CHAPITRE IV
DANS LEQUEL LES CHOSES SE BROUILLENT
[Illustration: 108]
Ainsi que Fricoulet l'avait si joyeusement annoncé à son ami, la région que traversait l'_Éclair_ se trouvait exactement située par VI heures d'ascension droite et 50 degrés de déclinaison australe, sur les confins de la zone d'attraction de Canopus, dont il s'éloignait avec une vertigineuse vitesse.
C'était le point céleste auquel aboutirait--s'il était indéfiniment prolongé--l'axe autour duquel tourne notre planète, en un mot, le pôle sud de l'univers; et ce point, c'était la constellation de l'_Octant_; en consultant la carte céleste qui se trouvait à bord, épave précieuse sauvée par Ossipoff des différentes catastrophes dont les voyageurs avaient été victimes depuis leur départ de la Terre, Gontran vit que les constellations voisines les plus remarquables étaient le _Petit-Nuage_, le _Toucan_, le _Phénix_, l'_Hydre_, l'_Horloge_, le _Réticule_, la _Dorade_, le _Poisson-Volant_, le _Navire_, le _Caméléon_, l'_Abeille_, la _Croix-du-Sud_, l'_Oiseau_, le _Triangle_, le _Compas_, l'_Autel_, le _Paon_, l'_Indien_ et la _Grue_.
[Illustration: L'ingénieur s'occupait à ajuster les différentes pièces du spectroscope (p. 110). 109]
--L'histoire naturelle a, pour la plus grande partie, fourni le vocabulaire astronomique, ricana le jeune homme en s'adressant à Fricoulet.
Celui-ci, sans répondre, indiqua à son compagnon un point de l'espace sur la gauche du wagon.
--Là-bas, du côté des _Nuées de Magellan_ et de la _Montagne de la Table_, le _Grand Nuage_.
--Ah! dit Gontran, sur un ton indifférent, et qu'a-t-il de particulier, ton _Grand Nuage_?
--Oh! pas grand'chose... ceci seulement: à la distance qui nous sépare du système solaire, distance qui, naturellement, nous rapproche d'autant d'elles, ces nébuleuses ont à peine grandi; j'en conclus donc qu'elles doivent se trouver vertigineusement éloignées.
--Mon Dieu, l'univers est très grand...
Ces mots avaient été prononcés d'une voix qui trahissait un tel désintéressement de la question que l'ingénieur ne put retenir un éclat de rire.
--Je ne parle pas des dimensions de l'univers, répliqua-t-il, mais simplement de l'éloignement d'un monde ou plutôt d'un amas de mondes, car dans le _Grand Nuage_, Herschell n'a pas compté moins de 284 nébuleuses, 66 groupes d'étoiles, 582 étoiles isolées, de même que dans le _Petit Nuage_, il a relevé l'existence de 52 nébuleuses, 6 groupes d'étoiles et 200 étoiles...
--Dieu! que c'est intéressant! balbutia Gontran en étouffant avec peine, à l'aide de sa main, un formidable bâillement...
Le visage de Séléna s'attrista.
--Mon pauvre Gontran, dit-elle, jamais vous ne vous y ferez...
--Ah! jamais, déclara le jeune homme énergiquement.
--Tu n'as pas besoin de l'affirmer, dit alors Fricoulet, cela se voit: seulement, permets-moi de te dire--et cela en présence de mademoiselle--que tu me parais être dans de très mauvaises conditions pour affronter le mariage...
Séléna protesta.
--Monsieur Fricoulet! s'exclama-t-elle.
--Permettez; ce n'est point à vous que je fais allusion... mais bien à M. Ossipoff... Vous aurez bien entendu une vie commune et, tous les soirs, pour remplacer la classique partie de piquet ou de nain jaune, il faudra que Gontran s'astreigne à jouer aux étoiles avec son beau-père... Est-ce vrai?
La jeune fille répondit, en souriant, d'un air embarrassé:
--Vous avez peut-être raison... Mais Gontran n'a rien à craindre; je suis assez forte à ce jeu-là, je me tiendrai derrière lui et je lui «soufflerai».
--Comme lorsque je récitais mes leçons, au lycée... Ce sera charmant. Il avait dit cela avec une aigreur assez peu dissimulée pour que Séléna la remarquât; attristée, elle murmura:
--Hélas!... Gontran... il est encore temps de vous dédire et de renoncer aux projets que nous avions formés.
Sans répondre directement, M. de Flammermont soupira:
--D'ici que nous atteignions la Terre--si nous devons jamais l'atteindre--nous avons largement le temps de défaire et de refaire nos projets.
Par la cage de l'escalier, la voix d'Ossipoff se fit entendre, toute émue:
--Gontran... Gontran... le voyez-vous?...
--Quoi?... de quoi parlez-vous? cria le jeune homme, sans bouger de place et avec un froncement de sourcils de mauvaise humeur.
--Eh! le _Sac-à-charbon_, parbleu!
Gontran regarda tour à tour Fricoulet et Séléna, d'un air effaré, balbutiant:
--Le _sac-à-charbon_!
--Réponds: «oui... très curieux», lui souffla rapidement à l'oreille Fricoulet.
Et, docilement, sans comprendre, le jeune homme répondit:
--Oui... très curieux...
Satisfait par ces mots, le vieillard appela:
--Séléna... viens donc un peu...
La jeune fille quitta les deux amis qui l'entendirent gravir les marches de l'escalier, légère comme un oiseau...
--Et maintenant? interrogea M. de Flammermont...
L'ingénieur s'approcha de la longue-vue braquée devant le hublot de la machinerie, y colla son oeil, la fit tourner sur son pivot jusqu'au moment où il dit:
--Viens voir...
Gontran, ayant remplacé son ami, poussa une légère exclamation et ne put retenir ces mots:
--Voilà qui est bizarre!...
Dans la Voie Lactée, il y avait comme une déchirure que semblait produire l'absence totale d'astres; alors qu'en certains endroits, il y en avait un fourmillement qui illuminait l'espace, là, c'était une vaste solitude, morne, obscure, faisant dans le scintillement merveilleux des étoiles un trou, noir, profond, par lequel le regard stupéfait pouvait plonger dans l'infini des cieux, à d'incommensurables distances...
