CHAPITRE V
OÙ GONTRAN ET FRICOULET ONT UNE EXPLICATION SÉRIEUSE
[Illustration: 139]
Il y avait deux jours déjà, ou plutôt deux fois vingt-quatre heures, que l'_Éclair_, naviguant toujours dans la Voie Lactée, avait laissé bien loin derrière lui Sirius et la constellation du Grand Chien à laquelle appartient ce brillant soleil.
Emporté par une force incommensurable, obéissant à l'attraction invincible qu'exerçaient sur lui les mondes de l'Infini, l'appareil filait droit son chemin, semblable à ce boulet hyperbolique dont l'auteur des _Continents célestes_ parle dans un de ses ouvrages, et sans apparence qu'il dût atteindre jamais le but qu'il poursuivait, les limites de cet infini dans lequel il était lancé, reculant au fur et à mesure qu'il avançait sur sa route.
Dans l'intérieur du wagon, une certaine contrainte régnait depuis la scène que nous avons rapportée à la fin du chapitre précédent; entre les éléments plus qu'hétérogènes dont se composait la petite troupe des voyageurs, Fricoulet servait de trait d'union, sa bonne humeur naturelle calmait les fureurs de Farenheit, dissipant les soupçons d'Ossipoff et adoucissant les blessures involontairement faites à l'amour-propre de Gontran; il est inutile d'ajouter, une fois de plus, que, sans les connaissances scientifiques de son ami, l'ancien diplomate eût été incapable de soutenir avec Ossipoff un entretien, quelque court qu'il fût.
Semblable à un acteur qui, pour remplacer un camarade absent, est poussé par le régisseur, sur la scène, sans savoir un mot du rôle qu'il doit débiter, M. de Flammermont fût resté en panne, à tout moment, s'il n'eût eu affaire à un souffleur d'aussi bonne composition que Fricoulet.
Or, depuis l'incident, en apparence fort léger, auquel avait donné lieu la discussion sur le satellite de Sirius, les deux amis semblaient se bouder; peut-être eût-il été admissible, ou tout au moins compréhensible, que Gontran en voulût à l'ingénieur, car il eût pu considérer comme une mauvaise plaisanterie de sa part de lui avoir prêté une opinion diamétralement opposée à celle du vieillard, et sans qu'il y eût aucune nécessité à cela.
Car M. de Flammermont ne pouvait supposer que l'ingénieur éprouvât un plaisir quelconque à soulever des discussions entre le savant et lui, d'autant plus que, depuis le départ de la Terre, il avait fait preuve, à son égard, d'une inépuisable complaisance.
Ce n'était donc pas par pur caprice, dans l'unique désir de lui jouer un mauvais tour et de s'amuser à ses dépens que Fricoulet lui avait prêté un langage qu'il n'avait jamais tenu.
Quant aux explications qu'il lui avait données, au sortir de la cabine d'Ossipoff, il n'y ajoutait qu'une foi très médiocre; il n'eût tenu en effet qu'à l'ingénieur de fournir à son ami les explications qu'il jugeait indispensables, concernant Sirius, mais en s'y prenant d'autre façon.
L'ignorance de Gontran en matière astronomique rendait déjà fort difficile, pour ne pas dire impossible, son attitude; l'existence allait devenir insoutenable s'il prenait souvent à Fricoulet des fantaisies semblables à celle-là.
Vif comme il l'était, habitué à ne jamais conserver au dedans de lui-même son opinion concernant une personne ou un fait, partisan des explications franches et promptes, Gontran, sur le premier moment, avait pensé à demander à Fricoulet la raison qui l'avait fait agir de la sorte.
[Illustration: Séléna demeurait assise, résignée, dans un coin de la cabine (p. 146). 141]
Mais un instinct, dont il ne se rendait pas compte, lui avait fait garder le silence et, ainsi qu'il arrive en semblable circonstance, la mauvaise humeur qu'un entretien de quelques minutes eût peut-être dissipée, s'était transformée en bouderie.
Et, chose bizarre, à mesure que les heures s'étaient écoulées, le jeune comte avait senti se fortifier davantage en lui l'idée de ne pas revenir sur cet incident; il sentait vaguement--mais, nous le répétons, sans pouvoir se faire à ce sujet une opinion même indistincte--que, pour agir ainsi qu'il l'avait fait, l'ingénieur avait eu une raison; mais il avait aussi le pressentiment que, cette raison, il ne la donnerait pas.
Alors, dans de semblables conditions, pourquoi provoquer une explication qui n'avait d'autre chance que de dégénérer en discussion et en discussion d'autant plus pénible, d'autant plus périlleuse que les circonstances contraignaient impérieusement les deux amis à une vie étroitement commune?
Gontran s'était donc mis à bouder Fricoulet et comme, boudant Fricoulet, il ne voulait et ne pouvait se risquer à se rencontrer avec Ossipoff sur le terrain scientifique où il craignait toujours une glissade dangereuse, il feignait une indisposition et ne bougeait pas de son hamac.
Fricoulet, de son côté, paraissait bouder également; nous disons «paraissait», car le caractère enjoué et jovial de l'ingénieur était absolument réfractaire aux bouderies; non moins franc que Flammermont, il n'aimait pas les choses qui traînaient et était partisan des situations rapidement tranchées.
Seulement, en cette circonstance, il éprouvait une retenue singulière, pour ne pas dire une sorte de répugnance à adresser la parole à son ami.
La vérité c'est que, s'il boudait--comme il y paraissait--c'était, non contre Gontran, mais contre lui-même.
Oui, contre lui; il n'était pas content de ce qu'il avait fait, bien qu'en le faisant il eût pour ainsi dire agi sans son propre consentement, obéissant à un sentiment inanalysable, poussé par un instinct qu'il ne s'expliquait pas.
Nul doute qu'en prêtant à Gontran une opinion contraire à celle manifestée par Ossipoff, il n'eût eu l'intention de brouiller les cartes et de provoquer, à la comédie qui se jouait depuis si longtemps, à l'insu du vieillard, un dénouement imprévu, non conforme aux désirs des principaux acteurs.
Seulement, il lui semblait que ce dénouement-là ne serait pas pour lui déplaire, à lui, Fricoulet, s'il déplaisait à Flammermont et à Séléna.
[Illustration: 143]
Pourquoi? Ah! pourquoi... il n'en savait rien. S'il eût voulu le savoir, peut-être bien, cela ne lui eût-il pas été très difficile: il n'eût eu pour cela, lui, le chimiste par excellence, qu'à analyser le mélange troublé et un peu bizarre que faisaient ses sentiments, au fond de lui-même.
S'il l'eût voulu; mais, voilà, il ne le voulait pas: un instinct secret l'avertissait que, dans son intérêt et dans celui de tous, mieux valait qu'il n'approfondît pas la question--en cela, il obéissait au même sentiment qui poussait Gontran à fuir une explication--et, enfermé dans son mutisme, il demeurait confiné dans la machinerie.
Ossipoff, fort ennuyé de l'indisposition de Gontran, qui le privait d'un partenaire scientifique devenu à présent indispensable à son existence, s'absorbait davantage encore dans la contemplation des astres, tandis que Séléna, toute déconcertée, ne sachant ce que signifiait le brusque changement survenu dans les relations des deux amis et sentant une inquiétude vague envahir son âme, s'était mise à écrire sous la dictée de son père, comme à Pétersbourg, pour passer le temps.
