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CHAPITRE IX

OÙ LE MONDE SCIENTIFIQUE EST DANS LA JOIE... ET FÉDOR SHARP AUSSI

[Illustration: 263]

Il n'est pas de météore dont l'apparition soudaine ait, de tous temps, causé à l'humanité autant d'effroi que les bolides et les comètes.

Il faut bien convenir qu'au premier aspect, l'uniformité des cieux paraît dérangée par l'arrivée inattendue de ces astres et c'est pourquoi les anciens regardaient les comètes comme des monstres effrayants, précurseurs des cataclysmes les plus épouvantables, de la mort d'un grand personnage, d'une guerre sanglante et même simplement de la fin du monde.

En ce qui concerne ce dernier fléau, on pourrait relever une douzaine au moins de prédictions dans ce sens, notamment en 1456, 1538, 1577, 1680, 1770, 1833, 1857 et jusqu'en 1872.

En 1456, il y avait trois ans que les Turcs s'étaient emparés de Constantinople, mettant tout à feu et à sang, faisant craindre que les derniers jours de la Chrétienté fussent proches, lorsqu'une immense comète apparut tout à coup, indice certain, aux yeux de tous, de la colère divine.

Pour conjurer le danger et implorer la miséricorde du Seigneur, le pape Calixte III ordonna que toutes les cloches du monde chrétien fussent sonnées à midi pour que les fidèles, réunis à la même heure, suppliassent Dieu d'un même coeur.

Ce fut là, dit-on, l'origine de l'Angelus.

Veut-on maintenant avoir quelque idée des impressions produites par la comète de 1538, sur des cerveaux qui n'étaient certes pas les plus vulgaires? voici ce qu'en dit un des hommes les plus intelligents du temps, au point de vue scientifique, Ambroise Paré:

«Cette comète estait si épouvantable et elle engendrait de si grande terreur au vulgaire, que d'aucuns moururent de peur et que d'autres tombèrent malades. Elle apparaissait être de longueur excessive, et si estait de couleur de sang: à la sommité d'icelle, on voyait la figure d'un bras courbé tenant une grande espée à la main, comme s'il eust voulu frapper. Au bout de la pointe, il y avait trois étoiles: aux deux côtés des rayons de cette comète, il se voyait un grand nombre de haches, de couteaux, espées colorées de sang, parmis lesquels on apercevait des fasces humaines hideuses, avec les barbes et les cheveux hérissez.»

On juge, d'après cette description, due à un esprit éclairé, de l'effet que devait produire sur les imaginations populaires et naturellement crédules, l'apparition soudaine dans le ciel d'un astre inconnu.

Au siècle dernier, encore, une épouvante générale secoua les esprits, à la suite de la publication, par l'observateur Lalande, d'une brochure dans laquelle ce savant annonçait les probabilités d'une rencontre d'une comète avec la Terre; l'humanité se méprit sur le sens de ce travail, crut que l'astronome prédisait la destruction de la Terre et Lalande dut, par ordre du roi, publier un second mémoire destiné au public et dans lequel il réfutait énergiquement la prédiction qu'on lui prêtait.

Même, au cours même du siècle présent, en 1833, une émotion profonde ne s'était-elle pas emparée des populations, à la suite d'une communication faite au monde scientifique par un astronome connu, M. Damoizeau: il avait calculé que la comète de Biéla couperait l'orbite terrestre le 29 octobre 1833, à minuit, et le public en avait conclu que la fin du monde était proche, la Terre devant forcément être pulvérisée dans cette rencontre.

Les calculs des savants étaient exacts; seulement M. Damoizeau avait oublié de dire--un savant ne saurait penser à tout--que, le 29 octobre, la planète ne se trouverait pas au point par lequel devait passer la comète, qu'elle n'y arriverait que le 30 novembre suivant; ce qui mettait entre les deux mondes un éloignement assez respectable de plus de vingt millions de lieues.

Bien que le niveau général de l'instruction se soit considérablement élevé, surtout depuis la deuxième moitié de ce siècle, la crainte de la fin du monde par le choc d'une comète s'est cependant manifestée à plusieurs reprises et notamment en 1857.

Un plaisant avait annoncé, pour le 13 juin de cette année-là, le retour de la grande comète de Charles-Quint et sa rencontre avec la Terre; les populations rurales étaient réellement plongées dans l'effroi et, à Paris même, on parlait avec terreur du cataclysme prochain; certaines personnes même, prenant Vénus pour l'astre en question (lequel d'ailleurs n'eut garde de se montrer, en dépit des prédictions), soutenaient qu'elles apercevaient la queue de la comète.

Aujourd'hui, grâce à la vulgarisation toujours croissante des connaissances scientifiques, on ne se préoccupe plus guère de l'éventualité d'une rencontre cométaire, bien que--rationnellement parlant--il n'y aurait rien d'impossible à ce qu'un de ces corps chevelus, à marche vagabonde, heurtât notre globe au passage, le défonçât, le pulvérisât ou tout au moins empoisonnât toute l'humanité par les exhalaisons délétères de son atmosphère caudale.

[Illustration: 265]

Mais, s'il en est ainsi chez nous, si nos populations agrestes, même celles les plus éloignées des grands centres, se préoccupent plus des nuages noirs annonçant la pluie, au moment de la moisson, que des comètes plus ou moins chevelues signalées par les instruments puissants des observatoires, il est des contrées en Europe où les notions exactes de la science n'ont pas encore pénétré et où l'esprit populaire en est au même point où se trouvait le nôtre, à l'époque du moyen âge.

Aussi peut-on juger de l'émotion qui s'empara des provinces centrales et orientales de la Russie, lorsque fut soudain signalée, dans le ciel, la présence d'un astre nouveau, brillant d'un insoutenable éclat, suivi d'un appendice vaporeux, et paraissant se diriger vers le Soleil.

C'est un pope d'Orenbourg, homme d'instruction assez avancée et ayant quelques notions de la science astronomique, qui, levant par hasard les yeux vers la voûte étoilée, découvrit ce point brillant dans la direction du _Bouvier_.

Cette remarque n'eût peut-être eu aucun résultat scientifique, si le hasard n'avait voulu que le collège impérial d'Orenbourg eût pour recteur un homme intelligent, admirateur passionné des choses célestes, et conséquemment possesseur d'une petite lunette à l'aide de laquelle il aimait à étudier les mondes de l'Infini.