[Illustration: Sac à charbon, 112]
À quelle cause attribuer ces contrées désertes aujourd'hui? Furent-elles autrefois, comme le sont leurs voisines, fécondes en astres, elles aussi, et leur solitude présente est-elle imputable à d'incompréhensibles catastrophes sidérales?
Est-il au contraire indispensable à la pondération de l'univers que des steppes immenses demeurent désertes au milieu des constellations précisément les plus peuplées et les plus brillantes?
Dilemme dans lequel l'esprit humain se perd et se perdra probablement jusqu'à la consommation des siècles.
Et précisément, comme pour former contraste avec ces solitudes, l'oeil découvrait au milieu d'elles la constellation du _Toucan_, amas de soleils qui faisaient comme une île de lumière.
--Voilà qui te prouverait--si tu étais du métier--à quelle distance prodigieuse nous nous trouvons de notre système, dit alors Fricoulet, qui regardait par-dessus l'épaule de son ami; car, de la Terre, le _Toucan_ nous apparaît à l'oeil nu, semblable à peine à une petite tache laiteuse, tandis que, actuellement, pour nous, c'est un véritable écrin de diamants dont la beauté et l'éclat ne sont comparables qu'à l'éclat et à la beauté du _Centaure_.
Durant quelques instants, les deux jeunes gens demeurèrent immobiles, silencieux, intéressés par l'étrangeté du spectacle.
--Et c'est cela que les astronomes appellent le «trou à charbon», murmura enfin Gontran... je ne reconnais plus leur vocabulaire habituel... si plein de poésie.
Il y avait dans ces mots un accent de moquerie que Fricoulet surprit fort bien et auquel, d'ailleurs, il fut le premier à s'associer.
--Monsieur Fricoulet?
C'était Séléna qui appelait à mi-voix et l'ingénieur qui s'était avancé jusqu'au seuil de la machinerie, vit, en levant les yeux, le charmant visage de la jeune fille qui s'encadrait en haut, dans la cage de l'escalier.
--Monsieur Fricoulet, demanda-t-elle avec un gentil sourire, je voudrais vous demander un petit service.
--À votre disposition, mademoiselle, s'exclama l'ingénieur en se précipitant et en escaladant les marches.
Gontran se mit à le suivre, grommelant entre ses dents, dépité, et--disons-le--quelque peu jaloux de voir que sa fiancée, ayant besoin d'un service, s'adressait à un autre qu'à lui...
Il arriva presque en même temps que Fricoulet dans la cabine d'Ossipoff, et la première chose qu'il vit fut le vieillard étendu sur son hamac et dormant à poings fermés; auprès du télescope, Séléna et l'ingénieur causaient devant une petite table sur laquelle se trouvaient différents objets dont la forme était inconnue de Gontran et dont l'usage, par conséquent, lui échappait.
--Figurez-vous, disait Séléna, dont le visage était coloré d'une légère rougeur, que pour les observations, je m'y reconnaîtrai bien; mais voilà que je ne me rappelle plus comment cela se monte...
Et, remarquant à l'expression des traits de M. de Flammermont qu'il n'était pas content, elle ajouta:
--Il ne faut pas m'en vouloir, Gontran; il s'agit d'un petit service que vous n'êtes pas à même de me rendre... remonter un «spectroscope».
Elle ajouta avec une pointe de malice:
--Et puis, c'est bien assez que mon père vous tourmente, quand il est éveillé, pour que vous puissiez prendre un peu de repos, pendant son sommeil.
Le jeune homme haussa imperceptiblement les épaules et, sans dire mot, demeura debout près de la table, tandis que l'ingénieur s'occupait à ajuster avec une extraordinaire dextérité les différentes pièces du «spectroscope».
On sait que cet appareil se compose de quatre pièces essentielles: 1º un «système dispersé», formé de un ou plusieurs prismes; 2º un «collimateur», disposé pour envoyer sur le prisme un faisceau de rayons parallèles et formé d'un tuyau de lunette fermé par un bouchon percé d'une fente, et d'une lentille; 3º une lunette dont l'axe est dirigé de manière à recevoir les rayons émergents du prisme; 4º un micromètre pour mesurer les déviations et déterminer la position des différentes raies spectrales.
Le spectroscope a été imaginé par MM. Kirchhoff et Bunsen et perfectionné notamment par M. Duboscq et par M. Pellin.
Mais celui dont se servait Ossipoff, et au montage duquel travaillait Fricoulet, était d'une fabrication tout spéciale, imaginée par M. Thollon pour faciliter l'analyse des astres: à vision directe, il suffit de le diriger sur une étoile pour en décomposer la lumière et relever les raies qui caractérisent le spectre de ce corps.
Il est constitué par un «prisme composé», c'est-à-dire formé d'une partie en cristal (crown-glass) et d'une partie liquide (sulfure de carbone), ce qui lui donne une précision et une puissance telles que si l'on examine le Soleil avec cet instrument, il donne un spectre d'une longueur apparente de quinze mètres, où l'on compte plus de 4,000 raies obscures.
--Et avec ça? se décida enfin à demander Gontran, fort intrigué, au fond, par cet instrument d'aspect bizarre.
--Avec ça, mon cher Gontran, dit Séléna parlant à voix basse pour ne pas éveiller Ossipoff toujours dormant, on caractérise la nature des astres; vous savez, n'est-ce pas, qu'en faisant passer un rayon de lumière solaire à travers un prisme de cristal, cette lumière est décomposée en ses éléments et qu'on peut reconnaître qu'elle est constituée de sept couleurs différentes dont la superposition produit le blanc.
Le jeune comte inclina la tête, dans un geste affirmatif, murmurant:
[Illustration: 115]
--Violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge... Oui, oui, je me rappelle ça du temps de mon bachot--un vers de Newton, vers riche, car il a un pied de trop.
--Un pied de trop! fit l'ingénieur en se redressant.
--Assurément: violet..... trois syllabes..... mais, peu importe.....
Et, s'adressant à Séléna:
--Alors?