Nous ne parlerons pas de Farenheit, et pour cause; peu lui importait, à lui, que Fricoulet et Gontran fussent en froid, et que les conversations scientifiques du vieillard fussent interrompues. Une seule chose l'intéressait, la marche de l'_Éclair_; chaque seconde écoulée le rapprochait de la cinquième avenue et cela suffisait, depuis quarante-huit heures, à maintenir son visage dans un état de sérénité inconnu, depuis bien longtemps, de ses compagnons de voyage.
D'ailleurs, presque tout son temps s'écoulait dans le hamac, où il demeurait étendu, dormant à poings fermés; lorsque des tiraillements d'estomac le réveillaient, il allait à la cabine d'approvisionnement, avalait quelques gorgées de liquide nutritif et, ensuite, pour faciliter la digestion, il passait un quart d'heure ou un peu plus--suivant l'intérêt qu'offrait le ciel--auprès d'un hublot.
À moins qu'il ne recommençât, pour la vingtième fois au moins, le calcul de la somme que pourrait lui rapporter sa part dans la vente du wagon de lithium, une fois revenu à Terre.
Si des fouilles faites, depuis son départ, avaient fait découvrir de nouveaux gisements! si, par suite, la valeur du précieux métal avait diminué!... Si... Si...
Et ces inquiétudes suffisaient à rompre la monotonie de l'existence, pour une homme dont le cerveau n'avait pas, d'ailleurs, des appétits bien ambitieux.
On comprendra que, dans ces conditions, la vie à bord manquât de gaieté et que, pour Gontran, pour Fricoulet et pour Séléna, les minutes fussent longues comme des heures et les heures comme des siècles.
Cela n'empêchait pas que les centaines de mille lieues s'ajoutassent aux millions de kilomètres, derrière l'_Éclair_, qui poursuivait impassiblement sa route.
La proue dirigée sur Orion, il cinglait vers la constellation de la _Licorne_ qui forme, avec la province céleste dans laquelle elle se trouve située, un des coins de l'espace les plus bizarres et, en même temps, les plus intéressants à étudier.
Déjà Ossipoff pouvait, à l'aide du télescope, examiner beaucoup plus minutieusement qu'il n'eût pu le faire, de l'observatoire de Poulkowa, la fameuse étoile nº 11 ou plutôt le système ternaire dont les trois composantes apparaissaient, éblouissantes de blancheur, ainsi que trois lampes à incandescence qu'une main divine eût allumées devant le rideau diapré de l'espace.
Puis apparut ensuite le nº15 ou S avec ses deux composantes jaunes et la troisième couleur bleu d'azur, et le vieux savant put avoir, en quelques minutes, étant donnée la rapidité avec laquelle courait l'appareil, le surprenant spectacle de cette variabilité qui met 3 jours, 10 heures et 48 minutes à se révéler aux yeux des astronomes terrestres.
L'intensité de la lumière émise par ce système ternaire s'élevait alternativement de la 6e à la 4e grandeur, pour retomber ensuite à la 6e, en sorte que cela produisait une clarté vacillante dont les yeux d'Ossipoff se trouvèrent extrêmement fatigués.
[Illustration: 145]
Il fut même incommodé à ce point qu'il dut avoir recours à Séléna pour lui succéder au télescope, à défaut de Gontran, qui jugea fort à propos de demeurer sourd aux invites du vieux savant.
C'est ainsi que, par les yeux de sa fille, celui-ci put se rendre compte approximativement du phénomène bizarre produit par cet assemblage multiple de soleils variables: l'étoile nº8, double et très curieuse en raison de ses composantes, l'une jaune et l'autre bleue, animées d'un mouvement propre commun, bien qu'elles restent fixes, l'une par rapport à l'autre, depuis cent ans qu'on les examine.
Non loin, une nébuleuse d'allure cométaire fut signalée par la jeune fille; puis, si nombreuses, qu'il était inutile de chercher à les compter, des amas de petites étoiles de diverses couleurs et beaucoup de nébuleuses de forme très curieuse.
En dépit de la douleur que lui causait aux yeux l'éclat de tous ces astres, Ossipoff, talonné par la curiosité, ne put se contenter longtemps de n'admirer toutes ces merveilles que par l'intermédiaire de Séléna et il reprit rapidement sa place à l'oculaire; au surplus, c'était une manière peu commode, on en conviendra, de faire de l'astronomie et, très nerveux, il s'était impatienté contre la jeune fille à différentes reprises, notamment à l'occasion de Procyon...
--Ne vois-tu pas, avait-il demandé, à notre Nord-Ouest, une étoile de première grandeur?...
--J'en vois plusieurs, avait répondu Séléna, en regardant dans la direction indiquée....
--Plusieurs... assurément, mais pas comme celle-là; celle dont je te parle brille comme une lumière électrique... elle a d'ailleurs un éclat semblable à celui de Sirius... la vois-tu?... voyons, tu dois la voir, que diable!...
--Oui... il me semble... au Nord-Ouest, dis-tu?
C'est alors que, trépignant d'impatience, le vieillard avait repoussé sa fille: oui, c'était bien là l'Alpha du _Petit Chien_, cette étoile si curieuse, en raison de son mouvement propre, et le vieillard éprouva une joie sans mélange après avoir vérifié la parallaxe établie par Anwers, en 1862, parallaxe égale à 0"123, à étudier la vitesse de l'astre que, jusqu'alors, il n'avait pu examiner qu'imparfaitement, en raison des 62 trillions de lieues qui le séparent de la Terre.
À l'examiner, Ossipoff était, par moments, en proie à l'illusion que peut se faire le voyageur qui se trouve dans un wagon en marche; en admettant que le train qui l'emporte soit animé d'une vitesse de 60 kilomètres à l'heure et que, parallèlement à lui, coure un second train animé d'une vitesse semblable.
Les wagons du second train pourront paraître au voyageur contenu dans le premier, immobiles, à moins que, se considérant lui-même comme immobile, il lui semblera voir filer en sens inverse, et avec une vitesse de 60 kilomètres, les poteaux télégraphiques, les gares, les stations et les différentes constructions bordant la voie.
Enfin, s'il arrive en sens inverse, sur l'autre voie, un train marchant, lui aussi, d'une vitesse égale à celle du premier, on pourra, ayant l'illusion de sa propre immobilité, croire que ce nouveau train est du double plus rapide que le premier, c'est-à-dire court à raison de 120 kilomètres.
Eh bien! quoique le vieux savant fût bronzé sur ces sortes d'illusions auxquelles peuvent se laisser prendre des astronomes novices, mais dont se méfient les vieux de la vieille de la science, cependant, étant si proche de l'astre, il lui arrivait, par instants, de croire Procyon animé d'une vitesse doublement grande, en raison de sa course dans l'espace, à l'encontre du mouvement dont est animé le système solaire.
D'une voix brève, qui s'étranglait dans sa gorge, il dictait, par phrases hachées, des notes à Séléna... notes incompréhensibles pour tout autre que pour lui... des chiffres dont il fallait avoir la clé pour qu'ils eussent une signification quelconque.
De temps à autre, lorsqu'il n'avait rien de bizarre, d'intéressant à signaler, il disait d'un ton de commandement, sous lequel ne se fût nullement reconnu l'amour paternel.
