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CHAPITRE III

AU PÔLE AUSTRAL DU MONDE

[Illustration: 074]

C'est égal, et tu diras ce que tu voudras, mais je commence à en avoir par-dessus la tête, de l'astronomie.

Un silence se fit, coupé seulement par un petit ricanement moqueur de Fricoulet, et Gontran ajouta:

--Si je connaissais celui qui, le premier, a eu l'idée de cette maudite science, je vouerais son nom à l'exécration...

--... Des générations à venir?

--Des générations d'amoureux, seulement... mais _in secula seculorum_...

Cela avait été dit avec une conviction tellement profonde et en même temps sur un ton si visiblement navré, que l'ingénieur ne put faire autrement que de donner un libre cours à son hilarité.

--Tu avoueras cependant, dit-il quand ses éclats de rire lui permirent de formuler sa pensée, que vous autres amoureux vous vous trouveriez singulièrement gênés si personne avant vous n'avait songé à examiner le Ciel! Que deviendrait alors tout ce vocabulaire qui vous est propre et dans lequel il n'est question que du rayonnement des cieux, du scintillement des étoiles, de la clarté lunaire, etc., etc., bref, de tout ce tas de fariboles niaises au moyen desquelles vous hypnotisez celle à laquelle vous vous adressez...

À cet argument, le diplomate répondit par un simple haussement d'épaules, tandis que Farenheit, qui paraissait somnoler dans un coin, s'exclamait:

--Vous me permettrez cependant de vous dire, mon cher monsieur Fricoulet, que les amoureux ont existé depuis la création du monde...

--Ou à peu près, dit l'ingénieur, car vous me concéderez également que, pour qu'Adam fût amoureux, il était au moins indispensable que Mme Ève fût créée.

L'Américain répliqua à cette plaisanterie par un indistinct grognement,--car il n'aimait pas beaucoup la contradiction--et poursuivit:

--Or, quand Dieu a créé l'homme, je n'ai pas entendu parler qu'il eût créé en même temps, pour son amusement, les télescopes, les méridiennes, les équatoriaux, bref, toute cette quincaillerie qui fait la plus grande joie de M. Ossipoff.

Et le buste légèrement penché en avant, les deux poings fermés sur les genoux, l'Américain attachait, d'un air victorieux, son oeil sur l'ingénieur, attendant, dans une pose de défi, la réponse qu'il allait lui faire; nous disons son oeil et non ses yeux, car Fricoulet n'avait pas encore voulu l'autoriser à retirer le bandeau qui lui coupait diagonalement la figure, depuis l'accident qui lui était survenu.

--Parbleu! riposta Fricoulet, je n'ai point la prétention de soutenir que l'invention de l'astronomie remonte à Adam et Ève; au surplus, on pourrait soutenir qu'à cette époque--c'est-à-dire avant que le serpent n'eût invité Ève à croquer la pomme--le séjour terrestre était si délicieux que les pensées de nos premiers parents n'avaient nul besoin de s'élever au-dessus de la cime des arbres du Paradis.

Gontran se prit à ricaner:

--Penserais-tu me faire croire qu'Adam n'inventa l'astronomie que pour se distraire des infortunes dont il se trouva soudainement accablé?...

--Comme les journaux du temps n'en parlent pas, fit l'ingénieur, tu me permettras de demeurer aussi muet qu'eux sur ce sujet. Seulement, ce qui est prouvé, c'est que l'astronomie est certainement la science la plus ancienne qui soit...

--Ce ne sont pas ses chevrons qui la rendent plus intéressante! maugréa Gontran. Farenheit sursauta.

--Alors, interrogea-t-il tout surpris, pourquoi vous y être adonné?

--Comment! pourquoi?... mais parce que...

Le jeune homme s'arrêta net, voyant les regards singuliers que l'ingénieur attachait sur lui, et une seconde de réflexion lui montra la bêtise qu'il allait commettre en révélant à Farenheit le secret de la comédie que l'amour lui faisait jouer depuis si longtemps.

Il répondit d'un ton pénétré:

--Parce que j'étais irrésistiblement entraîné vers elle.

--À la bonne heure, fit Farenheit; car, que moi je parle de la sorte, cela se comprend, je suis marchand de suif et il n'y a rien dans les astres qui me puisse attirer...

--Rien... rien, ricana Fricoulet... eh bien! alors, qu'alliez-vous faire dans la Lune?

À cette question qui lui rappelait l'origine de toutes ses mésaventures, l'Américain se dressa tout debout et, le visage subitement congestionné, lança subitement son poing dans l'espace:

--_By God!_... vous me demandez ça!... Mais c'est Sharp... ce coquin de Sharp qui m'a fourré dedans... Ah! les diamants de la Lune!... la bonne plaisanterie... et l'on prétend que nous sommes des gens pratiques!... Mais ce Russe!... ce Russe de malheur...

--Permettez, Sharp n'est pas un véritable Russe; c'est un métis chez lequel l'élément allemand domine...

Ayant dit, Fricoulet, dont la langue bien pendue ne pouvait demeurer en repos, poursuivit en s'adressant à Gontran:

--Savais-tu que les Aryas pasteurs passaient les nuits à contempler les astres; que les Chinois et, après eux, les Égyptiens des premières dynasties ont laissé l'inscription d'un grand nombre d'observations astronomiques de haute valeur?

--J'ignorais...

--Progressivement, de siècle en siècle, la science de l'univers s'est perfectionnée avec l'amélioration des appareils d'optique...

Farenheit poussa un gros rire.

[Illustration: Avant peu la carte photographique de toutes les étoiles, obtenue par voie directe, donnera la position exacte des astres (p. 75). 077]

--Et puis, interrogea-t-il, quelle est la conséquence pratique de tout cela? Vous nous dites que des générations d'yeux, depuis des milliers d'années, se sont usées contre les oculaires des télescopes... la belle avance...

L'ingénieur pinça les lèvres, tandis qu'une flamme courte s'allumait dans ses prunelles pleines de malice.

[Illustration: 078]

--Dites donc, mon cher monsieur Farenheit, demanda-t-il d'un ton narquois, est-ce que vous aimez le café?...

À cette question, l'Américain fit un brusque soubresaut, et, après avoir passé sur ses lèvres une langue gourmande, il répondit:

--En auriez-vous, par hasard, une tasse à m'offrir?... non, n'est-ce pas; alors, qu'a de commun le moka avec les étoiles?

Un fin sourire égaya le visage de Fricoulet.

--Ce qu'il y a de commun! s'exclama-t-il; écoutez-moi et vous verrez si, en l'absence de la science astronomique, nous pourrions, nous autres habitants de l'Ancien Continent, boire du café: n'est-ce pas de la connaissance exacte des mouvements des astres que l'on est arrivé à déduire la division du temps, l'estimation de la durée, l'établissement des longitudes et leur calcul en pleine mer; supprimez tout cela et dites-moi un peu dans quelles conditions pourraient s'effectuer les voyages au long cours?... Or, sans les traversées auxquelles l'astronomie assure une sécurité relative, comment s'effectuerait l'importation, dans nos pays où ils ne pourraient arriver à maturité, des produits des régions équatoriales?

Il termina triomphalement par la formule classique:

--C. Q. F. D.