--Quand on eut reconnu que le spectre émis par la vapeur incandescente d'un métal était formé de raies brillantes et que ces raies, constantes pour le même métal, différaient d'un métal à l'autre, on en conclut qu'en examinant le spectre des astres, on pouvait arriver à connaître leur constitution, pour ainsi dire, géologique; on compara donc le spectre solaire avec celui des métaux et on déclara que dans le Soleil existaient du sodium, du magnésium, du calcium, du fer, du nickel... et bien d'autres choses encore...
--Comme vous êtes forte! s'exclama Fricoulet.
--Je n'ai pas grand mérite à cela, répondit modestement la jeune fille; car, à Pétersbourg, j'aidais mon père dans ses études spectroscopiques et, à force d'entendre répéter les mêmes choses...
--En sorte qu'en ce moment?... interrogea Gontran.
--Mon père, étant fatigué, m'a prié, durant qu'il se reposerait quelques instants, de monter le spectroscope et de commencer à examiner les raies de la _Croix-du-Sud_.
--Curieuse, la _Croix-du-Sud_? interrogea le jeune comte.
Séléna comprit très bien avec quel genre d'esprit il l'interrogeait et répondit, un sourire réservé aux lèvres:
--Oh! monsieur Gontran, vous savez bien que, moi personnellement, je ne suis point aussi fervente d'astronomie que mes occupations pourraient le faire croire au premier venu; mais vous, vous n'êtes pas le premier venu; vous connaissez très bien la raison qui me fait délaisser les travaux coutumiers aux femmes pour m'occuper de sciences et d'instruments d'optique. J'aime mon père par-dessus tout, je l'aime de toutes les forces de mon coeur filial et de toutes les forces de ma reconnaissance pour la manière dont il m'a élevée, ma mère étant morte.
Elle ajouta d'un ton plus ferme:
--Et il n'y a rien que je ne sois prête à faire pour lui éviter une peine et lui procurer une satisfaction.
Durant cette déclaration très nette, Gontran avait paru embarrassé, car les paroles de la jeune fille contenaient, à peine dissimulé, un blâme à son adresse; quand elle eut fini, néanmoins, il répliqua d'un ton légèrement piqué:
--Que vous aimiez votre père, ma chère Séléna, rien de mieux, et personne assurément ne songerait à vous en blâmer; mais j'espère que vous ne nierez pas non plus l'affection que j'ai eue pour vous... affection qui m'a fait abandonner la Terre, qui m'a engagé dans une voie de duplicité et de dissimulation peu en rapport avec la franchise de mon caractère...
--Des reproches! fit en souriant un peu amèrement la jeune fille.
Gontran protesta avec vivacité:
--C'est mal me connaître, Séléna, dit-il; mais enfin la nature humaine est la nature humaine et vous devriez être indulgente lorsqu'il m'échappe parfois quelque parole ou quelque geste qui trahissent, un peu trop clairement peut-être, l'irritation où je suis de voir retardé toujours l'instant du bonheur auquel j'aspire depuis si longtemps.
[Illustration: Les étoiles sont divisées en quatre catégories (p. 115). 117]
Ces derniers mots amenèrent un rayonnement sur le visage de Séléna, elle tendit la main au jeune homme, en murmurant, d'un ton vraiment apitoyé:
--Pauvre Gontran!
Et Fricoulet répéta railleur avec une pointe d'imperceptible amertume:
[Illustration: 118]
--Pauvre Gontran!
Le jeune comte, conservant entre ses mains l'extrémité des doigts fuselés de Mlle Ossipoff, lui dit sur un ton de soumission tout à fait charmante:
--Tenez, voulez-vous que, pour vous faire plaisir, je m'initie aux beautés des études spectroscopiques?... parlez, je vous écoute...
--Sérieusement? fit la jeune fille.
--Sérieusement.
Elle enveloppa son fiancé d'un regard affectueux, plein de reconnaissance, puis prenant un air sérieux, elle dit d'un ton doctoral:
--L'étoile Y de la _Croix-du-Sud_ qui, ainsi que vous avez pu le constater déjà, présente une coloration orangée claire, a un spectre très caractéristique; il appartient à la troisième catégorie, remarquable par l'aspect cannelé et il est assez analogue à celui de _Bételgeuse_ et de _Alpha_ d'Hercule. On y a reconnu les raies produites par la présence du magnésium et du fer; mais ce qui en fait la grande originalité ce sont les «raies d'absorption» qui indiquent indubitablement la présence, dans cet astre, de la vapeur d'eau.
--Je vous ferai observer, mademoiselle, dit Fricoulet, que M. Ossipoff n'a rien découvert là de bien nouveau; car il y a longtemps déjà qu'un astronome de la Nouvelle-Zélande, M. Pope, a signalé ces raies dont la présence est déjà affirmée d'ailleurs dans notre Soleil, à nous.
--Assurément! mais ce qui distingue les études de mon père ce sont les conclusions qu'il en tire: pour lui, cette étoile de la _Croix-du-Sud_ est de beaucoup plus avancée dans son histoire que le Soleil terrestre, et, de la vapeur d'eau qui domine actuellement dans son atmosphère, il déduit que l'hydrogène s'y combine en masse avec l'oxygène.
Elle ajouta en souriant:
--Saurez-vous retenir tout cela?
--Aisément, je crois, et je paraîtrai être tout aussi savant que vous, quand vous m'aurez expliqué une expression dont vous vous êtes servi tout à l'heure.
--Laquelle?
--Vous avez dit que l'étoile en question appartient à la troisième catégorie.
La jeune fille allait entrer dans de nouvelles explications, lorsque Fricoulet tendit à son ami son carnet sur une page duquel il avait, tout en écoutant Séléna, griffonné rapidement quelques lignes.
--Tiens, dit-il, lis ça, au besoin apprends-le par coeur, j'ai résumé le plus succinctement possible ce qu'il est indispensable de savoir.
Voici ce qu'il y avait sur le carnet de l'ingénieur:
Étoiles divisées en quatre catégories, au point de vue spectroscopique:
1º Étoiles _blanches_, telles que Sirius, Véga, Procyon, Altaïr--spectre presque continu avec raies de l'hydrogène, du sodium, du magnésium--température très élevée, atmosphère hydrogénée très dense--catégorie la plus nombreuse et comprenant plus de la moitié des étoiles connues.
2º Étoiles _jaunes_, telles que Aldébaran, Capella, Arcturus, dont les raies, semblables à celles de notre Soleil, trahissent la présence de l'hydrogène, du fer et du magnésium.