Grâce à sa lunette, le digne Ivan Zarichkine constata que l'astre signalé par le pope était un globe planétaire, en mouvement rapide, devant appartenir au genre comète... à moins que ce ne fût tout simplement un bolide en promenade à travers le ciel.

Quoi qu'il en fût, il crut de son devoir d'appeler l'attention du monde savant sur cet événement, d'autant plus que cela ne pouvait être qu'utile à son avancement, et, sans tarder, il télégraphia à Pétersbourg les résultats de sa constatation sommaire.

Il était environ dix heures du soir et le vénérable Streiloff, directeur de l'observatoire de Poulkowa, revenant de soirée, changeait son habit noir pour les vêtements de travail avec lesquels il passait une partie des nuits, dans la coupole, lorsqu'on lui remit le télégramme du recteur d'Orenbourg.

On juge de son émoi! une comète nouvelle se lèverait à l'horizon de l'empire des tzars!... Quelle nouvelle! et de quelles conséquences pouvait être cette nouvelle! pour lui d'abord,--car nul doute que l'Empereur ne récompenserait dignement une telle découverte--pour la science ensuite.

Son premier mouvement fut de convoquer son personnel, astronomes et élèves, et, leur annonçant le fait, de leur ordonner de le vérifier; mais son second mouvement, conforme à un égoïsme bien naturel, on en conviendra, fut de ne rien dire du tout; bien au contraire, il gagna la coupole, engagea d'un ton bienveillant les élèves en étude à s'aller coucher et, demeuré seul, s'empara du grand équatorial qu'il braqua dans la direction indiquée.

Il avait observé à peine durant un quart d'heure, qu'avec sa grande expérience, il était fixé: cette prétendue comète se dirigeait en plein sur la Terre et son mouvement paraissait s'accélérer considérablement; mais ce n'était qu'un bolide, dont le noyau ne semblait pas mesurer plus d'un demi-kilomètre de diamètre, présentant une forme très irrégulière, et entouré d'une vague nébulosité.

Poursuivant son étude, il établit la trajectoire de l'astre à travers l'espace et il constata que cette trajectoire était parabolique, aboutissant au soleil, et devant couper l'orbite terrestre vers une heure du matin.

Il était certain, qu'au moment où le recteur du collège d'Orenbourg avait télégraphié, la distance du bolide ne devait pas être inférieure à plusieurs milliers de lieues de hauteur, vers la Perse, mais elle allait sans cesse diminuant et il arriverait un moment peut-être...

Un petit frisson désagréable passa dans le dos de l'astronome, à la pensée d'une rencontre possible entre ce monde errant et sa planète natale; mais c'était un véritable savant et, dégageant aussitôt son esprit de ces préoccupations intérieures, il poursuivit sa besogne.

La trajectoire s'effectuant du Sud-Est au Nord-Ouest, le respectable Streiloff estima que le bolide en question avait passé à 2200 lieues au Zénith d'Orenbourg, vers huit heures et demie; à 1380 lieues au-dessus de Sunburock, à neuf heures; à 515 lieues de Nijni-Novgorod, à neuf heures trente cinq; et à 310 lieues au-dessus de Kostroma, à dix heures dix minutes.

Le savant jeta les yeux sur l'horloge: elle marquait exactement onze heures et il inscrivit que l'astre passait en ce moment au zénith de Vologda, à moins de quarante lieues de hauteur.

Cette constatation de distance si rapidement décroissante faillit plonger de nouveau le digne homme dans un état voisin de la terreur: il serait minuit quarante-cinq, quand le bolide passerait au-dessus d'Olonetz... dont il serait distant de 60000 mètres, pas davantage; mais il poussa un soupir de satisfaction quand ses calculs eurent constaté que ce serait là la distance verticale de l'astre qui, s'échappant ensuite par la tangente, s'élèverait progressivement pour se trouver, vers huit heures du matin, à 1500 lieues de haut au-dessus du Pôle Nord et, de là, reprendre le chemin de l'infini.

Le savant en savait assez maintenant pour avoir acquis sans conteste la priorité de la découverte et aussitôt il appuya sur les boutons qui correspondaient aux sonnettes électriques, établies dans les chambres et où logeait le personnel savant de l'observatoire.

Un quart d'heure plus tard, il annonçait la grande nouvelle aux professeurs et aux élèves groupés autour de lui et, après leur avoir lu les notes succinctes prises par lui au cours de sa rapide observation, il les invita à jeter successivement un regard sur le nouvel astre, ajoutant:

[Illustration: 268]

--Sa vitesse est au moins de vingt mille mètres par seconde; mais comme son mouvement s'effectue précisément dans le sens de translation de la Terre, il en résulte une apparente lenteur, par rapport au sol...

Cependant, depuis quelques instants, le bolide avait grandi dans des proportions extraordinaires, en même temps que son éclat avait pris une incroyable intensité; au point qu'il paraissait aux rares personnes qui rentraient chez elles après avoir passé une partie de la nuit au bal, devoir tomber à pic sur la capitale de toutes les Russies.

De là un émoi qui, bien avant l'aube, se propagea par toute la ville, faisant se coller aux fenêtres les visages des plus curieux et s'agenouiller devant les icônes la majeure partie de la population, craintive et superstitieuse.

Quant au digne Zarichkine et aux autres astronomes de Poulkowa, ils étaient sortis de la coupole et, accoudés sur la rambarde du balcon qui courait circulairement au sommet de l'observatoire, suivaient avec un intérêt, à chaque instant croissant, la marche de ce corps étrange à travers le ciel silencieux.

Soudain, un cataclysme parut se produire à la surface de ce monde mystérieux: on eût dit qu'il se disloquait, des jets de lumière verdâtre s'élancèrent du noyau central, des flammes orangées se tordirent, enveloppées de volutes noires produites par une sorte de fumée fuligineuse, et, brusquement, comme une chandelle que l'on souffle, la traînée lumineuse qui suivait l'astre s'éteignit.

Et ils demeuraient tous là, le nez en l'air, bouche bée et les yeux écarquillés, stupéfaits, désappointés.

[Illustration: L'appareil venait de se retourner et il apercevait, au-dessous de lui, la terre (p. 277), 269]

--Évaporée, dissoute! la comète! murmura un élève, qui cherchait vainement dans le ciel la place que, quelques instants encore auparavant, occupait le bolide.

En ce même moment, ceux qui se trouvaient là eurent la perception de l'écho affaibli d'une lointaine canonnade et quelques étoiles filantes sillonnèrent, de jets de feu, le rideau sombre de la nuit.

