‹ Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéralChapitre 6 sur 12 · CHAPITRE VI

CHAPITRE VI

LES RAPPORTS ENTRE LES PASSAGERS SE TENDENT DE PLUS EN PLUS

[Illustration: 176]

Et je vous dis, moi, qu'il n'y a aucun doute à ce sujet...

--Pour vous peut-être, mais pour les autres...

--J'ai pour moi les travaux faits par tous ceux dont la science s'enorgueillit à juste titre et qui tous ont déclaré que les Égyptiens possédaient les connaissances les plus étendues dans les diverses branches de la science, et tout particulièrement en astronomie.

--Mais je crois que j'ai avec moi, pour soutenir mon opinion, des hommes non moins savants et non moins éminents que les vôtres.

--Et le zodiaque d'Esneh... et celui de Denderah,... alors, pour vous, ils ne comptent pas?...

--Je ne prétends pas cela...

--Trouvez-m'en donc d'aussi anciens!... Savez-vous que dans celui d'Esneh, le solstice d'été est dans le signe du Lion et, dans le zodiaque de Denderah, il est dans le signe du Cancer.

--Et après, qu'est-ce que cela prouve? Biot n'a-t-il pas calculé que le zodiaque de Denderah ne datait que de l'an 716 avant l'ère chrétienne; tandis que l'Inde a quelque chose de mieux que cela à vous offrir...

Le vieil Ossipoff éclata d'un rire homérique.

--Oui... je sais... le fameux zodiaque trouvé dans les ruines de la pagode du cap Comorin et qui remonterait à 30,000 ans avant notre ère, disent les uns, à 10,000 seulement, disent les autres...

Il prit un air de condescendance pleine de pitié.

--Eh!... ne voyez-vous pas, mon pauvre monsieur de Flammermont, que c'est précisément l'exagération de ces chiffres qui en démontre l'inanité... Trente mille ans avant notre ère?... vous vous figurez qu'à cette époque l'homme s'occupait d'astronomie!... c'est fou... vous dis-je... c'est fou!... et je m'étonne qu'un esprit sérieux comme le vôtre...

Gontran, mal préparé pour une controverse aussi âpre, crut devoir, pour masquer une retraite indispensable et prudente, jouer la dignité offensée; il se dirigea vers la porte, disant du ton froid de l'homme qui se contient malaisément:

--Dans ces conditions, mon cher beau-père, il est préférable d'en demeurer là; car j'estime que pour discuter sur un point, il convient d'être, en principe, d'accord sur ce point... et nous en sommes loin...

Ossipoff tourna les talons et rejoignit en bougonnant son télescope.

[Illustration: 177]

--D'accord... d'accord... murmura-t-il; plus nous allons et moins nous le sommes... Moi qui me figurais m'attacher par les liens du sang un collaborateur avec lequel je serais en communion parfaite d'idées...

Gontran, avant de franchir le seuil de la cabine, lança ces mots d'une voix indignée:

--Un collaborateur n'est pas un esclave!

Et il descendit l'escalier qui conduisait au logement commun, où il trouva Fricoulet assis sur son hamac, se frottant les yeux gonflés de sommeil et bâillant...

--Ce doit être le moment de mon quart? interrogea-t-il.

--Je crois que oui, répondit d'un ton sec M. de Flammermont, qui s'en fut s'asseoir, morose, à l'écart.

Durant un moment, l'ingénieur regarda son ami.

--Allons! bon! fit-il, qu'arrive-t-il encore?

Gontran demeura quelques secondes sans répondre; mais tout à coup, bondissant de son siège:

--Il arrive!... gronda-t-il... il arrive que la vie devient de plus en plus impossible... À chaque instant ce sont des discussions nouvelles... et, ma foi, si cela doit continuer...

--Eh bien! interrompit Fricoulet en se penchant vers lui...

Mais, subitement, comme si l'éclair du regard que lui jetait l'ingénieur eût produit sur son irritation l'effet d'une douche d'eau glacée, Gontran se calma et répondit avec un calme extraordinaire:

--Eh bien! si cela doit continuer... il faudra que je m'arme de patience... plus encore que jusqu'à présent... et l'amour aidant, j'y parviendrai...

Les paupières de Fricoulet battirent fébrilement, tandis que ses lèvres se plissaient dans une involontaire grimace; il se tut un moment et demanda:

--Vous avez eu encore un attrapage avec le père Ossipoff?... j'ai entendu des éclats de voix...

--Eh! oui, au sujet de la plus ou moins grande antiquité de l'astronomie en Égypte et dans l'Inde... Il tenait pour l'Égypte, et moi pour l'Inde...

--Pourquoi ne pas dire comme lui?

M. de Flammermont se croisa les bras.

--Ah! celle-là est forte, par exemple!... Comment! mais n'est-ce pas toi-même, ce matin, qui m'a dit que dans la pagode du cap Comorin...

--Assurément, je l'ai dit, et bien d'autres plus savants l'ont dit avant moi;... mais du moment que ce pauvre homme tenait à son Égypte... il ne fallait pas le contrarier...

--C'est cela... pour avoir l'air d'un écolier... ou d'un imbécile...

--Tu finiras par t'aliéner ses bonnes dispositions... tu verras...

--Et il verra, lui, que je l'enverrai promener...

--Seulement, tu oublies une chose: c'est que, dans ce cas, Ossipoff n'irait pas seul à la promenade...

[Illustration: 179]

Fricoulet ajouta, ricanant:

--D'ailleurs, que tu le veuilles ou non, les choses finiront fatalement comme ça... est-ce que tu es du bois dont on fait les astronomes, voyons... rends-toi donc à l'évidence...

Mais, précisément, parce que peut-être, en dedans de lui-même, le jeune homme s'y rendait, à l'évidence, il n'en était que plus irrité lorsque l'ingénieur abordait cette question-là.

--Si cela était aussi évident que tu veux bien le prétendre, répliqua-t-il, il y a beau temps que j'aurais renoncé à mes projets...

L'ingénieur haussa doucement les épaules.

--Entêté, va, murmura-t-il.

Il ajouta avec un accent tout particulier:

--Il est vrai que tu as une excuse: le charme de Mlle Ossipoff!

Flammermont se dressa devant lui.

--Alcide, déclara-t-il, tu m'énerves sensiblement et, si tu veux que nous continuions à vivre bons amis, ne mets jamais la conversation sur ce chapitre-là; pense ce que tu veux... c'est ton droit; mais garde tes pensées pour toi..

Cette déclaration, très énergique, à peine faite, ils entendirent la voix de Farenheit qui sortait de la machinerie.

--Monsieur de Flammermont!... si vous n'avez rien de mieux à faire, vous seriez bien aimable de venir un instant...