3º Étoiles _orangées_ ou _rougeâtres_: Antarès, Miraceti, etc.--spectre composé de fortes lignes sombres et de points brillants lui donnant l'apparence de colonnes cannelées vues en perspective, d'où la supposition que l'on a, là, deux lumières distinctes superposées--atmosphère très absorbante, hydrogène presque absent, carbone abondant.
4º Étoiles _rouges_--spectre en colonnade, démontrant l'existence des composés du carbone, probablement d'oxydes gazeux, ce qui indiquerait une température très basse.
Et Fricoulet ajoutait en _nota bene_:
«On peut donc supposer, avec quelque vraisemblance, que les étoiles blanches sont les plus nouvelles, étant donnée la violence de la combustion, que les jaunes sont à l'état stationnaire et, enfin, les rouges des soleils qui s'oxydent et près de s'éteindre...»
Cependant, l'ingénieur, depuis que l'_Éclair_ avait été lancé dans l'infini, n'avait--suivant l'expression populaire--dormi que d'un oeil; il tombait de fatigue et, imitant la sagesse d'Ossipoff, il avait rejoint sa cabine, laissant Séléna à ses études spectroscopiques et Gontran à l'étude des catégories d'étoiles.
L'appareil emporté par une vertigineuse vitesse obéissait à l'attraction des astres vers lesquels il courait et il n'était nul besoin de surveiller une marche qu'aucune puissance humaine n'était capable d'enrayer ni de diriger...
Il dormait donc à poings fermés, sans se douter que Gontran, après avoir lu une première fois, puis une seconde fois, avec beaucoup de conscience, la note relative aux étoiles, avait fini par s'endormir, le nez dessus.
Séléna, non plus, ne se doutait pas de l'effet soporifique produit sur son fiancé par la prose laconique de l'ingénieur; absorbée par son travail, elle ne songeait qu'à satisfaire, autant qu'il était en son pouvoir, les désirs de son père, et son attention était tout entière concentrée sur les astres.
Maintenant, Sirius étalait dans l'infini des cieux, au milieu du fourmillement des mondes, un disque immense présentant une surface grande quatre fois à peu près comme celle de la pleine lune et inondant la machinerie d'une clarté blafarde qui eût été aveuglante, sans les stores dont l'ingéniosité de Fricoulet avait prudemment garni les hublots.
Bien que gravitant à environ 39 trillions de lieues de la Terre--ainsi que l'ont établi les différentes parallaxes mesurées par Maclear, en 1837, et par Gylden en 1870,--Sirius apparaît cependant, aux habitants de notre planète, comme un soleil, tellement sa lumière est intense.
On se rend compte de la chaleur qui devait rayonner de ce disque formidable, alors que le wagon de lithium se trouvait maintenant à une distance diminuée de moitié.
Et Séléna, tout en poursuivant ses observations, était véritablement stupéfaite des résultats obtenus: ces résultats donnaient, comparativement à notre Soleil, une surface 144 fois plus grande, un volume 1700 fois plus gros et un diamètre 12 fois plus large.
Par la pensée, elle mettait en présence les dimensions de ce colosse de l'espace et celles de sa sphère natale, cette sphère 108 fois moins large et 1280 fois moins volumineuse que le Soleil qui l'éclaire, et elle demeurait épouvantée de «l'infiniment petit» auquel appartenait le globe terrestre.
Au fur et à mesure qu'elle avançait dans son examen, la jeune fille, subjuguée par une curiosité de plus en plus grande, obéissait à une sorte d'emballement qui la poussait à des recherches de plus en plus ardues, de plus en plus pénibles, mais qui l'amenaient à une connaissance plus approfondie encore de ce soleil merveilleux.
Elle avait allumé une bougie et, au spectre solaire obtenu par la flamme, elle avait superposé le spectre de Sirius, ce qui lui permit de constater que celui-ci se déplaçait du côté de l'extrémité rouge du spectre fixe, preuve que l'astre s'éloignait du système solaire.
Quant à la vitesse avec laquelle s'opérait cet éloignement, il lui fut facile de la calculer: elle n'était pas moindre à 35 kilomètres par seconde, 700,000 lieues par jour, 268 millions par an!!!
C'était vertigineux!
Aussi ne put-elle retenir une exclamation qui fit sursauter Gontran, qui s'écria, les yeux écarquillés et les paupières rouges de sommeil:
--Hein!... quoi!... qu'arrive-t-il?
D'un ton exclamatif, la jeune fille qui ne s'était aperçue de rien, répondit:
--Oh! Sirius!... Gontran... Sirius!...
Encore mal éveillé, le comte s'élança, croyant à un cataclysme.
--Encore un qui fait des siennes, grommela-t-il.
Mais au premier pas qu'il fit, il s'arrêta aveuglé par l'étincelante lumière dont la cabine était pleine, en dépit des précautions prudentes de Fricoulet.
Il mit l'une de ses mains devant ses yeux, pour les préserver de l'éclat qui lui avait causé, inopinément, une vive douleur et murmura en même temps, tandis que de l'autre main il essuyait son front trempé de sueur:
--Dieu! qu'il fait chaud...
Séléna, elle, qui s'était habituée progressivement à la lumière et à la chaleur dues à la proximité à chaque seconde croissante de l'astre, se mit à rire.
--C'est Sirius, dit-elle, sans pour cela se déranger.
Pour l'instant elle inscrivait rapidement ses observations, tandis que le jeune homme, qui s'était approché d'elle, lisait par-dessus son épaule.
--268 millions de lieues! s'exclama-t-il pour paraître s'intéresser au travail de sa fiancée... jamais je n'aurais cru qu'une étoile pût marcher aussi vite...
Séléna sursauta.
--Ne parlez donc pas si haut, fit-elle; si mon père vous entendait.
--Eh bien!... qu'aurait-il à dire? je ne suis pas obligé de connaître des résultats que lui-même ignore encore à l'heure qu'il est, puisque vous venez de les obtenir à l'instant.