--Voilà le bouquet du feu d'artifice! conclut le professeur Zarichkine...

Et, comme ceux qui l'entouraient, le regardaient, semblant lui demander son sentiment sur cet événement étrange, inexplicable en apparence, il ajouta, parlant doctoralement:

--Des étoiles?... peuh! des parcelles arrachées à la masse principale; du bolide par l'attraction de la Terre et portées à l'incandescence par leur frottement sur les couches atmosphériques... elles tomberont sans doute non loin d'ici et nul doute que demain nous n'en entendions parler... Quant à cette sorte de canonnade, elle est certainement due à la fragmentation du bolide... et voilà... Sur ce, messieurs, vous pouvez aller vous coucher.

Et, les ayant salués, il regagna son appartement où il se mit au lit incontinent, pour s'endormir du sommeil d'un homme qui n'a pas perdu son temps.

Peut-être le sommeil eût-il été un peu plus long à venir, si le savant avait pu se douter de ce qu'était vraiment l'astre dont il venait de s'occuper une partie de la soirée et, surtout, s'il avait pu prévoir les étranges événements que lui réservait la journée du lendemain.

Plus heureux que M. Streiloff, nos lecteurs n'auront pas besoin, pour satisfaire leur curiosité, d'attendre vingt-quatre heures; mais, pour comprendre les choses bizarres qui devaient révolutionner, à bref délai, les savants du monde entier, force leur est de revenir avec nous de quelque temps en arrière et de rattraper, dans l'espace, le fragment cométaire sur lequel nous avons laissé Fédor Sharp, chevauchant à travers les mondes célestes.

On se souvient que, la dernière fois que nous avons eu l'occasion de nous occuper de l'ancien secrétaire perpétuel de l'Institut des Sciences, c'est à l'occasion de la rencontre de l'_Éclair_ avec l'épave cométaire qui le portait.

Vainement avait-il cherché sur toute la surface de la colline mercurienne dont l'obus--le fameux obus volé à Ossipoff--formait le sommet la moindre trace du corps dont le choc avait tout bouleversé dans l'intérieur de son habitation, et il avait conclu, du résultat négatif de ses recherches, que le bolide étranger avait pénétré dans le fragment de Tuttle assez profondément pour que l'écorce, vitrifiée par la chaleur, se fût refermée sur lui.

[Illustration: 271]

Il avait bien cherché à faire des fouilles; mais, outre qu'il manquait des instruments nécessaires, ses forces allaient diminuant chaque jour, et il préférait conserver ce qui lui restait d'air respirable pour vivoter parcimonieusement jusqu'à l'instant où il pourrait rejoindre la Terre.

C'était avec terreur qu'il avait constaté qu'il ne restait plus que quelques kilos de ses boules nutritives dans les soutes et que cinquante mètres cubes d'oxygène dans les réservoirs.

Mais, dès l'instant où le bolide eut coupé l'orbite de Jupiter, Fédor Sharp, avec une énergie extraordinaire, s'arracha à l'espèce de coma dans lequel il s'immobilisait depuis plusieurs mois; il recouvra toute son énergie et toute sa présence d'esprit, et songea au système de sauvetage dont il lui faudrait user pour le cas où la Providence le mettrait à même de rejoindre le sol natal.

Il se mit à calculer--en y apportant la précision la plus rigoureuse--les perturbations de toutes sortes que devaient causer à la marche de son astéroïde les diverses planètes à proximité desquelles il devait fatalement passer, et il parvint à établir, d'une façon absolument précise, le moment où il lui faudrait, coûte que coûte, abandonner d'une manière ou d'une autre le fragment de Tuttle qu'il habitait depuis si longtemps.

Les calculs auxquels il s'était livré lui avaient démontré que _Russia_--il avait baptisé ainsi son bolide--ne rencontrerait pas la Terre, et que, par conséquent, il n'avait à redouter aucun danger résultant d'un heurt entre les deux corps: ceux-ci devaient passer à plus de soixante kilomètres l'un de l'autre; après quoi _Russia_ reprendrait à tout jamais la route de l'espace.

Il lui fallait donc trouver un moyen de s'en séparer au moment précis où cette distance minima serait atteinte, et ce fut à trouver ce moyen que s'appliqua, pendant bien des jours, l'esprit inventif de l'ancien secrétaire perpétuel; enfin il arriva à cette conclusion: qu'un parachute seul pouvait le tirer d'affaire, un parachute auquel il se suspendrait au moment opportun, pour rejoindre le sol de sa planète natale.

Assurément, une descente de soixante kilomètres cela compte et il y avait grande chance, peut-être, pour que Fédor Sharp se rompît quelque chose; mais, entre deux maux, la sagesse recommande de choisir le moindre, et comme il n'avait le choix qu'entre tenter ce moyen hardi ou reprendre le chemin de l'infini...

Toutes réflexions faites, et après avoir examiné la situation sous toutes ses faces, Sharp reconnut que le meilleur moyen était de se séparer tout à fait du fragment cométaire et d'aborder seul le sol; autrement, la rapidité d'abord avec laquelle tomberait la parcelle à laquelle il s'attacherait, et ensuite la violence avec laquelle se produirait le choc, rendraient sa mort fatale.

Or, ce qu'il voulait, ce n'était pas revenir sur le sol natal pour y être enterré, mais pour y récolter la gloire due à ses longs et périlleux travaux.

Ce fut donc à l'idée d'un parachute qu'il s'arrêta, parachute auquel il se suspendrait au moment voulu, c'est-à-dire lorsque _Russia_ aurait atteint le point le plus proche de la terre.

Nous avons dit plus haut que ce point--d'après les calculs du savant--devait être situé à soixante kilomètres de la planète; une descente de soixante kilomètres, c'était quelque chose... et, en toutes autres circonstances...

Mais auparavant, il lui fallait songer au moyen à l'aide duquel il se dégagerait de l'attraction du bolide, dont la vitesse ne serait pas moindre de vingt kilomètres à la seconde, et qui le retiendrait indéfiniment collé à sa surface, s'il ne s'arrachait pas brutalement à son influence.

Ayant calculé la force de résistance de la très mince couche gazeuse qui enveloppait l'astéroïde, il estima qu'elle était cependant suffisante pour servir de point d'appui à des fusées qui lui permettraient de s'élever dans l'espace.