Enchanté d'avoir un prétexte de fausser compagnie à Fricoulet, Gontran sortit de la cabine; mais, en pénétrant dans la machinerie, il s'arrêta tout surpris sur le seuil: Farenheit était penché en avant, les mains crispées sur le télescope, à l'oculaire duquel son nez s'écrasait.

Farenheit regardait le ciel! Voilà, par exemple, qui était de nature à causer au jeune homme une profonde stupéfaction.

[Illustration: 180]

--Vous cherchez quelque chose, monsieur Farenheit? demanda Gontran avec une ironie non dissimulée.

--Mais oui, le Zodiaque.

--Et vous ne le trouvez pas?

--Non; alors comme je serais très curieux de voir ça...

Assez embarrassé, Gontran se grattait le bout du nez, ne sachant trop comment s'y prendre pour satisfaire la curiosité de son compagnon de voyage, sans lui avouer son ignorance totale en la matière.

[Illustration: Gontran, bercé par la voix de son ami, s'était assoupi (p. 189). 181]

Du Zodiaque, il ne savait que ce que Fricoulet lui avait dit le matin, assez succinctement d'ailleurs, c'est-à-dire que le Zodiaque est le nom donné à une zone céleste idéale, large de 18° environ, qui fait le tour du ciel et se trouve coupée en deux par l'écliptique; le nom de Zodiaque lui vient de ce que presque toutes les constellations qui l'occupent portent des noms d'animaux.

On a vu, par la discussion qui commence ce chapitre, à quelle haute antiquité on fait remonter l'origine du Zodiaque et cela composait, avec la nomenclature des douze signes ou parties en lesquelles cette zone se trouve divisée, tout ce que Fricoulet avait eu le temps d'apprendre au jeune homme.

--Mon Dieu, cher monsieur Farenheit, dit-il enfin, sans être indiscret, je voudrais bien savoir ce qui peut exciter ainsi votre curiosité...

--Oh! ma foi, c'est très simple... depuis le commencement du voyage je vous avouerai que la contemplation de vos visages à tous n'est pas que de m'assommer par sa monotonie... alors, de voir des animaux, ça me changerait un peu.

--Un peu... seulement!... vous êtes aimable!

--Je voulais dire;... enfin, vous me comprenez bien...

--Oui... seulement ce que je ne comprends pas... c'est comment vous comptez voir des animaux.

Farenheit se retourna, tellement la question de Flammermont lui paraissait étonnante et il le regarda un moment, comme s'il doutait qu'il eût son bon sens.

--Des animaux!... eh bien!... dans le Zodiaque donc?...

--Dans le Zodiaque?

--Le Bélier, le Taureau, l'Écrevisse, le Lion!... est-ce que ce ne sont pas des animaux?...

--Certes oui... mais...

--Et le Scorpion... le Capricorne... le Verseau... les Poissons... ce ne sont pas des animaux, aussi?...

Gontran comprit alors combien énorme, invraisemblable était l'erreur de l'Américain et il eut toutes les peines du monde à ne pas lui éclater de rire au nez.

--Mais alors, vous devriez éprouver quelque plaisir à contempler la physionomie de la Vierge, des Gémeaux, du Sagittaire... qui, avec la Balance, complètent les douze signes du Zodiaque? demanda-t-il non sans ironie.

Farenheit serra ses gros poings, tandis que ses sourcils touffus se hérissaient.

--Dites donc, monsieur de Flammermont, grommela-t-il, est-ce que je me trompe en me figurant que vous vous moquez de moi...

--Monsieur Farenheit, je ne me moque pas de vous; mais votre méprise est si divertissante...

Et, cette fois, l'éclat de rire partit, d'autant plus formidable qu'il était retenu depuis plus longtemps.

La riposte ne se fit pas attendre; la face empourprée d'un flot de sang, Farenheit étendit le bras et son poing vint heurter en pleine poitrine Flammermont qui chancela, et finit par tomber à la renverse sur le plancher, où il demeura assis, ayant peine à retrouver son souffle.

Au bruit Fricoulet accourut et, voyant son ami à moitié pâmé, se précipita, demandant:

--Gontran... monsieur Farenheit!... qu'arrive-t-il?

Le pauvre Flammermont, la respiration coupée en deux, était bien en peine de répondre, et l'Américain, déjà honteux de sa violence, balbutiait:

--Une discussion, mon cher monsieur, une simple discussion...

--Vous avez frappé?... c'est vous qui l'avez jeté à bas?... continua d'interroger l'ingénieur.

--Monsieur de Flammermont s'est permis de se moquer de moi et nous autres, Américains, ne permettons jamais cela... jamais...

Fricoulet regarda Gontran, comme pour lui demander la confirmation de ces paroles et le jeune homme, encore incapable de parler, secoua la tête.

--Alors, j'en ai menti! clama le marchand de suif, saisi de nouveau par sa colère.

Gontran secoua la tête négativement.

--Alors, expliquez-vous...

--C'est vrai, explique toi...

M. de Flammermont, qui avait enfin réussi à ressaisir son souffle, balbutia péniblement:

--Eh! que diable! pour s'expliquer, il faut pouvoir parler!... je veux dire que M. Farenheit s'est trompé en croyant que je me moquais de lui... alors que je riais simplement, tellement ce qu'il me disait me semblait drôle...

--C'est bien subtil, grogna l'Américain.

Gontran, qui avait repris tout à fait possession de lui-même, se releva alors et d'une voix nette:

--Au fait, déclara-t-il, prenez-le comme il vous plaira...

--Merci de la permission, riposta narquoisement l'Américain; je l'ai déjà pris... et mal, comme vous avez pu le constater.

Cette allusion de mauvais goût à sa brutalité fit monter au visage du jeune comte une légère rougeur.

--Vous n'entendez pas, je suppose, monsieur Farenheit, que cette affaire en restera là?... dit-il en se maîtrisant.

--Parfaitement...

Puis, se frottant les mains:

--Un duel!... s'exclama-t-il subitement joyeux, very well!... voilà qui va me désennuyer... Un petit duel à l'américaine!... hein!... ça vous va... chacun une carabine et en chasse...

Il se frottait les mains, tandis que Fricoulet s'écriait:

--Ah! ça... vous perdez la tête!...

Le visage radieux de Farenheit s'assombrit.

--C'est vrai!... j'oubliais que la caisse d'armes a été jetée par-dessus bord, pour alléger la sphère de sélénium lors de notre départ de Mercure...

Mais ses traits s'éclairèrent à nouveau.

--Pas besoin de carabine... au couteau, ça peut marcher...

Gontran, impassible, répondit:

--Au couteau... soit!...

Fricoulet s'emporta.

