour la science, il considérait comme inconvenant de parler de dépenses; au surplus, il connaissait les intentions de l'Empereur, et pouvait affirmer qu'en cas d'insuffisance du budget, dom Pédro saurait ouvrir sa cassette particulière.

[Illustration: 317]

On applaudit encore.

Alors, un membre du congrès--disons tout de suite qu'il était âgé, et ne marchait qu'en s'appuyant sur des cannes--fit observer que l'endroit même où était tombé le bradyte allait rendre peut-être bien pénibles les opérations multiples et longues, assurément, auxquelles il s'agissait de se livrer.

De l'endroit où l'on se trouvait à Las Pueblas--en admettant qu'on prît le village comme domicile--il y avait une distance qu'il faudrait parcourir à pied, les moyens de transport manquant totalement; ne serait-ce pas là une bien grande fatigue pour les membres du congrès, qui n'étaient plus jeunes, la science ne venant généralement qu'avec l'âge?...

Un murmure approbatif accueillit ces paroles; mais alors Sharp se leva, et, les sourcils froncés, demanda d'une voix grondeuse:

--Comment mon honorable collègue entend-il résoudre la question? car je ne suppose pas qu'il veuille nous proposer de nous en retourner sans avoir tout mis en oeuvre pour parvenir au but que nous nous sommes proposé en venant au Brésil?

Ainsi interpellé, l'«honorable collègue» s'empressa de répliquer que c'était lui faire injure que de lui prêter de semblables intentions; la vérité, c'est qu'à son sens, il serait plus pratique et pour la santé des éminents savants, ses collègues, et pour le résultat à obtenir, de mettre le centre des opérations à Rio.

Ce fut un tollé général: habiter Rio, alors que le pivot des opérations était ici!... quelle perte de temps!... et aussi quelle fatigue!... c'était déraisonnable, au possible...

Mais l'orateur avait son idée.

--Vous ne me comprenez pas, messieurs et chers collègues, répondit-il avec un grand calme. Si j'émets la proposition de faire de Rio le centre de nos opérations, c'est qu'il ne me semble pas impossible d'y transporter...

--Le bradyte, peut-être! s'exclama-t-on de toutes parts.

Sans se déconcerter, l'autre répondit:

--Parfaitement.

On juge des rires, des plaisanteries que ce «parfaitement» souleva dans l'assistance entière.

Mais le savant qui, avant de prendre sa retraite à l'Académie des Sciences, avait fait partie, durant quelque temps, du Parlement de son pays, était par conséquent accoutumé à ne point s'effaroucher du bruit, ni des railleries, voire même des injures.

Imperturbable, il demeura debout, attendant que fût passé l'accès d'hilarité folle dont ses paroles avaient été accueillies, et alors, il ajouta:

--Toute modestie à part, n'est-ce pas, messieurs et chers collègues, je puis dire que mon nom est honorablement connu de vous tous comme celui d'un homme auquel sont familières les questions de mécanique...

Cela était tellement indéniable que tout le monde fut unanime à répondre par un murmure approbateur.

[Illustration: 321]

--Donc, vous me croirez quand je vous affirmerai que je crois possible le transport que je vous propose...

--Mais, en admettant que vous arriviez à trouver un moyen de soulever le bradyte de l'alvéole qu'il s'est creusée en tombant, quel système de traction emploierez-vous pour l'amener à vingt kilomètres d'ici?... lui cria-t-on de toutes parts.

Le savant hocha la tête.

--C'est un des petits côtés de la question, répondit-il avec un sourire de mépris; permettez-moi d'abord de vous dire que certainement Son Excellence monsieur le Président du Conseil ne refuserait pas de faire exécuter d'ici à Las Pueblas une voie se raccordant avec la ligne ferrée de Rio et qu'une locomotive... deux au besoin... ou même trois... se chargeraient de traîner ce caillou...

