‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 115 sur 143 · VII

VII

Elle m'avait demande cette grace des condamnes a mort, de faire ce dernier jour tout ce qui lui plairait.

--Aujourd'hui, a tout ce que je demanderai, Loti, tu ne diras jamais non. Je veux faire plusieurs choses a ma tete. Tu ne diras rien, et tu approuveras tout.

A neuf heures du soir, rentrant en caique de Galata, j'entendis dans ma case un tapage inusite; il en sortait des chants et une musique originale.

Dans l'appartement recemment incendie, au milieu d'un tourbillon de poussiere, s'agitait la chaine d'une de ces danses turques qui ne finissent qu'apres complet epuisement des acteurs; des gens quelconques, matelots grecs ou musulmans, ramasses sur la Corne d'or, dansaient avec fureur; on leur servait du raki, du mastic et du cafe.

Les habitues de la case, Suleiman, le vieux Riza, les derviches Hassan et Mahmoud, contemplaient ce spectacle avec stupefaction.

La musique partait de ma chambre: j'y trouvai Aziyade tournant elle-meme la manivelle d'une de ces grandes machines assourdissantes, orgues de Barbarie du Levant qui jouent les danses turques sur des notes stridentes, avec accompagnement de sonnettes et de chapeaux chinois.

Aziyade etait devoilee, et les danseurs pouvaient, par la portiere entr'ouverte, apercevoir sa figure. C'etait contraire a tous les usages, et aussi a la prudence la plus elementaire. On n'avait jamais vu dans le saint quartier d'Eyoub pareille scene ni pareil scandale, et, si Achmet n'eut affirme au public qu'elle etait Armenienne, elle eut ete perdue.

Achmet, assis dans un coin, laissait faire avec soumission; c'etait drole et c'etait navrant; j'avais envie de rire, et son regard a elle me serrait le coeur. Les pauvres petites filles qui poussent sans pere ni mere a l'ombre des harems, sont pardonnables de toutes leurs idees saugrenues, et on ne peut juger leurs actions avec les lois qui regissent les femmes chretiennes.

Elle tournait comme une folle la manivelle de cet orgue et tirait de ce grand meuble des sons extravagants.

On a defini la musique turque: _les acces d'une gaiete dechirante_, et je compris admirablement, ce soir-la, une si paradoxale definition.

Bientot, intimidee de son oeuvre, intimidee de son propre tapage, et toute honteuse de se trouver sans voile a la vue de ces hommes, elle alla s'asseoir sur un large divan, seul meuble qui restat dans la case, et, apres avoir ordonne au joueur d'orgue de continuer sa besogne, elle pria qu'on lui donnat comme aux autres une cigarette et du cafe.