--Ah! ça... vous avez perdu la tête tous les deux!... et vous croyez que nous autoriserons une boucherie semblable?...

--Une boucherie! répéta Farenheit indigné... Aux États-Unis...

--Nous ne sommes pas aux États-Unis! interrompit brutalement l'ingénieur; nous sommes à bord de l'_Éclair_, que M. Ossipoff commande; un capitaine est maître à son bord et M. Ossipoff refusera d'autoriser une chose semblable...

--J'ai été frappé et j'exige une réparation, dit Gontran.

--Je suis le premier à vous l'offrir, déclara impassiblement Farenheit...

--C'est entendu, c'est convenu, fit l'ingénieur: mais c'est une chose que vous réglerez à terre.

--Cependant, essaya de dire l'Américain.

--Je ne vous permets qu'une chose, c'est de m'écouter: les moeurs, en France, ne sont pas les mêmes qu'aux États-Unis; chez nous, on se bat à l'épée ou au pistolet, avec des témoins... avez-vous des épées?... non; des pistolets? non; des témoins? pas davantage...

--Mais, M. Ossipoff? vous-même?...

Fricoulet sursauta.

--Êtes-vous fou!... d'ailleurs, les circonstances présentes à défaut de ces impossibilités, vous font un devoir de remettre à plus tard le règlement de cette affaire: chacun de nous se doit à ses compagnons pour coopérer, dans les limites de ses moyens, au sauvetage général...

Et s'adressant plus particulièrement à Farenheit:

--Admettez, poursuivit-il, que nous prêtions les mains, M. Ossipoff et moi, à un semblable duel; admettez que la chance vous favorise et que vous tuiez M. de Flammermont, il faudra que vous renonciez à l'espoir de revoir jamais et la Terre et New-York et la Cinquième Avenue... car lui seul sait allier à la science pure un esprit suffisamment pratique pour nous sortir du mauvais pas où nous a mis la folie d'Ossipoff.

Cet argument frappa vivement, comme bien on pense, l'Américain; et bien qu'il lui en coûtât d'être obligé de devoir la vie à celui qu'il voulait tuer, il murmura:

--Soit donc, monsieur Fricoulet.

Et à Gontran:

--N'oubliez pas, monsieur de Flammermont, que je suis à votre disposition partout où il vous plaira et quand il vous plaira...

Il salua très correctement et sortit de la machinerie; mais tandis qu'il s'en allait, l'ingénieur l'entendit soupirer:

--Cela aurait pourtant bien agréablement rompu la monotonie du voyage.

Quand les deux amis furent seuls, Fricoulet demanda:

--Maintenant, raconte-moi un peu ce qui s'est passé.

--Pas grand'chose de grave: Farenheit s'attendait à voir dans le ciel toute une ménagerie composée des signes du Zodiaque et l'idée m'a paru si cocasse que je n'ai pu m'empêcher de rire; c'est alors que, comme une véritable brute qu'il est, il m'a détaché un coup de poing formidable qui m'a jeté par terre...

Et le jeune comte grommela entre ses dents:

[Illustration: 186]

--Ah! décidément... l'astronomie, je commence à en avoir plein le dos, tu sais...

--Tu ne fais que commencer! plaisanta Fricoulet.

--Examens d'Ossipoff... discussions avec toi... coups de poing avec l'autre...

--Et, tout cela dans la balance, le charme de Séléna ne l'emporterait pas?...

Gontran fronça les sourcils et murmura:

--Ah! s'il n'y avait pas cela.

--S'il n'y avait pas cela!... mais tu serais encore attaché d'ambassade à Pétersbourg... mon pauvre vieux!... Il est vrai qu'avec tes relations, tu pourras trouver, à ton retour, un poste équivalent...

L'autre se croisa les bras.

--Alors... j'aurais, pendant plusieurs années, roulé ma bosse dans l'espace, à travers les aventures les plus incroyables, parcourant les contrées les plus invraisemblables, supportant avec une patience angélique la monomanie astronomique d'Ossipoff, avalant, jusqu'à en avoir la nausée, des décoctions de quintessence scientifique, tout cela pour avoir le plaisir de rédiger un journal de voyage qu'un éditeur refusera peut-être de publier!... ah! non... mille fois non... je veux avoir au moins la compensation légitime de toutes mes fatigues, de toutes mes rancoeurs, de tous mes bâillements...

--Tu tiens à la prime,... quoi!

--Parfaitement... et la preuve, c'est que j'attends ta conférence sur le Zodiaque qui fera probablement les frais du prochain examen d'Ossipoff.

Ce disant, le jeune comte s'asseyait et prenait une attitude si parfaitement résignée que Fricoulet ne put s'empêcher de rire.

--Tu y tiens? interrogea-t-il.

--Comment!... si j'y tiens!... Parbleu! toi, tu ne demanderais pas mieux qu'Ossipoff mette le nez dans le pot aux roses et me renvoie à ma diplomatie,... mais, moi, c'est autre chose; j'en ai trop fait jusqu'ici pour perdre le bénéfice des résultats acquis... Donc, au Zodiaque...

L'ingénieur le regarda un moment en silence d'un air quelque peu dépité, car il s'attendait à chaque instant à ce que son rival--car Gontran maintenant était son rival--renonçât à ses projets; mais, heureusement pour lui, Fricoulet, quand il avait une idée en tête, ne l'abandonnait pas facilement; en outre, c'était un sage qui savait que tout arrive à point à qui sait attendre et qui comptait que le temps et Ossipoff travailleraient pour lui.

--Ce qui est convenu est convenu, dit-il; je t'ai promis mon concours et je tiens ma promesse... Tu veux faire connaissance avec le Zodiaque... à ton goût... Mais, d'abord, comment cette discussion avec Ossipoff est-elle venue?

--Comme sont venues jusqu'à présent toutes les discussions du même genre, bougonna Gontran; j'ai voulu faire le malin avec ce que tu m'avais dit, et, comme Ossipoff, en s'éveillant, me demandait la route suivie par l'_Éclair_, je lui ai dit que nous traversions la constellation du Bélier,--d'un mot en est venu un autre... et voilà...

Fricoulet hocha la tête.

--C'était bien imprudent, fit-il; car j'avais oublié de te prévenir que, par suite de la précession des équinoxes, la position des signes ne répond plus aux constellations de même nom; ainsi, au temps d'Hipparque, les premiers points du _Bélier_ et de la _Balance_ répondaient aux équinoxes de printemps et d'automne, comme ceux du _Cancer_ et du _Capricorne_ aux solstices d'été et d'hiver... voici déjà un premier point, et très important, sur lequel il était indispensable que tu fusses fixé.

--Mais les noms donnés à ces constellations?...