--Sans doute, répondit la jeune fille en riant, mais ce qu'un astronome, comme vous, doit savoir, c'est que toutes les étoiles sont animées de mouvements extrêmement rapides dont beaucoup ont été, depuis longtemps, calculés avec une précision extrême. Celle qui, jusqu'à présent, est connue, comme ayant la vitesse la plus grande, est l'étoile 1830 du catalogue de Groombridge, qui atteint 5"78 en déclinaison vers le Sud, et 0°,344 en ascension droite vers l'Est, soit au total 7"03 vers le Sud-Est, par an...
Gontran écoutait, bouche bée, parler la jeune fille; mais l'expression de son visage prouvait surabondamment que tout ce qu'elle disait était pour lui lettre close.
--7"03 vers le Sud-Est, par an, répéta-t-il.
Il avait l'air si ahuri que Séléna ne put s'empêcher de rire et, lui prenant les mains, lui dit tendrement:
--Mon pauvre Gontran, faut-il que vous m'aimiez, tout de même, pour que vous résistiez à l'aridité de toutes ces choses auxquelles vous êtes si réfractaire!
--Si je vous aime! s'écria-t-il avec feu.
Il ajouta sur un ton un peu triste:
--Et cependant, il y a des moments où j'ai peur que mon amour, quelque fort qu'il soit, ne puisse m'aider à jouer ce rôle de faux savant si contraire à ma nature et à mon caractère...
Une main se posant sur son épaule le fit se retourner et il se trouva face à face avec Fricoulet qui lui dit:
[Illustration: 123]
--L'amour est le plus fort des dieux... Il peut ce qu'il veut et, de tous les maîtres de l'Olympe, c'est assurément celui qui a fait le plus de miracles..
--En attendant, fit Séléna, dont les paroles de M. de Flammermont avaient assombri le visage, vous ne savez toujours pas ce que représente 7"03 par an?
--Vous parlez de 1830, Groombridge! s'exclama Fricoulet.
Et s'adressant à Gontran:
--Cela représente tout simplement la bagatelle de 2600 millions de lieues ou 300 kilomètres par seconde.
[Illustration: 124]
Mais M. de Flammermont, que commençait à énerver quelque peu l'emballement auquel étaient en proie et son ami et sa fiancée, se croisa les bras, et posa, d'un ton narquois, cette question fort logique en somme:
--Et après?
--Comment! après?
--Oui, vous savez que cette étoile court avec une rapidité de 300 kilomètres par seconde, c'est quelque chose, mais ce n'est pas tout. L'intéressant serait de savoir d'où vient ce soleil colossal, où il va, dans quel but il a été créé, quel rôle il joue dans l'Univers et de quelle influence il peut être dans la marche de l'humanité et de la civilisation célestes.
Fricoulet pinça les lèvres, pour retenir une violente envie de rire.
--Oh! oh! fit-il, l'humanité céleste!
Gontran sursauta et étendant la main vers le hublot:
--Tu ne prétends par insinuer que cet Univers soit un univers mort et qu'il ait été créé dans le seul but d'éclairer nos nuits terrestres.
--Assurément non.
[Illustration: Les étoiles, les soleils, les planètes étaient emportés dans un vol d'ouragan (p. 125). 125]
--Eh bien! alors... j'ai donc raison quand je te demande si un semblable colosse n'est pas de nature à influencer prodigieusement les humanités qui animent les surfaces des mondes dont il effleure les rivages dans sa course...
L'ingénieur lança ses bras vers le plafond, dans un geste étrangement comique.
--Oh! poète! s'écria-t-il... veux-tu que je te dise une chose?... par ton envolée lyrique, tu me rappelles ton savant homonyme, l'auteur des _Étoiles_.
«Quelle est l'origine d'une telle véhémence? qui l'a lancé ainsi dans les sphères éthérées? dans quel abîme se précipite-t-il?... autant de questions! autant de mystères!... Et quand on songe que ce boulet prodigieux pourrait, si nulle influence étrangère ne venait modifier sa marche, continuer de courir en ligne droite avec cette même vitesse constante, pendant des millions et des milliards d'années--pendant l'éternité entière--sans jamais approcher d'aucun terme, sans pouvoir atteindre l'horizon de l'infini!... l'esprit s'arrête épouvanté devant une telle contemplation; l'imagination suspend son vol et tombe évanouie devant la splendeur de l'absolu!»
L'ingénieur avait prononcé ces paroles sur un ton un peu emphatique, faisant ressortir à dessein l'allure par trop redondante des phrases dont le tour pathétique masquait un peu le vague de la pensée.
Gontran l'avait belle pour riposter et il n'y manqua pas.
--Fort bien, marchez, répliqua-t-il narquoisement; mais tout cela ne m'apprend rien de bien nouveau; mon homonyme procède par interrogations, auxquelles il se garde bien de répondre et son imagination, au lieu de «s'évanouir» devant les mystères de la nature, ferait bien mieux de tenter de les expliquer... Si un astronome se contente d'interroger, compte-t-il donc sur un ignorant comme moi pour lui apprendre ce qu'il ignore?...
L'ingénieur, pour toute réponse, se contenta d'allonger les lèvres avec une expression qui semblait indiquer qu'au fond il n'était pas éloigné de partager la manière de voir de son ami; mais ce fut Séléna qui s'exclama:
--Si mon père vous entendait parler ainsi!... oser toucher à ce savant pour lequel il a une si profonde admiration...
--Mais, moi aussi, je l'admire, répliqua le jeune homme; seulement, je trouve qu'il met trop de poésie dans son encrier et je suis déçu lorsqu'au lieu de trouver un chiffre ou une explication scientifique, je ne trouve qu'une envolée qui berce ma raison, sans la satisfaire complètement.
[Illustration: 127]
Sans doute la conversation se fût-elle prolongée sur ce terrain; mais, en entendant craquer, au-dessus de sa tête, le plancher de la cabine d'Ossipoff, Gontran prévoyant que le savant allait venir rejoindre sa fille et ne se souciant nullement de passer un examen sur Sirius, s'esquiva sur la pointe des pieds et gagna sans bruit son hamac.
Non loin de lui, Farenheit dormait comme une brute, les poings fermés, la face congestionnée, soufflant par ses lèvres entr'ouvertes, une haleine puissante qui faisait dans la pièce un bruit semblable au bourdonnement d'un énorme moustique.