--Pardon, dit en riant M. de Flammermont, «ce qu'il fallait démontrer», ce n'est pas que la science astronomique est favorable aux importantes affaires qui se traitent au Havre, sur les «Rio» ou les «Martinique», mais bien favorable à elle-même.

Fricoulet arrondit ses yeux.

--À elle-même? répéta-t-il interrogativement.

--J'entends par là que plus on avance dans la science astronomique et moins on est avancé... C'est la science caméléonesque par excellence, qui défait le lendemain ce qui était fait la veille, vous empêche de rien reconnaître dans les travaux de vos devanciers, ou si peu que, ma foi, ce n'est pas la peine d'en parler, et j'avoue très franchement qu'il faut à messieurs les astronomes une foi joliment enracinée, pour qu'ils continuent à travailler dans de semblables conditions...

--Comprends pas.

--C'est facile, cependant, riposta Gontran; prenons, si tu veux, M. Ossipoff; voilà un homme qui s'est usé, on peut le dire, dans la recherche d'Hypérion,--la planète n'existe pas, je le sais, mais supposons qu'elle existe,--il lui assigne une place dans le ciel, fait le tracé de son orbite, établit les lois de sa rotation, pose son poids, son volume, sa densité... Ossipoff est un grand homme, et crac! voilà que, dans cent ans, dans deux cents ans d'ici, les astronomes cherchent Hypérion... disparu, Hypérion... ou bien changé de place... changé d'orbite... de poids... de densité, etc... Voilà Ossipoff traité d'halluciné, à moins qu'on ne le traite d'âne, tout simplement...

Le jeune homme se tourna vers Farenheit.

--Est-ce vrai? est-ce juste? interrogea-t-il.

--Je n'y entends rien, répondit l'Américain imperturbablement; mais cela me paraît fort logique...

Fricoulet haussa les épaules.

--Et moi, dit-il, je t'affirme que le Ciel est tout aussi connu, mieux connu même que la Terre tout entière: des cartes très précises ont été dressées de toutes ses parties par de nombreux astronomes, et, avant peu, la carte photographique de toutes les étoiles, obtenue par voie directe, donnera la position exacte des astres que les astronomes, pour faciliter les recherches, ont associés en constellations...

Cette conversation se tenait dans la machinerie où Gontran terminait son «quart», ayant pour compagnons de veille Fricoulet, intéressé malgré lui par l'étrangeté de ce désert intersidéral dans lequel flottait le wagon, et Farenheit qui, surexcité par cette pensée que l'on tournait le dos à la Terre, au lieu d'avoir le cap dessus, ne pouvait dormir...

[Illustration: 080]

Ossipoff, lui, enfermé dans sa cabine, prenait un repos bien gagné par près de trente heures de veille consécutives, et Séléna mettait au net, suivant sa coutume, les notes prises par le savant, au cours de ses observations.

Fricoulet venait de prononcer les paroles rapportées plus haut, lorsque l'Américain, qui regardait distraitement par l'un des hublots, auprès duquel il était assis, hublot passé au noir de fumée, par précaution, s'écria sur un ton admiratif:

--Voilà qui est véritablement superbe!... Venez donc voir, monsieur de Flammermont...

Gontran, blasé depuis longtemps sur toutes les surprises que lui réservait l'immensité céleste, rejoignit nonchalamment Farenheit et colla son visage à côté de celui de l'Américain, trop intéressé pour lui céder sa place et, malgré son scepticisme, le jeune homme ne put s'empêcher de s'écrier lui aussi:

--Épatant!...

C'est qu'en vérité le spectacle qui s'offrait à la vue des voyageurs tenait de l'enchantement, de la féerie: la profondeur noire de l'infini était toute constellée d'astres aux multicolores reflets: ici, c'étaient des globes entièrement blancs qui rayonnaient dans l'espace des teintes laiteuses d'une délicatesse de ton extraordinaire; là, des mondes mystérieux éclairaient d'une lueur passant par toutes les gammes du rouge, depuis l'écarlate violent jusqu'au jaune orangé le plus fin, les profondeurs de l'infini; un peu plus loin, c'était un assemblage d'étoiles aux différents reflets qui semblaient les couleurs d'une extraordinaire palette.

[Illustration: 081]

Quelques-uns de ces mondes apparaissaient, estompés d'une brume lumineuse, ainsi que des lanternes vénitiennes dont la flamme, vers la fin des fêtes qu'elles ont illuminées, vacille, prête à s'éteindre; un grand nombre, au contraire, envoyaient dans l'espace des rayons aussi crus, aussi ardents que la plus lumineuse des lampes électriques, et tous ces rayons se croisant, se confondant, finissaient par former autour du wagon de lithium une atmosphère si étrangement multicolore que les yeux des Terriens, tout surpris, ne pouvaient arriver à en comprendre la composition.

--Sapristi! murmura Gontran, si les organisateurs de la Fête des Fleurs, qui se tient annuellement au Bois-de-Boulogne, pouvaient voir ça, ils donneraient leur démission, à moins qu'ils ne meurent de honte.

Et Farenheit, de son côté, d'ajouter:

--L'Electric-Club a donné, depuis sa fondation, bien des raoûts et bien des redoutes qui eussent surpris les gens du vieux Continent; mais voilà qui dépasse de beaucoup notre luxe de mise en scène...

Puis, au bout d'un moment employé à contempler ce merveilleux spectacle, l'Américain demanda:

--Tout cela, ce sont des étoiles?

--Assurément, répondit Fricoulet; que trouvez-vous de surprenant à cela?

--Ceci, tout simplement, c'est que je croyais les étoiles animées d'un scintillement continu, tandis que toutes les lueurs que nous voyons en ce moment sont fixes...

--Il en était de même lorsque nous les examinions de Mars, ajouta Gontran.

Il dit presque aussitôt, d'un ton dégagé:

--Illusion d'optique, sans doute...

--Comment! sans doute, se récria Fricoulet; c'est certainement qu'il faut dire... et savez-vous à quoi est due cette illusion d'optique? tout simplement à l'épaisseur de la couche atmosphérique terrestre qui produit le phénomène de la scintillation des astres... Ici, nous flottons dans le vide et la lueur des étoiles nous apparaît telle qu'elle est réellement, c'est-à-dire fixe ou à peu près...

Gontran, qui écoutait distraitement son ami, ayant toute son attention attirée vers le spectacle merveilleux de l'infini, objecta:

--Mais la lueur de Mars, de Vénus, de la Lune même ne scintille pas, et cependant, pour nous parvenir, elle traverse bien, tout comme celle des étoiles, la couche atmosphérique terrestre.

--C'est à cela que l'on distingue les planètes, répondit Fricoulet; maintenant--et, ce disant, il s'approcha de M. de Flammermont, à l'oreille duquel il parla bas,--si jamais Ossipoff t'interrogeait sur ce sujet, tu pourrais lui dire que ce sont les étoiles blanches qui scintillent le plus et les étoiles rouges ou orangées qui scintillent le moins.

--Les premières, dans le spectre desquelles on retrouve les sept couleurs du prisme, avec les raies noires caractéristiques de l'hydrogène; les secondes, dont le spectre est traversé par de larges bandes nébuleuses obscures formant comme une espèce de colonnade.