--Additionne... divise... multiplie...
Et, finalement, il demandait:
--Cela fait?
Alors, la jeune fille donnait le résultat de ses opérations et, s'il arrivait que ce résultat concordât avec ceux obtenus par Ossipoff, lors de son séjour sur la Terre, il exprimait sa satisfaction par un petit ricanement sonore; autrement, il claquait de la langue, grommelant des paroles inintelligibles qui se terminaient invariablement par un sec:
--Recommence...
Pour Procyon, heureusement, les calculs du vieillard se trouvèrent justes et il évalua la rapidité avec laquelle l'astre se trouvait emporté dans l'espace à 43 kilomètres par seconde, soit 2,580 par minute, 154,000 par heure, 3,715,000 par jour, ce qui donnait pour l'année un joli total de 1,357 millions de lieues.
Ossipoff éprouvait une indéfinissable jouissance à ces calculs qui finissaient par donner des résultats presque incommensurables devant lesquels tout autre esprit que le sien fût demeuré stupéfait, mais qui, au contraire, transportaient le sien bien par delà les limites de la compréhension humaine, lui ouvrant pour ainsi dire les profondeurs de l'infini.
--Comprends-tu, disait-il d'une voix vibrante d'enthousiasme à Séléna, comprends-tu ce que donnent, réunis ensemble, les mouvements de Procyon et de notre Soleil? 1,409 millions de lieues, pour la durée d'une année!
[Illustration: 148]
Et il ajouta sur le ton d'un lutteur qui entre dans l'arène, avec la ferme volonté de «tomber» son adversaire:
--Au tour de l'autre, maintenant.
--L'autre, interrogea Séléna.
--Eh! oui... le satellite de Procyon.
[Illustration: Il sembla qu'un ouragan se ruait par la porte de la cabine (p. 148), 149]
À partir de ce moment, il ne prononça plus un seul mot, le corps penché en avant, tout frémissant d'impatience, l'oeil dilaté collé au télescope tandis que sa main traçait fébrilement sur le bloc-notes placé devant lui, des chiffres et des signes géométriques...
Il était là depuis six heures environ, immobile, sans que ses lèvres se fussent desserrées une seule fois, ignorant la présence de Séléna qui, toute triste de l'abandon en lequel la laissait Gontran depuis deux jours, demeurait assise, résignée, dans un coin de la cabine, lorsque Fricoulet entra sur la pointe du pied.
La jeune fille mit un doigt sur sa bouche pour recommander le silence à l'ingénieur, lorsque, en ce moment même, la voix d'Ossipoff se fit entendre, découragée.
--Rien... je ne vois rien... et cependant Struve est bien affirmatif...
--Trop, monsieur Ossipoff, beaucoup trop, ne put s'empêcher de dire Fricoulet, car, à la vérification faite à l'aide de télescopes plus puissants que ceux de l'observatoire de Pulkowa, son affirmation a été reconnue erronée...
Le vieillard se dressa comme mû par un ressort et, dardant sur Fricoulet un regard flamboyant:
--Erronée! s'exclama-t-il... pendant plus de deux ans, Otto Struve a observé le compagnon de Procyon...
--Hallucination d'astronome, monsieur Ossipoff... Notez bien que je ne nie pas la bonne foi du directeur de l'observatoire impérial...
--Il ne manquerait plus que cela...
--... Mais enfin, il est bien établi que le satellite en question n'a jamais existé que dans la cervelle de M. Struve...
Il s'empressa d'ajouter, pour calmer la colère du vieillard:
--Je n'en veux pour preuve que l'inutilité de vos recherches présentes; il est certain qui si Procyon avait un compagnon, de l'endroit où nous sommes, il serait visible à l'oeil nu...
Cet argument arrêta sur les lèvres d'Ossipoff le flot de paroles prêtes à déborder; mais presque aussitôt:
--Je voudrais bien savoir, en ce cas, à quoi M. de Flammermont attribue le mouvement irrégulier de Procyon et les oscillations remarquées dans sa trajectoire... Je parle de M. Flammermont, car j'imagine que ce que vous venez de dire vous a été inspiré par lui...
Séléna joignit les mains, semblant supplier le jeune homme de ne point envenimer les débats et de ne pas rendre plus tendue encore qu'elle l'était la situation...
Bien qu'avec une légère grimace qui trahissait une mauvaise humeur concentrée, l'ingénieur lui fit un signe de tête pour la rassurer, et répondit:
--Vous ne vous trompez pas sur ce point... mais sans pouvoir entrer dans toutes les explications que m'a données Gontran, je me souviens qu'il m'a dit ne pas partager là-dessus l'opinion d'Auwers...
--Fichtre! s'exclama ironiquement le vieillard, ce cher Gontran est bien dédaigneux... Auwers est cependant assez affirmatif, puisqu'il va jusqu'à dire que le satellite en question tourne dans un plan perpendiculaire au rayon visuel, non pas autour de Procyon lui-même, mais d'un centre de gravité commun... Il établit même que cette évolution s'accomplit en une période de 40 ans...
Fricoulet allongea les lèvres en forme de moue...
--Peuh!... vous faites, je crois, ce bon Auwers plus affirmatif qu'il n'est lui-même:... il dit «qu'il se pourrait...», «qu'il n'y aurait rien d'étonnant à ce que...»; mais sa phraséologie même prouve qu'entre ses suppositions et les déclarations de votre compatriote Struve...
Cette réponse parut trop péremptoire au vieillard pour qu'il jugeât utile de prolonger la discussion, discussion que ses observations elles-mêmes démontraient inutile et qu'il n'avait d'ailleurs poussée assez loin que par patriotisme et par respect pour Otto Struve, sous la direction duquel il avait travaillé à l'observatoire de Pulkowa.
Changeant de conversation, il dit à Fricoulet:
--Vous devriez bien prévenir M. de Flammermont que nous arrivons à la hauteur de l'étoile 60 d'Orion!...
Le visage de l'ingénieur s'éclaira d'un sourire ironique et sans songer trop à ce qu'il disait, il répliqua:
--Eh bien! qu'est-ce que vous voulez que ça lui fasse...
Le vieillard eut un haut-le-corps prodigieux qui trahissait autant de stupéfaction que d'indignation.
--Comment!... s'écria-t-il... ce que je veux que ça lui fasse...
Puis, il s'interrompit, laissa échapper un petit ricanement moqueur, plein de pitié et ajouta:
--Je comprends... vous parlez d'après vous;... à vous, en effet, peu doit importer que l'on quitte l'hémisphère austral pour pénétrer dans l'hémisphère boréal... mais en ce qui le concerne, lui, je ne crains pas de m'avancer en déclarant que cela doit l'intéresser de savoir que l'_Éclair_ va couper tout à l'heure l'équateur et que, dans quelques instants, nous pourrons contempler de plus près les astres, que nous apercevons d'Europe et d'Amérique...
Une exclamation retentit au même instant et il sembla qu'un ouragan se ruait dans la cabine par la porte grande ouverte; en même temps, avant qu'il eût pu se reconnaître, Ossipoff se sentit enlevé de terre et, après avoir reçu sur chacune de ses joues une retentissante accolade, il se retrouva sur ses pieds, tandis que, devant lui, Farenheit exécutait une danse folle, criant, chantant, agitant au-dessus de sa tête ses bras démesurément longs; bref, donnant tous les signes de la joie la plus insensée.
