‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 107 sur 143 · LXV

LXV

Aziyade arriva le soir, me racontant combien elle avait ete inquiete, et combien de fois elle avait dit pour moi:

--_Allah! Selamet versen Loti_! (Allah! protege Loti!)

Elle m'apportait quelque chose de lourd, contenu dans une toute petite boite, qui sentait l'eau de roses comme tout ce qui venait d'elle. Sa figure rayonnait de joie en me remettant ce petit objet mysterieux, tres soigneusement cache dans sa robe.

--Tiens, Loti, dit-elle, _bon benden sana edie_. (Ceci est un cadeau que je te fais.)

C'etait une lourde bague en or martele, sur laquelle etait grave son nom.

Depuis longtemps, elle revait de me donner une bague, sur laquelle j'emporterais dans mon pays son nom grave. Mais la pauvre petite n'avait pas d'argent; elle vivait dans une large aisance, dans un luxe relatif; il lui etait possible d'apporter chez moi des pieces de soie brodee, des coussins et differents objets dont elle disposait sans controle; mais on ne lui donnait que de petites sommes; tout passait a payer la discretion d'Emineh, sa servante, et il lui etait difficile d'acheter une bague sur ses economies. Alors elle avait songe a ses bijoux a elle; mais elle avait eu peur de les envoyer vendre ou troquer au bazar des bijoutiers, et il avait fallu recourir aux expedients. C'etaient ses propres bijoux, ecrases au marteau, en cachette, par un forgeron de Scutari, qu'elle m'apportait aujourd'hui, transformes en une enorme bague, irreguliere et massive.

Et je lui fis sur sa demande le serment que cette bague ne me quitterait jamais, que je la porterais toute ma vie ...