Ces mots, c'était Ossipoff qui venait de les prononcer, arrêté sur la dernière marche de l'escalier d'où il avait entendu la fin seulement de la phrase de l'ingénieur; persuadé comme il l'était des connaissances scientifiques de son futur gendre, la pensée toute naturelle qui se présenta à son esprit fut que Fricoulet répondait à une «colle» que venait de lui pousser son ami; aussi souriant d'un air sarcastique:

--Savez-vous aussi quel est, en moyenne, le nombre par seconde des variations de couleurs pour toutes les étoiles observées et ramenées à une même hauteur de 30 degrés au-dessus de l'horizon?...

Fricoulet cligna malicieusement de l'oeil vers son ami et répliqua avec une assurance imperturbable:

--Je n'aurai pas grand mérite à vous répondre, mon cher monsieur Ossipoff, car Gontran vient de m'apprendre la chose à l'instant: ce nombre est de 86 pour les étoiles blanches et de 56 pour les rouges.

Puis, prenant un air à dessein naïf, pour bien donner le change au vieillard:

--Chez nous, en France, les paysans prétendent que les fortes scintillations d'étoiles annoncent la pluie... et généralement, ils ne se trompent pas.

--Ce qui n'a rien d'étonnant, puisque c'est la présence de l'eau dans l'atmosphère, en quantité plus ou moins grande, qui exerce l'influence la plus marquée sur la scintillation...

Cela dit, le visage d'Ossipoff se transforma complètement; une ride profonde se creusa entre ses sourcils brusquement froncés, ses lèvres se plissèrent dans une moue soucieuse et, prenant Gontran par le bras:

--Mon cher enfant, dit-il à voix basse et comme honteux, je désirerais vous entretenir d'un sujet grave...

Le jeune homme coula un regard inquiet vers Fricoulet qui fit avec ses bras un geste dont la claire signification était «À la grâce de Dieu» et morne, silencieux, tête basse comme une victime, il suivit le vieux savant qui montait lentement l'escalier.

[Illustration: 084]

Une fois sur le palier, il ouvrit la porte de sa cabine, s'effaça pour laisser passer son compagnon, se pencha afin de s'assurer que ni Fricoulet ni l'Américain ne pouvaient se mettre à l'écoute et, étant entré à son tour, referma soigneusement la porte derrière lui.

--Sapristi! se disait mentalement M. de Flammermont en regardant à la dérobée son futur beau-père, sapristi! qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir?

Et son inquiétude était d'autant plus grande qu'ayant fermé soigneusement la porte, le vieillard était venu se planter devant lui et l'examinait à travers ses lunettes, d'un air singulier, tout en passant distraitement sa main sur sa longue barbe blanche; on eût dit qu'il éprouvait quelque appréhension à parler et qu'avant de s'y résoudre il voulait tâcher de découvrir par avance comment son interlocuteur allait prendre la communication qu'il avait à lui faire. Enfin, se décidant, il toussa à deux ou trois reprises, et posant, dans un geste paternel, sa main sur le bras du jeune comte:

--Mon cher enfant, balbutia-t-il d'un air embarrassé et d'une voix dans laquelle il y avait une intonation pleine d'humilité, mon cher enfant, j'ai un aveu pénible à vous faire.

[Illustration: Il se prit le crâne à deux mains, dans un geste vraiment désespéré (p. 84). 085]

Pour le coup, Gontran sentit une sueur froide lui perler subitement sur le front et, tandis que son buste se rejetait en arrière, dans un mouvement brusque, il s'exclamait avec indignation.

--Encore!

Il pensait que le vieux savant avait cédé à quelque nouvel accès de folie scientifique, compliquant plus encore qu'elle ne l'était la situation des voyageurs.

--Mon cher enfant, poursuivit le vieillard sans se troubler, je viens faire appel à toute votre science et à toute votre mémoire...

Cette fois, Gontran sentit un petit frisson lui courir par tout le corps, à fleur de peau, les quelques mots d'Ossipoff lui ayant fait pressentir sur quel terrain allait se trouver placée la conversation.

--Je vous ai prié de monter, expliqua le vieillard, pour une raison que vous, savant, vous comprendrez; je n'ai pas voulu vous faire part de la singulière défaillance de cerveau dont je suis en ce moment victime, devant ce Farenheit et ce Fricoulet qui n'y entendent rien...

--Ah! cependant, protesta Gontran, Fricoulet est un garçon trop modeste pour n'être pas indulgent.

Ce dernier mot était malheureux; il faillit mettre le feu aux poudres et les vitres des lunettes d'Ossipoff étincelèrent subitement, tandis que d'une voix brève, sèche, coupante, il ripostait:

--Je n'ai que faire de l'indulgence de M. Fricoulet.

Gontran demanda:

--D'ailleurs, peu importe: nous sommes seuls... de quoi s'agit-il?

Le vieillard hésita encore; sans doute ce qu'il avait à dire lui apparaissait-il comme une chose énorme et n'était-il pas certain que sa confiance fût bien placée. Mais, d'un autre côté, la nécessité impérieuse le poussant, il se décida en poussant un petit soupir.

--Voyons,... je n'ai pas besoin de vous demander, n'est-ce pas, si vos calculs sont exacts?

--Quels calculs?...

--Ceux qui vous ont servi à établir la route suivie par l'_Éclair_?

Gontran eut un violent haut-le-corps, tout comme si la seule idée que l'on pouvait mettre en doute l'authenticité de ses calculs suffît à l'indigner.

--Plaisantez-vous? se contenta-t-il de répondre avec une dignité parfaitement simulée.

Ossipoff protesta.

--Ne vous froissez pas, mon cher ami, fit-il, car il était loin de mon intention de suspecter votre science... mais ce qui arrive est si extraordinaire, si invraisemblable que lorsque je vous aurai dit... vous trouverez ma question excusable...

L'inquiétude du jeune homme allait grandissant, car pour qu'un savant de la force d'Ossipoff ne s'y retrouvât plus, il fallait qu'il s'agît en effet d'un problème ardu, pour la solution duquel toute sa «roublardise» serait inutile.

--Parlez, monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix qu'il chercha à affermir, et si mes modestes lumières peuvent vous être de quelque utilité...

--Donc, vos calculs sont justes, vos observations sont exactes, nous avons atteint la Voie Lactée et dépassé l'étoile la plus proche de notre système solaire.

--[Grec: A] (alpha) du Centaure... c'est parfaitement cela.

--À notre droite, se trouve bien l'amas de soleils que les astronomes terrestres ont relevé dans cette constellation et nous sommes à proximité de la _Croix-du-Sud_?

Ces derniers mots n'étaient plus aussi assurés que le commencement de la phrase; mais ils étaient prononcés sur un ton interrogatif qui ne laissa pas que de rendre le jeune homme quelque peu perplexe...

Néanmoins, comme il lui était impossible de garder le silence, il répondit de manière énergiquement affirmative.

--C'est parfaitement cela.

Ossipoff poussa un profond soupir comme si un poids énorme lui eût été enlevé de dessus la poitrine.