Le vieillard jeta sur Fricoulet un regard qui trahissait clairement sa pensée.
--Allons, bon! disait ce regard, voilà sa folie qui le reprend!...
Mais l'Américain devina ce que contenait ce regard et d'une voix pénétrante il clama:
--Oui. Je suis fou!... mais fou de joie... La Terre... enfin... La Terre...
Et, comme il voyait fixés, stupéfaits, sur lui, les yeux des personnes qui se trouvaient là.
--N'avez-vous pas parlé à l'instant de l'équateur... d'un changement d'hémisphère... des étoiles qu'on apercevait d'Europe... d'Amérique... Oh! surtout d'Amérique...
--Oui... Eh bien?...
--Eh bien! c'est un signe que nous approchons... n'est-ce pas... que bientôt nous nous reverrons notre planète... que bientôt...
Il s'arrêta, suffoqué par l'émotion, épongea, avec son foulard de couleur, son front couvert de sueur, tandis que, de sa main demeurée libre, il serrait énergiquement, à la ronde, la main de Fricoulet, de Séléna et de Gontran, accouru au bruit...
Les assistants se regardaient assez embarrassés, ne sachant trop comment s'y prendre pour dissuader le brave Américain et lui expliquer que sa joie était un peu prématurée; ils savaient, par expérience, combien chez cet homme sanguin et violent les déceptions se manifestaient et ils hésitaient à parler.
[Illustration: 153]
Aussi, sans s'être donné le mot, tombèrent-ils tacitement d'accord pour laisser, momentanément, du moins, Farenheit dans son erreur; seulement, Fricoulet lui dit:
--Oui, c'est maintenant l'affaire de quelques quarante-huit heures.
--Tant que cela!... je croyais que notre vitesse...
--Notre vitesse va aller, diminuant un peu, en raison du changement d'hémisphère... et puis, il faut compter avec l'imprévu...
Les sourcils de Farenheit se froncèrent.
--Nous autres, Américains, répliqua-t-il rudement, nous ne comptons jamais avec l'imprévu; nous allons droit au but que nous nous sommes donné, en dépit des obstacles qui peuvent se dresser sur notre route...
--Ainsi, avons-nous toujours fait, jusqu'à présent, et continuerons-nous à faire, dit Fricoulet... Ce que j'en disais, c'est tout simplement pour vous donner à entendre que vous aviez le temps de boucler votre valise...
Il ajouta, en riant:
--Le train n'est pas encore en gare...
L'Américain poussa un soupir.
--Il est bien fâcheux, dit-il en manière de conclusion, que la soute aux provisions ne soit pas mieux fournie en liquide; on aurait pu arroser la ligne avec quelques bouteilles de Champagne!
Cela avait été dit sur un ton qui trahissait un si sincère regret que tous se mirent à rire, à l'exception d'Ossipoff; le vieillard était assis déjà devant le hublot, l'oeil collé au télescope.
Ce que voyant, Fricoulet sortit de la cabine, suivi de Gontran et de l'Américain.
--C'est mon tour de quart, n'est-ce pas, interrogea M. de Flammermont.
--À peu près, répondit l'ingénieur; mais si tu n'y vois pas d'inconvénient, nous le ferons ensemble;--j'ai à te causer...
Le jeune comte acquiesça muettement de la tête et tous deux descendirent dans la machinerie.
--Mon vieux, dit alors Fricoulet, lorsqu'ils eurent pris place, l'un à côté de l'autre, devant les leviers, nous sommes, toi et moi, aussi bêtes que des gamins; nous sommes des hommes, pourtant, et nous risquons en ce moment de compromettre une amitié de plusieurs années...
Gontran garda le silence durant quelques secondes; après quoi, il dit très sincèrement:
--Je pense comme toi.
--Nous boudons depuis deux jours, au lieu de nous expliquer franchement, poursuivit l'ingénieur.
--Je suis fort souffrant, tenta d'insinuer l'autre.
Mais celui-ci frappa amicalement de la main sur l'épaule du comte en disant:
--À d'autres; tu n'es pas plus souffrant que je ne le suis, moi-même; mais tu m'en veux...
--Et quand cela serait, repartit Gontran avec un peu d'aigreur, n'aurais-je pas raison?... tu m'as joué un mauvais tour...
[Illustration: 155]
--Malgré moi, déclara l'ingénieur; j'ai obéi à un mouvement dont je n'ai pas été maître tout d'abord; mais, depuis quarante-huit heures, j'ai réfléchi... j'ai analysé mes sentiments et je suis arrivé à un résultat que ma franchise me fait un devoir de t'avouer...
À ces mots, Gontran tressaillit légèrement; il comprit que cette chose vague dont son instinct l'avertissait depuis l'avant-veille, sans qu'il fût cependant capable de la définir, que cette chose, il allait la savoir; et, subitement intéressé, il écouta.
--Je commence par te donner ma parole d'honneur, dit Fricoulet--et tu me connais assez pour me savoir incapable de manquer à un engagement pris--que je te suis tout acquis, avec autant de dévouement que par le passé et que, chaque fois que tu auras besoin de moi, tu me trouveras, comme tu m'as trouvé jusqu'ici.
Pour le coup, la surprise de M. de Flammermont allait croissant, en même temps qu'il se sentait envahi par un certain malaise causé par cette déclaration faite sur un ton grave.
--Cela dit, continua l'ingénieur en baissant la voix, voici ce dont il s'agit: je crains que la vie commune menée depuis le commencement du voyage ne m'ait pas laissé aussi insensible que cela aurait dû être aux charmes de Mlle Ossipoff...
Gontran sursauta.
--Tu aimes Séléna! s'exclama-t-il.
--Je ne vais pas jusque-là, répondit Fricoulet, en le rassurant d'un geste; mais je me sens tout disposé à l'aimer...
Un flot de sang avait empourpré le visage, d'abord tout pâle, du jeune comte.
--Et c'est à moi que tu viens raconter cela! fit-il.
--À qui veux-tu que je le raconte, si ce n'est à toi que cela intéresse le plus? Les amoureux, que l'on prétend aveugles, sont clairvoyants, en certaines occasions, surtout lorsque la jalousie se met de la partie et j'ai préféré te mettre carrément au courant de la chose plutôt que tu la surprisses, toi-même...
Un silence suivit cet aveu.
--Et... alors?... interrogea Gontran.
--Alors! répéta Fricoulet, eh bien! rien! j'ai commencé par te dire que tu pouvais compter sur moi; donc je continuerai à te soutenir de toutes mes forces dans le rôle que tu as commencé à jouer,... seulement, s'il arrivait que ce rôle finît par te lasser et que, de ton propre chef, tu renonçasses à la main de Mlle Ossipoff...
Là, l'ingénieur s'arrêta durant quelques secondes, s'attendant à une protestation indignée de son ami; mais, au lieu du «jamais!» énergique que ces paroles eussent dû provoquer, Gontran demanda simplement:
[Illustration: Le vieillard se trouva soutenu par les bras des deux jeunes gens (p. 165). 157]
--Dans ce cas?...
--Tu ne verrais aucun inconvénient, n'est-ce pas, à ce que je me misse sur les rangs?
Le jeune comte fut touché d'une semblable délicatesse; il prit entre les siennes les mains de son ami, les serra bien fort, disant d'une voix émue:
--Mon brave Alcide!