--En voilà un que les lois astronomiques ne tourmentent guère, songea le jeune homme en jetant un regard d'envie sur son voisin; et comme il a raison!
Il ajouta, avec un soupir qui--si elle eût pu l'entendre--en eût appris long à Séléna sur l'état d'âme de son fiancé:
--«Amour, amour, quand tu nous tiens...»
Il n'acheva pas; il prit, sur une planchette, le livre des _Continents Célestes_ dont il parcourait toujours quelques feuillets avant de s'endormir--habitude qu'il avait prise depuis le commencement du voyage, moins pour compléter son instruction que pour détourner momentanément son esprit des mille inquiétudes qui lui bourrelaient la tête.
Mais, soit que les explications astronomiques lui eussent fatigué le cerveau, soit plutôt que la chaleur extraordinaire due à la proximité de Sirius l'eût accablé plus que de coutume, Flammermont laissa aller en arrière sa tête qui tomba sur l'oreiller et il s'endormit, tenant encore entre les doigts le livre dont il avait parcouru une dizaine de feuillets à peine.
Alors, par suite d'une hallucination très compréhensible, voilà que, dans une sorte de rêve, les suppositions philosophiques du savant auteur des _Continents Célestes_ s'animèrent, rendant réelles à ses yeux les descriptions contenues dans les feuillets qu'il venait de parcourir.
Miraculeusement, et sans qu'il cherchât d'ailleurs à s'expliquer par suite de quelles transformations cela pouvait être, voilà que sa vue, dépassant les limites de la vision télescopique, avait acquis une puissance surnaturelle, que ses sensations de durée et de temps lui permettaient de resserrer et de comprendre les plus grands intervalles de temps.
Et alors, comme par enchantement, disparut cette apparente immobilité dans laquelle est figée la voûte azurée des cieux: les étoiles innombrables, semblables à ces tourbillons de poussière que soulèvent sur nos routes, durant l'été, les rafales de vent, dont sont précédés les grands orages, s'envolaient dans toutes les directions, éparpillées à tous les coins de l'infini; les nébuleuses, arrachées, déchiquetées, lacérées, n'étaient plus que des lambeaux informes qui, tournoyantes, disparaissaient dans les profondeurs du ciel, ainsi que de gigantesques oiseaux que la violence de la tempête eût plumés, ou bien encore, emportées; roulées sur elles-mêmes, condensées pour ainsi dire, elles changeaient d'aspect, dévorant des mondes, elles aussi, comme les autres; la Voie Lactée se disloquait et, déformée, disséminée, était méconnaissable.
Bref, c'était dans l'espace, une agitation, un mouvement, une vie, semblables à ceux dont la Terre donne l'exemple, mais dans des proportions tellement colossales que Gontran en était épouvanté.
On eût dit que des mains de géants s'acharnaient après les astres, les prenaient, les jetaient aux vents de l'Infini où ils disparaissaient sous un souffle colossal.
Miraculeusement, l'esprit du dormeur s'était déchiré de l'enveloppe charnelle qui l'étreignait, empêchant l'expansion de ses forces, le contraignant au terre à terre et alors il avait la compréhension de l'Infini comme espace et comme temps. Ce n'était plus la nuit silencieuse d'un ciel morne, immobile et comme mort qu'il contemplait, mais bien une immensité effroyable dans laquelle se mouvaient des myriades de Soleils étincelants, désorbités, n'obéissant plus à aucune règle de la gravitation des corps, mais lancés suivant le caprice d'une volonté inconnue, semant par l'espace les formes multipliées d'une vitalité inextinguible et universelle.
Les regards effarés de M. de Flammermont, doués d'une acuité incompréhensible, plongeaient, à chaque instant, plus avant dans les profondeurs insondables de l'espace, il semblait qu'il y eût comme une infinité de voiles superposés, qui se tiraient les uns après les autres, masquant toujours le fond du gouffre céleste dans lequel Gontran pensait apercevoir la vérité de toutes choses.
Mais les étoiles, les soleils, les planètes étaient emportés dans un vol d'ouragan et pas une minute, pas une seconde, l'aspect du ciel n'était semblable et devant ces métamorphoses non interrompues le jeune homme ne cessait de s'extasier.
Enfin, il arriva un moment où le vertige occasionné par cette sarabande d'astres lui causa une angoisse si épouvantable qu'il s'éveilla en sursaut, en poussant un cri.
Assis sur son séant, le visage trempé de sueur, il vit, groupés autour de son hamac, tous ses compagnons de voyage qui le regardaient avec inquiétude.
Alors il comprit qu'il avait été simplement la proie d'un cauchemar et il demeura silencieux, quelque peu honteux de cette faiblesse, cependant indépendante de sa volonté.
--Eh bien! quoi donc? ricana Fricoulet, est-ce que tu as encore rêvé de la Loïe Fuller?
Gontran rougit un peu et murmura d'une voix de mauvaise humeur:
--Encore quelques semaines de cette existence et je deviendrai fou...
Et, machinalement, il se palpait le crâne, comme s'il eût voulu se convaincre qu'il ne s'y était produit aucune fêlure.
--Un cauchemar? interrogea Farenheit.
Mais comme Ossipoff était là, lui aussi, le jeune comte eut honte d'avouer la vision astronomique qui avait troublé son sommeil et, recouvrant immédiatement la lucidité de sa pensée, il répondit:
--Oui, un cauchemar, et un cauchemar causé par ce misérable Sirius; je ne pouvais admettre que Sirius s'éloignant de la Terre, depuis des temps incommensurables, à raison de 35 kilomètres par heure, sa lumière non seulement n'eût pas diminué d'intensité, mais fût encore visible.
Ossipoff sourit avec indulgence et murmura:
--Très singulier, cet état spécial dans lequel le rêve met un esprit lucide et savant! Ainsi vous voilà, vous, un astronome dont nul, pas même moi, n'oserait discuter la science, vous voilà tout ému par une objection qu'un raisonnement enfantin suffit à réfuter... Si vous aviez été dans votre état normal, n'auriez-vous pas compris que ce qui vous paraissait un phénomène était dû tout simplement à l'énorme distance qui nous sépare de Sirius... L'éloignement qui s'est opéré depuis quatre mille ans n'est pas la cinquantième partie de la distance qui sépare Sirius de la Terre; dans de semblables conditions...