--Ah! mon cher enfant, balbutia-t-il, vous ne sauriez croire combien je suis heureux de vous voir en communion d'idées avec moi sur ce point... seulement, je vous demanderai de vouloir bien m'expliquer ce phénomène.

Il prit le jeune comte par la main, l'amena près du télescope et, par une douce pression sur les épaules, le contraignit à s'asseoir devant l'instrument en disant:

--Regardez.

Totalement ahuri, Gontran appliqua son oeil à l'objectif, regarda, et, croyant que le vieillard était déconcerté par les colorations étranges des mondes parsemés dans l'espace, il allait se lancer dans des variations faites sur les explications que Fricoulet venait de lui donner à l'instant, touchant les différences de teintes observées dans le rayonnement des étoiles, lorsque Ossipoff s'exclama:

--Hein!... vous la cherchez!... comme moi; mais vous pouvez bien vous user les yeux et fouiller les coins et recoins du ciel, vous ne la trouverez pas...

Gontran, en lui-même, se disait:

--Je donnerais bien des choses pour savoir de quoi il parle.

Mais il avait beau sonder l'infini pour découvrir ce que le vieillard pouvait bien chercher dans cette fête vénitienne céleste; c'était en vain.

--Inutile, allez, dit enfin Ossipoff, voici cinq heures que je remue toutes les constellations... pas plus de _Croix-du-Sud_ que sur ma main...

--C'est la _Croix-du-Sud_ qu'il veut, pensa le jeune comte; du diable si je l'aurais jamais trouvée, je ne la connais pas...

Il se redressa et dit du ton le plus naturel du monde:

--Du moment que vous l'avez cherchée, mon cher monsieur Ossipoff, je m'en rapporte à vous,... et alors?

--Comment! alors?... mais où est la Croix-du-Sud? où est l'amas de soleils que nous devrions avoir sur notre droite? où est même Alpha?

Il se prit le crâne à deux mains dans un geste véritablement désespéré et ajouta:

--J'y perds la tête, mon enfant; je ne retrouve plus l'aspect du ciel et moi qui connaissais, ou, du moins, qui croyais connaître mon univers céleste sur le bout du doigt, je suis obligé de vous confesser que je suis semblable à un Kurde où à un Kirghise que l'on transporterait sur la Perspective Newsky... C'est pourquoi j'ai recours à vous pour m'assurer que nous sommes bien dans le droit chemin et ensuite pour m'expliquer par quel phénomène...

Durant qu'Ossipoff parlait, le jeune homme avait repris possession de lui-même; aussi fut-ce avec cette belle assurance dont il avait déjà donné tant de preuves au cours de cet aventureux voyage qu'il répondit:

--Tranquillisez-vous, mon cher père, nous sommes bien dans la Voie Lactée, c'est bien à notre droite [Grec: ô] (oméga) du Centaure que nous devrions voir, comme nous devrions apercevoir encore à notre arrière [Grec: a] (alpha) de la même constellation.

--Mais la _Croix-du-Sud_, mon pauvre Gontran, la _Croix-du-Sud_?...

--C'est fort simple; il en est d'elle comme des autres; par suite de notre rapprochement de ces mondes, leur aspect a changé, leur position a varié au point de vue optique et c'est assurément à la différence d'angle sous lequel nous les voyons actuellement qu'il faut attribuer la dislocation de la _Croix-du-Sud_.

Gontran, s'il n'avait aucune connaissance scientifique, était doué, par compensation, d'une forte dose de logique et de bon sens; c'est pourquoi, en cette circonstance, comme en bien d'autres d'ailleurs, tout aussi difficiles, eût-il pu réussir à donner le change au vieillard, si la Providence, qui veillait sur lui, ne lui eût envoyé son sempiternel sauveteur juste à temps pour le tirer d'embarras...

Ossipoff en effet ouvrait la bouche pour protester contre l'explication que venait de lui fournir le jeune homme, explication un peu vague et qui ne lui paraissait pas--fort justement d'ailleurs--s'appliquer à la situation, lorsqu'on frappa rudement à la porte et la voix de Fricoulet retentit:

--Monsieur Ossipoff! cria le jeune homme, c'est à votre tour de prendre le quart...

Avant que le vieillard eût pu s'y opposer, Gontran avait ouvert et, suivi de Farenheit, l'ingénieur faisait irruption dans la cabine.

--Pas un mot devant lui, dit rapidement Ossipoff à l'oreille de son futur gendre.

--Soyez tranquille, répondit Gontran de même.

À son autre oreille, Fricoulet murmurait:

--J'arrive à temps; tu allais dire une énormité qui eût tout brisé.

--Comment sais-tu?

--J'écoutais à la porte... par prudence...

Ossipoff, cependant, les sourcils froncés et la mine renfrognée, dit à Fricoulet:

--Je vous remercie de votre empressement... mais je désirerais, avant de descendre à la machinerie, terminer une conversation...

Alors, Gontran, sans lui laisser le temps d'achever, dit à Fricoulet avec ce sérieux imperturbable qui était sa grande force:

--Nous allons voir si tu te souviens des explications que je t'ai données hier sur le changement auquel il fallait nous attendre dans l'aspect du ciel...

Se retenant pour ne pas pouffer de rire, l'ingénieur répondit aussitôt, du même ton qu'un écolier qui répète une leçon...

--Il y a à ce changement deux raisons: la première est la différence de distance existant entre les deux points d'observation, c'est-à-dire la Terre et le wagon dans lequel nous nous trouvons; il y a là une règle d'optique sous le coup de laquelle tombent les astres; la seconde raison est due à la rapidité avec laquelle la lumière franchit la distance qui sépare de la Terre les constellations dans le voisinage desquelles nous nous trouvons, et entre autres, la Croix-du-Sud.

Ossipoff plissa les paupières, cherchant à deviner où voulait en venir le jeune ingénieur et murmura d'une voix revêche.

[Illustration: 090]

--Je ne comprends pas...

--Laissez-le achever, dit Gontran avec un sourire rassurant et vous comprendrez.

--C'est pourtant bien simple: le rayonnement de la Croix-du-Sud met environ cinq ans à parvenir aux télescopes terrestres; or, étant donné le mouvement dont sont animées les constellations, il est tout naturel que nous ne les trouvions plus, étant si près d'elles, à la même place où elles semblent toujours être aux yeux de nos astronomes.

Le vieux savant se toucha le front de son index osseux.

--C'est, ma foi, juste, murmura-t-il.

Il ajouta avec un sourire de pitié:

--Rien n'était plus simple, cependant, que de songer à cela... mais où donc avais-je la tête?

Gontran voulut parler; d'un imperceptible battement des paupières, Fricoulet lui fit signe de le laisser continuer.

--Ce n'est pas tout,... ne m'as-tu pas dit que la précession des équinoxes était pour quelque chose là-dedans?...

Pour le coup, le jeune diplomate jugea à propos de jouer un peu la comédie.

--Pour quelque chose! répéta-t-il, eh bien! comme tu y vas!... mais c'est d'une importance capitale...

Il s'adressa à Ossipoff, en haussant les épaules:

--Ah! ces ignorants! s'écria-t-il; c'est comme M. Farenheit, qui, l'autre jour, parlait de passer par profits et pertes les secondes qui servent de mesure pour la parallaxe des étoiles...