--Alors, cela ne te froisse pas? murmura celui-ci.
--Froissé!... c'est-à-dire que je te remercie de ta franchise, mon bien cher ami, touché et reconnaissant...
Puis le menaçant du doigt, en souriant:
--Mais il est convenu que tu ne me tires pas aux jambes! fit-il.
--Alliance comme auparavant... jusqu'au jour où toi-même me rendras ma liberté...
Cette fois encore, il attendit une protestation... qui ne vint pas et, sans qu'il se rendît bien compte du pourquoi, il sentit en dedans de lui-même quelque chose qui lui fit plaisir; il ajouta:
--La meilleure preuve qu'il n'y a rien de changé, c'est que, tout de suite, je vais te mettre en garde contre un danger.
--Un danger?
--Qui va se présenter à toi sous la forme du géant des cieux, le nommé Orion.
Aux yeux écarquillés de Gontran l'ingénieur devina que ce qu'il venait de dire n'apprenait rien à son ami; alors, fouillant dans l'une de ses poches, toujours bourrées d'une foule d'objets disparates, il en tira un morceau de craie avec lequel il se mit à dessiner rapidement sur la cloison de la machinerie.
--Qu'est-ce que tu fais là? demanda gaiement M. de Flammermont; mais ce n'est pas une carte céleste... c'est une académie!
--Parfaitement; eh bien! cette académie te représente l'une des constellations les plus anciennement connues, puisque, du temps d'Hésiode, elle constituait tout le calendrier des marins et des laboureurs et que, sur les cartes les plus antiques, elle figure sous la forme d'un géant poursuivant, la massue à la main, le Taureau ou les Pléiades...
--Le Taureau!... plaisanta Gontran... quelque chose alors comme un torero, alors, voilà une constellation que «les Aficionados» devraient mettre dans leurs armoiries...
Fricoulet, sans se départir de son flegme:
--Parlons sérieusement, veux-tu, dit-il, car je doute que le père Ossipoff goûte fort une astronomie aussi fantaisiste.
--Je suis tout oreilles, répondit Flammermont, avec un bâillement.
[Illustration: 159]
--À l'oeil de l'astronome, Orion présente simplement l'aspect d'un vaste quadrilatère dont les étoiles que je marque ici, A et Y, forment les épaules du géant, B et X les jambes, [Grec: l] la tête, et, enfin, les Trois Rois, la ceinture.
Gontran secoua la tête.
--Il faut être doué d'une certaine dose d'imagination pour retrouver dans ces sept points la trace d'une académie... même sommaire.
--Ceci est laissé à l'appréciation d'un chacun, poursuivit imperturbablement l'ingénieur; mais comme cela n'a qu'une importance très relative, passons.
Et, soulignant à la craie chacune de ses explications, il apprit à son auditeur tout ce que lui-même connaissait de cette merveilleuse constellation et, en moins d'un quart d'heure, Gontran en sut autant que son professeur.
Il sut que [Grec: b] (ou Rigel), située à l'extrémité droite et inférieure du quadrilatère, est aussi blanche que Sirius, mais est encore incommensurablement plus éloignée que lui du système solaire, car toutes les tentatives faites pour mesurer sa parallaxe et établir son mouvement propre, sont demeurées infructueuses.
Bien que reculé dans l'espace à des centaines de trillions de lieues de la Terre, et quoique sa lumière mette à nous parvenir des milliers d'années, on est en droit de supposer ce soleil mille fois plus volumineux, plus ardent et plus formidable que le nôtre, puisqu'il nous envoie--à une semblable distance--de pareils feux.
En outre, le spectroscope démontrant dans la lumière de cet astre la prédominance de l'hydrogène, on en conclut que Rigel est un soleil naissant, tandis que [Grec: a] (ou Bételgeuse) avec sa teinte jaune orange et son spectre à colonnes fondamentales dans lequel domine l'oxyde de carbone, est considéré comme à son déclin.
--Je donnerais gros, murmura en ce moment Gontran, pour savoir dans quel calendrier les astronomes sont allés chercher des noms semblables... Bételgeuse!... Rigel!... ça n'existe pas!...
--Dans un calendrier, non; mais autrement ça s'explique, puisqu'en langue arabe _ridj-al-jauzà_, ou Rigel signifie: jambe du géant et _ibt-al-jauzà_, dont on fait Bételgeuse: épaule de géant...
Poursuivant toujours sa démonstration à la craie, Fricoulet ajouta:
--Maintenant, voici, parmi les étoiles les plus intéressantes de la constellation d'Orion, le nº31, de couleur orangée, type très rare, en raison des caractères spéciaux de son spectre à bandes jaune, verte et bleue, indices presque certains d'un monde très refroidi; dans les environs, au milieu d'autres, d'éclat variable et presque toutes de teinte rougeâtre, je te signale plus particulièrement celle que je marque là, au sud de Rigel, dans la constellation du Lièvre et qui ressemble à une véritable goutte de sang. Elle a été découverte par Hind en 1845; étoile variable, allant de la huitième à la sixième grandeur en une période de 438 jours... Nous avons encore l'étoile E, double, dont le satellite est de si étrange couleur que, pour le qualifier, William Struve dut inventer un qualificatif spécial: _olivaceasubrubicuda_.
--Pas mal; plaisanta Gontran, pas commode à prononcer, mais d'une puissance descriptive considérable.
--Nous avons aussi, sous le nº14, un sujet non moins remarquable par sa rapidité, car, depuis 1842, époque de sa première observation, l'angle a tourné de 50 degrés; c'est le seul, d'ailleurs, de tous les compagnons de Rigel dont le mouvement ait été bien démontré, car tous les autres, récemment découverts, ne forment aucunement un système avec ces étoiles.
--En ce cas, pourquoi les associer en une même constellation?
--Parce qu'elles paraissent être liées ensemble par un simple effet de perspective; mais, en réalité, elles se trouvent bien loin derrière elles...
Gontran haussa les épaules.
--Je ne comprends pas bien; je croyais que l'astronomie était une science exacte, et tu m'apprends que les apparences jouent un grand rôle.
--Ne cherche donc pas la petite bête; d'autant que ce n'est pas cela qui changera rien aux lois inexorables de l'Univers; de même, s'il avait plu aux anciens de voir dans les étoiles qui couvrent Orion la silhouette d'un cheval, en place de celle d'un homme, je veux que le diable me croque si cela aurait modifié en rien le mouvement de Rigel et de Bételgeuse... Il faut prendre les savants tels qu'il sont et l'astronomie telle qu'elle est...
--C'est-à-dire sous forme de pilule joliment amère à avaler! murmura le jeune comte avec une significative grimace...
Puis se levant, il ajouta d'une voix comiquement enthousiaste:
--Et, maintenant que me voici bardé de science, des pieds à la tête, j'ai hâte d'aller appeler Ossipoff en champ clos.
Il s'élança hors de la machinerie, suivi par le regard anxieux de Fricoulet qui, à le voir si vibrant, si plein d'ardeur, pensait que, peut-être, n'était-ce pas le vieux savant que Gontran avait hâte de revoir, mais sa fille.
Il poussa un gros soupir.