Gontran inclina la tête affirmativement.
--Si votre cauchemar ne vous a pas trop fatigué, ajouta le vieillard, je vous serais bien obligé devenir m'aider dans certaines études que je veux faire...
Une ombre s'étendit sur le visage de M. de Flammermont qui murmura d'une voix accablée:
--Le temps de me passer un peu d'eau sur la figure et je suis à vous...
--Hâtez-vous... car, du train dont marche l'_Éclair_, nous ne tarderons pas à être hors de vue...
Il avait, tout en parlant, fait quelques pas vers la porte; mais il revint et, frappant sur l'épaule du jeune homme, il lui dit à mi-voix, sur le ton dont un gourmet parle d'un plat délicieux et qui lui fait venir l'eau à la bouche:
--Nous saurons peut-être à quoi nous en tenir, cette fois... et si l'on a affaire à une planète ou à un soleil...
Sans remarquer l'espèce d'ahurissement produit sur Flammermont par ces mots, il sortit...
--Si c'est une planète ou un soleil, répéta Gontran..
Ses yeux se promenèrent, effarés, interrogateurs, de Farenheit à Fricoulet.
--Cette fois-ci, déclara-t-il, je crois bien que je suis perdu.
[Illustration: 131]
L'ingénieur écarta les bras dans un geste de complète ignorance.
--Si encore on savait ce qu'il veut dire...
Et tous les trois demeuraient immobiles, silencieux, se regardant, lorsqu'on heurta doucement à la porte et la voix de Séléna se fit entendre.
--Monsieur Gontran, fit-elle, mon père demande si vous le rejoindrez bientôt?
--Eh! qu'il aille au diable! grommela le jeune comte...
--Lui, soit, mais pas elle, dit Fricoulet.
Et, allant ouvrir la porte, il invita la fille d'Ossipoff à entrer.
--Figurez-vous, lui dit-il, que nous voici fort perplexes et peut-être, comme vous êtes au courant des travaux de votre père, pourrez-vous nous tirer d'embarras... Voici ce dont il s'agit...
Ayant écouté l'explication, rapidement donnée par l'ingénieur, Séléna se mit à sourire:
--Je crois que mon père a voulu faire allusion au satellite de Sirius...
Fricoulet frappa l'une contre l'autre ses mains, en signe de joie.
--Parfaitement... j'y suis, maintenant... s'écria-t-il.
Mais Gontran, atterré, murmura:
--Ah! si les étoiles se mettent à avoir des satellites... à présent...
Mais Fricoulet ne lui laissa pas le loisir de s'apitoyer... le temps pressait, le père Ossipoff attendait et l'ingénieur ne voulait pas l'exposer, sans l'avoir au préalable bardé de notions scientifiques, au tournoi astronomique auquel le vieillard daignait le convier.
--En quelques mots, voici la chose: le mouvement propre de Sirius, au lieu de se produire uniformément, subissant certaines altérations, un astronome nommé Bessel n'a pas hésité à les attribuer à l'action d'un corps invisible de masse considérable, corps obscur, débris de mondes éteints, circulant dans l'espace. En 1854, Le Verrier préconise cette théorie, s'appuyant sur les inégalités périodiques présentées par Procyon, à qui on n'avait jamais pu découvrir de satellite... Ce qui n'empêchait pas M. Peters, en 1851, de donner à l'orbite de ce corps inconnu et invisible la forme d'une ellipse très allongée sur laquelle il se meut en un espace de cinquante ans...
Farenheit ne put retenir un formidable éclat de rire.
--On ne connaît pas le corps, on ne l'a jamais vu... on ne sait même pas s'il existe; mais ça n'empêche pas les astronomes de déclarer dans quelles conditions il se meut.
--S'ils ne déclaraient que cela, poursuivit Fricoulet; mais, en 1862, MM. Auwers et Safford indiquaient au problématique satellite un angle de position de 85",4, à une distance angulaire de 10",6.
L'Américain leva les bras au plafond en s'exclamant ironiquement:
[Illustration: Sur quoi vous basez-vous? demanda-t-il d'une voix sifflante (p. 131). 133]
--Incommensurable!...
--Riez tant que vous voudrez, monsieur Farenheit, déclara Séléna; cela n'empêche pas qu'en 1862, le 31 janvier, M. Alvan Clark fils, en essayant un télescope de 18 pouces, aperçut à gauche de Sirius un point lumineux, dont l'angle de position était exactement égal à 84°,6... c'est-à-dire une différence de 1 degré seulement avec l'observation de MM. Auwers et Safford.
--Et c'est là que se borne ce que l'on sait de ce satellite? interrogea ironiquement Gontran.
--Point: son éclat est à peu près égal à celui d'une étoile de neuvième grandeur et sa masse à environ la moitié de celle de Sirius, c'est-à-dire sept fois celle du Soleil, bien que sa lumière soit environ cinq mille fois moindre que celle de l'étoile principale... Maintenant que te voilà renseigné...
Et, en disant cela, l'ingénieur poussait Gontran vers la porte, car il entendait M. Ossipoff qui appelait à grands cris son jeune «collègue»; mais celui-ci, qui n'affrontait jamais, sans appréhension, ces sortes de conversations, demanda encore avant de sortir:
--Alors, la question est de savoir si ce fameux satellite est planète ou soleil?
--Oui; d'après ce qu'a dit Ossipoff.
--Et... as-tu une idée personnelle à ce sujet?
--Aucune; vu que, jusqu'à présent, ce sujet m'a laissé fort indifférent; mais, si tu veux me croire, dans l'incertitude, tu le laisseras parler, et, s'il t'interroge, tu peux soutenir hardiment la théorie qui te conviendra...
Dans sa cabine, le vieillard trépignait d'impatience en attendant Gontran, tout en fouillant l'espace pour arracher ses secrets au monde mystérieux qui l'intriguait si fort.
Était-ce là en effet un Soleil, brillant de son propre éclat, ou bien n'avait-on affaire qu'à une planète énorme de ce lointain système?
Ossipoff tenait pour cette seconde hypothèse et M. de Flammermont avait à peine franchi le seuil qu'il lui cria:
--Vous savez, mon cher, pour moi il n'y a plus maintenant l'ombre d'un doute, c'est bien une planète.