Cette marche étant irrévocablement arrêtée, Sharp s'était mis sans tarder à la besogne; il avait vidé les soutes de l'obus de tout ce qu'elles contenaient d'étoffes, quelle que fût la nature de ces étoffes, couvertures, vêtements, draps, jupes, etc., et avait cousu ensemble tout cela, moins élégamment, peut-être, qu'une ouvrière parisienne, mais, en tout cas, avec une solidité qui défiait toute concurrence.

Cela formait un assemblage hétéroclite, assez vaguement comparable à un vêtement d'arlequin, dans lequel il tailla ensuite des bandes fusiformes qu'il réunit ensemble de nouveau, ce qui lui donna une orbe multicolore ressemblant vaguement à un vaste parapluie qui eût mesuré huit mètres de diamètre.

C'était là l'élément principal de son parachute: au centre, il attacha solidement un cercle de bois, fait d'une branche souple arrachée à l'un des arbres de la colline mercurienne, et, à ce cercle, il fixa quatre cordelettes, longues d'environ douze mètres, destinées à soutenir une simple et mince planchette de bois, servant de siège; vingt-quatre autres cordelettes, passant dans les coutures des fuseaux d'étoffe, se réunissaient à cette planchette pour empêcher que le parachute, par l'effet de la résistance et du refoulement de l'air, se retournât au cours de la descente.

Le parachute une fois terminé, Sharp passa à la confection des fusées destinées à l'enlever et à le soustraire à la faible attraction du mondicule qui le portait.

Tout le carton, tous les papiers contenus dans l'obus d'Ossipoff,--à part, bien entendu, les volumineux cahiers de notes formant le journal astronomique, quotidiennement tenu par l'astronome--fut employé à la fabrication d'une cartouche monstrueuse, mesurant près d'un mètre et demi de hauteur sur trente centimètres de diamètre, en tous points semblable--sauf les dimensions--à celles dont se servent les pyrotechniciens pour les fusées de feu d'artifice.

L'enveloppe une fois fabriquée--ce qui lui demanda une huitaine de jours au moins--il fallait la remplir, et ce ne fut pas une mince affaire pour le savant que de composer le mélange fusant, c'est-à-dire 16 parties d'azotate de potasse, 10 parties de charbon dur et 4 parties de soude pulvérisée.

Pour l'azotate de potasse, il s'en tira assez aisément: les soutes de l'obus contenaient une certaine provision de sélénite, l'explosif inventé par Ossipoff pour atteindre la lune, et comme dans la composition de la sélénite, l'azotate de potasse entrait pour une certaine part, Sharp s'en procura au moyen d'un lessivage qu'il fit suivre d'une cristallisation.

La fabrication du charbon fut plus difficultueuse et lui coûta la plus grande partie de cet oxygène qu'il conservait si parcimonieusement depuis de longues semaines, respirant à peine pour pouvoir faire durer sa provision le plus de temps possible.

[Illustration: 274]

Il brisa dans l'intérieur du wagon, tous les meubles dont il ne s'était pas encore servi pour bourrer son poêle; il arracha les planchers, les cloisons, et, avec les débris de tout cela, forma une meule à laquelle il mit le feu, suivant les procédés des charbonniers du Morvan, et, l'ayant allumée, il l'alimenta d'oxygène pur, venant du réservoir.

En moins de dix heures, Fédor Sharp obtint deux boisseaux environ d'un charbon très dur, à cassure cristalline d'un noir bleuâtre, et qu'il écrasa ensuite patiemment entre deux pierres, jusqu'à ce qu'il l'eût amené à l'état de poussière grossière.

Avec ces deux éléments, qu'il mélangea à quatre kilogrammes de poudre, oubliés au fond d'un baril, le savant composa son explosif fusant; cela fait, il procéda au bourrage de sa cartouche.

Il commença par placer à l'intérieur, dans l'axe de la fusée, une tige de fer autour de laquelle il tassa son mélange de poudre, de salpêtre et de charbon; après quoi, il remplaça le barreau de fer par une longue mèche de coton, fabriquée avec sa dernière chemise, étirée brin à brin et imprégnée de poudre; le rôle de cette mèche était de mettre le feu, instantanément et sur toute sa longueur, au mélange.

Cette dernière opération terminée, l'artificier d'occasion étrangla sa cartouche au moyen d'une corde et y attacha ensuite la «baguette» indispensable pour assurer la direction parfaitement verticale de l'engin pyrotechnique.

Cette «baguette», Sharp la fabriqua au moyen d'un jeune arbre de la comète de Tuttle; elle ne mesurait pas moins de vingt centimètres de diamètre et de dix mètres de long... À son extrémité, au moyen d'un crochet de fer, fut suspendu l'anneau du parachute.

À l'une des extrémités du polyèdre qui constituait tout le domaine du voyageur, se dressait le squelette grêle et dépouillé d'un autre arbre desséché par la chaleur solaire et brûlé par les froids de l'espace.

Ce fut le tronc de cet arbre, droit comme un mât, que Sharp utilisa en guise de guide et de support pour sa gigantesque fusée: il lui suffit pour cela d'enfoncer dans le bout du tronc une tige de fer à laquelle il fixa sa fusée, dont il fit se dérouler la mèche jusqu'au sol; il devait suffire d'une étincelle pour que cette mèche, s'enflammant, portât la combustion presque instantanément au centre du mélange fusant, dont était bourrée la cartouche.

Ces choses si simples en apparence, et que nous avons mis seulement quelques lignes à décrire, Fédor Sharp employa près de deux mois à les accomplir; outre que l'expérience lui manquait, qu'il était fort maladroit de ses doigts, il ne possédait aucun des outils nécessaires à une fabrication aussi spéciale, et il ne procédait que par tâtonnements; aussi, lorsque le parachute se trouva gréé et mis en place, ne put-il s'empêcher de pousser un soupir de profond soulagement.

[Illustration: 276]

Il était véritablement exténué, n'étant habitué à aucun travail manuel, sans compter qu'il n'usait de son respirole qu'avec la plus grande parcimonie et ne mangeait qu'à la dernière extrémité.

C'était avec une terreur véritable que, chaque matin, il sortait des soutes ce qui lui était nécessaire pour sa journée, comme air et comme nourriture, et il se demandait avec une anxiété toujours croissante s'il n'arriverait pas un moment où ses poumons et son estomac manqueraient à la fois de nourriture.