--C'est stupide, tout de même, songea-t-il tout haut, quand il eut entendu se perdre dans l'escalier le bruit des pas de son ami. Moi, Alcide Fricoulet, amoureux!... et dans de semblables conditions... presque sans espoir... ou du moins si peu que ce n'est pas la peine d'en parler.
Il s'interrompit, hocha la tête et ajouta:
--Si peu... qu'en sais-je?... la patience de ce bon Gontran est peut-être arrivée à ses dernières limites et Ossipoff, d'ici la fin du voyage, a suffisamment le temps de le saturer et le sursaturer d'astronomie, pour le dégoûter tout à fait.
Il se mit à rire tout doucement, réconforté par cette perspective.
--Oui... cela se pourrait... et même, dans l'intérêt des uns comme des autres, ne serait-il pas à souhaiter qu'il en fût ainsi?... assurément, ce pauvre Gontran n'est pas plus fait pour être le gendre d'Ossipoff que je ne suis fait, moi, pour être diplomate... Séléna serait malheureuse... lui aussi... tandis que, s'il renonçait à ses projet... je doute qu'Ossipoff puisse jamais rencontrer un gendre qui fasse mieux que moi son affaire.
[Illustration: 162]
Et, secoué par une hilarité de plus en plus forte, il ajouta comiquement:
--Plaise aux dieux qu'Ossipoff l'écrase sous une pluie d'étoiles, de comètes, de nébuleuses telle qu'il ne s'en relève pas...
Il dit encore en haussant les épaules:
--Vraiment, est-ce vivre que d'avoir continuellement un astre de Damoclès suspendu au-dessus de la tête?
Néanmoins, et quoi qu'on puisse penser des sentiments de Fricoulet pour son ami, d'après ce qui précède, nous devons dire qu'il était aussi fermement résolu qu'auparavant à tenir la promesse faite; aussi fut-ce, non seulement par curiosité mais par intérêt, qu'il quitta la machinerie pour s'en aller voir, dans la cabine d'Ossipoff, comment les choses se passaient.
Quand il entra, un silence profond régnait et les deux jeunes gens, Séléna et son fiancé, assis l'un près de l'autre, se tenant les mains, indiquèrent, d'un double hochement de tête, au nouveau venu, Ossipoff, à demi dressé sur son escabeau, sondant l'espace avec une fièvre dont il avait rarement, jusqu'à ce jour, donné l'exemple.
Devant lui, sur un carré de papier, ses doigts armés d'un crayon dessinaient une figure étrange, sans contours précis et au milieu de laquelle deux groupes de points--des étoiles sans doute--l'un de quatre l'autre de trois, étaient indiqués.
Et tout autour, sur la marge blanche du papier, c'était une accumulation folle de chiffres algébriques, des dessins géométriques à faire trembler.
Comme Fricoulet, faisant mine d'avancer, le plancher avait légèrement craqué sous son poids, la main du vieillard eut un petit mouvement sec et autoritaire, pour lui intimer l'ordre de demeurer en place, le moindre bruit pouvant le troubler dans ses calculs.
Mais l'ingénieur, outre les différentes qualités dont le lecteur a eu les échantillons au cours de ces aventures, était doué d'une certaine dose d'entêtement; si bien qu'au lieu de s'immobiliser, il poursuivit sa route jusqu'à ce qu'il fût tout contre le dos du vieillard.
Alors, il s'arrêta, se pencha par-dessus son épaule et durant quelques secondes examina attentivement le dessin.
Quand il se redressa, il avait sur le visage les traces d'une évidente perplexité qu'il traduisit plus clairement encore en tortillant nerveusement les poils follets qui ornaient son menton.
--Hein? souffla tout bas Gontran, qu'est-ce que c'est que ça?
Les lèvres de l'ingénieur se plissèrent dans une moue dubitative.
--Encore une étoile pour moi, au moins? murmura le comte.
--J'en ai peur, répondit de même Fricoulet.
Les traits de son ami se contractèrent et il dit d'une voix légèrement inquiète:
--Tu sais ce que tu m'as promis?...
--C'est convenu... mais encore faut-il que je sache moi-même sur quelle matière doit porter le prochain examen... et puis je n'ai pas la science universelle, moi...
Gontran le regarda fixement.
--Alcide, dit-il, tu me lâches...
--Moi! s'exclama Fricoulet, tu ne me connais pas.
Cet entretien avait lieu à voix basse entre les deux jeunes gens--l'ingénieur étant allé rejoindre son ami--et Séléna les regardait, les yeux agrandis, ne comprenant pas bien ce dont il était question.
L'ingénieur eut un petit haussement d'épaules plein de pitié.
--Te lâcher! répéta-t-il, mais, si j'avais dû le faire, il y a longtemps que cela serait fait, mon pauvre ami.
Ayant dit, il retourna, toujours sans bruit, vers Ossipoff, reprit sa place derrière lui, se baissa et, après avoir cherché quelques instants, parvint à placer un rayon visuel dans l'axe du télescope.
[Illustration: 164]
Il eut un brusque tressaut et murmura:
--C'est bien cela.
Mais il demeura à sa place, subitement immobile, silencieux, l'oeil dilaté, les lèvres pincées, le visage empreint d'une expression singulière, indéfinissable, conquis par le merveilleux et mystérieux spectacle qui s'offrait à lui, l'esprit saisi de vertige tandis que le traversaient les multiples considérations suggérées en lui par la contemplation de ce qui s'offrait à ses yeux.
[Illustration: Le jeune homme l'empoigna par le bras (p. 167). 165]
C'était, envahissant l'horizon presque tout entier, comme un immense nuage, ou plutôt comme un amas gazeux, sans contours précis, qui paraissait se fondre avec l'infini même et qui, cependant, sans offrir de limites précises, en donnait la sensation.
Fricoulet avait le sentiment d'un foyer incandescent qui brûlait derrière ce voile de gaze dont le tissu apparaissait lui-même fait de points lumineux, tellement léger, ce tissu, que par derrière lui, et en dépit de l'incandescence intérieure, d'autres points lumineux, mais placés dans le fin fond de l'infini, transparaissaient.
[Illustration: NÉBULEUSE D'ORION, 166]
Il comprenait que, cette fois, il n'était pas le jouet d'une illusion lui montrant une agglomération de taches, formant comme un rideau tendu en travers des cieux; cette masse gazeuse était elle-même un corps, corps bizarre, mystérieux, dont les composantes ne paraissaient avoir entre elles aucun système d'attache, et que reliaient cependant entre elles des liens cachés.
Ce monde extraordinaire n'était autre que la fameuse nébuleuse d'Orion, et la lumière des astres composant cette dernière constellation située bien au-delà, à l'horizon de l'infini, empruntait à cette masse gazeuse qu'elle traversait une teinte verte, lavée de rouge, de fort singulier aspect.
C'étaient des étoiles qu'Ossipoff avait représentées dans son croquis, par les petits points noirs situés au milieu du dessin.
Vue de la Terre, la nébuleuse d'Orion semble aussi éloignée--quoiqu'en réalité elle le soit moins--que Rigel; et sa grandeur apparente étant de 5 degrés, cela permet de croire à une étendue de plus de 10 trillions de lieues de gaz phosphorescent ou de matière cosmique incandescente.
Un train express, faisant 60 kilomètres à l'heure, mettrait plus de cent millions d'années à aller d'un bout à l'autre de ce singulier et mystérieux brouillard.