--En vérité!
--Et vous allez comprendre mes raisons: voici un monde d'un grand volume auquel rien ne m'empêche de supposer un sol très blanc, qu'éclaire un soleil deux fois plus intense par unité de surface et ayant une surface cent quarante fois plus étendue que le soleil terrestre; qu'y a-t-il d'impossible à ce que cette planète, même éloignée à plus d'un milliard de lieues du flambeau central, soit perceptible à 39 trillions de lieues de distance?
Pour ne pas se compromettre, Gontran crut devoir approuver, d'une inclinaison de tête, cette théorie qui ne lui importait pas plus, au fond, que celle contraire et qui avait l'avantage de lui permettre de conserver un mutisme absolu.
D'ailleurs, le savant paraissait avoir oublié la présence de son compagnon, tout entier saisi par l'intérêt croissant de son étude, laquelle prenait, à chaque instant, une étendue de plus en plus grande; après avoir examiné minutieusement Sirius et son satellite, il parvint à distinguer plusieurs autres points lumineux, l'un par 114° et 72", l'autre par 159° et 104", qu'il n'hésita pas à déclarer comme appartenant aussi au système sirien.
Aux exclamations de triomphe poussées par le vieillard, Fricoulet et Séléna accoururent et quand Ossipoff eut exposé le motif de sa joie:
--Mon Dieu, mon cher monsieur, dit l'ingénieur, je ne voudrais certainement pas m'inscrire en faux contre vos affirmations; cependant, outre que votre théorie de sol blanc du fameux satellite sirien me semble très discutable, je trouve également que vous augmentez le système de Sirius avec une légèreté un peu bien juvénile...
Le vieux savant eut un haut-le-corps prodigieux; il abandonna le télescope, vira sur ses talons comme une toupie et, le visage subitement congestionné, les yeux lançant des éclairs à travers les verres de ses lunettes:
--Et sur quoi vous basez-vous, mon jeune ami, demanda-t-il d'une voix sifflante pour vous permettre de me démentir si catégoriquement?
Fricoulet se récria:
--Je ne me permets rien, monsieur Ossipoff; j'ai commencé par le vous dire. Seulement, il est loisible de se demander si ces points lumineux dépendent réellement du système de Sirius ou bien s'ils ne sont pas tout simplement situés au delà de cette étoile, paraissant être dans son voisinage, par le simple hasard des perspectives célestes.
Le vieillard était bien obligé, en lui-même, de reconnaître la logique de cette observation; mais il n'aimait pas la contradiction et il riposta d'une voix aigre, tout en contenant son irritation:
--Je serais curieux en ce cas de savoir quelle orbite vous assigneriez à ce satellite de Sirius... du moment que, pour vous, ce n'est pas une planète, mais un soleil...
--Mon Dieu, moi, vous savez, je n'ai pas grande opinion personnelle à ce sujet; mais Gontran--qui m'en parlait précisément hier--m'a donné des renseignements très intéressants.
--Vous! s'exclama le vieillard sur un ton d'indignation...
--Moi! se récria à son tour M. de Flammermont, moi je t'ai parlé de cela?
Mais Fricoulet, indifférent à la surprise indignée de son ami, poursuivit:
--Voyons, ne m'as-tu pas dit que, pour un système binaire, plusieurs cas étaient en présence: ou bien chaque composante peut avoir ses planètes tournant en cercle autour d'un Soleil respectif, ou bien les planètes peuvent décrire de triples spirales, symétriquement formées, avant de revenir à leur point de départ...
Ossipoff se mit à ricaner et s'adressant au jeune comte:
--Ah! ce n'est pas l'imagination qui vous manque! malheureusement entre le produit de l'imagination et les résultats d'études scientifiques, il y a de la marge... Ainsi, vous faites-vous une idée à peu près exacte des singulières années, des bizarres saisons que peuvent produire de semblables révolutions?... non, n'est-ce pas?... eh bien, moi, je vous dis...
Il s'interrompit brusquement, se rappelant l'acquiescement que, quelques instants auparavant, le jeune homme avait donné à sa théorie concernant le satellite de Sirius.
--Pourquoi ne m'avoir pas démenti tout à l'heure et ne m'avoir pas répondu Soleil, quand je vous parlais Planète?
Pris de court par cette question, le jeune homme répliqua avec un haussement d'épaules qui attestait le peu d'importance de la chose.
--Mon Dieu, mon cher monsieur Ossipoff, toutes les opinions sont respectables, en outre, je suis peu partisan de la contradiction, surtout lorsqu'elle s'adresse à une personne plus âgée que moi...
Ossipoff s'emporta.
--Il n'y a pas d'âge! cria-t-il, quand la science est en jeu; nombre de fois depuis le commencement de ce voyage, j'ai incliné ma tête blanche devant votre savoir et rien ne peut m'humilier davantage que cette condescendance à ma vieillesse...
Il se tut quelques instants, marmottant entre ses dents des paroles inintelligibles; puis, brusquement, congédiant Gontran de la main:
[Illustration: 137]
--Allez... puisqu'il en est ainsi... je n'ai plus besoin de vous...
Et, sans s'occuper de ceux qui se trouvaient là, il se recolla le visage à l'oculaire, ressaisi tout entier par son ardente curiosité...
Une fois sur le palier et la porte soigneusement refermée derrière lui, Gontran demanda d'un ton irrité à Fricoulet:
--Qu'est-ce qui t'a pris? en voilà une idée de raconter à Ossipoff des choses qui ne sont pas?
--Ce ne serait pas la première fois, ricana l'ingénieur.
--Soit; mais les précédentes fois, nous étions d'accord.
--Ne fallait-il pas trouver un moyen d'aller au-devant des questions qu'il t'aurait sûrement posées?...
Puis, de mauvaise humeur à son tour, comme si le reproche de M. de Flammermont lui paraissait injustifié, l'ingénieur bougonna:
--C'est bien; désormais je te laisserai tirer d'affaire tout seul.
Et, tandis que Gontran rentrait dans sa cabine, il descendit lentement les marches qui conduisaient à la machinerie, murmurant avec un singulier sourire...
--Qui sait?... on a vu des choses plus étranges...