Si ce moment-là arrivait avant que le point fixé par lui pour son départ de l'astéroïde fût atteint, il était perdu, et son cadavre reprendrait à tout jamais le chemin de l'espace; aussi avait-il vécu avec une avarice sordide, respirant à peine, ne mangeant pour ainsi dire pas. Aussi, lorsque, tout étant paré, il rentra dans l'obus, tomba-t-il plutôt qu'il ne s'assit sur le plancher, où il demeura quasiment évanoui durant de longues heures, cherchant vainement à se ressaisir, à dompter la matière pour lutter quand même jusqu'au dernier instant.

[Illustration: Oui... oui... il était bien vivant et bien éveillé! (p. 280). 277]

Vainement chercha-t-il à examiner ses instruments et à faire les calculs nécessaires pour se fixer sur le chemin qu'il lui restait encore à parcourir; son anémie cérébrale était telle, que pendant plusieurs heures il n'y put parvenir. Mais quand, à force d'énergie, il fut parvenu à trouver suffisamment de lucidité pour tenir un crayon, il poussa un véritable cri de désespoir en constatant qu'il avait encore huit jours à attendre.

Huit jours, et c'est à peine si, en procédant avec la parcimonie la plus grande, il avait pour quatre jours de vivres!

Mais alors, c'était la ruine de ses espérances... c'était la mort!

Il réduisit de moitié sa ration de vivres et d'air; il se condamna, afin de moins respirer, à une inactivité absolue, mettant à portée de sa main, pour n'avoir pas à se déranger, l'infinitésimale quantité d'aliments qui lui restaient, ayant le courage--bien qu'une faim intolérable torturât cruellement ses entrailles--de ne pas tout dévorer d'un seul coup.

Mais il voulait vivre, et, malgré la faim, malgré la soif qui lui desséchait la gorge, malgré la lente asphyxie à laquelle l'astreignait l'absorption d'un air de plus en plus raréfié, de plus en plus vicié, il vécut.

Enfin arriva le moment où la planète terrestre, boulet énorme, envahit de son disque l'horizon tout entier, et Sharp, qui suivait d'un oeil éteint la marche des aiguilles de son chronomètre, sentit soudain un frisson de bonheur lui courir par tous les membres.

Dans cinquante-cinq minutes, _Russia_ allait atteindre le point que Sharp, dans ses calculs, avait fixé comme le plus proche de la Terre; et, bien qu'en tentant ce qu'il allait tenter, ce fût à la mort, peut-être, qu'il courait, il attendit avec une impatience, à chaque instant croissante, le moment du départ.

Subitement, miraculeusement, son énergie s'était comme galvanisée; oubliées, la faim, la soif et les tortures de l'asphyxie! ce n'était pas le moment de se laisser aller ni au découragement, ni à la faiblesse. Il lui fallait être fort, il serait fort.

Ayant mis dans le réservoir caoutchouté dont était muni son respirole tout ce qui restait d'air respirable, il assujettit soigneusement sur ses épaules les bretelles de l'appareil et se glissa hors de l'obus.

Le ciel était noir, d'un noir d'encre absolu, la Terre masquant le Soleil; seule, une lueur vague flottait dans l'espace, reflet de la lumière douce et pâle dont la Lune, alors dans son premier quartier, baignait le sol de l'astéroïde.

Spectacle étrange et plein de poésie qui, en toute autre circonstance, eût arrêté certainement les regards de l'astronome; mais, pour l'instant, il avait en tête trop de préoccupations pour songer même à envoyer un salut amical à ce monde lunaire que, trois ans auparavant, il avait visité dans de si étranges conditions.

Il rampait lentement vers l'arbre auquel était suspendue sa fusée, se guidant à l'aide d'une lanterne, dans laquelle se consumait tout ce qui restait d'huile dans l'obus; c'était à la flamme de cette lanterne qu'il devait allumer la mèche dont l'inflammation avait pour but de mettre le feu au mélange fusant de la cartouche.

La mèche avait été calculée pour brûler exactement deux minutes, de manière à ce que le savant eût le temps de s'amarrer solidement à la planchette du parachute.

[Illustration: 279]

Son chronomètre à la main, il attendit que l'aiguille marquât l'heure fixée par ses calculs; dans cent vingt secondes, _Russia_ devait reprendre le chemin de l'espace. Il était temps d'agir.

D'une main ferme, Sharp approcha de la lueur tremblotante de la lanterne l'extrémité de la mèche, qui commença à se consumer durant que le savant s'asseyait sur la planchette, à laquelle il se fixait par une série d'ingénieuses courroies.

L'astéroïde--nous avons déjà eu l'occasion de le dire d'autre part--était animé d'un lent mouvement de rotation autour de son grand axe, ce qui procurait des jours et des nuits, de quatre heures chaque, à son unique habitant; or, au moment précis où l'ancien secrétaire approchait de la lanterne l'extrémité de la mèche, la face de l'astéroïde où se trouvait le fameux arbre auquel était suspendu le parachute, regardait la Terre, qui formait au-dessus de la tête de Sharp comme un vaste plafond sombre.

Soudain, de l'ouverture inférieure de l'immense fusée, une flamme claire jaillit tout à coup, une gerbe d'étincelles s'éparpilla dans l'air, tandis qu'avec une violente secousse l'appareil s'élevait obliquement dans l'espace, qui parut s'embraser.

Et, tandis qu'il filait avec une vitesse incroyable, Sharp regardait avec stupéfaction un foyer énorme d'incendie, allumé au-dessous de lui par la déflagration de la fusée.

C'était, sans aucun doute, sous l'influence de celle-ci que s'était enflammé l'hydrogène renfermé dans les flancs de l'astéroïde, et dégagé,--il ne pouvait comprendre encore sous l'influence de quelles raisons cosmiques. Ce qu'il y avait de certain, c'est que les flammes ravageaient la surface du dernier fragment de la comète de Tuttle.

L'air, trop raréfié à ces hauteurs, ne conduisait pas le son, et l'oeil seul pouvait être impressionné par ce déchaînement des forces de la nature.

Brisé en morceaux énormes par l'explosion du gaz qu'il contenait dans ses flancs, l'astéroïde continuait sa marche dans l'espace, au milieu d'une fauve lueur rouge, rayonnée par son incendie; des fragments radieux montaient, descendaient au milieu d'un tourbillon d'étincelles incandescentes.

C'était la fin d'un monde.

Sans doute, Sharp se fût intéressé à la sublimité de ce spectacle s'il n'eût été inquiet de se voir suivi ou plutôt escorté dans l'espace par des débris, dont quelques-uns monstrueux, qui semblaient graviter autour de lui, et dont le plus petit eût suffi à le broyer et jeter aux quatre coins de l'univers céleste ses membres déchirés et pantelants.