On juge, étant donné le grand rapprochement de l'_Éclair_, de quel prodigieux effet devait être, pour les Terriens, la grande nébuleuse.
C'est-à-dire que Fricoulet, assez sceptique cependant, en matière astronomique, en était abasourdi; il réfléchissait mentalement à ces mondes qui gravitent dans l'infini, si étranges que la raison de l'homme n'en peut comprendre ni la genèse, ni le but, et en même temps enveloppés d'un si grand mystère que l'humanité doit perdre à jamais l'espoir de voir satisfaits ses appétits curieux.
Un monde tellement grand qu'il faudrait des millions d'années pour en parcourir la surface!
Un monde tellement éloigné que sa lumière met des millions d'années à nous parvenir!
Mais qui lui affirmait, qu'au moment même où il la contemplait, avec des yeux si ardents, cette nébuleuse existait encore? ne pouvait-il supposer que le corps duquel était parti, plusieurs milliers d'années auparavant, le rayon lumineux qui le frappait, avait changé non seulement d'aspect mais encore de constitution?
N'était-il pas, à l'heure présente, résolu en étoiles? était-ce, plutôt, un embryon de soleil ou un système planétaire en formation?
Il était plongé dans ces réflexions lorsqu'un appel discret de Gontran détourna son attention; il vit alors son ami qui, du doigt, lui faisait signe de le rejoindre.
--Eh bien? interrogea le comte.
--C'est la grande nébuleuse d'Orion que M. Ossipoff examine.
--Celle aperçue par Gysatus? interrogea Séléna.
--En 1618?... oui, mademoiselle; seulement je vous ferai observer que c'est à un Français, Picard, que sont dus les premiers dessins de cette nébuleuse.
--Bast! riposta la jeune fille en riant, cela n'a pas grande importance, puisque tous les dessins, faits jusqu'à nos jours, n'ont pas entre eux la moindre ressemblance et qu'il a fallu les perfectionnements de la photographie pour parvenir à fixer la silhouette de ce monde étrange...
Fricoulet haussa les épaules.
--Cela n'a, comme vous le dites, qu'une importance très relative, mademoiselle; d'autant plus que ce que vous voyez n'est qu'une illusion, une pure illusion et nullement la réalité des choses... En des milliers d'années, l'aspect des mondes change... Croyez-vous, par exemple, que s'il existe une humanité sur les astres dont se compose la constellation d'Orion, cette humanité a la perception de la Terre telle que nous la connaissons?... jamais de la vie! les habitants d'Orion aperçoivent l'amas gazeux incandescent qu'était notre planète natale, le lendemain de sa création...
--Et les Ossipoff d'Orion se demandent en regardant la Terre: sera-t-il dieu, table ou cuvette? ricana Gontran...
--Sans se douter qu'un collègue à eux se pose une question semblable en ce qui les concerne, répliqua Fricoulet.
En ce moment, le vieillard abandonna le télescope et se mit à arpenter la cabine, gesticulant et monologuant, absolument comme s'il avait été seul: le visage congestionné, les yeux hors la tête et luisant d'une flamme fiévreuse, il agitait les bras, au bout desquels les doigts noueux se crispaient, comme s'ils eussent voulu saisir dans l'espace un corps invisible.
Par moments ils s'arrêtait, se saisissait la tête à deux mains, dans un geste fou et poussait un gémissement douloureux; puis il reprenait sa promenade, passant et repassant, sans les voir, devant Séléna et les deux amis qui le considéraient, tout ahuris, ne comprenant rien à cette exaltation croissant, d'instant en instant.
Soudain, il fit halte devant le hublot où se trouvait braqué le télescope et dressant, menaçant l'espace, son poing fermé:
--Oh! interrogation folle! s'exclama-t-il, d'une voix qui vibrait; oh! mystère insondable!... oh! Univers trop vaste pour ma cervelle trop étroite!... qui soulèvera pour moi les voiles qui l'enveloppent?... qui me dira le pourquoi des choses?... qui m'apprendra la fin de tout!...
Inquiète, Séléna s'approcha de lui, posa sa petite main sur son épaule et, sans qu'il opposât d'ailleurs la moindre résistance, l'écarta du hublot.
--Mon père, dit-elle avec cette douceur angélique qui avait le pouvoir de calmer les colères du vieillard et d'apaiser ses exaltations, mon père, vous êtes très fatigué et il serait bon que vous prissiez quelques heures de repos!
--Du repos! répéta-t-il, du repos! mais c'est du temps perdu, un temps précieux et que jamais plus je ne pourrai retrouver...
--Et si vous tombez malade!
--Dieu me donnera la force de résister... je veux savoir... oui, savoir...
Il tremblait en disant ces mots, ses jambes fléchissaient sous lui et ses paupières battaient fébrilement, masquant et démasquant le regard, dont la pupille brillante décelait une fièvre intense.
--Monsieur Fricoulet!... Gontran!... appela la jeune fille qui eut peur.
Le vieillard, à peine Séléna avait-elle appelé, se trouva soutenu sous les bras par les deux jeunes gens qui le portèrent jusqu'à son hamac où il demeura étendu dans un état voisin du coma.
--Est-ce dangereux? interrogea Séléna.
Fricoulet, qui tenait le poignet du vieillard entre ses doigts, l'index appuyé sur son pouls, secoua négativement la tête.
--Une fièvre assez forte motivée par une surabondance de travail... le surmenage, comme on dit en langage universitaire; mais un peu de repos effacera tout cela.
Puis, se tournant vers Gontran qui avait pris la place du vieillard devant l'objectif de la lunette, il dit en souriant à Séléna:
--Le voilà qui mord à l'astronomie...
Elle poussa un petit soupir.
--Si vous pouviez dire vrai, murmura-t-elle; moi, j'en doute...
--L'amour est un grand prestidigitateur, répondit l'ingénieur: vous lui donnez un diplomate et il le transforme en savant.
--Je ne pense pas...
Fricoulet eut un petit claquement de langue et, avec un accent singulier, répliqua:
--L'amour est capable de bien d'autres miracles; ainsi, moi...
Il s'arrêta, se mordant les lèvres, rougissant un peu.
--Vous? interrogea curieusement la jeune fille.
--Rien, répliqua l'ingénieur avec une brusquerie destinée à masquer son trouble.
Il tourna les talons, s'approcha de Flammermont et, ricanant:
--Qu'est-ce que tu fais là?
--Je cherche le bonhomme que tu m'as dessiné en bas... et je ne trouve rien du tout.
--Il est certain que si tu cherches un bonhomme, tu dois avoir de la peine à le trouver...
Gontran se retourna, mécontent.
--Me prends-tu pour un imbécile? Quoique n'ayant pas l'honneur d'appartenir au docte corps des astronomes, je n'ai pas encore celui de compter au nombre des gâteux et il faudrait être gâteux, dis-je, pour s'attendre à voir dans le ciel des images d'Épinal...
Fricoulet se mit à rire.
--Tu es dur pour moi! image d'Épinal, une académie qu'un élève des Beaux-Arts eût signée!... Enfin... Alors tu cherches les étoiles d'Orion?
[Illustration: 170]
--Oui, le fameux quadrilatère... Où est-il?... et Rigel et Bételgeuse... Les épaules... les jambes... parties chacune d'un côté. C'est à croire que le géant est écartelé... Quant aux trois étoiles qui forment la ceinture... inconnues...