--Oh! aucun rapport avec les constellations mêmes; les Chaldéens, les Égyptiens et les Grecs les ont baptisées ainsi, soit à cause d'une forme très vague avec les objets en question, soit pour perpétuer le souvenir d'un héros... mais, à cela près...

Il s'interrompit, l'attention soudainement attirée vers le hublot par lequel venait de pénétrer un rayon de lumière singulier qui paraissait réunir toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

--Aldébaran! dit-il en se levant et allant mettre son oeil au télescope.

--Aldébaran! répéta Flammermont.

--Étoile de première grandeur qui sert d'oeil au _Taureau_; la tête est formée par un assemblage d'étoiles connues, depuis la plus haute antiquité, sous le nom de _Hyades_, et la queue par les _Pléiades_...

En donnant cette explication, l'ingénieur continuait de regarder l'espace, vivement intéressé, malgré son scepticisme, par la vue de cette étoile dont la teinte rougeâtre formait, tout autour d'elle, un nimbe mystérieux.

--Sodium, magnésium, hydrogène, calcium, fer, tellure, bismuth, mercure, antimoine, murmura-t-il, se rappelant la composition du spectre de cet astre, si éloigné de la Terre qu'il a toujours été impossible d'établir sa parallaxe...

Puis, il se prit à sourire, haussant les épaules.

--Elle est bien bonne!... poursuivit-il... du satellite découvert par Herschell!... pas la moindre trace!... c'est-à-dire qu'il s'est laissé prendre à un effet de perspective... tout bonnement...

Mais Gontran, que les études particulières de Fricoulet n'intéressaient que médiocrement, vint le tirer par le bras.

--Dis donc, fit-il, si nous reparlions du Zodiaque; tu oublies que, d'un moment à l'autre, Ossipoff peut me tomber sur le dos...

L'ingénieur abandonna à regret le télescope et revint prendre place devant son ami.

--Inutile d'entrer dans des détails bien considérables sur les Pléiades, car, depuis 3,400 ans avant l'ère chrétienne, tous les astronomes s'en sont occupés, Ptolémée, Sûfi, Ulugh-Beigh, Copernic, Tycho-Brahé, et bien d'autres, sans qu'aucun de leurs dessins coïncident entre eux...

--Passons, passons... fit Gontran...

--Dans le Taureau, je te signalerai encore le _Crab-Nébula_, ou nébuleuse écrevisse, découverte en 1758 par Messier et ainsi baptisée par les Anglais, en raison de ses franges et de ses curieux appendices qui lui donnent une vague ressemblance avec le crustacé dont elle porte le nom.

Fricoulet allait continuer, lorsque Gontran s'écria:

[Illustration: Qu'est-ce que cela? s'exclama Séléna (p. 196). 189]

--Dis donc!... mais s'il y en a autant sur chacun des signes du Zodiaque, jamais je n'arriverai à me mettre tout cela dans la cervelle...

--Tranquillise-toi; j'ai commencé par la constellation la plus intéressante...

--Alors, que doivent être les autres? murmura Flammermont étouffant un formidable bâillement.

[Illustration: 190]

--...Et par conséquent la plus chargée comme renseignements, poursuivit Fricoulet en souriant: dans le _Bélier_, rien à signaler; plusieurs systèmes d'étoiles doubles et l'étoile triple nº 14, blanche, bleue et lilas, dans les _Poissons_, un certain nombre d'étoiles variables, des couples en mouvement orbital rapide, tels que les nos 55 et 51, l'un orange et bleu saphir, l'autre blanc de perle et lilas pâle; dans le _Verseau_, qui se compose d'une multitude d'étoiles de cinquième grandeur, à signaler [Grec: z], étoile double de troisième grandeur, observée pour la première fois en 1777 par Christian Mayer et dont le mouvement orbital s'effectue en mille ans, plus un fourmillement de soleils, pris tout d'abord par Messier, en 1746, pour une nébuleuse et résolu ensuite par Herschell, et enfin une nébuleuse, d'aspect planétaire, composée de gaz incandescent, monde en formation que l'on estime être 264 milliards de fois plus gros que le Soleil.

Ce chiffre parut formidable à Gontran, qui ne put retenir une exclamation.

--Mais le Soleil étant lui-même 1.283.700 fois plus volumineux que la Terre...

--...Tu vois ce que cela représente à peu près; du _Capricorne_, peu de choses à dire; il contient très peu d'astres... jusqu'à présent, car il se peut qu'avec la puissance chaque jour croissante des instruments d'optique, on en découvre de nouveaux. Dans le _Sagittaire_, composé de cinq étoiles disposées suivant une ligne courbe, ce qui a donné aux anciens l'idée d'un arc dont serait armé un centaure--un grand nombre d'étoiles rouges et d'éclat variable; d'après Jules Schmidt, d'Athènes, ce seraient des soleils couverts de taches, commençant à s'oxyder; à remarquer une étoile double et plusieurs systèmes triples et quadruples... Nous arrivons maintenant au _Scorpion_...

Flammermont se prit le front à deux mains, avec une angoisse tellement marquée que l'ingénieur s'arrêta.

--Tu souffres? demanda-t-il.

--... De la tête, oui, beaucoup; car tout ce que tu me racontes passe au travers de ma cervelle comme l'eau à travers une écumoire... Il ne me restera rien de ta conférence...

--Le fait est que c'est une nomenclature assez aride, constata Fricoulet, et que pour quelqu'un qui n'est pas de la partie...

--Voilà un quart d'heure que tu parles et tu n'en es qu'au Scorpion! observa le jeune comte avec découragement.

--Veux-tu que nous suspendions la séance?

--Non, continue... il vaut mieux avaler le remède d'un coup... on en sent moins l'amertume...

--À ton aise... Le _Scorpion_, ainsi que tu pourras t'en rendre compte de visu, dans quelques heures, est, de tous les signes du Zodiaque, celui qui rappelle le plus exactement la forme de l'animal qui lui a servi de parrain; c'est lui qui possède, à la place du coeur, la fameuse étoile Antarès, dont les composantes sont: rouge orange et vert émeraude, toutes deux sont des soleils en voie de refroidissement, ainsi que l'indique leur spectre dans lequel domine l'oxyde de carbone: variations fréquentes dans la lumière et dans la chaleur; mouvement propre peu rapide. Ce qu'il y a de particulier dans le Scorpion, c'est la façon dont se comportent vis-à-vis les unes des autres les composantes des nombreux systèmes ternaires qu'on y remarque: tandis que les deux premières, très rapprochées, tournent autour l'une de l'autre en 98 ans dans une orbite elliptique, la troisième a un mouvement rétrograde relativement à celui des deux autres... Comment cela se fait-il? comment expliquer un mouvement si étrange, si contraire aux lois de la nature? On n'en sait rien! on se contente de constater le phénomène sans l'expliquer.