--Eh bien! bougonna Farenheit qui, jusqu'alors, n'avait rien dit, qu'est-ce que c'est que ça, la procession des équinoxes?...

--Précession, monsieur Farenheit, rectifia ironiquement Fricoulet: c'est le nom que l'on donne à l'oscillation et au balancement de la Terre sur son axe... balancement qui fait que le pôle du monde se déplace lentement parmi les constellations.

Ossipoff, qui écoutait depuis quelques secondes, en donnant de visibles signes d'impatience, s'écria:

--Se déplace!... se déplace!... c'est bien la peine d'en parler... un cercle de 23 degrés de rayon, qui ne demande pas moins de 25,765 années pour être parcouru entièrement, est-ce que c'est appréciable?

Fricoulet, piqué au vif, riposta:

--Comment!... si c'est appréciable!... mais tellement qu'il y a 14,000 ans, Véga était l'étoile polaire des terriens et que dans 12,000 ans, elle le redeviendra également.

--Ce sont les cartes célestes de l'époque qui nous l'apprennent! s'exclama narquoisement l'Américain.

--Non, monsieur Farenheit, mais ma simple jugeote, de même que ma jugeote, ou plutôt celle de mon ami Gontran, me permet de vous donner un aperçu de ce qu'était l'aspect du ciel il y a soixante-quatre siècles, c'est-à-dire au temps des Pharaons et des premières civilisations chinoises; presque toutes les constellations du ciel austral étaient visibles de l'hémisphère boréal, à la latitude de Paris: le Centaure, la Croix-du-Sud, Canopus, Achernar, l'Autel, l'Indien, tandis que Sirius, Orion, l'Éridan demeuraient invisibles, cachées sous la Terre... cherchez un peu maintenant les constellations australes!... disparues! évanouies!... sous l'horizon, tandis que nous voyons parfaitement le Grand-Chien, l'Éridan, Rigel et autres.

Farenheit se croisa les bras et s'écria:

--Alors, qu'aviez-vous donc à protester si énergiquement, tout à l'heure encore, lorsque M. de Flammermont vous déclarait que l'astronomie était la dernière des sciences...

--Gontran! s'exclama Ossipoff suffoqué...

Il répéta, sur un ton qui trahissait une profonde, une sincère douleur:

--Oh! Gontran...

Fricoulet protesta.

--Mais, vous avez mal compris, monsieur Farenheit.

--M. de Flammermont n'a pas dit cela? cria l'Américain, hors de lui, croyant voir un démenti dans ces paroles.

--Il a dit cela, mais ne l'a point dit avec le sens que lui donne M. Ossipoff; dans sa pensée, l'astronomie est assurément la première des sciences, au point de vue intérêt,--puisqu'il y a consacré sa vie--mais il estime, chacun a le droit d'avoir son opinion, n'est-ce pas? que c'est aussi la dernière, au point de vue des résultats qu'elle donne...

Littéralement ahuri, le vieux savant écoutait, sans bien comprendre, tandis que l'ingénieur clignait malicieusement de l'oeil vers son ami, d'un air qui voulait dire: «À toi, maintenant... et hardiment».

Gontran comprit et, avec une mauvaise humeur parfaitement jouée:

--Franchement, mon cher père, me nierez-vous que ce qui vous arrive ne soit une preuve de plus à l'appui de mon raisonnement?... Comment! vous voilà, vous, un des princes de l'astronomie moderne, dont la vie, tout entière, sans un instant d'interruption, a été consacrée à l'étude des astres, vous voilà arrivé pour ainsi dire aux confins de la vie, et tout aussi embarrassé, en ce moment, qu'un enfant, qui n'aurait approché son oeil d'un télescope!...

Une furtive rougeur empourpra le visage d'Ossipoff qui balbutia:

[Illustration: En même temps, elle lui quittait le bras et agitant des étoffes... (p. 94). 093]

--Gontran... vous m'aviez promis...

[Illustration: 094]

--Bast! riposta le jeune homme, en haussant les épaules, étant donné ce que vient de vous répondre Fricoulet, ne pensez-vous pas qu'il sache aussi bien que vous et moi l'impossibilité matérielle dans laquelle vous vous trouvez de reconnaître l'état du ciel!... en dehors du mouvement propre aux astres qui les déplace, en dehors du balancement de la Terre sur son axe, qui vous dit que la Croix-du-Sud ou du moins les mondes qui la composent ne sont pas allés, depuis longtemps, rejoindre les vieilles lunes...

--Oh! s'exclama Ossipoff, estomaqué par une théorie si audacieuse; il y a trois ans encore, je l'apercevais de l'observatoire de Pulkowa.....

--Êtes-vous bien sûr que vous ne voyiez pas seulement un rayon de lumière, en route depuis cinq ans, le dernier éclat peut-être de cette constellation à son agonie...

Ossipoff courba la tête et demeura silencieux dans une posture méditative.

Mais cette méditation, Farenheit ne fut pas long à l'interrompre par un juron lancé d'une voix tonitruante.

--Ce que je vois de plus clair, là-dedans, clama-t-il, c'est que nous sommes bel et bien égarés à des milliards de lieues de notre patrie et que notre retour chez nous devient de plus en plus problématique.

--Eh! riposta le vieillard, chez vous! chez vous!... Vous n'avez que ces mots-là à la bouche... Franchement, tous nos voyages ne vous ont-ils pas donné le goût...

--De mon foyer! interrompit l'Américain... Oh! parfaitement si, plus que jamais.

--D'ailleurs, mon cher monsieur Ossipoff, dit à son tour d'une voix ferme M. de Flammermont, notre retour sur terre n'est plus en question: ce point a été tranché depuis longtemps et nous ne saurions admettre aucune nouvelle discussion à ce sujet.

--Alors, pourquoi sir Farenheit y revient-il? bougonna le savant.

--Pourquoi... pourquoi!... s'écria l'Américain, parce que plus nous allons et moins vous me semblez d'accord et que je me demande si en nous enfonçant davantage encore à chaque seconde dans l'infini...

--Nous nous rapprochons de la cinquième avenue?... dit Fricoulet en riant, rassurez-vous, mon cher Farenheit, car c'est le seul moyen pour nous de revenir à notre point de départ. Quant à être perdus, ainsi que vous le dites, crainte vaine: bien que les constellations aient disparu, le calcul permet très bien de retrouver la position qu'elles occupaient dans le ciel... Mais parle donc, Gontran, tu restes là, muet, comme si tu te faisais un malin plaisir d'augmenter l'angoisse de ce cher ami!... Répète-lui donc ce que tu me disais il n'y a qu'un instant... Nous sommes en pleine _Croix-du-Sud_.

Ossipoff, sans remarquer l'air ahuri de Gontran, releva la tête et regarda Fricoulet, tandis que Farenheit incrédule, s'approchait du télescope, disant:

--En ce cas, montrez-moi les quatre étoiles qui la composent.

Le vieux savant s'esclaffa et d'un ton plein de pitié:

--Quatre étoiles!--Mais il y en a plus de quatre cents visibles du lieu de l'espace où nous nous trouvons... Et puis, de la terre, on a constaté que ce n'étaient pas quatre, mais huit étoiles qui forment la Croix, quatre de première grandeur et quatre autres un peu moins brillantes.