Ce mot atteignit Sharp au plus vif de son amour-propre: il se leva et, le visage blême, l'oeil chargé d'éclairs, il riposta d'une voix mauvaise:

--Je regrette que notre honorable collègue ait cru devoir appliquer une semblable expression à ce fragment de terre céleste qui va servir de plate-forme aux études approfondies de l'élite intellectuelle du genre humain...

Ici, l'orateur fut interrompu par un murmure très approbateur: les mots «élite intellectuelle» avaient porté. Sharp salua de droite et de gauche avec condescendance et poursuivit:

--Mais enfin, puisque «caillou» il y a, et que notre honorable collègue estime pratique le transport à vingt kilomètres d'ici d'une semblable masse, j'estime, pour ma part, que cette tentative est assez intéressante à tous points de vue, pour que nous priions Son Excellence--et, se disant, il se tourna vers le Président du Conseil des ministres--de mettre tout en oeuvre pour qu'un semblable résultat puisse être atteint.

Le ministre se leva à son tour et déclara que Sa Majesté l'Empereur serait trop heureuse de coopérer dans la limite de ses moyens à une opération aussi intéressante... mais que malheureusement sa cassette particulière n'était pas inépuisable;... quant au budget du pays, il était dans un état de déséquilibre tel qu'il ne voyait guère le moyen de prendre dans les fonds publics la plus petite somme qui permît au gouvernement de prêter une collaboration efficace à un si hardi projet... que, cependant, il allait en causer à ses collègues, examiner de concert avec eux, et de manière très approfondie, la question et que, si le gouvernement trouvait le moyen de frapper un nouvel impôt qui mît de nouvelles ressources à sa disposition, on pouvait compter sur lui.

Comme il achevait ces mots, voilà que, au pied du bolide, un mouvement inusité se produisit... les soldats couraient aux armes, les cavaliers sautaient en selle, des commandements brefs éclataient.

Tout le monde se leva de table et s'en vint au bord de la crête pour mieux voir ce qui se passait.

Un demi-escadron, sabre au clair, partit au grand trot.

Alors chacun se tourna vers le ministre, pour savoir, comme si le pauvre homme n'était pas aussi ignorant que ses convives.

--Regardez donc là-bas! dit tout à coup quelqu'un, en étendant le bras vers l'extrémité de la plaine.

Un nuage de poussière flottait à ras de terre, comme soulevé sous les pieds d'une troupe nombreuse en marche; mais bientôt cette poussière se confondit avec celle qui enveloppait l'escadron; celui-ci, maintenant, avait pris le galop et on apercevait les lames de sabres qui brillaient au grand soleil comme des éclairs.

--On dirait qu'ils chargent! observa une voix.

Les savants s'entre-regardèrent et leur physionomie exprimait un étonnement auquel un peu d'inquiétude se mêlait.

Mais brusquement, là-bas, les cavaliers firent halte; la poussière se dissipa un peu et l'on put voir une troupe nombreuse de gens arrêtés par les soldats avec lesquels ils semblaient parlementer.

--Qu'est-ce que cela peut bien signifier? murmura le Président du Conseil des ministres.

Et il se tournait déjà vers un valet pour lui donner l'ordre d'envoyer aux renseignements, lorsque quelques cavaliers furent aperçus, tournant bride, et revenant vers le campement de toute la vitesse de leurs montures.

En moins de dix minutes, ils furent assez près pour que l'on distinguât en croupe de l'un d'eux un individu, les yeux bandés et tenant par la taille le soldat, à cheval devant lui.

La surprise générale ne fit, comme bien on pense, qu'augmenter.

Enfin le petit détachement, parvenu au pied du bolide, fit halte; l'officier qui commandait, sauta à bas de sa selle, fit mettre pied à terre à l'individu dont les yeux étaient bandés et, le tenant par la main, se mit à grimper sur le flanc escarpé du bloc pierreux.