--Ce qui est plus simple et plus commode, murmura Gontran.

--À signaler aussi beaucoup d'étoiles temporaires et une nébuleuse en forme de rayon cométaire, située non loin de l'étoile Alpha et enfin, parmi les systèmes multiples, V, qui est quadruple et dont les composantes, assemblées deux à deux, sont animées d'un mouvement assez rapide.

--Mais on trouve de tout, dans ce Scorpion! s'exclama Flammermont, c'est le bazar de l'astronomie...

--Maintenant, nous passons à la _Balance_, fabriquée vers le IIIe siècle, avec les serres de Scorpion; peu de choses à dire, car on n'y compte que 21 étoiles visibles au télescope et 8 seulement à l'oeil nu... La _Vierge_ contient la fameuse constellation de l'«Épi» qui, au mois de mai, brille en plein sud; l'«Épi» jouit d'une grande notoriété, car c'est grâce à lui et à «Régulus» que, 127 ans avant notre ère, Hipparque découvrit la loi de la précession des équinoxes... C'est une des constellations dans lesquelles il s'est produit, depuis trois mille ans, le plus de changements, ainsi que l'atteste un simple coup d'oeil jeté sur les anciennes cartes; dans ce district céleste, on a relevé plus de 500 nébuleuses, dont beaucoup sont doubles, en mouvement autour l'une de l'autre, et notamment celle qui porte le matricule M 99, qui a l'aspect des soleils tournants des feux d'artifices; elle compte plusieurs milliers d'étoiles... enfin, j'aurai tout dit sur la Vierge, lorsque j'aurai ajouté, à la nomenclature de ces curiosités, la très intéressante étoile double [Grec: g] (gamma), l'une des premières découvertes à l'aide du télescope et dont la période de rotation est de 175 ans; on a constaté que les deux soleils qui la composent tournent sur eux-mêmes et autour de leur centre commun de gravité: en raison de leur éloignement, ils n'offrent pas de parallaxe et...

Fricoulet s'arrêta net et regarda Gontran: le jeune homme, bercé par la voix de son ami, s'était assoupi et c'était le souffle régulier, un peu fort, qui s'échappait, semblable à un bourdonnement, de ses lèvres entr'ouvertes, qui avait attiré l'attention de l'ingénieur.

Il se mit à rire, haussa les épaules et, se levant:

--Si c'est là l'effet que lui produit le Zodiaque, du diable s'il sera capable de tenir tête à Ossipoff... Tant pis pour lui, je suis en règle avec mes engagements et, s'il se fourvoie, il n'aura à s'en prendre qu'à lui-même.

Cela dit, il sortit de la machinerie, gagna la cabine dans laquelle Farenheit dormait, étendu sur son hamac et il allait sans doute imiter l'exemple que lui donnait l'Américain, lorsqu'il fut pris d'un remords. Est-ce qu'il n'aurait pas dû éveiller le jeune comte et le contraindre à écouter le reste de sa conférence?

En toute autre circonstance, il l'eût laissé goûter en paix les douceurs du sommeil; mais, à son réveil, Gontran ne serait-il pas en droit de lui reprocher ce qu'il pourrait, à la grande rigueur, considérer comme une trahison de sa part?

L'intérêt de l'ingénieur n'était-il pas, en effet, de le livrer, sans défense, aux interrogatoires d'Ossipoff? certes, et pour l'honneur de Fricoulet, il devait agir de manière à ce que son ami ne pût formuler un semblable reproche.

D'un autre côté, Gontran avait le réveil mauvais et rien ne prouvait que Fricoulet fût accueilli de façon aimable, même étant donné ses bonnes intentions...

Le jeune homme demeura un moment perplexe: un secret pressentiment lui disait que la Providence seconderait ses projets. Mais, précisément à cause de ce pressentiment, il ne voulait pas que ni sa conscience ni Gontran pussent rien lui reprocher...

Alors, il prit un moyen terme: au lieu de se coucher, il s'assit sur le bord de son hamac et, prenant son carnet, il se mit à rédiger hâtivement quelques notes en lesquelles il résuma le plus succinctement possible ce qu'il lui parut indispensable d'incruster dans la cervelle de son ami, pour le mettre à même de répondre victorieusement au vieux savant, au cas où il lui prendrait fantaisie de disserter sur le Zodiaque avec son jeune «collègue».

Voici ces notes:

«Le _Lion_. L'étoile maîtresse de cette constellation est «Régulus», dont l'éclat est magnifique; distance du système solaire: environ 100 trillions de lieues, eu égard à la lumière dont elle rayonne, volume gigantesque--elle s'éloigne de nous à raison de 37 kilomètres à la seconde, escortée d'une étoile double de huitième grandeur, connue seulement depuis une centaine d'années.--À remarquer: plusieurs nébuleuses d'aspect bizarre, notamment le nº65 de Messier, en spirale elliptique, et le 56 de forme ovale.

«Le _Cancer_, le plus petit et le plus pauvre des signes du Zodiaque: on n'y aperçoit à l'oeil nu qu'une pâle nébulosité laiteuse, agglomération d'étoiles de faible éclat, désignée par les anciens sous le nom de: «La Crèche».

«Les _Gémeaux_, remarquables par «Castor» et «Pollux», deux étoiles considérées pendant fort longtemps comme liées l'une à l'autre, théorie dont la spectroscopie a démontré la fausseté. Tandis que Pollux arrive vers la Terre avec une vitesse de 64 kilomètres par seconde, Castor s'en éloigne à raison de 45 kilomètres; depuis Hipparque, ces deux soleils se sont écartés l'un de l'autre de plus de 2 trillions 500 milliards de lieues et leur intensité lumineuse n'a pas varié pendant ces vingt siècles,--dans leur course Castor et Pollux sont suivis par un autre astre plus éloigné, ce qui induit à penser qu'on est en présence d'un système non pas double, mais triple.--D'après les études d'Herschell, l'évolution de Castor et de Pollux autour l'un de l'autre ne demanderait pas moins de mille ans.--Dans les Gémeaux, à signaler plusieurs étoiles doubles colorées, un certain nombre d'étoiles variables, plusieurs nébuleuses.

«_Persée_. L'étoile principale est «Algol», qui marque, dans le ciel, la place de la tête de la «Méduse»; étoile variable, descendant de la 2e à la 4e grandeur en deux jours, 20 heures, 40 minutes, 53 secondes, et cette sorte d'éclipse ne dure que 6 minutes, sans doute à cause du passage d'un corps obscur devant le disque de l'étoile.--Grand nombre d'étoiles doubles et deux petites nébuleuses.