--Sans compter, ajouta Fricoulet, que certaines, telle que [Grec: ch] et [Grec: th] 2, peuvent être dédoublées...

--Comment savez-vous ça? interrogea Ossipoff.

--Voici mon _vade-mecum_ scientifique, dit l'ingénieur avec un imperturbable aplomb, en montrant Flammermont.

Il ajouta, en paraissant interroger son ami du regard, pour bien assurer sa mémoire, en apparence défaillante:

--Je sais même que, sur ces huit étoiles, il y en a deux d'un rouge rubis éclatant, une bleu marine, deux vert émeraude et trois d'un vert pâle... Est-ce bien ça, Gontran?

Le jeune comte inclina la tête, murmurant:

--Tu es un merveilleux élève...

Attendri, Ossipoff saisit les mains de son futur gendre.

--Ah! mon cher enfant, s'écria-t-il, quelle gloire vous attend à votre retour sur la terre! et combien je remercie la Providence de m'avoir donné, pour achever et poursuivre mes travaux, un collaborateur tel que vous!

Gontran esquissa une grimace qui aurait pu prouver au savant, s'il l'avait aperçue, que la joie du jeune homme n'était pas égale à la sienne.

C'était le tour d'Ossipoff de prendre le quart, et Fricoulet, à qui était dévolue plus particulièrement la délimitation du temps, ayant déclaré que, sur terre, il devait être dix heures du soir, chacun rejoignit son hamac où il ne tarda pas à s'endormir.

À peine le sommeil s'était-il emparé de lui, que Gontran devint la proie d'un cauchemar qui ne le lâcha pas de la nuit et ne prit fin que lorsque la main de Fricoulet, qui le secouait assez rudement, l'éveilla: sous l'impression des explications scientifiques fournies par Fricoulet sur les différentes colorations des mondes inconnus au travers desquels l'_Éclair_ les emportait, il rêva qu'il était de retour sur la terre.

Mais, durant son absence, une révolution inexplicable s'était faite dans les conditions d'éclairage de sa planète natale: les rayons du soleil, au lieu d'être blancs, étaient devenus subitement bleus, et cette transformation de lumière produisait des effets aussi stupéfiants que terrifiants, les choses et les êtres changeaient d'aspects et la vie quotidienne se trouvait, de ce fait, complètement bouleversée.

Puis, brusquement, aux rayons de ce soleil bleu venaient se mêler ceux d'un soleil écarlate, subitement monté au-dessus de l'horizon et ces deux soleils s'augmentaient bientôt d'un troisième, puis d'un quatrième, qui ajoutaient chacun une tonalité différente à celles des précédents.

[Illustration: 097]

Tour à tour, la terre recevait un jour bleu d'azur, jaune d'or et rouge sang; mais bientôt, le jaune l'emportait sur le bleu, se mariait à lui pour produire un vert éclatant dont l'atmosphère se trouvait baignée jusqu'au moment ou le vert se transformait en violet, par suite de l'apparition d'un nouveau soleil qui irradiait dans l'espace une lumière couleur rubis.

C'était un monde caméléon que Gontran habitait maintenant: à chaque seconde, c'était une transformation soudaine qui rompait étrangement la monotonie de l'existence et la peuplait de surprises multiples et d'étonnements non interrompus.

Entre temps, le jour attendu depuis de si longues années, s'était enfin levé, un jour bleu, mais d'un bleu très pur, très doux, très limpide et dans lequel Séléna, sa fiancée, lui apparaissait dans son voile nuptial tout baigné d'une vapeur d'or, ressemblant à ces saintes que l'on voit dans les vieux missels, la tête auréolée de rayons.

Le cortège des parents et des amis déroulait par les rues ses longs anneaux multicolores, alors que Séléna et lui gravissaient lentement l'escalier de la mairie du huitième arrondissement et, chose bizarre, due à un capricieux jeu de lumière qu'il ne cherchait d'ailleurs point à s'expliquer, le visage de la jeune fille était baigné d'un rayon rubis, qui semblait être le reflet de sa pudeur de vierge, tandis que lui-même était rayonnant écarlate, en signe de la joie qui le transportait; par contre, monsieur Ossipoff, dont ce jour de fête interrompait les chers travaux, trahissait une colère concentrée par des traits d'un jaune violent, et que Fricoulet, subitement sombre depuis que le mariage était irrévocablement décidé, dissimulait mal une jalousie aiguë sous un masque d'un vert pâle.

Puis tout à coup, voilà que, par suite d'une incompréhensible hallucination, il lui semblait entendre arrivant jusqu'à lui, en échos très doux, les sons harmonieux de l'orgue annonçant son arrivée à l'église... Et ces sons eux-mêmes se transformant insensiblement, tandis que le «oui» traditionnel prononcé, il redescendait l'escalier de la mairie pour se rendre à l'église; maintenant, ce n'était plus une musique sacrée qu'il entendait, mais un orchestre joyeux qui exécutait une valse aux mouvements tantôt rapides, tantôt lents, permettant aux valseurs de se lancer dans des tournoiements rapides ou de se laisser aller à un bercement délicieux.

Et comme il tournait les yeux, tout surpris, vers Séléna, pour lui faire part de ce qu'il entendait et lui demander si, elle aussi, entendait la même chose, voilà que ses vêtements blancs se colorèrent subitement de teintes différentes qui la faisaient passer soit successivement, soit simultanément, par toutes les couleurs du prisme, comme si elle eût été dans le rayonnement de projections électriques multicolores.

En même temps, elle lui quittait le bras, et agitant du bout des doigts ses vêtements d'une souplesse et d'une légèreté telle, qu'ils semblaient faits d'une étoffe impalpable ou plutôt des rayons lumineux eux-mêmes, elle se mit à danser, suivant le rythme de l'orchestre, dont les échos arrivaient jusqu'à elle, portés sur les ailes de la brise.

Ce fut à ce moment que la main de Fricoulet l'arracha au sommeil.

--Hein! quoi!... qu'y a-t-il? s'exclama le jeune homme.

Puis, se frottant les yeux, il regarda autour de lui, demandant:

--Où est-elle?

--Qui? elle?... interrogea l'ingénieur, ahuri.... Séléna?

Gontran partit d'un grand éclat de rire.

--Non... la Loïe Fuller...

Et, comme son ami écarquillait les yeux, le jeune comte ajouta:

--Figure-toi que toutes ces histoires de mondes multicolores me trottaient tellement par la cervelle que j'en ai rêvé... si bien que, conformément à cette théorie de transformation de colorations, il me semblait épouser la Loïe Fuller... et c'est elle que je cherchais en m'éveillant...

--Pauvre Séléna, murmura comiquement Fricoulet...

--Preuve, ajouta Gontran d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux, que je n'ai vraiment pas la tête assez solide pour m'occuper de science...

En ce moment, Farenheit entra précipitamment dans la cabine: il paraissait fort agité et son visage tout congestionné, ses regards flambants trahissaient une de ces colères furieuses dont il avait déjà, au cours du voyage, donné de multiples exemples.

--Allons, bon, s'exclama Flammermont, qu'y a-t-il encore?