Et puis, il n'était pas sans se demander ce qui allait se passer dans quelques instants, lorsqu'il aurait pénétré dans la zone d'attraction terrestre; les étoffes dont était composé son parachute seraient-elles assez fortes pour lutter victorieusement contre la résistance de l'air?

Brusquement, la flamme de la fusée s'éteignit: le mélange fusant avait épuisé toute sa puissance de propulsion, et Sharp, cramponné convulsivement aux cordelles de son parachute, se sentit précipité dans le vide avec une force inouïe, tel un projectile échappé à l'âme d'un engin.

Mais l'espace que, jusqu'à présent, une pluie de feu avait zébré jusqu'aux confins de l'horizon céleste, changea d'aspect, ou plutôt, il sembla au voyageur qu'un voile venait d'être tiré sur le paysage.

L'appareil venait de se retourner, et maintenant, en baissant les yeux, Sharp apercevait au-dessous de lui, à moins de cinquante kilomètres, la Terre, qui étendait indéfiniment son panorama, tout argenté par les rayons lunaires.

Une joie immense gonfla le coeur de l'ancien secrétaire perpétuel; après trois ans d'absence, enfant prodigue, il allait toucher le sol de sa planète natale, et lui, aujourd'hui encore ignoré, soldat obscur dans la grande armée des savants, il aurait demain le front nimbé de gloire, et son nom serait inscrit en lettres d'or sur le livre où s'enregistrent les faits et gestes des héros.

Mais le parachute se déploya et s'étendit comme une voile immense au-dessus de la tête du savant; instantanément, la chute qui durait depuis près de vingt minutes se ralentit et se transforma en descente; dans le sillage de l'appareil, des fragments cométaires descendaient aussi, et le problème, pour Sharp, consistait en ceci: ces roches atteindraient-elles le sol avant ou après lui? Avant, c'était le salut; après, c'était l'écrasement, c'était la mort.

Heureusement, l'angoisse qui résultait pour Sharp de l'impossible solution du problème, cessa brusquement: ce n'était plus sous forme d'écrasement que se présentait la mort, c'était sous forme d'asphyxie; le réservoir de son respirole était vide, et, après quelques hoquets convulsifs, le savant, dont les doigts étaient désespérément cramponnés à l'appareil, laissa aller sa tête sur sa poitrine, sans conscience et sans mouvement.

Le petit jour naissait quand il revint à lui et, tout d'abord, quand ses paupières, alourdies par le commencement d'asphyxie qui avait failli avoir raison de lui, se soulevèrent, il n'eut pas une conscience très nette de ce qu'il voyait, il crut plutôt être le jouet d'une de ces hallucinations auxquelles, si souvent, il avait été en proie, au cours de son voyage.

Cette hallucination ne variait guère: c'était toujours, ou à peu près, un paysage terrestre dans lequel il lui paraissait se trouver; tantôt de vastes steppes recouvertes de neige à l'aspect désolé, qu'un froid soleil, rond comme un globe de feu, éclairait d'une lueur morne; des traîneaux passaient dans une course rapide, égrenant dans le grand silence les tintinnabulements des sonnettes de leur attelage, montés par des hommes emmitouflés dans des vêtements de fourrures... qui ne laissaient apercevoir de leur visage que de longues barbes flottantes; ou bien le soleil était haut à l'horizon et versait sur la plaine, toute jaunissante de moissons, des torrents de feu, tandis que des paysans en chemisette rouge, manches retroussées, col et tête nus, jouaient de la faucille avec ardeur, tout en chantant des mélopées étranges, qui lui rappelaient les refrains du pays natal...

Et lorsque Sharp s'éveillait alors, après avoir passé plusieurs heures de ses nuits à vivre une vie factice dans ces paysages que créait son imagination, il en avait pour plusieurs heures à se bien persuader qu'il n'avait fait que rêver et que ce n'était pas, au contraire, l'intérieur de l'obus qui était la fiction.

[Illustration: 282]

Trop souvent, il avait été désillusionné de la sorte, pour que cette fois-ci il s'y laissât prendre et, les membres encore engourdis, inertes, l'intelligence cependant quelque peu sortie de l'état comateux dans lequel elle était plongée quelques instants encore auparavant, il gardait les yeux grands ouverts, mais vitreux encore et sans éclat, sur le paysage qui se déroulait devant lui, ou plutôt au-dessous de lui; car, par un phénomène qu'il ne pouvait comprendre, il se trouvait, ou plutôt il lui semblait être (car, pour lui, il rêvait) au sommet d'une sorte de monticule, élevé de quelques mètres au-dessus du niveau du sol: une prairie verdoyante, avec des arbres dont les feuilles, toutes trempées encore de la rosée de la nuit, se vernissaient aux premières lueurs de l'aube; dans l'herbe, des troupeaux paissaient et, au loin, se profilaient, perdues encore dans un brouillard léger, des silhouettes indécises de maisons.

En même temps, des formes humaines s'empressaient autour de lui, debout, courbées, agenouillées, dont les regards étaient attachés sur sa personne avec curiosité; il avait la sensation qu'on lui parlait,--car il voyait les lèvres remuer,--mais il ne pouvait entendre; et il lui semblait bien qu'on le palpait doucement.

Mais tout cela, paysage, bêtes, gens, sensations, n'était pour lui qu'un cauchemar, comme il en avait eu beaucoup déjà, mais plus torturant que les précédents.

Pourtant, comme l'un de ceux qui se trouvaient là venait de lui introduire doucement, entre les lèvres, le goulot d'une gourde, il sentit quelque chose de frais qui lui humectait le palais, puis qui, descendant le long de sa gorge, lui tombait soudain dans l'estomac vide, y produisant la sensation d'un ruisseau de feu.

Et la douleur fut si vive, que ses membres frissonnèrent et qu'une exclamation sourde s'échappa de ses lèvres.

Alors, à ses oreilles, bruirent soudain ces mots:

--Vous voyez bien qu'il vit...

Ces mots, Sharp en eut soudain la compréhension nette, si nette même qu'il douta qu'un cauchemar pût avoir une semblable netteté et, instinctivement, pour comprendre mieux encore, il allongea les lèvres, dans un geste goulu, vers la gourde.