--Excellence, dit-il en s'arrêtant devant le ministre, monsieur vous est envoyé en parlementaire.

La surprise, à ces mots, se transforma en stupéfaction.

Un parlementaire! cet homme vêtu d'un macfarlane à carreaux blancs étranges, coiffé d'un casquette de voyage et portant en bandoulière un étui de cuir renfermant une lorgnette.

--Quelle est cette plaisanterie, monsieur? interrogea sévèrement le ministre.

L'homme aux yeux bandés répondit alors en mauvais portugais, mais avec un accent qui sentait son anglais d'une lieue:

--Excellence, je suis envoyé vers vous par mes compagnons de voyage pour vous proposer une transaction...

--Une transaction!

--Nous sommes environ un millier de touristes amenés au Brésil par les soins de l'agence Cook, pour admirer le grand voyageur intersidéral Fédor Sharp, contempler le fragment de terre céleste tombé sur votre territoire... et nous avons espéré pouvoir remporter chacun--à titre de souvenir--une parcelle de ce merveilleux caillou...

Ces mots soulevèrent dans l'assistance des savants un murmure de réprobation.

--Vos soldats nous ont chassés cette nuit, et, sans armes, nous ne pouvons avoir la folle prétention de lutter contre eux; aussi avons-nous pensé que peut-être pourrions-nous nous entendre sur un autre terrain: chacun de nous est disposé à verser au gouvernement brésilien vingt-cinq livres sterling contre la remise d'un demi-kilogramme par voyageur, de ceci...

En disant cela, il frappait le bolide du talon de son soulier jaune...

Ce fut une explosion de colère; les injures, dans toutes les langues du globe pleuvaient sur la tête du malheureux parlementaire, volontiers, les savants se seraient livrés à des voies de fait, si le président du Conseil des Ministres ne l'avait couvert de son corps.

--Messieurs... messieurs, déclara-t-il, la personne d'un parlementaire est sacrée.

Alors, Fédor Sharp s'avança, et d'une voix qui tremblait d'indignation:

--Allez dire à vos compagnons, déclara-t-il, que vous êtes des vandales! et qu'avant de porter vos mains sacrilèges sur le sol que voici, il vous faudra passer sur nos cadavres...

Des applaudissements éclatèrent.

L'Anglais inclina la tête très flegmatiquement et répondit:

--Je ferai votre commission; mais le trésor du Brésil n'est pas si riche pour qu'il repousse aussi facilement une somme de vingt-cinq mille livres...

Il tourna les talons et se retira, emmené par l'officier qui lui servait de guide.

--Excellence, dit alors Sharp, je vous supplie de faire faire bonne garde, car il n'y a rien d'entêté comme un Anglais et les touristes de l'Agence Cook ne vont pas désarmer.

--N'ayez crainte... mais ceci nous prouve qu'il est urgent de prendre des dispositions pour mettre le bolide en lieu sûr.

--Et d'aviser aux moyens de le déménager d'ici au plus tôt, dit alors celui de ces messieurs qui avait proposé de transporter à Rio le précieux caillou.

Le président du Conseil demanda le silence et dit alors:

--Messieurs... je m'en vais, sans tarder, m'occuper de réunir les fonds nécessaires pour mener à bien cette gigantesque opération; je vous laisse le soin d'en trouver le moyen pratique.

[Illustration: Une lueur de satisfaction s'alluma dans la prunelle du ministre (p. 334)., 325]

Il ajouta avec un sourire plein de politesse:

--Et je ne doute pas que vous arriviez bons premiers...

Il salua à la ronde et dégringola le long de la pente abrupte, se disant _in petto_:

--La gloire, c'est très joli... mais c'est bien cher quand il faut la payer...

Et, en regagnant la gare de Las Pueblas, il se mit l'esprit à la torture pour trouver un moyen de toucher les vingt-cinq mille livres proposées par les Anglais.

[Illustration: 326]