--Il y a, gronda l'Américain, que ce damné Ossipoff nous a encore joué un tour de sa façon.

--Que se passe-t-il?

--Vous aviez déclaré, n'est-ce pas, que le moyen le plus sûr de rejoindre la Terre était d'aller de l'avant, toujours de l'avant.

--Certes... et cela par la bonne raison que la vitesse qui nous emporte rend matériellement impossible tout retour en arrière...

--Eh bien! il faut croire que M. Ossipoff, lui, a trouvé un moyen de virer de bord... car nous n'allons plus de l'avant...

--Pas possible...

--C'est comme je vous le dis... cria l'Américain qui ne supportait pas qu'on mît en doute ses affirmations... je ne suis pas un enfant, je suppose, et je sais ce que je dis, n'est-ce pas?...

Fricoulet se précipita dans la machinerie, entraînant sur ses talons Gontran et Farenheit, et colla son oeil au télescope.

--Eh bien, quoi?... demanda-t-il au bout d'un instant d'observation.

--Cette étoile, répondit l'Américain, cette étoile qui inonde le wagon d'une si grande lueur, la voyez-vous?

--Dame... à moins d'être aveugle... eh bien! c'est [Grec: ê] (êta) de la constellation du _Navire_... Après?...

--Après? répéta Farenheit... ne pouvant dormir, j'avais quitté mon hamac et j'étais venu m'étendre ici, pensant que le changement de place me serait favorable... ah bien! oui, le sommeil ne voulait pas de moi... alors, pour passer le temps, je m'étais mis au télescope et, tout de suite, mon attention avait été attirée par cette étoile qui brillait d'un éclat extraordinaire.

--Pas étonnant, murmura Fricoulet, c'est l'une des plus importantes du ciel austral, après le Centaure.

--À mesure que les minutes s'écoulaient, poursuivit l'autre, ses dimensions augmentaient dans des proportions vraiment stupéfiantes, preuve que nous poursuivions notre route, lorsque, soudain, il y a un quart d'heure à peine--elle s'est mise à diminuer avec non moins de rapidité... preuve...

--...que nous reculons, parbleu!... dit avec assurance Gontran qui commençait à s'émouvoir, lui aussi.

--Preuve que vous n'entendez rien aux choses astronomiques, monsieur Farenheit, déclara ironiquement l'ingénieur; autrement, vous sauriez que [Grec: ê] (êta) du Navire est une étoile variable et même la plus variable qui soit, car depuis 1677, époque à laquelle l'astronome anglais Halley l'a aperçue pour la première fois, jusqu'à ces temps derniers, où Gould l'a étudiée, elle n'a cessé de varier d'éclat, tombant de la première jusqu'à la huitième grandeur, pour se relever ensuite et reprendre son premier rang...

Puis, s'adressant ironiquement à Gontran, sur l'épaule duquel il frappa.

--Hein!... ce que c'est que de n'être pas de la partie, ricana-t-il; on s'émeut pour un rien, et d'un point on fait une montagne... donc, mon cher monsieur Farenheit, rassurez-vous... Ossipoff n'est pour rien dans le phénomène qui vous a tant effaré et l'_Éclair_ continue bien sa course vers l'infini.

Une voix derrière lui--celle du vieux savant--dit alors:

--Puisque vous êtes si fort sur ce sujet, monsieur Fricoulet, vous auriez pu ajouter, pour l'édification complète de M. Farenheit, que toutes les étoiles du ciel sont variables, car, conformément aux lois qui régissent l'univers, les soleils naissants ont un éclat de plus en plus vif jusqu'au moment où, après être demeurés stationnaires, ils décroissent, puis finissent par s'encroûter et s'éteindre...

[Illustration: Les mains croisées, le vieillard demeurait immobile (p. 101). 101]

--On pourrait en dire autant des savants, pensa à part lui l'Américain en lançant à Ossipoff un mauvais regard.

--Mais, poursuivit doctoralement le vieillard, la vie humaine est trop courte pour que l'homme puisse enregistrer ce genre de changement et je pense que M. Fricoulet n'a voulu parler que des étoiles à variations périodiques d'éclat, causées soit par le passage d'une planète ou d'un anneau obscur devant le disque de l'étoile, soit par un phénomène analogue à celui de la périodicité des taches solaires... n'est-ce pas, mon cher Gontran?

Directement pris à partie, le jeune homme s'empressa de répondre.

--Certainement... certainement; c'est dans ce sens que j'avais expliqué la chose à Fricoulet, hier soir... Mais, vous savez, quand on n'a l'habitude de ces choses, il arrive que l'on s'embrouille et que la mémoire fait défaut...

Il avait dit cela avec un aplomb si stupéfiant que l'ingénieur ne put s'empêcher de l'admirer.

--Joignez à cela, ajouta Ossipoff enchanté d'avoir un auditoire en présence duquel il pût exécuter ce que Farenheit appelait irrévérencieusement ses acrobaties astronomiques, qu'il y a des étoiles qui ont brillé à certains moments et se sont éteintes plus ou moins complètement, en dehors bien entendu de celles dont l'éclat varie périodiquement...

--...telle cette étoile qui, en 1572, brillait d'un tel éclat que Sirius, Wega, Jupiter même pâlissaient auprès d'elle, et qu'on la voyait en plein jour, trônant dans la constellation de Cassiopée.

C'était Fricoulet qui venait de parler ainsi, se hâtant par sa réponse de devancer la question qui allait immanquablement tomber comme une tuile sur la tête du pauvre Gontran, auquel il demanda:

--N'est-ce pas Tycho Brahé qui donne des détails à ce sujet...

Le jeune comte inclina la tête affirmativement et ajouta:

--On trouve bien d'autres exemples de semblables phénomènes dans le catalogue d'Hipparque et dans l'encyclopédie chinoise de Man-Tuan-Lin, qu'a traduite Édouard Biot.

Fricoulet joignit les mains admirativement.

--Quelle érudition!... s'exclama-t-il.

--Avec l'aide des «Étoiles», le livre de mon homonyme, répondit tout bas le jeune comte.

[Illustration: 103]

Ce qu'il oubliait d'ajouter--car sa mémoire ne le servait pas toujours fort à propos,--c'était l'émotion universelle produite par l'apparition de cet astre extraordinaire: l'astrologue Cardan déclare que cette étoile n'était autre que celle qui avait guidé les rois mages au berceau de Jésus, et de Bèze, poursuivant la même hypothèse, proclama que cette apparition annonçait le second avènement du Messie: l'Antéchrist devait être né, affirma Leovetius, la fin du monde approchait et les étoiles allaient tomber du ciel. Cette émotion ne tarda pas heureusement à se calmer: l'étoile avait surgi le 11 novembre; moins de quinze mois plus tard, elle s'évanouissait complètement et, comme les lunettes astronomiques n'étaient pas encore inventées--elles ne devaient l'être que trente-sept ans après,--on ne put savoir ce qu'était devenue la fameuse étoile.

--Et y a-t-il beaucoup d'exemples de semblables apparitions? demanda Fricoulet à Ossipoff.

--Une cinquantaine, environ, depuis l'origine des temps jusqu'à nos jours; la dernière date de quelques années à peine et était située dans la constellation d'Andromède...