Une seconde, puis une troisième gorgée lui produisirent dans les entrailles une sensation semblable à la première, mais atténuée, en même temps que le sang congelé dans ses veines se remettait à circuler à nouveau, que son cerveau, dégagé des limbes mortelles dans lesquelles avait failli sombrer son intelligence, se ressaisissait.

Il voulut parler, mais depuis trois ans qu'il vivait seul, en tête-à-tête avec lui-même, il avait pour ainsi dire oublié le mécanisme des lèvres et de la langue; aussi ne commença-t-il par émettre que quelques sons gutturaux et inarticulés, assez semblables à des aboiements.

Néanmoins, il entendit parfaitement qu'autour de lui, les gens murmuraient, tout joyeux:

--Il vit!... il vit!...

Alors, il mit, à parler, toute l'énergie dont, ressuscité depuis quelques instants à peine, il était capable et il balbutia, en russe, car les mots prononcés par les gens qui l'entouraient l'avaient été dans son idiome natal:

--Où suis-je?...

--À Priajenskoï...

Et celui qui lui répondait, étendit le bras vers les isbas dont les toitures s'apercevaient au loin, plus distinctement...

Cela ne lui apprenait rien, à Sharp; d'autant plus que ses facultés n'étaient pas encore bien éveillées et que, malgré les sensations pourtant bien réelles qu'il éprouvait, il avait toujours l'arrière-pensée d'être le jouet d'un rêve.

--Priajenskoï? répéta-t-il avec effort.

--Province de Planetz, lui fut-il répondu encore...

Planetz!... ce mot, résonnant à son oreille, sembla déchirer soudain les voiles qui enveloppaient sa compréhension; et, en même temps, sous le coup de fouet cérébral, ses membres parurent recouvrer leur force, leur agilité.

Planetz! mais il connaissait cela, c'était un gros bourg de trois à quatre mille âmes, servant de chef-lieu à la province, et situé à deux cents verstes à peine de Pétersbourg.

Alors, le souvenir lui revint, très net, de tout ce qui s'était passé; et son départ du fragment de Tuttle, et l'éclatement du _Bradyte_, et sa descente en parachute et son évanouissement.

Oui... oui... il était bien sur sa planète natale! Dieu avait permis ce grand miracle, qu'il pût revoir ses compatriotes et terminer désormais, dans une apothéose de gloire, une vie de travail et de privations.

Oui... oui... il était bien vivant et bien éveillé! cette fois, ce n'était pas le mirage d'un cauchemar qu'il avait devant lui: ses yeux voyaient, ses oreilles entendaient, ses mains palpaient.

D'ailleurs, là, à quelques pas de lui, il venait d'apercevoir les lambeaux d'étoffe qui avaient constitué son parachute et il tenait encore dans ses doigts crispés les ficelles qui avaient rattaché, à l'appareil, la planchette sur laquelle il était assis.

Il n'était pas jusqu'à la masse pierreuse sur laquelle il se trouvait étendu, en laquelle il ne reconnût un des débris de la comète de Tuttle par lesquels il avait été accompagné dans sa chute.

[Illustration: Il lui arracha l'une des feuilles qu'il tenait à la main (p. 294). 285]

Comment se faisait-il qu'il fût là, précisément, et non ailleurs! c'était là une question assurément intéressante, au point de vue de la science, et qu'il se réservait d'élucider plus tard; mais, pour l'instant, pouvait-il y avoir quelque chose de plus intéressant que la constatation de son existence?

Il fit un effort violent pour se remettre sur pieds; mais, à sa grande surprise, il lui sembla tout d'abord être tellement lourd, qu'il lui parut impossible de se détacher du sol; mais, presque aussitôt, il se mit à sourire, comprenant que l'effort produit n'était pas suffisant pour amener le résultat désiré.

Privés de pesanteur, pendant près de trois ans, ses membres s'étaient forcément déshabitués d'énergie et, maintenant qu'il reprenait instantanément son poids primitif de 70 kilos, son corps avait besoin, pour se mouvoir comme primitivement, d'une sorte d'entraînement, pour ainsi dire d'une éducation nouvelle.

Mais cela n'était qu'un détail; le principal était qu'il pût, sans tarder, se rendre à Pétersbourg.

Il avait hâte de jouir du triomphe qui l'attendait.

Est-il bien utile de donner, ici, les détails qui accompagnèrent son retour dans la capitale? fort heureusement pour ses projets, l'ancien secrétaire perpétuel avait retrouvé dans un vieux portefeuille quelques roubles papiers au moyen desquels il put se payer une place en troisième classe jusqu'à Pétersbourg et, une fois là, descendre dans un misérable hôtel; car il ne doutait pas que le logement, autrefois habité par lui, ne fût occupé.

Il aurait pu, c'est certain, employer les quelques roubles qui composaient toute sa fortune à télégraphier d'Olonetz au président de l'Académie des Sciences pour lui annoncer sa présence et lui demander des secours; mais il avait jugé qu'il ferait mieux de s'y prendre autrement: il était trop, et depuis trop longtemps, affamé de gloire, pour qu'il ne voulût pas assister aux premiers moments d'émotion que provoquerait sa présence.

Il avait eu soin de faire rédiger par le pope de Priajenskoï, un papier établissant dans quelles conditions les habitants du village l'avaient trouvé et, sur ce papier, le pope avait dessiné tant bien que mal, mais plutôt mal que bien, le fragment cométaire sur lequel il avait été trouvé étendu.

Ce papier dans sa poche, et portant sous le bras le paquet volumineux que représentaient ses notes de voyage, Sharp, le lendemain de son arrivée à Pétersbourg,--c'était un mercredi, jour de grande séance à l'Académie des Sciences,--se dirigea vers le monument qui servait d'abri à la quintessence intellectuelle de la Russie.

Tant qu'il circula à travers les rues étroites du quartier où il avait passé la nuit, les choses se passèrent normalement; mais quand il mit le pied dans un quartier un peu mieux fréquenté, sa silhouette maigre, décharnée, sa barbe inculte, ses cheveux tombant sur ses épaules en longues mèches graisseuses, ses vêtements en lambeaux, soulevèrent une telle curiosité que bientôt il entraîna à sa suite plusieurs milliers de curieux qui se figuraient avoir affaire à un fou.

Naturellement, les gardawoï ou agents intervinrent et parlèrent de mener au poste de police l'individu qui faisait scandale dans les rues; mais quand ils le virent marcher bien tranquillement, du pas d'un homme qui se rend à ses affaires, n'ayant absolument contre lui que son aspect misérable, ils ne crurent pas avoir en mains les éléments suffisants pour l'incarcérer et ils se contentèrent d'inviter la foule à circuler.