Puis, se frappant le front:
--Que je suis bête!... la perspective, parbleu!... n'est-ce pas ce qui cause la déformation de la constellation?
L'ingénieur hocha la tête d'un air de doute.
--Il y a peut-être de ça, dit-il; mais ce qu'il y a de plus important, c'est que tu vois Orion, tel qu'il est actuellement, tandis que sur Terre nous ne le voyons que tel qu'il était il y a des milliers d'années, c'est-à-dire lorsque est parti le rayon lumineux que nous enregistrons...
Notre wagon court en sens inverse de la lumière et avec une vitesse beaucoup plus grande, c'est ce qui t'explique ce phénomène...
--Mais alors, dit le jeune comte, plus nous avancerons...
--Et plus l'aspect du ciel changera; c'est-à-dire plus nous aurons la sensation de la vérité céleste.
Il ajouta en riant:
--Les collègues terriens de M. Ossipoff me font l'effet, toutes proportions gardées, de ces coquettes de province qui étonnent les bons habitants des sous-préfectures, avec les modes portées à Paris, quatre ou cinq ans auparavant. Au point de vue astronomique, c'est la même chose, et ton digne homonyme lui-même est d'un arriéré qui le ferait rougir, s'il en avait le sentiment...
Cette comparaison excita l'hilarité des deux compagnons de l'ingénieur; mais bientôt Gontran revint à la situation.
--Une nébuleuse, interrogea-t-il, ça a-t-il quelque rapport avec les autres astres... j'entends au point de vue constitution?
Comiquement, Fricoulet leva les bras au plafond.
--Malheureux! s'exclama-t-il, si Ossipoff t'entendait... je crois que tu pourrais bien dire adieu à tout jamais à la mairie du VIIIe.
Séléna pâlit légèrement, tandis que Gontran, que la seule évocation de l'arrondissement où devait se faire son mariage suffisait à mettre de mauvaise humeur, bougonnait:
--Au lieu de jouer la comédie, tu ferais bien mieux de tenir tes engagements.
--La comédie!... mes engagements!... répéta l'ingénieur, quelque peu ahuri... que veux-tu dire?
Le jeune comte l'empoigna par le bras, l'entraîna dans un coin et avec un hochement de tête furieux vers le hamac sur lequel reposait Ossipoff:
--Crois-tu, fit-il, que je ne lise pas dans ton jeu?... gros malin, va!... tu feins de t'intéresser à mon bonheur conjugal... et tu donnerais... ce que tu pourrais pour qu'il s'éveille et t'entende.
Fricoulet, amusé par l'allure tragique de son ami, éclata de rire.
--Mais, mon pauvre vieux, répondit-il, si c'était véritablement mon intention qu'Ossipoff s'aperçût de ta nullité...
--Alcide!... interrompit Gontran froissé.
--... De ta nullité scientifique, bien entendu, rectifia l'ingénieur, je n'aurais qu'à te laisser barboter, tout simplement, la première fois qu'il te «poussera une colle».
--Et tes engagements! répliqua le jeune comte.
En même temps, Séléna, qui avait entendu, s'approcha, suppliante, de Fricoulet.
--Ah! vous ne feriez pas une chose semblable, monsieur Alcide, dit-elle de sa voix caressante et en attachant sur lui ses beaux yeux, humides de pleurs...
L'ingénieur prit un air digne.
--Fi! mademoiselle, c'est bien mal me connaître que me supposer de semblables pensées; je puis n'être qu'un ingénieur mécanicien... mais, dans la partie, nous avons le coeur aussi bien placé que dans la diplomatie...
Et frappant narquoisement sur l'épaule de Gontran, il ajouta:
--Tranquillise-toi, mes engagements je les tiendrai jusqu'au bout; mais la rupture ne viendra pas d'Ossipoff... c'est toi qui la provoquera!...
--La rupture!... s'exclama la jeune fille, quelle rupture?
--Ne faites pas attention à ce qu'il dit, ma chère Séléna, s'empressa de répondre Flammermont, c'est un fou!...
Et à Fricoulet:
--Si tu comptes là-dessus, tu peux t'apprêter à déchanter, mon vieux; maintenant que je sais à quoi m'en tenir sur ton compte, je vais jouer serré... Je serai savant, astronome, tout ce qu'on voudra... plutôt que de te céder ma place...
Il avait parlé suffisamment bas pour que la fille d'Ossipoff n'entendît qu'un chuchotement vague; Fricoulet, lui, pinça les lèvres et se tut, tandis que sous ses paupières mi-baissées, il attachait sur son ami un regard perçant, inquisiteur.
--Cela dit, poursuivit Gontran, parle-moi des nébuleuses.
L'ingénieur passa la main sur son front, comme pour chasser les mauvaises pensées qui obscurcissaient son cerveau.
[Illustration: Farenheit étendit le bras et son poing vint frapper en pleine poitrine (p. 179). 173]
--Tu me demandais, il n'y a qu'un instant, si les nébuleuses avaient quelque rapport avec les autres astres: je te répondrai qu'il n'y en a aucun; Huggins a constaté dans le spectre des nébuleuses, dans celui de la nébuleuse du Dragon qu'il a particulièrement étudiée, trois raies brillantes, ce qui prouvait son état gazeux et la présence de l'azote comme principal élément constitutif, le second élément était l'hydrogène; quant à la troisième, elle n'a pu être identifiée avec celle d'aucun corps connu.
--Probablement un corps qui n'existe que dans cet astre... observa Gontran... mais, au fait, est-ce un astre, une nébuleuse?
Les sourcils de Fricoulet se haussèrent.
--Tu touches là, sans t'en douter, à l'un des problèmes astronomiques les plus discutés: les uns prétendent que les nébulosités remarquées autour de certaines étoiles, au lieu de faire corps avec elles, sont des amas de matière parcourant le ciel d'un mouvement propre et venant, à certains moments, s'interposer entre les étoiles et nous; les autres, tels que Herschell, Kant, voient dans les nébuleuses les types des états successifs par lesquels passe la matière cosmique pour former, par sa condensation, des soleils semblables au nôtre... est-ce tout ce que tu voulais?
Gontran haussa les épaules.
--Comment veux-tu que je sache, moi?... c'est à toi de me dire ce qui est nécessaire... Ainsi, pour la forme... eh bien?
--Ah! la forme... la forme... très variable et très différente: les unes ont des allures de disques arrondis ou elliptiques, uniformément éclairés, tantôt pleins, tantôt percés comme des écumoires; les autres offrent au milieu ou sur certains points du disque un noyau où la lumière se condense; d'autres apparaissent comme une véritable étoile ayant un spectre semblable à celui du soleil, tandis que le nimbe nébuleux projette une lumière presque simple.
--C'est tout?...
--C'est assurément plus qu'il ne t'en faut pour répondre victorieusement à M. Ossipoff.
Puis, baissant la voix, il ajouta railleusement:
--Mais, je te le répète, tout cela est inutile, car, lorsque tu te seras bien farci la mémoire d'étoiles, de soleils, de comètes, de nébuleuses, tu en auras une telle indigestion que tu seras le premier à demander grâce...
Gontran lança à son ami un regard furieux et lui répondit, d'une voix énergique, par ce significatif monosyllabe:
--Zut!
[Illustration: 175]