«_Le Cocher et la Chèvre_, visible surtout au retour du printemps, ce qui l'a fait associer, dès la plus haute antiquité, aux travaux agricoles.--«Capella», étoile de première grandeur, presque aussi blanche que Véga, à une distance de 170 trillions de lieues, la principale du groupe, plane en décembre et janvier au zénith de Paris;--rien d'intéressant à signaler, si ce n'est, non loin de ce groupe, la constellation du _Lynx_, où brillent un grand nombre d'étoiles doubles fort intéressantes et particulièrement les nos 38, 15, 12, 19 et 20, systèmes ternaires à révolution très lente.»

Fricoulet en était là de la rédaction de ses notes, lorsque, par la cage de l'escalier, la voix d'Ossipoff se fit entendre, formidable, tonitruante.

[Illustration: 195]

--Gontran!... Gontran!... appelait-il.

L'ingénieur tressaillit en même temps que Farenheit, éveillé en sursaut, se jetait au bas de son hamac.

--By god! grommela-t-il en regardant son voisin d'un air effaré.

--Tranquillisez-vous, lui dit Fricoulet en souriant, c'est M. Ossipoff qui appelle M. de Flammermont, pas autre chose...

En ce moment, le jeune comte entrait en se frottant les yeux.

--Tu as entendu, fit-il.

--Cette question...

--Encore une dissertation qui se prépare! maugréa Gontran.

--Probable.

Le vieillard appela de nouveau:

--Gontran!... Gontran!...

Flammermont se croisa les bras.

--Ah! tu es encore gentil, toi! fit-il; tu m'as laissé dormir...

--C'était ce que j'avais de mieux à faire...

Le jeune homme eut un hochement de tête vers le plafond, où l'on entendait trépigner d'impatience les pieds du savant.

--Qu'est-ce que je vais lui dire? murmura-t-il d'un ton navré.

--Tiens! répondit l'ingénieur en lui remettant les notes qu'il venait de griffonner à la hâte... parcours ça,... moi, je vais le faire patienter...

Et il s'élança dans l'escalier.

En entendant le bruit de ses pas, le vieux savant, courbé vers le télescope, demanda, sans se retourner:

--Arrivez donc vite, Gontran... vous dormiez donc?

--M. de Flammermont ne dort pas, monsieur Ossipoff, répondit alors Fricoulet... mais il tient en ce moment _Andromède_ au bout du télescope et il m'envoie vous dire qu'il ne peut se déranger en ce moment...

Le vieillard eut un frisson qui lui agita le corps tout entier.

--C'est précisément au sujet d'Andromède que je voulais l'interroger, car, moi aussi, je m'en occupe et j'ai des incertitudes que j'aurais voulu éclaircir, en causant avec lui...

Séléna, debout près de son père, tourna vers l'ingénieur un visage tout assombri par l'inquiétude, et, dans le regard qu'elle attachait sur lui, il y avait, nettement compréhensible, cette question:

--Est-il prêt?

Fricoulet secoua négativement la tête; mais, en même temps, il lui fit de la main un signe rassurant, car une idée venait de lui traverser la cervelle.

--Il serait, en effet, très rassurant, dit-il en s'adressant à Ossipoff, de contrôler vos observations par les siennes; mais il y a, pour cela, un moyen fort simple qui vous permettra de ne vous déranger ni l'un ni l'autre.

Et, à Séléna:

[Illustration: L'audace de Thésée et le féerique Pégase (p. 205). 197]

--Mademoiselle, ajouta-t-il, seriez-vous assez aimable pour aller trouver M. de Flammermont et lui demander de vous dicter ce qu'il a déjà observé d'Andromède; vous remettrez la note à M. Farenheit en le priant de nous l'apporter.

--Pas mal imaginé, murmura Ossipoff, d'un ton satisfait, tandis que sa fille, après avoir remercié l'ingénieur par un charmant sourire, s'enfuyait hors de la cabine, légère comme un oiseau.

Fricoulet, lui, ne perdit pas son temps, et, sur une feuille arrachée à son carnet, écrivit quelques lignes; il avait fini au moment où Farenheit arrivait avec un papier qu'il lui remit.

--Voici, dit l'ingénieur en tendant à Ossipoff la feuille de son carnet substituée à ce qu'envoyait Gontran.

--Lisez... lisez... dit Ossipoff qui, pour rien au monde, n'eût interrompu son observation.

--«[Grec: g] (gamma), avec son soleil orangé et ses deux satellites émeraude et saphyr!... quelle merveille!... les yeux éblouis... le cerveau fatigué...»

--Passez, s'écria le vieillard... ce pauvre Gontran s'arrête à des considérations qui n'ont aucun intérêt!... on connaît cela depuis 1777... Gontran oublie que Bradley est venu avant lui pour dédoubler Gamma...

Puis, sur un ton d'ardente curiosité:

--Et la nébuleuse!... il ne dit rien de la nébuleuse de Lucien Marius de Franconie?

--Ma foi, non... mais...

Et, à Farenheit:

--Courez vite dire à M. de Flammermont que nous attendons ses observations sur la nébuleuse.

L'Américain sortit bougonnant de ce rôle de commissionnaire auquel on l'astreignait et Fricoulet dit au savant:

--Si, pendant ce temps, vous notiez vos observations... M. de Flammermont pourrait les contrôler pendant que vous contrôlez les siennes...

--Écrivez donc... murmura le vieillard d'une voix fébrile; d'ici, comme de Poulkowa, la nébuleuse a l'apparence d'une immense lentille de gaz, vue par la tranche, de silhouette par conséquent elliptique... je remarque un foyer central de condensation et deux foyers secondaires... l'un rond, l'autre ovale... avec deux fissures noires longitudinales...

Farenheit rentrait en ce moment et tendait un papier à Fricoulet qui s'écria:

--Attendez... attendez... monsieur Ossipoff... Ce cher Gontran vous envoie quelque chose de très intéressant...

--En vérité...

--Il a étudié le spectre de la nébuleuse... nulle trace d'étoiles... pas la moindre trace ou raie caractérisant une masse gazeuse...

--C'est bien cela... c'est bien cela, poursuivit le vieillard en proie à une agitation extraordinaire;... spectre continu, sans raies transversales...

--... En résumé, poursuivit Fricoulet, feignant toujours de lire les notes de Gontran, M. de Flammermont n'est pas plus avancé que sur Terre... il compte bien, dans les environs de la nébuleuse, plus de 1,500 étoiles; mais, en dépit de tous ses efforts, il ne peut s'assurer si leur proximité est réelle ou seulement due à la perspective.

Ossipoff poussa un soupir à fendre l'âme.

--Et j'espérais qu'il serait plus heureux que moi...