[Illustration: 287]

Ce fut en vain, et la foule vit, au contraire, dans cette invitation, un motif de plus à ne pas abandonner l'individu; ce fut donc traînant sur ses talons toute une armée de curieux, que Fédor Sharp arriva à l'Académie des Sciences.

Force fut bien aux individus qui le suivaient de le laisser entrer seul, mais ils continuèrent à stationner devant la porte, formant un groupe nombreux et silencieux, attendant qui... attendant quoi? ils ne savaient... mais ils avaient comme le pressentiment que quelque chose allait se passer, de fort extraordinaire, à quoi ils regretteraient toute leur vie de n'avoir pas assisté.

Quant à Sharp, il avait franchi hardiment le seuil du monument, avait passé d'une manière impassible devant la loge du portier, sans se soucier des cris du redoutable fonctionnaire, courant après lui pour lui faire rebrousser chemin, avait gravi, toujours imperturbable, le grand escalier qui conduisait à la salle des séances.

Vainement, les huissiers avaient-ils tenté de l'arrêter: d'un bras nerveux, il s'était débarrassé d'eux et, avant qu'ils eussent pu le rejoindre, poussant la double porte à vantaux capitonnés, il avait pénétré dans le lieu sacro-saint où les sommités scientifiques de l'Empire des Tzars délibéraient.

À la vue de cet être à face étrange, minable d'allure, l'immortel qui tenait la parole s'arrêta net, tandis que, suivant la direction de ses regards, l'assemblée entière se retournait.

Ce fut un cri de stupéfaction et d'horreur, en même temps que le président, désignant à l'appariteur, d'un doigt nerveux, l'intrus, commandait de le jeter à la porte.

Mais Sharp, continuant de s'avancer de son même pas tranquille et pour ainsi dire automatique, écarta l'appariteur et marcha vers l'estrade où se tenait l'orateur.

Celui-ci, peu rassuré, croyant avoir affaire à un fou, jugea prudent de regagner sa place.

Fédor Sharp monta imperturbablement les trois degrés de la tribune et, redressant sa haute taille, que sa maigreur famélique faisait paraître démesurée, il promena, durant quelques secondes, ses regards assurés sur l'assemblée, dont les yeux ahuris, apeurés, convergeaient vers lui.

Puis, il prit en main les notes laissées sur la tribune par le savant qu'il en avait chassé, et un sourire de triomphe éclaira son visage, le rendant plus sinistre encore.

--Messieurs et chers collègues, dit-il enfin d'une voix dont l'accent métallique fit passer un frisson dans le dos de tous ceux qui se trouvaient là, permettez-moi de me féliciter d'arriver juste à temps pour pouvoir apporter dans la discussion que j'ai interrompue, une lumière éclatante...

Ici, Sharp fit une pause et put constater dans quelle stupeur ces mots: «chers collègues», avaient jeté les membres de l'Académie.

[Illustration: 289]

--Je vois que vous vous occupiez du bolide qui a traversé le ciel de la Russie, pendant l'avant-dernière nuit et je me permets de vous dire que vous êtes dans l'erreur la plus complète.

Un murmure vague s'éleva, coupé net par la voix stridente de l'orateur.

--J'ose même dire, déclara-t-il d'un ton qui décelait en quelle supériorité il se tenait vis-à-vis de ces gens-là, que vous pataugez...

Cette expression mit les savants hors d'eux-mêmes et, de tous côtés, des voix s'élevèrent, violentes:

--À bas!... à la porte!...

Mais, imperturbable, Fédor Sharp, cramponné de ses doigts osseux au rebord de la tribune, défiait les efforts de l'appariteur suspendu aux basques de sa redingote délabrée.

--Messieurs et chers collègues, le bolide qui vous a été signalé est un fragment de la comète de Tuttle et j'ai l'honneur de déposer sur votre bureau une pièce signée par le pope de Priajenskoï, contresignée par les autorités d'Olonetz, pièce établissant que l'avant-dernière nuit, vers trois heures du matin, les habitants ont constaté aux environs du village la présence d'une masse rocheuse; or, cette masse rocheuse n'est autre que l'un desdits débris du corps dont vous avez étudié l'apparition vers dix heures du soir...

Ce langage assuré imposa aux savants et le président, après avoir, d'un regard, consulté ses collègues, demanda:

--Mais sur quoi vous basez-vous monsieur, pour affirmer que le bolide en question émanait de la comète de Tuttle...

À cette question, Sharp se redressa de toute sa hauteur et, d'une voix éclatante, répondit:

--Nul ne peut le savoir mieux que moi!... Je l'ai habité pendant quinze mois.

Ce fut une stupeur et, en ce moment, toute l'assistance fut convaincue qu'elle avait affaire à un fou.

L'autre poursuivit:

--J'ai également l'honneur de déposer sur la tribune ce cahier de notes écrites au jour le jour, durant le voyage que je viens de faire, pendant trois ans, dans les espaces planétaires...

L'ahurissement atteignait son comble.

--Je prie l'Académie de vouloir bien, séance tenante, nommer ceux de ses membres appartenant à la section astronomie, commissaires extraordinaires, à l'effet d'examiner ces notes de concert avec moi, et d'adresser un rapport à M. le Président.

Alors, se levant d'un seul mouvement, les académiciens, énervés de ce qu'ils croyaient être une mauvaise plaisanterie, crièrent:

--Qui êtes-vous? qui êtes-vous?...

--Je suis votre ancien secrétaire perpétuel! Je suis Fédor Sharp!

Cela dit, le voyageur descendit de la tribune et, courant vers ses collégues ahuris, il leur prit les mains, les appelant par leur nom, faisant allusion à certains détails de leur existence ou de leurs travaux.

Alors, la défiance se changea en délire; un enthousiasme incroyable s'empara de ces gens, tout à l'heure hostiles, et une clameur emplit la vaste salle.

--Vive Fédor Sharp!...

Cependant, le président, après avoir délibéré à voix basse avec ses assesseurs, frappa sur son bureau à petits coups de son couteau à papier, et, ayant obtenu un peu de silence:

--Messieurs et collègues, dit-il d'une voix qui tremblait, je vous propose de continuer la séance et de donner la parole à notre collègue Fédor Sharp, pour le récit de ses aventures et de ses travaux.

[Illustration: 291]