Il allait poursuivre; mais il fut interrompu par un bruit sonore qui partait d'un coin de la cabine: Farenheit, assis sur un escabeau, le dos appuyé à la paroi du wagon, ronflait à poings fermés.

Le savant ne put retenir un mouvement de dépit et grommela:

--Ce marchand de suif ne sera jamais autre chose qu'un marchand de suif et c'est peine perdue que vouloir lui dévoiler les mystères de la nature.

Gontran répliqua avec indulgence:

--À chacun son lot; les étoiles ne l'intéressent pas plus que les porcs ne vous intéresseraient, vous...

Les lèvres d'Ossipoff se plissèrent dans une moue indignée.

--Singulière comparaison! murmura-t-il.

--C'est pour le coup, ajouta Fricoulet en riant, que l'on peut lui appliquer les paroles latines: _margaritas ante porcos_...

Ossipoff lança, vers le hublot, son bras, dans un geste plein d'enthousiasme.

--Et je vous demande un peu, s'écria-t-il, si jamais joaillier terrestre a pu former un écrin aussi merveilleux.

De fait, la région céleste traversée, en cet instant, par l'appareil, offrait aux yeux des voyageurs le spectacle le plus admirable qui se pût rêver, tel que jamais décorateur n'en eût osé concevoir un semblable pour la plus idéale des féeries.

Il y avait là une telle condensation d'étoiles que, dans l'espace, il semblait que fût tendu un impalpable mais radieux rideau de lumière; c'était ce point précisément dans lequel Herschell avait compté jusqu'à 250 étoiles, circonscrites par un seul champ télescopique de 15 secondes de diamètre, soit plus de 5,000 astres pour un degré carré de surface.

L'observateur, sur une étendue de 47 degrés carrés, avait vu passer sous ses yeux près de 150,000 astres multicolores; qu'on juge quel aspect pouvait présenter, à une distance relativement aussi faible, cette armée formidable de soleils, dont l'ensemble constituait une irradiante palette formée de toutes les couleurs...

L'étoile variable qu'avait signalée Farenheit étincelait d'un vertigineux éclat au milieu de cette agglomération diaprée, derrière laquelle, découvrant un réseau de dentelle sur le noir de l'infini, une vaste nébuleuse étendait ses méandres, étrangement déchiquetée et parsemée, comme de pierreries rutilantes, d'autant de soleils, aussi éloignés des voyageurs qu'eux-mêmes se trouvaient éloignés de leur planète natale.

--Et dire qu'on ne saura jamais... soupira le vieillard, que la vue de cet incompréhensible et vertigineux spectacle avait fait tomber en une profonde rêverie.

--Quoi? demanda Fricoulet... qu'est-ce qu'on ne saura jamais?

--Comment se forment ces mondes, balbutia Ossipoff.

--Est-ce des nébuleuses que vous parlez?

--Eh! de quoi serait-ce, si ce n'est de cette substance disséminée par l'espace sans aucune espèce de loi apparente et n'offrant, en aucune partie de son étendue, la moindre apparence de résobilité en étoiles... Combien de centaines de siècles met sa lumière pour nous parvenir?... mystère; à l'instant où nous la voyons... est-ce elle-même ou simplement le dernier rayon projeté dans l'espace, au cours de son agonie?... autre mystère...

Et, se prenant la tête à deux mains, il ajouta:

--Pourquoi Dieu a-t-il fait à l'homme un cerveau d'envergure impuissante à embrasser toutes les merveilles dont l'univers est rempli?... Pourquoi ne lui a-t-il donné qu'une intelligence impuissante à sonder tous ces mystères qui remplissent la nature...

Les bras abandonnés, les mains croisées, le vieillard demeurait immobile, les yeux rivés sur le scintillement multicolore dont la nébuleuse parsemait l'espace, bien loin par delà les soleils qui brillaient au premier plan.

Profitant de la méditation en laquelle était tombé M. Ossipoff, Fricoulet avait pris Gontran par-dessous le bras et, sans bruit, l'avait entraîné hors de la cabine: une fois dans la machinerie, il lui dit:

--Mon cher ami, à l'heure actuelle, je crois pouvoir t'affirmer que nous reverrons la Terre, à moins cependant qu'il ne nous arrive un accident imprévu.

--Et sur quoi te bases-tu pour faire une semblable affirmation?

--Sur ce que, maintenant, je n'ai plus aucune incertitude concernant la route que nous suivons: l'_Éclair_ se trouve actuellement au pôle austral du monde et nous planons au-dessus de toutes les constellations de cette région. Le pôle sud de la Terre aboutit entre la Grande-Nébuleuse, vers laquelle nous nous dirigeons et les astérismes de l'Octant; nous avons laissé à notre droite la Croix-du-Sud et le Centaure et bientôt tu verras grandir à notre horizon du sud-est, Canopus...

Ce nom parut éveiller chez Gontran quelque souvenir lointain.

--Canopus... Canopus... répéta-t-il; attends donc un peu...

Il se gratta légèrement le bout du nez, puis, son visage s'éclairant peu à peu, il dit:

--J'y suis... Canopus n'était-il pas le pilote de Ménélas?...

--Au point de vue histoire antique, oui; au point de vue astronomique, c'est une étoile de première grandeur, la seconde, par son éclat, de tout l'univers céleste; elle appartient d'ailleurs à la constellation du Navire, dont elle forme la proue.

--Mais alors, dit Gontran, je n'ai pas dit une si grosse bêtise en parlant du pilote de Ménélas?

--Assurément non, puisque c'est lui qui a servi de parrain à l'étoile en question.

Un silence se fit, au bout duquel le jeune comte demanda:

--Et alors, tu crois que nous aurions quelque chance de retour?

--Assurément oui; maintenant nous ne sommes plus perdus et nous suivons un itinéraire qui doit forcément nous ramener dans la zone terrestre; tu comprends, nous quittons à toute vitesse la Voie Lactée, nous remontons vers l'hémisphère boréal, nous cinglons droit sur Sirius et...

Gontran posa, en souriant, sa main sur le bras de Fricoulet qui s'arrêta.

--Tu sais, dit-il, le père Ossipoff n'est pas là, donc, inutile de me rabattre les oreilles de tes petites explications... tu m'affirmes que nous avons retrouvé notre chemin, cela me suffit et, sans avoir besoin de plus amples explications, je vais annoncer cette bonne nouvelle à Séléna.

Comme il achevait ces mots, la jeune fille apparut dans l'encadrement de la porte.

--Qu'y a-t-il, mon ami? interrogea-t-elle.

--Grande nouvelle!... Bonne nouvelle! s'exclama comiquement Gontran, nous partons pour Sirius...

Et comme ces mots ne paraissaient pas apprendre grand'chose à la fille d'Ossipoff, le jeune comte ajouta:

--Route des voyageurs pour le Soleil, la Lune et la Terre...

Les mains des deux jeunes gens s'unirent dans une douce étreinte, tandis que Fricoulet murmurait à part lui, en regardant son ami d'un air de pitié pleine de commisération:

--Allons, bon... le voilà qui en repince pour la mairie du VIIIe!

[Illustration: 107]