--Par exemple, il a réussi à mesurer la superficie de ce monde étrange: il a trouvé pour la longueur un minimum de 300 milliards de lieues... ce qui lui fait estimer, à vue de nez, les dimensions à trois cents fois celles du système solaire tout entier...

[Illustration: 199]

Bien qu'Ossipoff eût constaté, de visu, tous ces détails, il leva les bras au plafond, dans un geste désordonné, balbutiant:

--Fabuleux!... Fabuleux!

--... En admettant, dit encore l'ingénieur, que cette nébuleuse ne soit pas plus éloignée de nous que les étoiles les plus voisines--ce qui n'est nullement prouvé...

Ossipoff laissa retomber sa tête sur la paume de ses mains, l'air profondément accablé, tandis que ses lèvres murmuraient:

--À quoi bon... alors... à quoi bon?...

Depuis plusieurs heures déjà--trente-trois, pour être exact--l'«_Éclair_» naviguait à travers le zodiaque; le truc inventé par Fricoulet pour permettre à M. de Flammermont d'esquiver l'interrogatoire d'Ossipoff sur la nébuleuse d'_Andromède_, avait remis un peu de cordialité dans les rapports des deux jeunes gens; quant à l'altercation de Gontran et de Farenheit, il avait été décidé, d'un commun accord, qu'on n'en soufflerait mot, afin de ne pas inquiéter Séléna.

On réglerait cette question-là à Terre--si toutefois le bonheur voulait que les voyageurs revissent jamais leur planète natale; mais, jusque-là, on ferait comme si rien ne s'était passé.

L'ingénieur, qui achevait son quart, venait de signaler la constellation des _Chiens de chasse_, dont les étoiles s'apercevaient, brillantes, à l'avant du wagon, lorsque Flammermont, qui venait prendre la place de son ami dans la machinerie, aperçut un dessin étrange à côté de l'ingénieur; il ouvrait la bouche pour demander une explication, quand Fricoulet le devançant:

--C'est bien en 1863 que tu es né, n'est-ce pas? interrogea-t-il.

--Oui... mais pourquoi?...

--Le 28 septembre, si je ne me trompe?...

--Encore, oui!... mais est-ce que tu aurais l'intention de me souhaiter ma fête?...

Pour toute réponse, Fricoulet se mit à rire, en considérant le dessin qui avait, dès son entrée dans la cabine, attiré l'attention du jeune comte.

Et son hilarité était telle que Séléna et Farenheit accoururent.

--Y aurait-il indiscrétion, monsieur Fricoulet, fit la jeune fille, à vous demander la permission de rire un peu avec vous?...

L'ingénieur parut un peu déconcerté et tenta de dissimuler derrière son dos la feuille de papier qu'il tenait à la main; mais l'oeil malin de Séléna avait surpris son mouvement.

--Ah! qu'est-ce que c'est que cela? s'exclama-t-elle.

--Rien... une chose que j'ai crayonnée, tantôt, pour me tenir éveillé...

--Peut-on voir?...

Fricoulet eût eu mauvaise grâce à se dérober plus longtemps; il tendit le papier à Mlle Ossipoff, se disant qu'après tout il ne courrait pas grand risque à leur mettre sous les yeux une chose à laquelle elle ne comprendrait sans doute rien.

Aussi, sa stupéfaction et aussi son désappointement furent-ils grands en entendant Séléna s'écrier:

--Mais c'est un thème de nativité, cela!...

--Le mien alors! s'exclama à son tour Gontran...

L'ingénieur parut embarrassé et balbutia, tendant la main, pour reprendre le papier:

--Une plaisanterie, je vous dis... une simple plaisanterie...

Cependant, Séléna qui étudiait le dessin de très près s'exclama:

--Vous êtes né sous l'influence de Mercure, qui était alors à 17° exposant dans les Poissons, Vénus se trouvant dans la Balance, Mars dans les Gémeaux et Saturne dans le Cancer.

--Mais vous êtes très forte! balbutia Fricoulet avec un sourire contraint.

--Vous y connaissez donc quelque chose? interrogea Gontran incrédule.

--Comment!... tenez, ces douze triangles-là représentent les douze maisons du ciel, avec leur situation dans l'espace, au moment de votre naissance...

Farenheit qui, jusqu'alors, était demeuré silencieux, se haussant sur la pointe des pieds pour regarder par-dessus l'épaule de la jeune fille, dit alors:

--Alors, par ce procédé-là, on peut connaître l'avenir?

--Mais parfaitement, répondit l'ingénieur sans sourciller; vous avez déjà entendu parler de l'astrologie, n'est-ce pas?... Eh bien! c'est ça!

--Il y a eu autrefois, au siècle dernier, je crois, un homme très savant... qui s'appelait Cagliostro, et qui lisait dans les astres...

Gontran, éclatant de rire, s'écria:

--Mais non, sir Farenheit, mais non; ne croyez donc pas tout ce que vous raconte Fricoulet; autrefois, oui, on croyait--parce que certains malins le faisaient croire--à l'influence faste ou néfaste des astres sur l'existence humaine, suivant qu'ils occupaient, l'un par rapport à l'autre, telle ou telle situation; c'était là une aimable plaisanterie de laquelle vivaient grassement les ancêtres de nos tireuses de cartes et de nos somnambules modernes...

L'ingénieur regardait son ami, railleusement, durant qu'il parlait, et un petit sourire moqueur courut sur sa lèvre quand il eut fini; sourire qui signifiait clairement: «Mon bel ami, nous verrons tout à l'heure, si ton scepticisme est aussi résistant qu'il le paraît...

Séléna, alors, intervint.

--Permettez-moi de vous dire, cependant, mon cher Gontran, qu'une foule de prédictions, basées sur la connaissance des astres, se sont réalisées de point en point;... voyez l'histoire...

Le jeune homme haussa les épaules.

--Parbleu!... vous figurez-vous que ceux qui faisaient métier d'astrologie, fussent des imbéciles?... loin de là! ils alliaient à une très grande finesse, à une très grande profondeur de vue, une connaissance très étendue des hommes et du coeur humain... sans compter qu'ils avaient dans les milieux politiques des espions qui les tenaient au courant de ce qu'on disait, même le plus secrètement... En sorte qu'il ne leur était guère difficile, sachant ce qui se méditait contre tel ou tel personnage, ce qui se préparait concernant tel ou tel événement, de prédire l'avenir, presqu'à coup sûr... en ayant l'air de baser leurs prédictions sur leurs combinaisons charlatanesques...

--Permets, cependant, essaya de dire Fricoulet.

