‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 108 sur 143 · LXVI

LXVI

C'etait un matin radieux d'hiver,--de l'hiver si doux du Levant.

Aziyade, qui avait quitte Eyoub une heure avant nous et descendu la Corne d'or en robe grise, la remontait en robe rose pour aller rejoindre le harem de son maitre, a Mehmed-Fatih.--Elle etait gaie et souriante sous son voile blanc; la vieille Kadidja etait aupres d'elle, et toutes deux etaient confortablement assises au fond de leur caique effile, dont l'avant etait orne de perles et de dorures.

Nous descendions, Achmet et moi, en sens inverse, etendus sur les coussins rouges d'un long caique a deux rameurs.

C'etait le moment de la splendeur matinale de Constantinople; les palais et les mosquees, encore roses sous le soleil levant, se reflechissaient dans les profondeurs tranquilles de la Corne d'or; des bandes de _karabataks_ (de plongeons noirs) executaient des cabrioles fantastiques autour des barques des pecheurs, et disparaissaient la tete la premiere dans l'eau froide et bleue.

Le hasard, ou la fantaisie de nos _caiqdjis_, fit que nos barques dorees passerent l'une pres de l'autre, si pres meme que nos avirons furent engages. Nos bateliers prirent le temps de s'adresser a cette occasion les injures d'usage: " Chien! fils de chien! arriere-petit-fils de chien!" Et Kadidja crut pouvoir nous envoyer un sourire a la derobee, montrant ses longues dents blanches dans sa bouche noire.

Aziyade, au contraire, passa sans sourciller.

Elle semblait uniquement occupee d'espiegleries de karabataks:

--_Neh cheytan haivan_! disait-elle a Kadidja. (Quel oiseau malin!)