Mais l'autre était lancé et, lui coupant la parole:

--La meilleure preuve que je suis dans le vrai, c'est que la clientèle des astrologues ne se recrutait que parmi les personnages, ceux sur le compte desquels il était facile d'avoir des «tuyaux». C'est ce qui a fait dire à Voltaire qu'il n'y avait d'étoiles que pour les grands, le reste étant de la canaille dont les astres ne se mêlaient pas.

Fricoulet répliqua ironiquement:

--Il faut donc croire que tu es un personnage, car voilà un thème de nativité tel que bien des grands de la terre n'en ont jamais eu.

Mais, sans doute, Gontran avait-il comme un pressentiment que ce thème cachait quelque tour nouveau de son ami, car il s'empressa d'ajouter:

--Et il n'y a pas que Voltaire qui ait affirmé, non seulement son incrédulité, mais son mépris, en ce qui concerne la manière dont les astrologues jonglent avec les astres... Bien avant lui, Shakespeare a dit...

--Shakespeare!... observa narquoisement Fricoulet... tu es sûr?

--Comment! si j'en suis sûr! alors que j'étais attaché à l'ambassade d'Italie, nous avons joué chez l'ambassadeur d'Angleterre un acte du _Roi Lear_...

--En anglais!...

--Parbleu!... nous vois-tu jouant du Shakespeare en français chez l'ambassadeur d'Angleterre!

--À la grande rigueur, je pourrais te voir... mais enfin... et alors?...

--Alors... je me souviens que je débitais cette tirade: «Quoi! lorsque nous sommes malades ou dans l'infortune (ce qui nous vient souvent de notre mauvaise conduite) nous rendrons responsables de nos souffrances le Soleil, la Lune et les étoiles!... comme si nous étions méchants par nécessité! fous par ordre du ciel! fripons, voleurs et traîtres par une prédominance des astres! buveurs et menteurs par une obéissance forcée à l'influence d'une planète!... comme si tous nos vices descendaient d'en haut!... admirable invention que de mettre nos passions sur le compte d'une étoile!... Mon père et ma mère furent unis sous le signe du «Dragon» et je naquis sous la «Grande-Ourse»... de sorte que je dois être rude et sans honte!... Bah! j'aurais été ce que je suis... alors même que la plus petite étoile n'aurait pas présidé à ma naissance!»

Emporté par son sujet, le jeune homme avait débité cette tirade, tout d'une haleine, comme s'il eût été en scène, avec le feu et l'apparente conviction qu'y eût mis un véritable acteur.

--Merci de nous avoir dit cela en français! ricana Fricoulet; car, sans cela, j'eusse été incapable d'apprécier le grand dramaturge anglais dans sa langue natale...

Puis, tendant la main vers le papier que Séléna ne cessait d'examiner curieusement:

--Cela, d'ailleurs, n'a aucune importance, quoique, sans croire à l'astrologie, j'ai, sur les lois qui président aux destinées humaines, une opinion diamétralement opposée à celle de feu Shakespeare...

--Oui... oui... la théorie nouvelle... l'irresponsabilité humaine, qui permet aux avocats des Assises de défendre la tête de leurs clients, arrêtés un couteau sanglant à la main, en disant que, s'ils ont tué, c'est parce qu'ils sont nés avec l'instinct du crime...

Et il éclata de rire.

--Vous croyez, cependant, objecta Farenheit, que l'on naît avec telle ou telle faculté... témoin, vous, qui, bien qu'ayant embrassé la carrière diplomatique, êtes venu au monde avec la bosse de l'astronomie...

À ces mots, prononcés sur un ton de conviction admirative, le jeune homme ne put s'empêcher de rougir un peu, d'autant plus qu'il sentait peser sur lui les regards moqueurs de Fricoulet et ceux, quelque peu malicieux, de Séléna.

Celle-ci, s'approchant de l'ingénieur, dit alors:

--Vous seriez bien aimable de me traduire ce que vous avez mis là...

--Mais je vous assure que ce n'est pas sérieux; et, le fût-ce, du moment que vous ne croyez pas à l'astrologie...

--Qu'importe?...--et puis on croit toujours à ces choses-là... sans y croire; cela dépend...

--Comment! cela dépend... de quoi?

--De ce que les astres nous prédisent...

L'ingénieur ne put s'empêcher de rire.

--Parfaitement: on est bien plus crédule pour les prédictions qui s'accordent avec vos secrets désirs que pour les autres...

Séléna, se voyant devinée, baissa les yeux en rougissant.

--Dans ces conditions-là, poursuivit Fricoulet, mieux vaut que je ne vous traduise pas l'horoscope de Gontran.

--Parce que?

--Parce que les astres et vous n'êtes pas d'accord...

--Allons donc! s'exclama Flammermont dont les sourcils se froncèrent.

--Dites toujours, insista la jeune fille.

Fricoulet poussa un soupir et déclara:

--Vous vous rappellerez, en tous cas, si vous n'êtes pas contents, que c'est vous qui l'aurez exigé...

Et, prenant le papier que lui tendait la jeune fille:

--M. de Flammermont étant né sous l'influence de Mercure, expliqua-t-il, a une propension marquée pour les sciences exactes, Mercure étant le dieu des mathématiciens...

[Illustration: La nature a fabriqué une nébuleuse, embryon de mondes futurs (p. 213). 205]

Sans la présence de Farenheit, Gontran eût donné libre cours à son hilarité; il se contenta de sourire, tandis qu'une flamme amusée s'allumait dans les prunelles de Mlle Ossipoff.

--En revanche, poursuivit l'ingénieur, il a un caractère changeant, capricieux, et nullement fait pour constituer, ce qu'on appelle sur Terre, un bon père de famille, un bon citoyen, un bon garde national.

[Illustration: 206]

--Dis donc... dis donc... protesta Gontran avec un sourire pincé, il me semble que les astres vont un peu loin dans leur appréciation.

--M. de Flammermont a un tempérament aventureux...

--Cela n'est pas malin à deviner, ricana le jeune comte, ce que je fais depuis plusieurs années ne prouve pas des habitudes casanières...

Imperturbablement l'ingénieur poursuivit.

--Quant à l'avenir, il résulte du groupement des différentes constellations qui t'intéressent, que tu occuperas un jour une situation prépondérante...

--Directeur d'observatoire, déclara hardiment Farenheit.

--Non pas... les astres parlent d'une situation politique.

--Politique! se récria Séléna... mais mon père...

--Les astres disent encore que ta race périra avec toi...

--Et c'est tout? grommela Gontran d'un air furieux, tandis que Séléna, boudeuse, sortait de la pièce.

--Mon Dieu, oui, c'est tout...

--Eh bien! cria Flammermont, en colère, je croirai à ton astrologie lorsqu'elle t'aura prédit que tu seras un jour riche et marié.

--Cela se pourrait, répondit Fricoulet impassible.